‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris; (volume 2)Chapitre 17 sur 25 · HUITIEME SEANCE · texte numérisé non relu

HUITIEME SEANCE

De la fatalité du destin dans la tragédie fabuleuse. De la fatalité des passions dans la tragédie historique : du genre de passions généralement propres à la tragédie.

ESSIEUBS,

HiN établissant une distinction entre la tragédie sacrée ou fabuleuse , la tragédie historique et la tragédie inventée, j'avançai que chacune d'elles avait des règles particulières et des règles communes avec les autres : autrement; les principes généraux suffiraient à toutes les trois , et leur division serait inutile à L'éclaircissement des préceptes de l'art. Le sujet de cette leçon va vous en offrir la preuve.

L'image de la FATiLLiTÉ du destin est une des con- n" riou. * ditions de la tragédie fabuleuse^ et nous considère- au destin daD» rpns pourquoi et par quoi Ion y supplée dans les myth^ogi^e. sujets empruntés de l'écriture sainte.

^ Les Grecs , en leur religion , présumaient que le destin était une divinité souveraine de toutes les divinités maîtresses des hoinmes. Chacun de leiirs dieux n'ayant

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que des attributions bornées, et qu'un pout^ofa* Umité à leur ministère spécial , semblait ne posséder d*autre prérogative que Vimmc^rtalité , et nétre en efifet, dans leur hiérarchie naturelle, qu'une puissance subordonnée à un pouvoir inconnu. L'homme étant soumis par ce dogme aux passions de ces divinités secondaires que dirigeait la volonté supérieure et cachée du destin , agissait donc en aveugle esclave sur la terre , et ne marchait qu'au hasard vers le malheur ou vers la prospérité. L'idée des anciens sur la fatalité est 1 aveu tacite de leur ignorance des causes et du but de leurs directions dans le monde. N'ayant pu s'expliquer comment les vertus conduisaient souvent aux dernières calamités , comment les x:rimes paraissaient si souvent mener les criminels au bonheur, voulant peut-être reprimer lorgueil de la fausse sagesse humaine , et la maintenir dans un doute et dans une crainte mystérieuse, les philosophes déclarèient qu'un ascendant suprême décidait de la fortune des mortels, et que la raison consistait à s'y soumettre,, à l'exemple des immortels eux-mêmes. Ce dogme, seulement propre à inspirer la modération et la patience , eût été contraire à toutes les autres qualités morales, puisque le mal et le bien ne dépendant plus de nous , on eût suivi Tun ou l'autre indifféremment,, si l'idée des récompenses et des peines d'une autre vie , n'eût conti^balancé le danger de cette doctrine. On ne peut nier que, dans la pensée des chrétiens, le libre arbitre, laissé à la créature pour choisir et se guider, ne paraisse être plus digne de la grandeur de l'homme , et que tous , ayant reçu d'un IMeu la

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faculté de diriger leurs acûons , ne semblent échapper à rinfluence de laveugle fatalité : mais , si Ton remonte aux origines hâ>raiques , on trouve que l'huma* nité entière , frappée d*anathéme pour une faute qui ne fut pas la sienne , et condamnée à racheter perpétuellement, par la souffrance et par les croix, l'erreur d'un premier père, est en quelque sorte sous la loi d'une fatalité comparable à celle que reconnaissaient les Grecs.

Il ne m'appartient pas de résoudre les difGcultés que le parallèl^ou le débat entre les croyances du paganisme et de l'orthodoxie offire aux théologiens; et, bien que je pusse prouver en bonne et claire dialectique, que l'homme poussé par un destin funeste, et l'homme puni d'un crime antérieur a son existence, sont tous deux sous la n^ên^ loi, les jqiiets du sort, je m'abstiens d'une excursion superflue , et je retourne à ce qui concerne ^[>écialement la condition de Tart que nous envisageons dans ses moyens théâtrals.

Ce qui seulement ici m'est utile à vous énoncer , u volonté

de Dieu duit

c'est que dans la tragédie fabuleuse tout doit partir i» tragédie de la fatalité du destin ; dans la tragédie sacrée tout de la volonté de Dieu ; et que ce sont deux hautes puissances , en appa^enc/e idçntique^^ i^lpQ5sibles à expliquer ni l'une ui Iwti:^, et dont \^ mystère permet à l'imagination de s'élancer au plus grand idéal ; qualité qui les rend très-favorables à la majesté du genre tragique. En efBet dépouillez les fables théâtrales âilphigénie en AuKde^ et àLAthdlîe^ du principe de leur action, l'armée' des Grecs ne sera plus

sacre^.

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qu'une bande d aventuriers trompés par la superstition; Atride,quun ambitieux tuant sa fille pour donner lexemple de la soumission quil affecte envers un imposteur, afin qu'on sassujétisse plus aveuglément à son sceptre au prix de tous les sacrifices ; et Calchas ne sera plus qu'un fourbe intéressé à cette ca^ tastrophe sanglante : mais que le destin enchaîne les vents attendus par une flotte entière, que les dieux, soumis à son décret, choisissent lorgane d'un gi!and prêtre pour le dicter; que ce saint interprète d'un arrêt fatal, qui condamne Tinnocenc^à la mort , arrache une fille tendre, obéissante et pieuse, aux embrassements du roi des rois; que le pouvoir de^ce chef suprême ne puisse lutter contre l'empire mystérieux qui règle les actions des divinités et des homn^es; qu'un ajnant guerrier , toujours invincible , soit vaincu par des obstacles surnaturels ; la fable alors , de vile et atroce qu'elle est dans le fonds , devient noble et merveilleuse par les formes. La pitié s'attache d'aur tant mieux à la victime , qu'elle ne mérita nullement de tomber sous le couteau sacré : elle ne pourra dire à son père , sans faire couler vos pleurs ,

« Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie « Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie , « Ni qu'en me l'arrachant , un sévère destin , « Si près de ma naissance , en eût marqué la fin.

Agamemnon, touché de ses supplications^ et de sa piété filiale , rjesterait sans réponse , ou ne renverrait pas mourir sans exciter votre indignation, si l'ordre de la destinée ne l'autorisait à répliquer :

« J'ignore pour quel crime « La colère des dieux demande une victime» ce Mais ils tous ont nommée. Un oracle cruel à Veut qu'ici votre sang coule sur un autel. « Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières , « Mon amour n'avait pas attendu vos prières.

« Ils ont trompé les soins d'un père infortuné , « Qui protégeait en vain ce qu'ils ont condamné. « Ne vous arrêtez point sur sa faible puissance.^ « Quel frein pourrait d'un peuple arrêter la licence, « Quand les dieux , nous livrant à son zèle indiscret, « L'affranchissent d'un joug qu'il portait à regret !

Ainsi, soutenu par la rigueur des oracles, ce malheureux père, contraint à immoler une fille si chérie, deTiendra le plus digne objet de compassion ; loin de Faccuser de barbarie, votre pitié le défendrar même contre les discours qu'inspire à Clytemnestte son désespoir maternel, lorsque, exigeant des efforts inutiles, elle demande si éloquemment ce qu'osa tenter son époux pour sauver Iphigénie.

« Où sont- ils ces combats que vous avez rendus? « Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus? « Quel débris parle ici de votre résistance ? « Quel champ couvert de morts me Condamne au silence?

Et plus loin , cherchant a noircir les raisons qu Atride se donne pour livrer sa fille au glaive ,

(c Mais , non , l'amour d'un frère , et son honnetur blessé , « Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé. tt Cette soif de. régner que rien ne peut éteindre , « L'orgueil de voir vingt rois vous servir et von^ craindre ,

< Tons les chroits de Tempire en vos mains confia, « Cruel ! c'est à ces dieux que vous sacrifiez I

Ce reproche sanglant tombe de lui-même devant l'idée de la fatalité du destin qui règne sur Agamemnon , et qui le justifie merveilleusement. Otez «ette condition de la pièce , et toute sa grandeur et son m« térêt disparaissent.

Passons à Texemple que nous ofire Athalie : en £ii« sant d'abord abstraction de la volonté dhriné qui plane sur toute l'action, le personnage de Joad n'est plus qu'un fanatique rebelle à une reine politiquement jalouse d'établir la domination qu'on lui dispute, et qui, contrainte à sa défense p^sonnelle, perdra le trône et le jour , si son autorité n'étoufie les restes d'une secte- ennemie : le prêtre , aussi hautain qu'imprudent, aura tort de risquer sa ruine et celle de ses amis par d'injurieux discours et par le refus des armes et du bras d' Abner , zélé pour sa défense : bi peifidie sera sa seule ressource en attirant ses adversaires dans le temple , et le guerrier , qui conduisit la reine en ce piège , ne paraîtra plus qu'un traître : l'imprévoyance de sa victime sortira de toute vraisemblance possible : mais qu' Athalie ait lassé par des crimes la ntisériGorde céleste, qu'irrévocablement livrée par la main de Dieu aux suites d'un anathême, elle soit poussée par ce Dieu vengeur dans le sanctuaire où la mort l'attend ; que le pontife Joad ait fait exaucer ses vœux, lorsqu'il s'écria :

« Daigne , daigne , mon Dieu I sur Mathan , et sur elle , « Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur , <c De la chute des rois funeste avant -coureur.

Que fort de lappoi d'un Dieu trouvé fidhle en toutes ses menaces y il iiéglige les soins étrangers à ceux du tabernacle, et que, tranquille au milieu dune armée qui Fassiége, loin de songer à soustraire Joas aux yeux qui le poursuivent , il diae à la pieuse Josabet, en un moment si périlleux,

« Les temps sont accomplis , princesse , il faut parler ; •» Et votre heureux larcin ne se peut plus celer. « "ù^^ ennemis de Dieu la coupable insolence, « Abusant contre lui de ce profond silence , «Accuse trop long -temps ses promesses df erreur. « Que <tis-je ? le succès animant leur fureur , «c Jusques sur notre autel votre injuste marâtre . « Veut offrir à Baalun encens idolâtre. « Montrons ce jeune roi que vos mains ont sauvé , « Sous Taile du Seigneur dans le temple élevé.

Que non moins confiant dans Tinvariabilité des décrets du ciel, il rassure les terreurs d'Abner , et rejette le secours de son épée, en lui répondant par oesryer^ inémprables :

' « Celui qui met un frein à la fureur des flots , ■ « Sait aussi des méchants arrêter l'es complots.

Qu'enfin , oubliant toute réserve,, agité d'un transport insurmontable^ il..co(nfonde son audacieux rival, e^ foudroyé ainsi le puissant prêtre de Baal :

« Sors dionc dé devant moi , monstre d'impiété I « De toutes tes horreurs, va, comble la mesure. « Dieu s -apprête à te joindre à la-race parjure , « Abiron , et Dathan, Doëg , Achitopel ; « Les chiens ^ à qui son bras a -livré Jézabel ,

c Attendant que sur toi sa fureur se déploie , « Déjà sont à ta porte , et demandent leur proie.

" On s'épouvante, on sVtonne, on admire, et le £ait tragique apparaît dans sa plus haute majesté. Les libres paroles d'un enfant prennent dans sa bouche une force miraculeuse ; il n'est plus téméraire , il est inspiré ; ses défenseurs ne sont plus aveugles et présomptueux, mais éclairés et confiants en FEternel; Abner n*est plus un perfide , mais un fidèle qui se sépare des idolâtres, et le dénouement éclate alors comme un prodige inexplicable. Voilà quels sont les brillants résultats de la condition particulière des tragédies sacrées et mythologiques. Celles «ci sont éminemment augustes , parce qu^elles se fondent en général sur l'imaginaire, et qu'elles ne se forment que d'un tissu de merveilleuses circonstances auxquelles le génie seul peut affecter un ordre nécessaire à l'illusion théâtrale, pour qu'elles ressemblent aux événements réels.

La volonté divine, ou la fatalité du destin, ont sur les autres moyens tragiques cet avantage que leur irrévocabilité règne pendant la durée entière du sujet, et par- tout y répand une secrète terreur qui pénètre Tame. Toutes deux servent encore à diminuer ITiorreur des catastrophes, ou des crimes, ou des passions coupables, et par conséquent à embellir le sujet de la représentation. Par elles, vous vous effrayez d'avance de l'amour que conçut Oreste y prêt à devenir le ministre d'une jalouse vengeance. Le . destin l'a marqué pour être assassin, et vous le: plaignez plus que vous ne le haïssez*, lorsqu'il ose dire à Pylade :

« Je m*en irai y mais après avoir dit , sans redouter votre «présence y tout ce que j'avais à dire; car il a*est pas en . « votre pouvoir de m^e perdre. Je vous annonce donc que «d'objet de vos menaces, de vos décrets, de vos poursuites « publiques, pour venger la mort de Laïus ,.que cet homme «que vous cherchez depuis, long -temps, est ici présent , « étranger , dit - on , établi depuis un temps dans cette ville. «Bientôt il sera reconnu Thébaîn, ne dans Thèbes même; «avantage dont il ne se réjouira pas, puisque aussitôt, « aveugle de clairvoyant , pauvre de riche qu'il était , il er- «rera dans une terre étrangère, n'ayant que son bâton « pour guide. On verra en lui le père et le frère de ses en- « fsmts, le fils et Fépoux â^ntié femme dont le sein l'a porté, « l'assassin de son père , le mari de sa mère. Rentrez aT-pré- « sent, et méditez sur ce que vous venez d'entendre; et si «vous me reconnaissez menteur, dites que je ne connais c rien à mon art. »

Cet exemple amène une autre considération importante. Les conséquences du fatalisme, ou d'une volonté du ciel absolue, sont les divinations et les prophéties , comme on lé voit par Tirésias dans ÏŒ" dipe^roiy par Joad dans YAtkàKej et par \g& lààgiciennes du Macbeth de Shakespeare.

Il est facile de reconnaître quelle source d'intérêt et de terreur naît de ta possibilité présumée de prédire. Peut-être n'est-il point d'homtne (j[ùi n'ait ètt ki fai« blesse d'arrêter involontan'eiilént sa pén^ âUx horoscopes des Bohéniiénnes. Il est peu dé femmes qui 'ne se troublent aux contes dés diseuses dé bonne *arventure, ou à l'inspection du jeu mystérieux de leurs cartes. De cette crédulité naturelle résultèrent les oracles de Delphes , les sybilles de Cumes , le vol au-

entière des fables que développe le poète. Ainsi Ton frémit aux premières malédictions que prononce TOEdipe-roi contre le meurtrier de Laïus ; et la crainte redouble dans les esprits, lorsque le Tirésias de Sophocle, à qui le roi de Thèbes reproche sa triste cécité, lui répond par ces termes ambigus, que j*emprunte ici de la version littérale de M. Gail , helléniste justement distingué par son zèle laborieux :

« Tout roi qae vous êtes , il est juste que je vous réplique. « Moi aussi j'en ai le droit : en effet , ministre d'Apollon , je « ne suis point votre esclave ; aussi n'invoquerai- je pas Tap- « pui de Créon. Puisque vous m'avez outrageusement re- « proche ma cécité , je vous dirai que même avec vos yeux « ouverts , vous ne voyez ni dans quels maux vouB êtes « plongé , ni quelle maison vous habitez , ni avec qui. Saie vez-vous bien de qui vous êtes né? Oui, vous ignorez que «vous êtes l'ennemi des vôtres, tant de ceux qui sont chez « les morts , que de ceux qui sont encore sur la terre. £n- « touré des Furies vengeresses d'une mère et d'un père , ces «redoutables Furiea vous frappant à-la- fois, vous chas- « seront de cette terre, vous dont les yeux maintenant ou- « verts, seront couverts àe ténèbres. Sur quels bords les « vents ne porteront- ils p^ vos horribles cris.! Quel Cithé- « ron ne formera pas avec vou3 un lamentable cpncert, lors- « qu'enfin vous connoitrez quel est cet orageux hymen « dans lequel vous êtes embarqué , trop heureux dans les « premiers jours de votre trajet?

- Œdipe s'irrite contré Tirésias, et après quelques traits animés d'un dialogue vivement entrecouj^é, le roi chassant le devin de sa présence , èelui-ci reprend en ces mots :

« Je m'en irai , mais après avoir dit , sans redouter votre «préçence, tout ce que j'avais à dire; car il a*est pas en « votre pouvoir de mie perdre. Je vous annonce donc que «( Tobjet de vos menaces, de vos décrets, de vos poursuites « publiques , pour venger la mort de Laïus ,. que cet homme «que vous cherchez depuis, long -temps, est ici présent , « étranger, dit- on, établi depuis un temps dans cette ville. «Bientôt il sera reconnu Thébain, né dans Thèbes même; «avantage dont il ne se réjouira pas, puisque aussitôt, «aveugle de clairvoyant, pauvre de riche qu'il était, il er- «rera dans une terre étrangère, n'ayant que son bâton « pour guide. On verra en lui le père et le frère de ses en- « fants, le fils et Fépoux d'uâé femme dont le sein Ta porté, « Tassassin de son père , le mari de sa mère. Rentrez à-pré- « sent 9 et méditez sur ce que vous venez d'entendre; et si «vous me reconnaissez menteur, dites que je ne connais c rien à mon art. »

Cet exemple amène une autre considération importante. Les conséquences du fatalisme, ou d'une volonté du ciel absolue, sont les divinations et les prophéties , comme on lé voit par Tirésias dans ÏŒ* dipe^roiy par Joad dans YAtkaOcj et par \g& lààgiciennes du Macbeth de Shakespeare.

Il est facile de reconnaître quelle source d'intérêt et de terreur nate de ta possibilité présumée de prédire. Peut-être n'est-il point d'homme (fixi n'ait èU ki fai« blesse d'arrêter involontaîrenlënt sa pén^é àtix horoscopes des Bohémiennes. Il est peu de femmes qui 'ne se troublent aux contes dés diseuses de bonne arventure, ou à Vinspectibn du jeu mystérieux de leurs cartes. De cette crédulité naturelle résultèrent les oracles de Delphes , les sybilles de Cumes , le vol au-

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gural des oiseaux , les présages de la corbeille et des pigeons sacrés, qui faisaient marcher^sOu fuir les armées grecques et romaines , et qui influaient sur le Cause de« gQrt dcs bataiUcs. Si l'on s'en étonne , et si Ion se de-

«aperttitioos

kBouiDM. mande doù provient cette tendance superstitieuse, n'a-t-on pas à se répondre que, ne sachant rien de ce que nous sommes , ni les raisons des événements qui

nous arrivent , nous avons dû nous interroger mutuellement pour nous en instruire? Or quelques hommes, plus avisés que les autres , en examinant les effets des choses , et leurs directions , se sont habitués à en tirer de justes pronostics sur lavenir, et se sont érigés en prophètes. Ils n'étaient pourtant rien de plus que le personnage de Plante , à qui j'ai fait dire ingénuement en ma comédie :

« Je vois , je réfléchis , et je raisonne un peu , « N'est-ce pas là comme tout se devine , « Sans qu'on soit ni démon, ni Dieu?

Le reste des hommes plus inattentifs consulta, ces devins ; et , voyant quelquefois les hasards confirmer leurs prédictions , ils ont cru qu'on pouvait lire dans les décrets d'une destinée régulière. Cette opinion est bientôt devenue générale : on entend chaque jour répéter au peuple : Un tel a un mauvais sort y un tel est ni heureux. Chez les païens , Socrate passait pour avoir son démon familier ^ chez les catholiques , un juste a son ange gardien. D'où vient cela? de ce que les petits et les grands , tourmentés de s'ignorer eux-mêmes et de «entir leurs esprits flotter sans cesse dans l'incertitude , tendent continuellement à remonter vers un

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principe étemel et suprême; et que, nous étant lassés à recourir aux impénétrables causes de tout, les noms de Destin ou de Dieu fixent une borne aux recherches de notre perpétuelle inquiétude , et opposent un but élevé à Fessor fatigant de nos âmes. Aussi les ouvrages qui n'ont pas cette hauteur d'idée pour origine, satisfont moins que les autres à la portée de notre intelligence.

Voyons comment le tragique anglais , non moins habile à manier la terreur que les poètes grecs, s'est emparé du mobile que lui offrait la superstition de l'esprit humain. Trois hideuses magiciennes, reftcontranr le prince Macbeth dans un sentier obscurci par la dernière heure du soir, l'arrêtent au milieu des buissons sauvages, et, criant toutes trois, ^^Ve itfacbeth! le saluent d'une dignité nouvelle, le nommant d'abord thane de Glamisy ensuite thane de Cawdor^ enfin roL

« Arrêtez , obscures prophétesses ; expliquez-vous plus «clairement : je sais bien que par la mort de Sinel, mon « père , je suis thane de Giamis \ mais comment puis - je «l'être de Cawdor? le thane de Cawdor est vivant, et il « est dans tout l'éclat de la prospérité. Et que je sois jamais « roi , c'est un événement où ne peut atteindre mon espé- « rance... ni thane de Cawdor, non plus : parlez ; d'où tenez- «.vous ces étranges connaissances ? ou pourquoi arrêtez-vous « nos pas sur ces arides bruyères , par vos vaines prédica tions ? parlez, je vous l'ordonne. »

Les trois femmes disparaissent : Macbeth les prend pour des figures vaines, évanouies dans l'air. Mais, dans la scène suivante:, un courrier lui annonce que le

thane de Cawdor doit être décapité, et que le roi lui confère sa dignité: il était déjà thane de 61amis,par la mort de son père, et, s absorbant dans ses pensées, il se dit à lui-même :

«Voilà deux prédictions accomplies qui sont comme « l'heureux prélude du grand événement qui doit les cou- «ronner sur un trône. Cette instigation surnaturelle ne «I peut être criminelle , elle ne peut pas non plus être inno- «cente. Mais, si elle est criminelle, pourquoi me donner «un gage du succès, en commençant par une vérité* qui « s'accomplit ? si elle est innocente , pourquoi , en cédant à « cette tentation , son horrible image fait-elle dresser mes « cheveux sur ma tête , et battre mon cœur avec une vio- « lence qui n'est pas naturelle ? L'acte même , à l'instant de « l'exécution , est moins terrible que ne l'est son horrible «projet dans Timagination. Ma pensée, qui ne commet « encore qu'un meurtre idéal , ébranle si violemment toute «ma machine, que toutes mes facultés sont alarmées et « suspendues devant cette image; mon esprit ne s'arrête à « rien qu'à des choses qui ne m'aryiveront point , et ce n'est «qu'un néant. — Si la destinée veut me faire roi, soit; « qu'elle me couronne : mais je ne veux pas faire un pas.

Et, malgré cette résolution , il franchira tout pour arriver au trône , et ne craindra pas même de marcher dans le sang et sur le cadavre de son maître et de son ami. Qui pourrait méconnaître dans cette scène le profond esprit de Shakespeare , et Fhabileté avec laquelle il représente l'ascendant qu une première idée coupable prend sur un cœur ambitieux, les désordres qu'y sème un désir naissant , aussi prompt à s'y accroître qu'un germe actif à jeter de profondes racines ,

et qui dans la saison où doit bouillonner la sève, pousse mille rejetons, grandit en arbre démesuré, et s*éleyera jusque dans les nues, tant que la hache ne le renversera pas. Telle est en effet la marche de toutes les passions : d'abord elles ne sont en nous qu'un penchant indécis, facile à surmonter; et bientôt elles deviennent une irrésistible pente à des fureurs que notre force ne peut plus réprimer. Les mêmes remords , les mêmes malheurs qui a^tent les QEdipe , les Oreste , les Âthalie , et les Macbeth , par la fatalité des arrêts divins agiteront dautres personnages par la fatalité des passions : c'est cette autre condition des tragédies , historique et inventée , dont nous allons entreprendre l'analyse.

La tragédie historique et inventée nexiste que par la* Riai^i-

, «i/»!! 1 1 ..La faulitë des

les passions : le fonds des moyens par lesquels son imi^ p«Mion« dans

, , . , , , la tragédie

tation nous émeut est donc umquement puise dans historique, t% la nature humaine : en effet que doit- elle peindre ^ died*iaTentk>n les actions remarquables des hommes ; et rhomme , à le bien considérer , n'agit que poussé par des chagrins imaginaires : qui représenterait un sage , ne peindrait pas les hommes, mais une exception parmi nous. Cette raison constante, inaltérable, impassible, qui se nomme sagesse, et qui , supposant lame dans un parfait équilibre , la maintient dans un calme égal au milieu des orages de la vie , est une qualité si rare , que Tindividu qui la posséderait, à Texclusion des vains désirs, des craintes chimériques, et de tout attachement aux choses mortelles et changeantes, ne ressemblerait pas à un être humain , mais nous paraîtrait supérieur et divinisé : on n'aurait plus lieu de s'attendrir , ni de

s'effrayer pour lui, on ne pourrait que s'en étonner. Dirai -je plus ? la vraie sagesse resterait inutile , muette, et cachée , si la vertu, qui est une passion , ne la ren* dait ostensible en s'y mêlant, et ne la forçait de s'exprimer et d agir. Sans le zèle ardent pour le bien , la sagesse, toujours tranquille, étrangère aux vertus publiques, respirerait en paix au-dessus d'elles, et les laisserait presque s'éteindre par un juste mépris des affaires du monde. Aux yeux d*une philosophie sipure^ César n'est qu'un superbe insensé dont elle dédaigne la vaine renommée : elle le laisse se glorifier d'avoir parcouru , comme une grande carrière , le cercle étroit des opinions humaines, et fait le tour entier de la petite roue de sa fortune : d'un autre côté^ Brutiis n'est à ses regards qu'un fanatique, prodiguant ses efforts et ses jours parmi les factions, pour une liberté mensongère que les peuples n'acquièrent jamais. L'insouciance de tous les intérêts politiques serait cette même sagesse dans lama des chrétiens , si leur disposition au martyre ne la transformait chez eux en une réelle passion : par cela seulement, leur image devient théAtrate'en Polyeucte , qu'une foi téméraire anime contre lés idoles du siècle, et qui brise audacieusement leurs statues au prix de son bonheur et de son sang. Il' ne faut donc chercher que dans nos égarements les sujets de terreur et de pitié , c'est-à-dire qu'il faut montrer les acteurs de l'histoire et du monde tels qu'ils furent, tels qu'ils sont, et seront toujours.

La colère, la vengeance, l'ambition, l'amour, et le fanatisme, se disputent tour-à-tour le premier rang parmi les passions du cœur humain : ces passions ne

sont tragiques que lorsqu'elles sont extrêmes; et de leur excès naît la fatalité qui les accompagne, condition indispensable au grand genre dramatique.

Dans les personnes qui n éprouvent que de légères et fugitives émotions, le courroux nest qu'une fougue impatiente que le raisonnement maîtrise bientôt, et qui , ne leur imprimant pas le souvenir d'un désordre long et douloureux , ne saurait leur devenir fatal : en elles Tambition, peu obstinée, se réduit aux préten- - tions de l'intrigue; l'amour, émotion passagère, n'est qu'un désir tiède et capricieux ; le fanatisme ne trouve point en elles de quoi les emporter. Susceptibles néanmoins de ces diverses agitations, elles les auront faiblement ressenties, et penseront que les lois du devoir, ou l'ascendant de la volonté, peuvent les régler et les soumettre. Mais il en est autrement dans les créatures véhémentes et fortes, organisées pour tout sentir avec excès, créatures nées pour le malheur d'autrui et d'elles-mêmes. L'orgueil offensé, l'amour jaloux, auront-ils allumé tout-à-coup la* furie de leur sang; il bouillonnera dans toutes leurs veines, il brû- •lera leurs entrailles , et de leur sein ému s'échappera l'impétuosité d'un courroux involontaire, où se déborderont par torrents les expressions d'une douleur frénétique. Le ressentiment d'une aliénation si misé- ' rable gravera dans leurs cœurs énergiques l'injure qui les aura blessées : la plaie se creuse ; elle est profonde, incurable ; chaque fois qu'on la touche , leur vive souffrance se renouvelle, leur arrache les mêmes cris, et les replonge en un délire également pitoyable ou terrible. Telles sont les personnes qui se. meuvent

sous Fempire des passions comme sous celui de k fatalité : leurs projets, leurs paroles, leurs gestes, ne dépendent plus de leur volonté raisonnée ^ une rage indomptable les pi*esse, les pousse; un démon les aveugle ; et Ton dii^it qu'une noire folie leur a mb un bandeau sur le front, pour les mieux précipiter an sein du crime et de Finfortune. La raison , en vain lumineuse, s efforcera- 1- elle d'indiquer un cbemin au malheureux qu entraînent ces passions effrénées, bientôt cessant d'être dirigées, elles l'emporteront dans leur fougue, comme ces chevaux enflammés qui, brisant les rênes et les mors, embrasent de leurs feux, et abyment le présomptueux Phaéton d'Euripide.

En de pareils caractères où rien n'est modéré, chaque impression garde une continuité funeste, chaque idée empreinte devient exclusive et ineffaçable: or on sait que tout sentiment unique est l'infaillible symptôme de la démence. Quiconque a réfléchi sur les préoccupations involontaires dont ses amours ou ses intérêts l'ont agité dans les différents âges de sa vie, ne peut se nier que les mouvements passionnés sont des intervalles d'aliénation : supposez l'excès et la durée de semblables transports d'esprit, et vous vous ferez l'image de ces passions déplorables qui désordonnent entièrement la raison.

, Le Ladislas de Rotrou est un prince vaillant et vertueux : mais une humeur prompte et hautaine qui corrompt ses belles qualités , le soulèvera contre son père et contre sa maîtresse à la vue d'un rival ; cette insurmontable fureur le destine à se souiller enfin d'un assassinat qui lui mérite l'échafaud. Ce héros ,

ui*^

premier Achille de la scène firaDçaise, dont le courroux superbe s'allumait de toute Tardeur de son âge, à qui la présomption de son rang et des forces de sa bouillante jeunesse persuadait que ses droits étaient sans bornes , et sa vie sans terme , tout-à-coup en face de la mort, précipité dû haut des grandeurs, et du midi de ses beaux jours, tend la gorge au fer, en agneau patient, et subit, sans murmurer, la dernière leçon de la justice paternelle et de la nature. Ce changement, que produit Taspect d'un néant si prochain dans une ame jusqu'alors indomptable , est une des plus solennelles péripéties.

Plutarque nous rapporte qu un Romain put dire une fois : // Tjaut mieux être le premier dans un tjU" loge que le second dans Rome. Et cette vaine pensée devient une fatalité pour cet homme qui , se destinant à changer la face des empires, ne verra plus dans sa carrière , ni les vieux trophées de sa patrie , ni la majesté des lois , ni les réclamations d un sénat auguste , ni les périls des champs de Pharsale , ni le nombre des victimes immolées à sa glorieuse chimère; il ne verra que sa passion de tout dominer, et, conduit par ce mobile unique, lui sacrifiera la liberté du monde et sa propre vie. Un républicain, non moins passionné, son propre fils, aimé de lui, comblé de ses fayeurs , vainement lui opposera tout le zèle de ses vertueux sentiments , que Voltaire a si éloquemment résumés en deux beaux vers :

« César m*est en horreur portant le nom de roi , « Mais César citoyen serait un dieu pour moi.

En vain lui répétera-t-il :

« Romps nos fers , sois Romain , renonce au diadème.

Son père , demeurant sourd à ses prières , lui répondra fièrement :

a L*univer8 peut changer, mon ame est inflexible, a Rome doit obéir quand César a voulu.

Et Brutus, aveuglé comme lui, mais par une plus noble pensée, ne lui prononce quun triste adieu, signal d'un parricide vengeur.

Maintenant, recherchons dans Tamour ce même excès qui prête aux passions un ascendant inévitable; ouvrons YAndromaque de Racine^ interprète si pur et si brAlant des dérèglements du cœur. L'Hermione , qu il fait parler , n'est-elle pas irrévocablement vouée au meurtre par le désespoir jaloux qui Tégare; et tandis quOreste, son instrument, ne suit qu*une noire destinée , ne se livre-t-elle pas à la seule fureur de ses rivalités avec la même violence ? Elle a déjà dicté la sentence de son infidèle, et pourtant elle l'adore, et pourtant elle oubliera, elle maudira l'ordre sanglant qu elle donna dans sa rage , et lexpiera par un suicide. Cependant le coup qu elle apprête est encore trop lent à son gré ; rappelons les paroles de sa colère , et nous jugerons celles de son désespoir :

« Quoi ? sans qu'elle employât une seule prière » (( Ma mère. en sa faveur arma la Grèce entière ; a Ses yeux , pour leur querelle , en dix ans de combats, « Virent périr vingt rois qu'ils ne connaissaient pas ! <( Et moi , je ne prétends que la mort d'un parjure». c( Et je chaire un amant du soin de mon injure ; u II peut me conquérir à ce prix sans danger;

« Je me livre moi-même , et ne puis me venger ! « Allons! c'est à moi seule à me rendre justice. « Que de cris de douleur le temple retentisse. « De leur hymen fatal troublons Tévénement ; «Et qu'ils ne soient unis, s'il se peut, qu'un moment. « Je ne choisirai point dans ce désordre extrême , « Tout me fiera Çyrrhus , fût-ce Oreste lui-même. « Je mourrai, mais au moins ma mort me vengera.

Aussitôt le ministre de son courroux lui annonce que l'assassinat de Pyrrhus est commis.

« Vous pouvez justement vous flatter

« D'une mort que leurs bras n'ont fait qu'exécuter. « Vous seule avez poussé les coups

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