‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris; (volume 2)Chapitre 18 sur 25 · HERMIONE · texte numérisé non relu

HERMIONE

Tais-toi , perfide !

« £t n'impute qu'à toi ton lâche parricide. « Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur ; «Ta, je la désavoue , et tu me fais horreur. «Barbare, qu'as -tu fait? Avec quelle furie a As -tu tranché le cours d'une si belle vie.

Et là celte interrogation foudroyante, Qui te Va dit? Et lorsque Orçste lui retrace les circonstances de son ordre:

«Ah! fallait- il en croire une amante insensée? « Ne devais -tu p^ lire, au fond de ma pensée ? .«£t ne voyais -tu pas, dans mes emportements, « Que mon cœur démentait ma bouche à tous moments ? « Quand je l'aunûs voulu , fallait-il y souscrire ? « N'as- tu pas dû cent fois te le faire redire ? <i Toi-même avant le coup me venir consulter a Y revenir encore , ou plutôt m'éviter ?

35o COURS ANALYTIQUE

« Que ne me laissais-tu le soin de ma vengeance ? « Qui t*amène en ces lieux où Ton fuit ta présence ? « Voilà de ton amour le détestable fruit : « Tu m'apportais, cruel 1 le malheur qui te suit.

En écoutant ces mots, quel spectateur ne plaindrait le désordre des passions homicides ? Est^il quelque leçon plus salutaire que l'image ainsi fidèlement ^acée des crimes qu elles suggèrent aux âmes qui ne s'accoutument pas à en étouffer les semences. L*art ne les retrace pas pour les excuser, mais pour mieux manifester quelle horreur perce à travers les prétextes ingénieux de leur déraison , et pour mieux en inspirer répouvante aux cœurs trop enclins à céder complaisamment à leurs propres faiblesses. Les cœurs faibles , il est vrai , ne doivent pas moins se craindre que les plus forts ; car les passions , se proportionnant à nos facultés , empruntent de nous-mêmes une puissance qui réagit contre nous. Elles roidirônt l'opiniâtre fermeté d'un monstre tel qu'Attila ou Rodogune ; elles entraîneront la mobile frénésie d'un héros tel qu'Orosmane et Vendôme, et dun jeune enthousiaste tel que Séïde. De leurs divers caractères naîtront des forfaits pareils, et s'ensuivront de mêmes châtiments.

J'ai réservé jusqu'ici l'exemple qui m'a paru le meilleur pour ré{>a)ïdte k'hicidité sur mon opinion. C'est Crébillon qui hous l'offre; et je me flatte de vous prouver mon impartialité , en reproduisant l'avis, conforme au nôtre en cet endroit, d'un écrivain dont je me suis vu forcé de réfuter souvent les erreurs. Le plaisir de rendre justice à l'éloge que La Harpe a fait

DE LITTÉRATURE. 35i

du rôle de Rhadamiste , s^unit à ma sal;isfaction de vous relire des réflexions claires, nettement écrites, et quelques beaux passages de Crébillon.

« Quelle attente n'excite pas en nous la première « vue d'un homme qui a été capable de plonger un « poignard dans le sein d'une femme adorée , plutôt « que de la laisser au pouvoir d'un rival ! Et cette at* «t tente, il la remplit dès qu'il paraît. A l'ouverture « du second acte, il effraye par ses fureurs et inté- « resse par ses remords. Le tableau, qu'il trace lui- « même de l'action terrible et furieuse qu'il a com- « mise, montre en même temps tout ce qui peut *« l'excuser, et inspire plus de pitié que d'horreur. « Ce n'est point un scélérat froidement atroce, c'est « un homme en qui tous les sentiments sont extrêmes, « qui aime avec fureur, dont la passion est une espèce « de fièvre ardente qui lui ôte la raison ; enfin , que « le péril affreux où il se trouve, toutes les circon- *« stances qui l'accompagnent , toutes les noires pen- « sées qui doivent l'assaillir, ont jeté dans un égare- « ment qui nous iWit regarder comme involontaire tout « ce qu'il a pu ailôi^s^attenter. — Ses premières paroles « nous le font connaitre tout entier: Hiéron, dit-il ,

« Loin de faire éclater t6n zèle ni ta. jo0è « Pour mi roi malhctnreux que' le sàtt'te'rèntvoie, « Ne me regarde plus qtie comiKïe tift fàiiéûk, « Trop digne du courroux dés hommes et des dieux , « Qu*a proscrit dé^ long-tenips la vengéaUcé céleste ; « De crimes, de remords, assemblage funeste ; ' «, Indigne de la vie et de ton amitié ^

35a COURS ANALYTIQUE

« Objet digne d'horreur, mais digne de pitié;

« Traître envers la nature , envers l'amour perfide , ^

« Usurpateur , ingrat , parjure , parricide :

« Sans les remords affreux qui déchirent mon cœur ,

« Hiéron , j'oublierais qu'il est un ciel vengeur.

« Plus un coupable s'accuse , plus il obtient de a compassion et d'indulgence. — S*il est de la justice « naturelle de plaindre celui que les passions ont * égaré, et qui se reproche ses fautes, et de n'avoir que « de l'horreur pour la perversité tranquille et réflé- « chie , il est de notre raison de considérer avec eC&oi « que les faiblesses du cœur et l'impétuosité du ca- « ractère peuvent quelquefois mener au même résul- « tat que la méchanceté et la scélératesse , et ne lais- « ser entre l'homme passionné et. le méchant, entre a le coupable et le pervers, d'autre différence que le « remords.

« Hiéron demande à Rhadamiste quels sont ses « desseins , et ce qu'il veut faire à la cour de Pharas- « mane. Sa réponse, à quelques vers près, est d'une <t beauté remarquable.

« Dans l'état où^e suis me connais-je moi-même? a Mon cœur, de soins divers san^, cesse combattu, a Ennemi du forfait sans aimer la vertu , «D'un amour malheureux déplorable victime, « S'abandonne aux remords sans renoncer au crime. « Je cède au, repentir , mais sans en profiter , « Et je ne ie^ connais que pour me détester; <t Dans ce cruel séjour sais-je ce qui m'entraîne, « Si c'est le désespoir, ou l'amour, ou la haine? « J'ai perdu Zénobie : après ce coup affreux , . a Peux-tu me demander encor ce que je veux ?

« Désespéré, proscrit, abhorrant la lamière, « Je voudrais me venger de la nature entière. « Je ne sais quel poison se répand dans mon cœur; «c Mais jus({u'à mes remords tout y devient fureur.

« Qu'on se souvienne que Rhadamîste a trempé ses mains dans le sang d'une femme qu'il idolâtre, qu'il l'a perdue au moment où il allait la posséder, et l'a perdue par un emportement barbare. — Est-il étonnant que cet homme bouillant, emporté, implacable, long-temps tourmenté par la fortune et par son propre cœur, par le souvenir de crimes qu'il ne peut réparer, et d'injures dont il voudrait se venger, soit livré sans cesse à des transports douloureux, ou à cette fureur sombre, à cette rage aveugle qui ne sait où se prendre, et veut se prendre à tout. -— On sent qu'il dit vrai , lorsqu^en parlant de son repentir, il ne renonce pas au crime ; on sent que si l'occasion de se venger se présente à lui, il peut le commettre encore. Que ne promet pas un semblable personnage, annoncé ainsi dès la pre* mière scène. »

Et en effet, après la reconnaissance la plus atten* due , la mieux préparée, la plus vive et la plus tendre, après avoir imploré aux genoux de sa femme l'oubli des crimes qui, n'ayant d'autre cause que l'aveuglement d'un amour extrême, se font aisément pardonner du cœur aimant de toutes les femmes, il se laisse emporter à de nouveaux accès de jalousie en voyant Arsame et Zénobie, et sur-tout en apprenant quelle lui a confié le secret de son sort.

« Qui pent à mon secret devenir infidèle ,

« Ne peut , quoi qu'il en soit, n'être point crimindle.

« Zénobie lui rappelle , avec toutes les bienséances « convenables, les droits qu'elle avait d écouter le choix « de son cœur^ et finît par un mouvement aussi noble • qu il était neuf au théâtre. £He a dit , qu'en se fsûsant « connaître au prince elle n'avait d'autre dessein que « de le guérir d'un amour sans espérance^ et elle con- « tinue ainsi :

« Mais puisqu'à tes soupçons tu veux t'abtiùdônner, « Connais donc tout ce cœur que tu peux aotlpçoniier. n Je vais par un seul trait te le faire connaître : ■. £t de mon sort après je te laisse le maître. «Ton frère me fut cher, je ne puis le nier ; • « Je ne cherche pas même à m'en justifier. . « Mais , malgré son amour , ce prince qui l'ignore , « Sans tes lâches soupçons l'ignorerait encore.

' ( à Jrsame, ) ' , .

« Prince , après cet aveu , je ne vous dis plus rien. ft Vous connaissez assez un cœur comme le mien tt Pour croire que sur lui Vamour ait quelque empire : « Mon époux est vivant , ainsi ma flamme expire. « Cessez donc d'écouter un amour odieux , ^ £t sur-tout gardées- vous de paraître à mes yeux.

Çà RTuidamiste^) « Pouip toi , dès qtie la iitiît pburra me 'le permettre , « Dans tes mains , en cé^ 'lieux , je' vieiidraî nfé' i^mettre. « Je connais la fureur de lek''^iipçbhs jâlotix; ' <t Mais j'ai trop de vertti pàtr crailidhe tnôki épotoc.

Ici, La Harpe trouve cette scène comparable à celle de Pauline et de Sévère; mais mon admiration pour la scène de Corneille ne m'empêche pas 'de mettre

celle de Crébillon au-^dessus, parce que la présence de l'époux , témoin du chaste avœu que prononce Zénobie, avec la dignité de sa pudeur, et au péril de ses jours, ajoute au sensible intérêt qui attache le spectateur à sa yictime , 1 épouvante qu'inspire le caractère de Rhadamiste.

Concluons de Teffet original de ce beau rôle que Manière dont les passions, auxquelles sied le cothurne, sont les pas- 'ancUsnT

• • ***ii'r * *i'i* traitaient

sions excessives et invincibles. Les anciens , si délicats Us pariions. sur les éléments du beau dans l'imitation , si habiles à choisir le convenable en tous les genres, se plurent à multiplier dans leurs drames les personnages passionnés jusques au délire : ib ne se persuadèrent pas , comme les modernes , que les strictes, bienséances et les mesures de la raison dussent modérer les frénésies qu'ils représentaient dans leurs OEdipes et leurs Pélopides. Le raisonnement les avait conduit justement à traiter les caractères déraisonnables par les transports d'une déraison conséquente à elle-même; et le spectacle de la démence , suite des passions désordonnées , loin de leur sembler méprisable, leur parut digne d'exciter mieux que tout autre la crainte et la compassion : la crainte , puisque aucun homme n'envisage la dégradation où peut tomber le plus noble esprits, sans songer qu'un pareil avilissement le menace de devenir ainsi le jouet des autres, après avoir été par ses fuareurs la victime de soi-méjne : la compassion , puisque les écarts , les violences , lés forfaits résultent de la folie ;d'nn malheureux qui , saisi d'un aveugle emportement, n'y saurait plus opposer le frein de sa volonté , n'agit qu'à son insu^ dépend de l'impulsion des hasards,

*ec cède h mille rësolutions intempeftiTes | comme un arbre battu des tempêtes se ploie et s'agite sons les ebocs de Fair , tant que l'orage ne Ta pas déraciné m^ -sérabkment et jeté sur la terre £aitiguée de sa Taine Tésistanfce. Que Ton cesse donc , en contemplant ie tbëâtre des grecs» de reprocher à l'auteur anglais d*Othelio, de Luw , et à'HanUet^ la représentation du délire; incurable maladie de Tame, et dernier 4^gié de la fatalité, pour le cœur sensible des hommes. Que fon s'abstienne de refuser aux imitateurs de Shakes* peare l'introduction de ces personnages nommés défi* soirement extravagants et épileptiijues. Qu'on se sou» tienne qu'Hamlet n'a d'autre passion que celle de 4'Oreste d'Euripide, accablé par le malheur, couché sur la poussière , entre les bras d'Electre qui essuie l'écume tombant de sa bouche pendant un sommeil affreux. -Qu'on s'ap^oive qu'Othello n'a d'autre ma« ladie que la fièvre jalouse de l'amant qui poignarde Zance. Qu'on s'aperçoive enfin que le roi Léar n'intéresse à ses actions déréglées que parce qu'il n'est pas moins en démence que l'aveugle OEdipe, à qui les cru* autés de sa famille ont ôté jusqu'à la raison, dernier ornement de la vieillesse. Les atrocités de Médée , les ardeurs incestueuses 'de Mirrha, seraient-elles supportables, si le désordre de leurs pensées ne les soumettait aux (tireurs de leurs désirs coupables. Phèdre ne meurMlle pas àxx même mal , chez Euripide et chez Racine? Le plus régulier des tragiques n'a pas dédaigné d'attendrir les Athéniens sur le désespoir insensé d'Ajax, victime de son orgueil blessé , se donnant la mort pour l'expiation des actes de sa furie , tt qui.

honteux de s'être rendu la risée de tout son camp, ne cix>it plus pouvoir cacher son opprobre que dans lé fond des enfers. Les rôles les plus profondément dramatiques , sont tous tirés des sources de ce même dé* lire, dont il est si nécessaire d'offrir à la pitié les tef-< libles exemples. Le crime involontaire , la mort iné^ ▼itable, sont les conséquences des passions irrésistibles : elles portent donc bien, par leur condition , la véritable empreinte d une fatalité qui supplée , dans la tragédie historique ^ à la fatalité du destin , dans la« tragédie fabuleuse^

L amour n'était autre chose pour les Grecs* qu'une s3* Rà«u. affection individuelle et physique. Une continuelle d»jftMion» préoccupation du cœur pour une femme, leur parais- àUscène. 5ait indigne de la noblesse d'un homme , et la domesticité de sa compagne l'excluait du partage de ses sentiments. Avec une telle opinion , les troubles des sens eussent dégradé leur tragédie , qui ne retrace que les troubles de l'ame. Les faiblesses amoureuses à leurs^ yeux devenaient si puériles et si vulgaires , qu'elles ne fournissaient qu'aux sarcasmes de la comédie : on n'ar qu'à consulter les Harangueuses d'Aristophane, pour juger avec quelle dérision> ils envisageaient ce que le crédit, abandonné au beau sexe, avait de ridicule chez eux. Aucun de leurs ouvrages tragiques li'a pour fon« dément l'amour. Il n'en faïut même excepter ArUigone^ ni Phèdre y xà Médée : la première représente* principalement la pitié fraternelle ; elle tient aux intérêts de famille. La seconde ii*a pour objet que le malheur d'Hippolyte, et son incestueuse belle-mère n'y apparaît que^pour mourir, et servir d'instrument à la fatalité-

qui punit un jeane héros trop enorgueilli de sa cha»teté , et rebelle aux lois de Vénus. La troisième représente moins Tamour que la vengeance d'une magicienne ; et cette passion de la vanité courroucée élève à la hauteur qu exigeait le cothurne athénien , le sujet terrible de Médée, dans lequel lamour n'est qu une cause antérieure à Faction.

On sait que l'Achille dEuripide n'est pas plus amoureux d*Iphigénie que TAchille d'Homère ne l'est de son esclave Briséïs, qu'il laisse indifféremment pà^ ser dans une autre lit : tous deiuL ne vengent que leur nom offensé , tous deux ne s*irritent que de leur injure personnelle. Bien que lamour conjugal reçoive une dignité plus morale, on voit pourtant quTJlisse ne défend Pénéloppe que comme on défend son bien, et punit les prétendants moins par jalousie que par justice 9 et pour ressaisir son patrimoine. Cette exclu* si on de lamour tenait aux justes idées du grand que s*étaient faites les anciens; et Ion conviendra qu'en effet le peu de nos tragédies où lamour neutre point, telles quAthaliCy Iphigénie en Tauridcy et la mort de César y ont un aspect plus majestueux et un caractère plus mâle. Considérons toutefois les raisons opposées à la rigueur de ce précepte , nous les trouverons encore dans linfluence des mœurs de nos nations.

Je ne doute pas que si la Médée du sensible Ovide nous fût parvenue, elle n'eût été aussi différente à nos yeux de la Médée antique, que la PKedre de Sénéque Test déjà de celle d'Euripide, et celle de Racine de cette même Phèdre de Sénèque.

Le pouvoir des femmes chez les Romains apporta

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cet élément nouveau à leur Melpomène , et cet em* inflaence de* pire» plus général chez nos peuples, achève de le rendre choix de*

. . ' passion»

indispensable à notre tragédie. L*opinion , qui fait re- théâtrales. nionter Finfluence des femmes sur les cœurs français au temps des Amadis et de la chevalerie, est loin dé marquer la date de leurs droits , comme elle doit Tétre.. Prenons la de plus haut, et dépouillant notre orgueil masculin , rétablissons chronologiquement les titres de la noblesse féminine. Ce soin q^i s^accorde avec notre justice et notre galanterie, ne sera pas sans plaisir pour noi^s , puisque la politesse de nos mœurs ^ replacé dans son égalité naturelle la plus attachante et la plus belle moitié du genre humain. Uue partie de cette séance, consacrée à l'honneur des femmes, me fournira loccasion de jeter quelques fleurs sur les préceptes arides d'un professorat soumis à la sévérité des hommeg, et témoignera mieux à celles-ci, que^ loin d affecter un rigorisme qui atténue Fimportanos de leurs suffrages^ je me glorifirais d avoir toujours des auditeurs de leur sexe ^ que Racine n^a pas dédaigné de prendre pour juges dans la moitié des travaux de sa carrière. Ce grand poète dut peut-être à leur tact fin les grâces que le goût n'emprunte que dalles. Les historiens font foi du respect que les premier» habitants de la Gaule portaient à leurs compagnes. SIm ancêtres, frappés des quiilitéfli subtiles de leur esprit et des inspirations de leur cœur, ne se contentaient pas de leur offrir des hommages particuliers et de les con* sulter dans leurs maisons , ils les admettaient dans les conseils publics, leur rendaient de grands honneurs, et leur supposaient quelquefois le don de prophéties.

3fio COURS ANALYTIQUE

Les Francs Tirent une célèbre Basine, reine de Thuring^e y prot^[er Childéric détrôné, et le titre de mère de Clovis , illustra son nom dans notre histoire. Lliy» men du vainqueur de Tolbiac, avec la dévote Clotildei signale avec éclat combien Falliance de telle oa tdle femme importe à la destinée des royaumes et à la con« version des peuples modernes. Rus tard, la répudiation impolitique d'Eléonore , qui , mariée en secondes noces à Henri, comte d'Anjou et duc de Normandie, lui apporta en appanage un tiers des provinces Françaises, lorsqu'il iîit assis sur le trône d'Angleterre, signala, par l'imprudente jalousie de Louis le jeune, quds maux^poblics naissent des passions des femmes , et quels droits dangereux s'attachent au don de leur main. Dès avant cette époque, le pouvoir de Tamour commença de s'unir avec celui de la religion ; et ce mélange, qui augmenta son influence , ne fera que s'accroître, lorsque ces deux sentiments se joindront à la loi de l'honneur, et que nos preux consacreront leur servage et leur épée à h défense des dames. Cette révolution fiit bientôt gêné* raie dans l'Europe, et les siècles qui précédèrent le règne de François-premier donnèrent l'exemple des brillants tournois que multiplia ce monarque , dans ime cour dont les fêtes n'étaient que des triomphes pour le beau sexe. Dès-lors nos spectacles furent disposés uniquement pour leur plaire , et les muses dramatiques firent pour l'amour et Thonneur chevaleresque ce que leur inhabileté avait fait d abord pour la dévotion. Le jargon affété, les all^ories galantes , furent les ornements de la scène , comme les images supertitieuses avaient été ceux des tréteaux de nos

DE LITTÉRATURE. S6i

pèlerins ambulants. Le bon goût reirint lentement au naturel : on se dégoûta du langage hyperbolique des Cyrus et des Artamènes ; et l'on quitta les bords du fleuve de Tendre pour recourir aux véritables sources d'Hjppocrène. L'amour alors mérita de prendre son rang dans les poésies du sévère législateur qui, d'abord avait écrit justement :

« Je hais ces vains antem^ dont la muse forcée ,

t M'entretient de ses feux , toujours froide et glacée ,

« Qui s'affligent par art , et fous de sens rassis ,

c S'érigent, pour rimer, en amoureux transis.

« Leurs transports les plus doux ne sont que phrases vaines ;

« Us ne savent jamais que se charger de chaînes,

« Que bénir leur martyre , adorer leur prison ,

« Et faire quereller le sens et la raison.

Boileau constatant les succès mérités de Rodrigue «t de Phèdre , se relâcha dans les vers suivants de la rigidité des anciens. «Bientôt^ dit-il ,

« L'amour , fertile en tendres sentiments , « S'empara du théâtre , ainsi que des romails. « De cette passion la sensible peinture « Est pour aller au cœur la route la plus sûre. « Peignez donc , j'y consens, lès hâros amoureux. »

On voit qu'il donne ici son consentement plutôt que son assentiment à l'introduction de l'amour au théâtre; et cette particularité ne doit pas être oubliée. Plus loin, il indique le piège où les devancier^ de Corneille et les poètes de son temps étaient ridiculement tombés.

« Gardez-vous de dcfmer , ainsi que dans Glélie , (I L'air, ni l'esprit français à l'antique Italie ,

« Et sons des noms romains faisant notre portrait , « Peindre Catpn galant , et Brutus dameret.

Racine y inimitable peintre de Tamour, ne mérita pas directement ce reproche ; mais la supériorité de ses principaux rôles nous éclaire sur la fsdblesse de ses personnages secondaires; car c'est à son propre talent que nous devons les moyens de comparer le beau avec le médiocre. Ni son Bajazet n*est un digne prince ottoman , capable de se soutenir près de la fatale Roxane; ni son tendre Hippolyte nest mis en une assez ferme attitude près de la sublime Phèdre. Les plus graves écrivains Tout repris de cette faute; et le célèbre Arnaud de Port- Royal ^ tout plein de laustère esprit de lantic^uité , autorise notre rigueur. L'héroïne de notre poète surpasse son modèle , autant que le héros cède le pas à celui de Fauteur gtec. Vainement Louis Racine se flatte-t-it ^ de racheter ]â faute de son père, en nous détaillant les admirables mouvements qui résultent de la jalousie de Phèdre; mais laroour du héros pour Aricie n'était pas nécessaire à la lui inspirer : il eût suffi qu'une erreur le lui fît soupçonner, ainsi qu'une erreur persuade Thésée du crime qu'il punit injustement en son fils. Si FHippolyte de Racine prévaut sur toutes les critiques , par l'éclat et la grâce de son langage , ne vous y laissez pas séduire, et supposez que la même plume eût tracé avec autant dart les sentiments de FHippolyte grec, si chaste, si fier, si fidèle à la pudeur de Diane, toujours présente à ses côtés; n'avouerez - vous pas que ce portrait de la vertu , umpeu farouche du jeune prince , eût mieux contrasté que sa tendre innocence

avec l'impur désordre de sa belle-mère ? Ce grand tableau, de deux oppositions bien distinctes, est d un effet éclatant et noble chez Euripide. Ajoutons que la légère faute de notre poète embarrasse sa pièce de faibles amours que leur tendresse légitime exclut dun genre qui n'admet que les passions fortes et cou<* pables.

Les comparaisons d'Ariane et de Médée , de Phèdre et de Didon, mettront pleinement en évidence les qua^i Utés nécessaires aux passions amoureuses ,ponr qu'elles soient aussi tragiques qu'elles doivent Têti^.

Ariane et Médée sont toutes deux abandonnées de Ex*««'»

comparani

leur amant ; mais la jeune fille de Minos , victime d'une ^'dArl^it" séduction facile à son âge, exposée par son inexpé- *"*«^^'*^' rience à se tromper sur la valeur des serments d'un volage héros, ne commet, en cédant aux désirs de Thésée , qu'une faute excusable ; égarement ordinaire de plus d'une fille crédule et ardente. La magicienne d'Iolchos , savante en tous les artifices , embrasée d'une flamme qui alluma celle de Jason , meurtrière de sa famille , qu'elle sacrifia pour le suivre dans la Colchide, et pour faciliter sa conquête, commit^ en s'unissant aux Ai^onautes , un crime épouvantable. La tendre Ariane, quittée et trahie par une sœur qui fîit sa confidente, ne peut qu'exhaler de sensibles regrets, et n'a que des sujets d'un repentir douloureux. La coupable Médée, qui perd en Jason tout le fruit de ses atrocités , n'éprouve pas seulement les tourments de l'amour désolé, mais la fureur de s'être inutilement souillée de forfaits pour un ingrat, mais toute la violence des remords et du ressentiment. Or, s'il

est yrai ijue la tragédie seulement attendrissante, est moins parfaite que celle qui tout ensemble est touchante et terrible, Tamante désespérée, qui se plaint; est moins dramatique que Tamante éplorée et furieuse qui se venge, rajouterai que la diversité des motive» ments du cœur et de Fimagination n*est pas si grande en un rôle tel que celui d'Ariane , dont le souvenir n'a d'autres circonstances à se retracer que ses fid* Uesses premières et labandon qu'elle déplore; tan* dis que Médée se rappelle tous les lieux qu'dle a souillés, tous les pas sanglants qu'elle a faits, toui les nœuds qu'elle a brisés, tous les ennemis marchant contre elle sur les membres déchirés de ses parents, tout l'univers armé qui la repousse; enfin elle est magicienne, et cette qualité idéale lui prête les secours de Tenfer, dont elle évoque les démons pour la défendre. Ce pouvoir ajoute aux imprécations de sa rage les prestiges qui frappent la pensée. Que diraije encore? Ariane est une maîtresse délaissée ; son infortune étant celle d'un grand nombre de femmes, elle aurait pu la prévoir. Médée est mère , et ce titre , qui n'a pas garanti ses liens , noircit Jason à ses yeux, et transforme sa douleur en un féroce désespoir, qui la livre à tous les combats du sentiment et de la nature, avant de violer leurs lois dans l'accomplissement de sa noire vengeance. Un tel personnage , créé pour exciter à-la-fois la pitié, la terreur, etl'étonnement, ne possède -t- il pas plus de conditions théâtrales que celui d'Ariane , pour servir de modèle à la fatalité des passions ? Le succès divers de ces deux rôles sur notre scène parait contredire mon avis;

mais ne nous abusons pas à leur effet théâtral, puis» que Thomas Corneille a très-bien traité l'un , et que Longepierre a traduit l'autre très-impar&itement. Je ne compare ici que les deux sujets abstractivement des deux pièces qu'ils nous ont fournies.

Prenons maintenant Didon et Phèdre. Ces deux

eompantit

noms y fameux dans la poésie^ nous rappellent déjà ^^|[j^' les deux plus comparables génies qu'aient vu briller **^ Paris et Rome. L'excellence, en tous points égale, de l'art qu'ont déployé ces illustres rivaux , engagea plu» Âeurs savants critiques à placer sur le même rang l'une et l'autre fille de leurs muses; mais ce n'est pas sans plaisir que je combats ce parallèle, puisqu'à la gloire du poète de notre nation , j'espère vous prou« ver que Phèdre est la plus dramatique. Même beauté dans les discours des deux reines, même poétique mouvement, et sur -tout même style inconcevablement enchanteur; tellement qu'un Latin, en lisant le TÔle de Phèdre, penserait lire Virgile, et qu'un Français, en récitant celui de Didon, penserait faire écouter Racine. Néanmoins les deux passions sont si différentes, que Tune n'a rien que d'ordinaire et de ▼rai, et que l'autre a tout l'extraordinaire et Pidéal possible. Didon , veuve et libre , cède au penchant naturel d'aimer : on la quitte , et son hymen furtif , qui ne fut qu'un jeu de l'amour, la livre au iméme malheur que mille femmes ont eu sujet de pleurer. Il fallut que l'imagination de Virgile rattachât son infortune aux suites du courroux de Junon, les reproches de son repentir à son infidèle oubli^ de l'ombre de Sichée, et ses imprécations aux impla-

cables pierres de Rome et de Carthage. Sans ces grands artifices du génie, raventure de Didon n'aurait de surprenant que le parti qu'elle prend de mourir; car il est rare que les maîtresses se tuent pour une infidélité, et ne sachent pas comment on s'en console heureusement. Mais Phèdre, sous la loi dun époux dont elle aime le fils, est de soi-même, par ladultère et Tinceste, en butte aux atteintes du remords. Ce remords précède même le crime de ses aveux; sa nourrice même ignore ce qui Fagite; elle n'ose lui prononcer le nom de celui qu'elle aimé; elle a tout tenté pour se soustraire à ses- propres fureurs.

< Je l'évitais partout ; ô comble de misère !' tt Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père. « Contre moi-même enfin j'osai me. révolter. flt J'excitai mdn courage à le persécuter. « Pour bannir Tennemi dont j'étais idolâtre, ,-, , « J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre. . « Je pressai spn exil , et mes cris étemels « L'arrachèrent du sein et des bras paternels.

Honteuse encpre d avoir confié ses secrets au cœur d'OEnone, cominent lui parle-t-elle ?

« J'ai conoa pour mon crime une juste terreur. ' « J*ai pris la vie en haine et. ma flfimme ça horreur. « Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire , « £t dérober au jour une flamme si noire.

En elle point d'espérance, mais lé. désordre et le tremblement : approchert-^elle d'Hippolyte P.

« Le Toici 1 vers mon ccenr tout mon* sang se retire. • a J'oublie eh le voyant ce que je viens lui dire.

Et, malgré soi,' elle lui parle de son amouf; déclaration sublime d une' passion dont Phèdre inspire ellemêmo rhorreur à celui qui en est Tobjet.

a J'aime :,ne pense pas qu'au moment que. je t'aime^ .

« Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même; .

« Ni que du fol amour qui trouble ma raison ,

«Ma lâché complaisance ait nourri le poison:

« Objet infortuné des vengeances célestes,

kJe m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.

Et plus loin , .

« C'est peu de t'avbîr fui , cruel !* Je t'ai chassé. '

«J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine;

«Pourmieii* te résister j'ai recherché ta haine. , «Pe quoi .m'ont profité mes inutiles soins! . r « Tu me haïssais plus , JQ ne t'aimais pas moins.- < , « Tes malheurs te prêtaient encor de nouyeai^x charmes.

« J'ai langui , j'^ séché dans les feux, dans les larmes^

Elle s'écrie bientôt kprès , ^

I »« Venge -toi, punis 7 moi d'un odieux amouf., .,/: « Digne fils du héros qui t'a donné le jour, « Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite. «lia veuve de Thésée ose aimer Hippolyte.

^E)le s'est déclarée ; et son épouit qfu-ellé -a <éiti mort , est vivant et de retour. Alors la crainte (l^un châtiment ignominieux se joint à ses réihords : et cette 'femme agitée de tant de transports involontaines, par "iiin inconcevable mouvement du cœur humain, éprouve -à^k-fois l'horreur de ses désirs incestueux et le regret ' de n'avoir pu jouir de leur ôH)et. • '' '

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« Hâat I du crime afCreux dont la honte me suit, < Jamais mon triste cœur n'a recueilli le firuit I

Déjà trop coupable , elle devient calomniatrice : ses remords s en augmentent, et la jalousie achève delà dernier à tel point que sa mort devient nécessaire i l'expiation de tant d'horreurs.

Notez encore qu'en analysant ce rôle^ j^en extrais les conditions merveilleuses que le poète y jointe et qui s'y unissent aussi bien qu'à celui de Didon. L'origine de la Sœur d'Ariane descend du dieu du jour,

« Noble et brillant auteur d'une triste famille , « Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille , « Qui peut-être rougis du trouble on tu me vois , n Soleil y je te viens voir pour la dernière fois.

Mais où fuira-t-elle sa vue qu'elle ne peut plus soutenir : Jupiter est son aïeul : le ciel, le monde est rempli des auteurs de sa race : ira-t-elle aux enfers ? elle y retrouvera son père Minos , qui tient l'urne fatale d'où sortent les étemels jugements des morts , circonstance dont Racine tire les plus éminentes beautés poétiques. Tout concourt à l'élévation de ce personnage fabuleux, la fatalité du destin, la colère d'une déesse, enfin ce que le sujet comporte de surnaturel et d'imaginaire : et pourtant , sans de tels supports , vous voyez que Phèdre monte au plus haut rang tragique par la seule fatalité des passions.

Cette dernière condition omise, l'amour dégrade la tragédie dans laquelle , ainsi que la très-bien dit Voltaire , s^il n*est pas toui^ il n^ est rien : mais lorsqu'il s'y montre extrême et coupable, son ascendant exthiior* dinaire le place au rang des autres nobles passions

clrâmatiqhes. Nos mœurs lui donnent même un avantagci sur les autres ; plus généralement senti de tous les cœurs, il en est mieux reconnu. Parmi la multitude des spectateurs européens, peu d'hommes ont éprouvé le vrai zèle patriotique , la forte ambition , Taveugle fanatisme, et le besoin des sanglantes vengeances , mais tous ont cédé plus ou moins aux sym-« pathies du beau sexe et du notre. Le pouvoir que nos usages abandonnent aux femmes s'accroît encore pour les belles ; et les attachements qu elles noiis inspirent , dans les années brillantes de la vie , ont plus de force que l'ambition , le désir de la gloit*e, ou l'intérêt politique. Ces autres inclinations d ailleurs ne prennent naissance que dans Tesprit, et souvent attendent l'époque de laffaiblissement de nos facultés physiques pour devenir nos seules passions : mais Famé , le cœur, les sens, tout agit à-la-fois en nous pour nous entraîner irrésistiblement à Famour. La vive jeunesse nous y livre quelquefois moins aveuglément que Ist maturité : pleine encore des illusions du monde 5 elle oppose à la violence de ses feux la variété des caprices^ la vigueur du caractère , et le respect du devoir ; mais ITiomme apprenant ce que l'adolescence ignore , que la fortune et la célébrité sont de vains contentements , s'attache plus obstinément au bien réel de se faire aimer d'un être qu'il aime. La plupart de ses chimères sont tombées^ et celle de l'amour, qui leur survit encore ^ prend la première place en ses affections : il n'a plus de préjugés assez forts pour le défendre d'une si enivrante erreur ^ et sa raison ne triomphe qu'avec peine d'un sentiment qui, dès notre jeune âge, met /. 24

Sjo COURS ANALYTIQUE

le feu dans nos veines , qui enflamme le sang et les pensées de Tâge mûr , et qui remplit d'agréables images les souvenirs de la vieillesse. Les regrets , les jalousies, les remords, et les catastrophes de cette passion forent la source inépuisable des tragiques modernes qui surent le mieux pénétrer les replis mobiles et délicats du cœur des femmes, et déployer Fénergie d'une exquise sensibilité, qui s'égale en elles à ce que le cœur des hommes a de plus véhément, de pluspro-' fond , et de plus héroïque en amour.

Un double rapport met ce sentiment en parallèle avec celui de la religion : tantôt , comme la piété , l'amour s'absorbant en soi , se satisfait par une abnégation entière et désintéressée; et, content de ses sacrifices intérieurs et cachés , il s'immole volontairement à ce qu'il adore : tantôt ardent et jaloux , il ressemble au zèle fanatique plus qu'à la charité ; et surveillant, inquiet, intolérant, implacable, il dicte ses lois avec furie, venge ses soupçons par les meurtres, et ses larmes par le sang et la destruction. Ces deux passions, comme on le voit, sont susceptibles des abstractions du même platonisme, et des excès de la même frénésie.

Concluons que les grands maîtres ont admis justement l'amour au nombre des passions théâtrales , puisque nos mœurs l'élèvent à la dignité du genre. La seule précaution à prendre est de ne point l'y faire entrer parmi les personnages austères de l'antiquité , qui le réduisaient au plaisir des sens, et de ne pas oublier que parmi les personnages modernes, l'amour galant n'est pas l'amour tragique. Alais quel que soit l'amour,

il figure mal avec les Annibals, les Césars, les Gâtons, et les Brutus, atroces animœ ^ âmes d^ailleurs trop vastes pour être remplies par une autre pensée que la double chimère de la domination universelle , ou de la liberté du monde.

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