SEPTIÈME SÉANCE
Du principe de l'admiration, ou du grand, dam la tragédie; et des péripéties.
ESSIBUES y
JN ons ayons vu que le but de la tragédie e»t d'exciter la terreur et la pitié : nous avons défini ces deux passions , et développé les moyens par lesquels on les produit au théâtre.
« RàoLi ^^ nouA faut considérer ceux qui servent à frapper L'admintioD. le spectateur du sentiment de l'admiration \ c'est-*à* dire , que nous devons traiter la condition qui conâtitue le noble et le grand. On ne peut dire qu'une tragédie contienne rien de grand , si le style n'a pour noble fondement les hauts caractères et les sentiments héroïques. La bonté des mœurs communes ne suffit donc pas à sa grandeur nécessaire : il y faut la Terta presque surnaturelle , ou des passions qui surpassent la force humaine,sans quelle paraisse affectée ni guindé^ : les actions et les paroles qui s'en suivront conséquem**^ ment, auront cette sublimité qui excitera ladmiration, La courageuse résistance que Prométhée oppose à Jupiter lui-même^ dans la pièce d'Eschyle, nous a
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déjà donné l'idée de ce genre qu'on nomme admi* ratif. La piété vertueuse d'Antigone, rendant à sa fa<^ mille les devoirs funéraires, malgré les édits du tyran et Tborreur des supplices, élève ce caractère au degré idéal où le voulait porter Sophocle , et où la su main*tenir le célèbre Alfieri , dans sa belle imitation de cette tragédie. De cette grandeur des choses sortent ces traits de dialogue qui les rehaussent encore. Antigone, ne balançant pas entre la vie et son devoir fatal, brave en ces mots Gréon , qui lui propose un hymen avec son fils quelle aime, ou le plus cruel châtiment, si elle le refuse.
As -tu choisi ? — J'ai choisi. — Emon ? (c'est le nom de son amant) — La mort. — Tu l'auras.
£t cette terrible menace n^ébranle point le cœur d'Antigone. Est-il un spectateur qui n'admire autant son courage que la concision sublime des réponses qui le signalent , et qu Alfiéri renferme en un seul vers. Les réparties de Polyeucte à Félix, dans l'ouvrage de Con* neille , étincellent d un éclat plus vif encore. Le féroce et lâche gouverneur, chargé des ordres de Fempereur Décie, veut contraindre son gendre à blasphémer Dieu, et à se courber devant les divinités des païens : que lui répond le martyr P
« Je suis chrétien. -— Impie !
« Adores-les , te dis-je , ou renonce à la vie.
« — Je suis chrétien. — Tu l'es ? O cœur trop obstine !
« Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.
« — Où le conduisez- vous ? — A la mort. •— A la gloire ?
« Chère Pauline , adieu ; conservez ma mémoire. Et le saint va courageusement au supplice. La grandeur de ces traits n'est admirable que parce qu elle
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est également sontenoe dans umt le rôle. AuU émeut oei saillies inattendues sembleraient disparates et eza* gérées, et ne seraient qne de vaines bravades pins dignes de risée qne d admiration , si la fermeté du personnage de Polyencte ne les nécessitait dans son langage toujours en accord avec son suUime caractère. Les réparties de Néron et de Britannicns, dans la pièce de Racine, quelque terribles qu'elles soient par la situation , n*ont pas cet éclat ; parce que dans les dialogues de Racine il n'y a que le vrai et le nécessaire ; mais dans ceux de Corneille, outre le vrai, il y a l'extraordinaire, doit résulte la grandeur qui surprend.
Cmmm «u Peu dliommes se sentant capables d*un aveuirle dé- Touement & des institutions religieuses ou politiques, le spectacle qu'on leur en présente force leur ame k s'en étonner. Alors ces sacrifices des martyrs ou des héros , à leur foi ou à la liberté publique , reçoivent de la multitude les applaudissements unanimes , qui confondent la bassesse du vulgaire, toujours enclin à qualifier ces grandes choses du nom d'actes de démence; parce que la raison commune, espèce d'instinct , marchant terre à terre , ne reconnaît d'autre intérêt que celui de la fortune et de la vie , tandis que les belles âmes ne s'immolent que pour la gloire et pour les vérités qu'elles croient éternelles. Kitmpie» Eschyle et Corneille sentirent si bien ces différences, . c^diïc.' qu'ils furent les plus habiles à produire l'admiration. L'auteur français dépouille son Polyeucte de tous les attachements du siècle , avant de l'offrir à la mort : la jalousie conjugale n'a plus même d'accès en son cœur;
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il n appelle en sa prison sa femme, et le prince qui l-aime, que pour la céder et la laisser d'avance en héritage à son rival aimé : puis, comme dégagé de tous les liens du sang et de la chair, après avoir résigné à autrui ce qu'il aimait le plus , il semble, avec son ami Néarque , planer entre la terre et le ciel , fier de consommer glorieusement son sacrifice , et de se cou* ronner d'une palme victorieuse.
La noblesse politique de Sévère et la sagesse de Pauline, ne sont que des degrés ascendants, qui servent d'échelle comparative à l'élévation prédominante de Polyeucte , à laquelle l'auteur oppose en dernier degré contraire , la bassesse du courtisan Félix, ▼il esclave du pouvoir, afin de nous donner la mesure entière du cœur humain.
Les mêmes rapports de grandeur se retrouvent dans les Horaces. Mesurez le personnage du généreux et sensible Curiace sur les héros en première ligne, dans les autres tragédies : il vous paraîtra les égaler : mais comparez son héroïsme ordinaire avec la vertu surnaturelle du jeune Horace : dès-lors vous le réduirez dans cette pièce à la proportion secondaire qu'il y doit avoir ; et le jeune Horace lui-même ne le cédera pas moins en sublimité au grand caractère du vieux chef de cette famille toute romaine.
C'est ainsi que Corneille, partant toujours d'un point élevé , s'élance hardiment au plus haut terme du grand idéal, et nous surprend par ses vastes et sublimes dimensions. C'est peu que de donner à ses personnages la plénitude de leur grandeur historique ou imagiiiée; son génie p^sonnifie en eux la grau*
deur même de toute leur nation, ou celle des lois augustes de leurs temps et de leur patrie. Ce ne sont pas* seulement des citoyens romains qui rerivent dans les Horaces et dans Cinna ; c est la rëpubliqpie entière, c'est tout Tempire de Rome. Poljeucte n'est pas seu« lement un martyr; c'est lame de tout le christianisme: et le spectacle des conversions successives, soit sin* cères, soit politiques, qu'entraîne lexemple ou llntérét, offre rimage de la pente générale de tout le premier âge de Téglise. Rodrigue n'est pas seulement un amant héroïque et invincible; maisThonneur delà chevalerie espagnole parle , agit et respire tout entier dans le Cid. CeaX là ce qui saisit et transporte, à leur insu, ^ti^^r la foule des spectateurs. S*ils réfléchisent ensidte sur le •amiraiion. mystère dc pareilles conceptions , ils s'apercevront que Corneille agrandit ses personnages, en leur supposant toujours une vertu, une force, ou une volonté à laquelle toutes les autres affections sont subordonnées. Voilà comment les discordes civiles , qui rendent inconci-» Iiables les homiies ordinaires, permettent à Sertorius et à Pompée de commencer leur entretien généreux par ces mots dignes de leur noble caractère.
« L'inimitié qui règne entre les deux partis
« N'y rend pas de Thonnenr tous les droits amortis :
« Comme le vrai mérite a ses prérogatives
«t Qui prennent le dessus des haines les plus vives,
« L'estime et le respect sont de justes tributs
« Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus :
<« Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance ,
« Dont je ne fais ici que trop d'expérience ,
« L'ardeur de voir de près un si fameux héros ,
DE LITTERATURE. agS
n Sans lui voir en la main piques ni javelots,
« Et le front désarmé de ce regard terrible
« Qui , dans nos escadrons , guide un bras invincible.
Et quelques vers après.
« Je vois ce qu'il faut faire à voir ce que vous faites. « Les sièges^ les assauts, les savantes retraites, a Bien camper, bien choisir à chacun son emploi, « Votre exemple est partout une étude pour moi. « Ah ! si je vous pouvais rendis à la république , « Que je croirais lui faire un présent magnifique I
La réponse de Sertorius est pleine d'une pareille noblesse. Ces deux ennemis s'honorent personnellement; et leurs reproches ne touchent que Tintérét public.
SERTOllIUS.
« Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre , « Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre ? « Ce nom , sans vous et lui , nous serait encor dû , «c C'est par lui , c'est par vous, que nous l'avons perdu , « C'est vous qui sous le joug trainez des cqsiu'S si braves ; « Ils étaient plus que rois, ils sont moindres qu'esclaves, « Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux, (t Ne fait qu'approfondir l'ab.ime de leur maux. « Leur misère est le fruit de votre illustre peine . . .
Et plus loin :
« Comme je vous estime , il m'est aisé de croire « Que de la liberté vous feriez votre gloire , « Que votre ame en secret lui donne tous ses vœux : « Mais si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux , «Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maitre, « Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être ; « La main qui les opprime ^ et que vous soutenez , « Les accoutume au joug que vous leur destinez ,
m Et doutant s'ils vondront se faire à Tesclavage, « Aux périls de Sylla voas tâtez leur courage.
Par une même prédominance djun sentiment sut tous les autres y le caractère de Comélie maintient sa grandeur , lorsque surmontant son aversion pour Gésar^ elle lui dévoile généreusement une obscure conspiration tramée contre sa vie.
« César , prends garde à t(n.
«Ta lâortest résolue, on la jure, on Tappréte. « A celle de Pompée on veut joindre ta tête. « Prends- y garde y César , ou ton sang, répandu « Bientôt parmi le sien se verra confondu. é Mes esclaves en sont ; apprends de leurs indices « L'auteur de l'attentat , et l'ordre, et les complices; « Je te les abandonne.
« — O coeur vraiment romain g^ « Et digne du héros qui vous donna la main ! v
Le reste de la réponse contient deux qualités no* toires : l'une de bien peindre l'orgueil ingrat de César^ qui répugne à se laisser vaincre en générosité par una femme, et qui ne souffrant de concurrence qu'avec son rival , dépouille Théroîne de tout l'honneur d'un avis qui le sauve, et l'attribue aux inspirations de l'époux dont elle est la veuve : l'autre qualité concerne le style, par la fi^re poétique de la phrase qui applique la gloire de cette action aux seuls mânes de Pompée. Ces vers seraient irréprochables si le tour n'en était un peu vieilli et gêné. Comélie signale aussi noblement l'héroïsme qu'elle garde en sa haine , lorsque dans la même scène elle poursuit en ee^ tennes :
« J'attends la liberté qu*ici tu m'as offerte , « Afin de l'employer toute entière à ta perte , « Et je te chercherai partout des ennemis , « Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis. « Mais avec cette soif que j'ai pour ta ruine, a Je me jette an-devant du coup qui t'assassii^e, • Et forme des désirs avec trop de raison , , « Pour en aimer l'effet par une trahison. « Qui la sait et la souffre a part à l'infamie, a Si je veux ton tçëpas , c'est en juste enneo^e.
Et plus loin.
« Rome le veut ainsi. . •
« Et tiendrait à malheur le bien de se voir libre ,
< Si l'attentat du Nil affranchissait le Tibre :
« Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assùjétîr ,
« Antre aussi qu*4in Romain ne l'en doit garantir.
« Tu tomberais ici sans être sa victime ,
« Au lieu d'un châtiment, ta mort serait im crime ;
« Et , sans que tes pareils en conçussent d'effroi -,
« L'exemple que tu dois périrait avec toi.
Corneille sait conserver aussi éminemment la grandeur des choses idéales dans les plaintes que rhéroïne romaine exhale sur Turne de Pompée , dont elle vient de recevoir les cendres. La présence imaginaire de Tombre du héros de la république est dans cette tra-* gédie ce que l'ombre d'Hector est dans la tragédie ^Andromaque. Rendons à-la-fois sa gloire à Tinven* teur de cette grande fiction dramatique, et notre hommage à son noble et touchant imitateur. On a lieu de s*élonner que Racine , au milieu de sa carlière, et que Voltaire , dans sa maturité , aient méconnu l'intention de Corneille jusqu'à le blâmer d'avoir
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fait documenter un politique et un conquérant par la voix dune jeune femme. Leur inattention ne remarqua point que César n*est pas seulement en présence de Cornélie, mais en regard ayee Tame de Pompée, dont la grandeur et le juste ressentiment lui surviyent encore dans le cœur de sa noble moitié qui le représente. Voilà de ces hauteurs du génie qui , Ut)p souvent, échappent à Texamen des maîtres les plus habiles, et qui frappent toujours la multitude saisie par Tinspiration du beau. Il est plus aisé de critiquer ces conceptions là que de les égaler.
Voyons par quel moyen on subordonne tous les objets à celui quon veut rendre prédominant. L'honneur et Tamour sont les premiers sentiments dans le cœur du Cid , puisqu'il sacrifie sa tendresse à son devoir, et sa vie à sa maîtresse. Ce beau rôle finit par un trait qui fait rayonner Tamour chevaleresque de splendeur et de majesté. Rodrigue , vainqueur dans trois combats , est admis devant son roi qu'environne sa cour; mais le monarque, les courtisans, la pompe du trône , et les égards de l'étiquette disparaissant à ses yeux en présence de la personne qu'il aiiiie , il ne porte ses honunages qu'aux pieds de Chimène, en prononçant ces mots, les plus nobles et les plus gracieux que puisse inspirer la situation :
« Permettez , sire , que devant vous « Un respect amoureux me jette à ses genoux.
Cette élévation que notre poète sut prêter à lamour, eomment sut^il Tatlribuer pareillement à lamitié ? en faisant au contraire primer celles-ci stu: tous les autres
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^ntiments. La noble fraternité d*Antiochus et de Séleucus , celle de Martian et d'Héraclius , ne sont pas inférieures à tout ce que l'antiquité nous ofire d^héroïque dans Famitié d'Oreste et de Pylade. Ce sentiment, dans les exemples modernes, j est mis sous un jour d autant plus éclatant , qu'il j semble inaltérable aux rivalités d^ambition et d'amour^ et qu il triomphe constamment de ces deux passions , les plus indomptables et les plus aveugles dans le cœur des hommes. Corneille veut-il cacher la difformité du crime sous un appareil de grandeur? il enfante une monstrueuse Cléopâtre , en qui rattachement au diadème surmonte tous les nceuds de la nature et de Thumanité : rien ne lui coûtera pour se venger de ses propres fils , dont chacun lui refusa de commettre un meurtre pour satisfaire sa haine contre Rodogune et l'assurer dans le pouvoir absolu.
« Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux
«t De mon sang odieux arroser leurs tombeaux ,
« Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense ,
« Dût le ciel égaler le supplice à l'offense ,
« Trône , à t'abandonner je ne puis consentir.
« Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.. ..
« Tombe sur moi le ciel , pourvu que je me venge !
Le même auteur veut-il montrer le pouvoir étendu de la prudence et de la volonté ; soudain paraît une immobile et impénétrable Léontine^ qui, maîtresse du secret de toute une cour, se joue en paix de la multiplicité des intrigues d'un tyran , et le fait trembler au moment où il la menace d^un trépas qu'elle brave «ans le craindre. EmiKe et son amant ennoblissent
3oo COURS ANALYTIQUE
leur complot contre un César, lorsque reconnus complices, et prêts à périr, ils se disputent, devant Im, rhonneur d'avoir voulu l'assassiner pour la délivrance des citoyens. Cette étonnante querelle fait ressortir la magnanimité de l'empereur romain , et le caractérise. Octave les eût envoyés à la mort , Auguste leur par^ donne. Ce peu d'exemples n'atteste-t-il pas qu'on chercherait en vain dans tous les autres poètes les types véritables du noble et du grand portés jusqu'à ce terme sublime. '
On me blâmera peut-être d^avoir affirmé que La Harpe méconnaissait les principes qui constituent le beau dans son excellence , et d'avoir suivi l'esprit des corn* mentaires de Voltaire , son maître , sur les œuvres du premier maître. Je me suis engagé à vous prouver pas à pas ce que je vous ai dit de ce littérateur : nous lavons déjà vu se tromper dans ses jugements sur Eschyle , et nous le voyons s'égarer encore au milieu, de ses minutieuses remarques sur le style suranné , et sur les trop longs et trop subtils raisonnements qui gâtent quelques pièces de Corneille ; mais la juste admiration que mUnspirent ses beautés d'un grand ordre, dont le rhéteur ne fait nulle mention , me contraint à critiquer ses critiques , ne présageant pas qu'on ait lieu de m'accuser d'erreur et de témérité, si je prends contre cet écrivain le parti du plus éminent de nos poètes. Réduit à choisir entre la théorie de La Harpe et la pratique de Corneille , je me range du côté de ce dernier^ sans crainte et sans scrupule. Le soin de La Harpe à balancer les qualités de Racine avec celles que nous offrons en exemples, nous décèle , sinon sa
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prévention injuste, au moins la confusion de ses idées sur le sublime. La grandeur chez Corneille tient à l'essence de la composition ; celle de Racine à laccomplissement de Texécution ; Corneille tient la sienne de son ame et des passions même qui font les hommes historiques : Racine doit la sienne à la lecture de Thistoire et des écrits qui peignirent ces mêmes passions : Tun crée , et lautre emploie : ce dernier, puisant ayec choix dans les historiens, en retire des personnages : plus frappants par la vérité que par la grandeur, et fait agir le rôle de son Britannicus, et celui de Mithridate : ce rôle ne se rapproche de ceux des tra-» gédies de Corneille que par ses entretiens politiques avec ses fils, scènes dont Tentrevue de Sertorius et de Pompée, et le conseil d'Auguste avec ses deux favoris , avaient été les modèles primitifs. L^Âcomat de hk tragédie de Bajazet^ dément, par une inaction forcée, là vigueur qu'il annonce en ses discours , et ne tient pas ce qu'il promet dans les scènes d'exposition. Mais ayons recours aux pièces mythologiques et sacrées ; là, nous retrouverons les sources du grand qui s'écoulent de la hauteur des fables païennes et des traditions bibliques.
Qreste, dans la tragédie A^Andramaque^ est comme poussé au crime par une fatalité supérieure qui règne dans toute l'action. L'ombre d'Hector, toujours présente à sa veuve , agit comme personnage mystérieux dans la pièce, ainsi que, je le repète, Tombre de répoux de Comélie dans la mort de Pompée. Phèdre est entraînée par une déesse fatale à son sang, et comme l'exprime si poétiquement l'auteur ,
Son COURS ANALYTIQUE
d C'est Vénns toute entière à sa proie attachée.
Le jeune Hyppolite meurt victime d*une influence di* vinC) attirée par les imprécations de Thésée. Ailleurs, roracle de Calchas livre lui seul au désespoir toute la puissante famille dlphigénie, et devient une bar* rière opposée à Timpétueux Achille. Dans la pièce qui porte le nom dijithalie, cette reine se précipite en des lacs qui lui sont tendus par la main de Dieu même; et ce Dieu soutient miraculeusement le zèle inébranlable et la voix tonnante de son prêtre Joad : un faible enfant | entouré d*ennemis, parle hautement et librement contre eux , sous l'égide de sa sainteté , et triomphe, à Fabri des ailes de lange du Seigneur., par une suite d'événements qui n'ont que le merveilleux pour vraisemblance. De-là cette grandeur qui s'accroît encore de la majesté du plus beau style. Re* connaissons que dans ce qui concerne lexcellence de la poésie, Racine est partout plus grand que son prédécesseur. L'expression dans l'un parait quelquefois égale à la grandeur des choses; mais elle conserve toujours cette égalité dans l'autre : l'enflure des orne* ments de Lucain^ et la subtilité de Séneque , altèrent le langage de lun par l'emphase oratoire et labus de lesprit; la diction de l'autre lui est continuellement supérieure par la justesse exquise et par une audace noblement mesurée. On voit donc que ce qu'on appelle le sublime et le grand appartient înimédia* tement à l'un par l'essence et le fonds, et à l'autre médiatement par les formes : aussi les deux auteurs produisent-ils sur le public une admiration égale,
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dont on ne confond les effets que faute d'en bien discerner les causes différentes.
Ne m'étant pas fait un devoir de me borner à des exemples classiques , mais vous ayant prévenu que je croyais utile de rechercher le beau jusques chez les muses étrangères , j^oserai vous citer un passage du Jules César de Shakespeare, où la grandeur apparaît dans toute son élévation. En cette pièce, dont Voltaire ne dédaigna pas d'emprunter une foule de pensées , Brutus, représenté dans ses mœurs privées et pu* bliques, juste , courageux, humain, et doux, Brutus se signale autant par son amour pqur le pays , comme bon citoyen, que par sa tendresse pour la fidèle Porcia, comme bon mari : prêt à livrer bataille aux champs de Philippe^ il entre en conférence avec son ami Cassius. Les désordres de Farmée, dont ce chef est la cause par sa licence, suscitent les reproches amers de Brutus attristé des malheurs de son parti : Cassius Vaccuse , dans la violence de leur longue querelle , d'outrager l'amitié par ses emportements. « Je « n'aurais pas cru, lui dit-il, que tu fusses capable « de tant de colère. — O Cassius, je souffre de plu- « sieurs chagrins ensemble. — Tu ne fais pas usage « de ta philosophie , si tu laisses ton ame ouverte aux « maux accidentels. — Nul homme ne supporte mieux « la douleur : Porcia est morte. » Jusque là Brutus n'avait point encore parlé de la mort de sa femme. A cette nouvelle, Cassius s'étonne que son ami ne Fait pas tué, lorsqu'il l'affligea si cruellement, tandis que la plus sensible perte déjà l'accablait au fond d^ Vame. Ce trait de dialogue est un coup de maître
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qui relère aussitôt lliéroîsme inflexible de Brutus De 8*entretenant que des maux de tous ^ et taisant ses peines particulières, noblement étouffées dans un cœur tout romain qui ne se passionne que pour la patrie. C'est ainsi qu'on ennoblit les g^rands caractères connus^ et qu'on atteint à la hauteur que Timagination et les siècles leur ont prêtée. U ne me reste plus qu'à faire observer comment le dialogue peut rendre théâtrales les belles maximes ou les nobles réparties que les annales renferment. Tel mot qui nous y^ surprit est entendu froidement à la scène , à moins que l'art de le bien placer ne lui donne un lustre imprévu qui . renouvelle son effet usé dans les esprits. Tout le monde connaît la digne réponse de Porus à son vainqueur , aussi est-elle peu saillante dans la tragédie que composa Racine en sa jeunesse; mais si son Alexandre^ irrité contre son captif, et prêt à punir sa fierté, lui eût, dans cette disposition , demandé comment il prétendait qu'on le traitât, et, qu'au risque d'accroître son courroux , Porus eût répliqué « en roi » , le péril qu'il eût couru et la surprise d'Alexandre, eussent été doublement dramatiques. Il est donc nécessaire de bien méditer l'usage des emprunts qu'on fait à l'histoire; et ce n'est pas assez de s'en enrichir pour arriver à produire l'étonnement. Racine, dans la suite de sa carrière , instruit par l'expérience, nous enseigna ce , secret mieux que tous les autres poètes. Dd style Un ne peut parler des qualités de cet auteur sans revenir à considérer celle qu'il porta le plus loin, la perfection du langage. Ce que j'ai dit sur le style conve* nable à la terreur et à la pitié s'applique aux con-
propre s
exciter
radmintioii.
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venances de l'admiration. En suivant ainsi pas à pas les diverses parties des ouvrages, nous rapellerons que l'art de bien écrire se réduit, à rendre le langage conforme à chacune de leurs conditions.
En premier exemple de ce ton de grandeur, j^opposerai un morceau des Horaces de Corneille , aux puristes qui ne lui laissent que la qualité d'historien tragique. Sabine, dans l'exposition de cette pièce, répand en ses discours la grâce, l'élégante pureté, la poétique magnificence nécessaire au sujet, et trace à -la- fois l'origine et l'avenir de Rome. C'est ainsi qu'elle s'explique :
« Je suis romaine , hélas ! puisque Horace est romaiii :
« Ten ai reçu le titre en recevant sa main :
« Mais ce nœud me tiendrait en esdave enchaînée
« S'il m'empêchait de voir en quels lieux je suis née.
ec Albe, où j'ai commencé de respirer le jour,
«' Albe, mon cher pays, et mon premier amour,
« Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte,
a Je crains notre victoire autant que notre perte.
« Rome , si tu te plains que c'est là te trahir ,
« Fais- toi des ennemis que je puisse haïr.
« Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,
« Mes trois frères dans l'une , et mon mari dans l'autre ,
« Puisr-je former des vœux, et sans impiété,
« Importuner le ciel pour ta félicité ?
«t Je sais que ton état encore en sa naissance
« Ne saurait sans la guerre affermir sa puissance ;
« Je sais qu'il doit s'accroitre et que tes grands destins
« Ne le borneront pas chez ^ les peuples latins;
« Que les dieux t'ont promis l'empire de la terre,
« £t que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre.
3o6 COURS ANALYTIQUE
« Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur
« QAî suit Tarrét des dieux et court à ta grandeur,
«c Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées
t D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.
« Va jusqu'en TOrient pousser tes bataillons ;
« Va jusqu'aux bords du Rhin planter tes pavillons;
« Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule :
« Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.
« Ingrate , souviens toi que du sang de ses rois
« Tu tiens ton nom , tes murs , et tes premières lois :
« Albe est ton origine ; arrête , et considère
« Que tu portes le fer dans le sein de ta mère :
« Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants,
n Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants ,
« Et se laissant ravir à l'amour maternelle ,
« Ses vœux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.
Heury employé dans le sens de bonheur, est la seule expression vieillie dans -cette longue suite de beaux vers. Corneille se sert du calme de l'exposition théâtrale, pour représenter pompeusement la destinée entière de la république. Il use aussi habilement de réloquenee des passions, pour agrandir son sujet en retraçant l'image des révolutions romaines. Tout le monde sait par cœur la belle imprécation de Camille.
« Rome, l'unique objet xle mon ressentiment. . .
D est superflu de la redire. Nul orateur, je crois , n'imprima mieux que Corneille, dans les scènes augustes, le ton majestueux et grave qui ajoute à la dignité des sentiments et des pensées. Racine pourtant le surpasse en cette partie , étant plusuniformémentpur, élégant, et poétique. Les rôles des moindres confidents ont
chez lui une noblesse admirable de langage. Quelle pompe dans cette exposition que fait Arcas du sujet d'Iphigénie !