NEUVIÈME SÉANCE
Sur les caractères, sur leurs espècesi et sur les
mœurs.
BSSIEUaSy
J^'bxistence des vingt-six conditions dé la tragédie commence à se constater pour vous : j^id fourni les définitions et les exemples des treize premières, et je
qui concer-
n'en manquerai pas pour les suivantes , nent les caractères et les mœurs.
On ne m'accusera pas d'innover au gré de ma fantaisie, puisque je n'ai fait, par quelques' méditations | que donner une juste étendue à la plupart des radicaux d'Âristote, esprit régulièrement analytique.
Il enseigne aux poètes de tracer les caractères pareils à eux-mêmes, ou également inégaux, et conformément aux mœurs. Avant d'expliquer sa maxime | sachons ce qu'on entend par caractère^ afin de tout éclaircir.
D<(finition Un caractère est l'habitude constante des pensées
des deux «eiu . it • • i<* « n
•ttribaé. qui dirigent nos actions , ou 1 inconstance perpétuelle car'ct^e<un. do uotrc csprit j Variabilité qui nous àte la directioii
les personne s.
volontaire de nos démarches. Telle est la différence d'un caractère fort et d'un faible. Mais, pris dans une acception plus générale, le mot caractère exprime la volonté d'un esprit, que ne font dévier ni les passions, ni les obstacles, et qui marche à son but avec une suite invariable. Ce qu'on appelle avoir un caractère , c'est la faculté de tout soumettre au conseil de son intelligence , et de toujours prendre d'elle une résolution inflexible, que ne peuvent changer ni l'intérêt, ni les sophismes de la conscience qui se trompe, ni les impressions des sens, ni même l'horreur de l'indigence et de la mort. Cette fixité absolue est théâtrale, parce quelle tient à une passion de l'ame, et qu'on la trouve dans le vice comme dans la vertu. L'orgueil l'inspire comme le zèle de Téquité. De - là vient qu'elle semble funeste au repos des hommes quand elle siège dans un personnage ambitieux, et fatale au juste qui la possède , lorsque sa raison lutte contre les puissances de l'iniquité dont elle le rend le martyr. Sa rigidité paraît souvent , aux yeux fascinés de la multitude, n'être que l'opiniâtre aveuglement d'une folie vaine et dangereuse.
Discernons encore les différences qui constituent les caractères ; nous apercevrons que les individus ont le leur, que les passions ont le leur, et que les mœurs ont leur influence marquée sur chacun. Le caractère d'un héros tel qu'Achille est autre que celui d'Ulysse : le caractère de l'amour est autre dans Médée que dans Iphigénie : le caractère de cette même passion , modifiée par les mœurs , est autre dans Oreste que dans Rodrigue, Telles sont les nuances délicates qu'il
tmà
faut toujours avoir dans Fesprit pour bien imitef; autrement les portraits ne ressemblent pas. «•timt* Il résulte de ce principe que, pour bien tracer les rrffétnkitt caractèrcs , il faut préalablement se dépouiller da ieir«r*n«m- gien proprc , et raisonner très-logiquement dans cdui d'un autre. Ce talent exige la plus grande capacité de tête et le meilleur entendement. Les paroles , les actions d*un personnage n'étant que les conséquences rigoureuses de sa façon habituelle de penser, de l'influence de la religion, des lois, et des coutumes sous lesquelles il vit, de son éducation, de son rang, des idées de son siècle, et de ses passions individuelles, le poète doit, chaque fois qu'il le fait parler ou agir, se demander en quelles circonstances, en quel temps, par quelle humeur, tel homme, ou tel héros, dit, ou fait telle ou telle chose. J'agirais ainsi: je répondrais cela; tous les hommes peut-être agiraient et répondraient de même en cette occasion, en ce pays , à cette époque , et mus par une passion semblable : mais qu'importe ! ce personnage est différent des autres; il est autre que moi; il a les sentiments d'un autre âge et d'une autre nation : c'est lui qui doit paraître, s'expliquer et se mouvoir; ce n'est ni moi, ni tout autre. Est-ce un sage? est-ce un demi-dieu ? est-ce un fanatique ? est-ce un amant? L'amour, le fanatisme, la magnanimité, et la sagesse en lui, à l'époque où je le représente, ne ressembleront pas à ces mêmes sentiments en moi, parmi mes contemporains. Je ne lui prêterai donc ni mon langage, ni mes attitudes : je transmettrai ses paroles, et je copierai son maintien. Si tant de questions sont
DE LITTÉRATURE. SjS
indispensables à se faire, si tant de difficultés se rencontrent à supposer un personnage tel qu'il doit être offert ; s'il faut craindre toujours de Videntifier avec soi pour ne pas mériter qu'on nous applique ce risible vers de Boileau,
« Tout a rhnmeur gasconne en un auteur gascon , on Toit quelle force de réflexion et quelle pureté M'Rioi».
d,. ij. . • 1 • 1 Les caractirei.
intelligence sont nécessaires pour ne pas trahir la
vraisemblance, ni dévier des justes traits, dans la représentation des caractères : sur -tout lorsqu'on veut remettre sous les yeux les images des héros de la fable et des grands hommes de Thistoire, à qui les temps et les traditions ajoutent des qualités surnaturelles que nous ne retrouvons ni dans les hommes ordinaires , ni dans nous , puisque souvent ils n'ont point de semblables dans les annales et dans le monde. Ce n est donc pas assez que l'esprit de Fauteur soit une glace fidèle qui représente le§ acteurs qu'il fait revivre; il faut que son ame profonde soit encore le miroir de la nature idéale : car les portraits d'un athlète, d'un conquérant, d'un philosophe, ou d'un citoyen, ne ressenfibleront pas tous à Hercule, à Alexandre, à Socrate, à Caton ; et le tableau est imparfait , si l'on a voulu peindre ces personnages.
Si nous comparons les caractères tracés dans les tragédies antiques et dans les pièces modernes, il nous sera facile de remarquer que la simplicité de la peinture des anciens n'offrait guère que le caractère général des passions de l'homme^ représenté distinctement vertueux ou vicieux. Le caractère d'OEdipe
est rimprudence et la curiosité téméraire : il est na« turel qu'un homme engagé dans Tinextricable labyrinthe de ses destinées s'efforce impatiemment d'en sortir. Le caractère de Philoctète est le ressentiment du malheur et d'une longue injure : il est naturel qu'un héros abandonné à l'indigence et à ses maux ne puisse pardonner à ses compatriotes leur ingrate inhumanité. Le caractère d'Antigone est la piété : il est naturel qu'elle brave tout pour ne pas laisser les cadavres de ses frères pourrir sans sépulture, en proie aux oiseaux sauvages. Glytemnestre,Médée} Phèdre, Prométhée, Oreste, et Hippolyte, sont peut* être les seuls personnages dont le caractère individuel agisse conjointement avec celui de leurs passions. Aussi voit-on, par ces exemples, qu'Eschyle, Sophocle, et Euripide, ne savaient pas moins bien que nous des** siner nettenient le9 physionomies qu'ils animaient : ifiéanmoins c'est aux grands maîtres de nos siècles qu'il faut demander le secret de ce genre de supério* rite. Corneille et Racine le possèdent mieux que Voltaire , qui jeta la plupart de ses régies dans le moule de ses opinions familières. Shakespeare, en Angleterre, Schiller, en Allemagne, Alfiéri, en Italie, excellèrent dans cet ar(; de particulariser un individu dans Tespèce humaine , p^r un ordre de pensées différent de snp^rioritê celui des autres hommes. Cette condition date chez rfaos l'art uous du graud Corneille, et la gloire de ce créateur #d/iemlnt^es vcut ciicore que nous en cherchions d'abord les rè^ ^Uf9i%u$B, gles en son théâtre historique. Si Ton penchait à nier l'avantage que les modernes ont à cet égard sur les anciens , le poids des travaux de ce fondateur de$ principes emporterais sans difficulté la balance.
L'éloge si justement répété sur Homère, qui carac- Exemples. térisa tous les degrés de la vaillance en une multitude de héros , s applique parfaitement à Tauteur des Ho^ races. Il veut reproduire à la scène Timage des premiers Romains. La famille des défenseurs de Rome montre une autre vertu que celle des défenseurs d*Albe; le frère de Camille tient de son héroïque père, et la sœur de Curiace tient de son sensible frère. Camille elle-même signale quelle est du sang d'Horace par son dévouement effréné à un amour qui s'égale au zèle de son frère pour la patrie. Ces cinq personnages ont la même noblesse de sentiments, et pourtant rien ne les confond. Horace et Curiace aiment tous deux leur pays; mais Tun est détaché par la force d'une vertu civique des liens de la parenté, et l'autre ne peut se dégager des nœuds dti 6ang en restant fidèle au devoir public. Ses sentiments généreux lui permettent d'envisager ce que peut la valeur de son beau-frère contre les Albains, et d'accoutumer sa pensée à la sujétion de leur ville : Horace , au contraire , ne regarde dans le choix qu'on fit de lui , pour la défense de Rome , que la victoire ou la mort.
« Rome a trop cm de moi \ mais mon ame ravie
« Remplira son attente, ou quittera la vie.
tt Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement :
« Ce noble désespoir périt mal-aisément.
« Rome , quoi qu'il en soit, ne sera point sujette
« Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite.
Que leur langage est divers, lorsqu'un triste honneur, accordé à Curiace , le consacre à combattre ce
héros y qui ne voit dans le même honneur qu'un sujet de faire éclater mieux son déyouement à l'état. Tout autre sacrifice lui paraît l'effet dune valeur commune :
« Mais vouloir an public immoler ce qu*on aime ,
V S'attacher au combat contre un autre soi-même ,
« Attaquer un parti qui prend pour défenseur
« Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur ,
« PIt, rompant tous ces nœuds , s'armer pour la patrie
« Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie ,
« Une telle vertu n'appartenait qu'à nous :
« L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux ;
« Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée
« Pour oser aspirer à tant de renommée.
Curiace, loin d'embrasser le parti dun zèle si enthousiaste, déplore la nécessité de le suivre. Il jette, dit-il, un œil d'envie sur ceux que la guerre a déjà fait périr: il ne reculera pas, mais il s'émeut d'un devoir trop cruel;
f Et , si Rome demande une vertu plus haute , n Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain , « Pour conserver encor quelque chose d'humain. « — Si vous n'êtes Romain ,
lui réplique vivement Horace,
« Soyez digne de l'être :
« Et si vous m'égalez, faites-le mieux paraître.
Et bientôt,
« Notre malheur est grand , il est au plus haut poin « Je l'envisage entier ; mais je n'en frémis point.
Et continant ainsi ,
« Ayec une allégresse aussi pleine et sincère « Que j'épousai la sœur , je combattrai le frère : « Et, pour trancher enfin des discours superflus , « Albe vous a nommé; je ne vous connais plus.
Voilà le héros de ces temps; et ce dernier vers est devenu 1 épigraphe de toutes les factions.
« Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue !
Voilà rhomme de tous les temps; et ce vers est l'expression touchante d'un cœur sensible.
tt N*embrassez pas de vertu par contrainte :
ajoute Horace; et cet avis confirme encore le spectateur dans lopinion qu'il prend de la sincérité de la sienne. Sa vertu n'a rien de feint, rien d'exagéré, rien d'emphatique , rien de rigoureux dans ses jugements sur autrui : aussi ne se démentira -t- elle pas comme les vertus empruntées, qui, ne nous étant pas naturelles, craignent de se trahir, nous coûtent trop d'efforts, et ne peuvent rester les mêmes dès qu'une sorte de bruit et d'ostentation ne les soutient plus. Celle du jeune Horace brille d'un nouvel éclat, lorsque, regardant le chagrin de Curiace avec une douce indulgence, sans prétendre orgueilleusement le blâmer d'aucune faiblesse , il poursuit en ces mots pleins de justesse et d'affection :
« Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
« En toute liberté goûtez un bien si doux.
« Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous :
« Je vais revoir la vôtre, et résoudre son ame
« A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme ^
38o COURS ANALYTIQUE
« A vous aimer encor , si je meurs par vos mains , « Et prendre en son malheur des sentiments romains.
Oit sent, à ce premier entretien des deiix guerriers, quel est celui qui vaincra l'autre ; et leurs physionomies sont d avance marquées par les traits ineffaçables quMls gardent durant toute l'action. Les attaques réitérces delà nature, de Thymen, et de lamour, nébranleront pas de telles âmes; et le vieil Horace n'en paraîtra que plus rigide en son suprême héroïsme, lorsque, les séparant de Camille et de Sabine, il dira d'une voix ferme :
« Qu'est-ce ci, mes enfants? écoulez- vous vos flammes ? « Et perdez-vous encor le temps avec vos femmes ?
< Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs?
Vers frappant^ et rendu plus terrible par la naïveté du vieux style. L'inflexible Romain n'aura pas un langage outré, puisque ne pouvant soutenir les adieux de ces chers ennemis qu'il envoie au combat, « Ah ! dit-il ,
« N'attendrissez pas ici mes sentiments ! « Pour vous encourager, ma voix manque de termes; « Mon cœur ne trouve point de pensers assez fermes ; « Moi-même en cet adieu j*ai les larmes aux yeux....
< Faites votre devoir , et laiasez faire aux dieux.
Les mouvements intérieurs de sa paternité rehausseront encore ceux de son patriotisme , au moment qu'à la fausse nouvelle de la fuite de son fils il prononcera^le mot sublime de la pièce, et s'écriera j plein de douleur et de colère :
DE LITTÉRATURE. 38i
Q J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances , « Qu'avant ce jour uni, ces mains, ces propres mains, <c Laveront dans son sang la honte des Romains I
Ce même homme qui n'aura pu soutenir le bruit d^une défaite qui eût assujéti Ssl ville, défendra dans le sauveur du pays le meurtrier de sa fille; et supportera la perte de Camille et de ses deux frères , en un mot, de trois enfants morts en un jour,
« Avec déplaisir, mais avec patience.
Expressions modérées du courage résigné d'un vieillard , accoutumé par l'âge et les longs malheurs à la nécessité de souffrir. Le caractère distinct de ce héros et de son fils est, comme on le voit , l'amour de la patrie; sentiment qui n'exclut point les autres en eux, mais qui les surmonte tous. Les dépouiller des affec^ lions du sang , ce serait mal peindre des hommes t les y faire céder, serait mal peindre des héros. De même, le caractère stoïque de Brutus-rancien n'est pas l'insensibilité , mais la constance d'ame , qui remporte en lui sur la douleur de son sacrifice, alors que ce père , devenu le juge public de ses enfants , dit, après Texécution de leur sentence :
« Rome est libre ; il suflQt : rendons grâces aux dieux.
Ce même caractère d'amour civique apparaît dans Guillaume-Tell, par un vers d'autant plus beau qu'il exprime le sacrifice même de la gloire , prix de tous les sacrifices :
« Que le pays soit libre , et que nos noms périssent ! Ce désir seul met en évidence tous les efforts don(
rHelvétien est capable pour sa liberté. A ces grands traits on reconnaît les caractères primitifs de ces pères des nations. Leur zèle eut besoin d^abord de Fexcès que nous y blâmons témérairement, pour bien gra* ver dans l'esprit de leurs neveux, sitôt dégénérés, une durable mémoire de leur courage, de leur indépen* dance , et de leur respect des lois publiques.
Considérons maintenant dans le personnage d*Au* guste, rhabileté de Corneille à dessiner les caractères : celui d'Octave n'est pas moins achevé que ceux des Horaces : factieux proscripteur , érigé monarque, il n*a pas une idée qui ne lui soit personnellement relative : il n^examine pas, avec Maxime et Cinna , s'il doit garder ou quitter le sceptre pour le bien de Kome, mais pour sa sûreté : il ne s épouvante pas du souvenir de ses attentats par un remord involontaire^ mais pour sa sûreté : il ne pardonne pas aux conjurés par ancienne amitié , ni par grandeur d'ame , mais poursasûreté: il use ainsi de la clémence pour sasureté, comme du faste des monuments publics auxquels il doit l'admiration et le repos des romains étonnés : toutes ses vues n'ont que lui pour objet, et le monde entier se concentre en son individu dans sa pensée. D'un bout à l'autre ce caractère est celui de l'industrieuse tyrannie , déguisée sous le nom de gouvernement légal et protecteur. Ce rôle , toujours pareil à lui-même, est un exemple aussi parfait que ceux des libres sujets de TuUus. Mon nouveau cours, fondé sur l'analyse de chaque partie de l'art littéraire, devenant un continuel tribut d'éloges à Corneille, relativement à la tragédie, me conduit involontairement à faire obser-
Ver que si La Harpe, qui le critiqua trop légèrement, eût porté ses observations vers de tels points , il ne se fût pas appesanti sur le détail des locutions vicieuses et des irrégularités de la marche des Horaces. Il eût admiré comme nous ce grand et bel ordre de portraits caractérisés et placés , comme il faut , en leur vrai jour , de façon à se distinguer hautement selon leur convenance réciproque. Ces mystères d'une forte conception , ne devaient pas lui échapper; et Testime due au plus vaste génie eût imposé silence à ses reproches minutieux. Mais, je le prouve encore, la sublimité et Tampleur des chefs- d'œuvre du poète excédaient le système étroit du littérateur, quelquliabile qu'il se soit montré dans plusieurs ouvrages , auxquels je me plais d autant plus à rendre justice, que je me sens réduit à la nécessité de combattre sa doctrine partiale ou superficielle. Ses erreurs ne nous égareraient pas moins , si nous adoptions ses jugements défavorables sur les personnages subalternes de Félix et de Prusias; et si nous partagions son mépris général pour les pièces diOtlion^ ^de Suréna , de Pulchériey de Théodore , et A^ Attila* Corneille , en ces derniers ouvrages , pêche par d'autres conditions théâtrales que celles des caractères et des mœurs. Je le démontrerai dans le rôle même de son Attila, qua proscrit une épigramme trop célèbre. Mais , avant de revenir à ce rôle , et au personnage de Félix, portrait de la lâche intrigue et de la cupidité, observons premièrement que les caractères au théâtre sont de deux espèces : grands, dans les rôles principaux ; vulgaires, dans les rôle:» subalternes.
Cette distinction établie , nous chercherons en qoot Félix paraîtrait plus répréhensible que Mathan ^ Aman, et sur-tout Narcisse, personnage bas et féroce, imité des afîranchis de la tragédie îïOthon^ seule pièce où soient bien tracées les révolutions des milices prétoriennes , et où Ton voit les esclaves Alartian et Lacus , du fond du palais, disposer ainsi du bas empire.
« Quoi? vous nous donneriez Tous-inrme Othon poar maitre?
« — Et quel autre dans Rome est plus digne de l'être?
« — Ah ! pour en être digne , il l'est, et plus que tous:
« Mais aussi , pour tout dire, il en sait trop pour nous.
« Il sait trop ménager ses vertus et ses vices.
« Il était, sous Néron, de toutes ses délices ^
« Et la Lusitanie a vu ce même Othon
« Gouverner en César et juger en Caton.
« Tout favori dans Rome et tout mahre en province ^
« De lâche courtisan , il s'y montra grand prince ;
« Et son ame ployant, attendant l'avenir,
« Sait faire également sa cour , et la tenir*
« àSous un tel souverain nous sommes peu de choses
« Son soin jamais sur nous tout- à-fait ne repose.
<« Sa main seule départ ses libéralités.
« Son choix seul distribue états et dignités.
tt Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide ^
« Consulte et résout seul, écoute, et seul décide;
« Et , quoique nos emplois ])uissent faire du bruit,
« Sitôt qu'il nous veut perdre , un coup-d'œil nous détruit*
« Voyez d'ailleurs Galba , quel pouvoir il nous laisse,
« En quel poste sous lui nous a mis pa faiblesse.
« Nos ordres règlent tout: nous donnons, retranchons^
« Rien n'est exécuté dès que nous l'empêchons*
« Comme par un de nous il faut que tout s'obtienne , « Nous voyons notre cour plus grosse que la sienne , « Et notre indépendance irait au dernier point, « Si l'heureux Yinius ne la partageait point.
La faiblesse et Tâge de Galba les font donc pencher en sa faveur :
«( Lui-même il nous priera d'avoir soin de l'empire ,
« En saura seulement ce qu'il nous pl^ra dire.
« Plus nous l'y tiendrons bas, plus il nous mettra haut :
« Et c'est là justement le maître qu'il nous faut.
« — Mais, seigneur, sur le trône élever un tel homme ,
ft C'est mal servir Tétat , et faire opprobre à Rome.
« — Eh ! qu'importe à tous deux de Rome et de l'état ?
« Qu'importe qu'on leur voie ou plus ou moins d'éclat ?
« Point , point de bien piiblic , s'il nous devient funeste, a De notre grandeur seule ayons des cœurs jaloux. « Ne vivons que pour nous, et ne pensons qu'à nous.
Cette bassesse desprit se retrouve en Narcisse, et ne fut pas indigne du pinceau vrai de Racine : pourquoi Félix désHonorerait-il, par sa lâcheté, une tragédie où ce caractère concourt à rehausser, par un juste contraste , l'aspect des vertus courageuses et résolues? N est-il pas beau /d'avoir su réunir en un seul tableau Fimage de la dégradation d'un cœur servile à côté de la noblesse des sentiments chrétiens et politiques. Félix manquerait à ce drame excellent, s'il n'y était pas ; et le public n'eût pas appris , par une si complète leçon, qu'il n'est rien de plus féroce que Tavarice et la pusillanimité. Par cette raison l'irrésolu Prusias mérite une pareille louange : faible, in- /. 25
il avait des rois pour serviteurs, et leurs états pour domaines. Le plaisir de ce barbare était de les consulter sur des desseins formés d avance , pour se rire de leurs débats, consterner leurs esprits irrésolus, et chercher dans leurs avis les raisons de les anéantir« L'ambition démesurée de ce monstre ne respectait l'administration de la justice que dans son camp , devenu , par une exacte discipline , Tinstrument d'un brigandage qu'il nommait sa politique. La renonunée d'un tel héros appartenait au peintre de Cléopâtre. Les deux vers qui commencent sa tragédie font reconnaître Attila dès qu'il paraît :
« Ils ne sont pas venus , nos deux rois ? Qu'on leur die « Qu'ils se font trop attendre , et qu'Attila s'ennuie.
Quelle fierté sauvage en cet ordre! quelle épouvante inspirent ces derniers mots Attila s^ennuie. Le naturel de cette expression la rend terrible : il faut qu'au risque de la mort, ses esclaves s'empr^sent d'accourir pour le distraire; et ses esclaves, ce sont des princes, des potentats, dont il s'amuse comme de ses vils jouets. Ce premier trait de caractère est sublime. Comment s'explique ensuite Attila sur les princes , ses favoris ?
« Ce titre en eux me choque , et je ne sais pourquoi « Un roi que je commande ose se nommer roi. «r Un nom si glorieux marque une indépendance « Que souille , que détruit la moindre obéissance ; « Et je suis las de voir que, du bandeau royal, « Ils prennent droit tous deux de me traiter d'égal.
A-t-on jamais fait de meilleurs vers? A-t-on mieux
mÊÊÈm^
défini le sentiment de la dignité monarchique , et mieux dit ce que doit être un roi, dont la liberté souveraine représente en effet la liberté nationale du peuple qu'il gouverne par la volonté des lois ?
Cependant les deux souverains paraissent , et le conquérant, les nommant ses amis, et les soutiens de sa puissance , joint la fourbe à laudace , en les interrogeant sur le choix à faire entre les princesses que lui offrent en mariage l'empereur Yalentinien et le roi Mérovée. Aucun des deux confidents couronnés n'osant traverser ses vues , chacun lui conseille de suivre au hasard son inclination. Ecoutez le langage du barbare :
« L'amour chez Attila n*e5t pas un bon suffrage.
« Ce qu*on in*en donnerait me tiendrait lieu d'outrage ,
« Et tout exprès ailleurs je porterais ma foi
« De peur qu'on eût par-là trop de pouvoir sur moi.
a Les femmes qu'on adore usurpent un empire
a Que jamais un mari n'ose ou ne peut dédire.
« C'est au commun des rois à se plaire en leurs fers ,
<c r^on à ceux dont le nom fait trembler l'univers.
« Parlez donc seulement da choix le plus utile,
« Du courroux à dompter ou plus ou moins facile^
« Et ne me dites point que de chaque côté
« Vous voyez comme lui peu d'inégahté : '
« En matière d^état , ne fût-ee qu'un atome ,
« Sa perte quelquefois importe d'un royaume :
« Il n'est scrupule exact qu'il n'y faille garder ,
« Et le moindre avantage a droit de décider.
VÂLÂHIB.
« — Seigneur , dans le penchant que prennent les affaires,
« li» cramis «jûcohes ici ne smt pos^ ■»:«
« II ne ânC ^fse dg* ycnXr cC, fa«r Cmst difcowrirr
« Fimr désiiier <ie toat , en. il^ <p&*i lies aamr.
« Un ;£miii éesbiL comaieDce ^ on. ^j^rami destin, s^'acliêver
-c L'empire est piwt à. ciioÎF, et la France selêre-
•* L'une peut a^ec eiLe ifEermlr vul appui.
Y Et L'autre en. txribnchant renaeveHr sons InL
<> Vos dffTÎiu TOUS Tont (£i: : nV metOez poinC cf^Ari&KfiBy « Tons qiii iL*avex jamais danxé ée lenzs ocadiesL