‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris; (volume 2)Chapitre 20 sur 25 · V .Scmtiemr im état c&ancelaitt et bcisif · texte numérisé non relu

V .Scmtiemr im état c&ancelaitt et bcisif

« Cest cBercxier par «. eiuiflc à se ^vonr «craK. ^r Appa^PRKdbnc k France et boBBex ttnnibcr

'« D'un sîi bd avenir avanie vos devins; t XTsncez les succès et hàiBz les destin&.

AKJ»iiKIC.

<« — Oui, le cJeLy par le chais, de ces ^osuids byméoéeS',.

« A. mis entre tcs moins le conrs des destinées ;

-c Xais 5*11 est glonenx , seÎCTenr y de Le Mlsr ^

«« n l'est , et pins encor » fie  Lien Tarpîter

« Que la France j en dépit d^on înÊuHîLIe angnre ,

*. Taille r^u.! pas trainanls ^ers sa ^rmdenr fîitnze ^

■« £t qne Toi^de occabîe par ce décGn nouveau

n ye pniflBe ùr^ôucAer que sur votre tombean.

« SeEsbriL ^oâre égale à celle de sospendre

• Gt ^f» ces deux états du del doivent attendre»

* Bt iBr iBons âîce voir ans. pins savants dievins fluxës et maitre des destins?

cBoe p&nk Tout ce qu'ils vous pmfîsent j. 4biac pUne clarté » dans le ciel ils le lisent; fedr iDooff aarerentr-ils que quelque astre jalonx. hft point mis plus d'un Âècle entre l'eilèt et Ttms2

DE LITTÉRATURE. Spi

« Sont assez rarement l'œuvre de peu d'années, « Et ce qu'on vous prédit , touchant ces deux états , « Peut être un avenir qui ne vous touche pas. « Cependant regardez ce qu'est encor l'empire : a II chancelle , il se brise , et chacun le déchire ; « De ses entrailles même il produit des tyrans : « Mais il peut encor plus que tous ses conquérantis.

Le reste de cette savante délibération , trop longue pour vous être lue, est de la même majesté. Voici comment la termine Attila :

« Est-ce comme il me faut tirer d'inquiétude

« Que de plonger mon ame en plus d'incertitude ,

« Et pour vous prévaloir de mes perplexités ,

« Choisissez-vous exprès ces contrariétés ?

(t Plus j*entends raisonneif et moins on détermine :

« Chacun dans sa pensée également s'obstine ;

« Et quand par vous je cherche à ne plus balancer,

« Vous cherchez l'un et l'autre à mieux m'embarrasser.

« Je ne demande point de si diverses routes :

« Il me faut des qlartés , et non de nouveaux doutes :

« Et quand je vous confie un sort tel que le mien,

« C'est m'offenser tous deux que ne résoudre rien.

VALÂMIR.

« — Seigneur , chacun de nous vous parle comme il pense.

« Chacun de ce grand choix vous fait voir l'importance :

c Mais nous ne sommes point jaloux de nos avis;

« Croyez-le , croyez -moi ; nous en serons ravis.

« Ils sont les purs effets d'unç amitié fidèle

a De qui le zèle ardent. ... — Unissez donc ce zèle ,

« Et ne me forcez pas à voir dans vos débats

« Plus que je -ne veux voir ; et.. . . je n'achevé pas.

« Dite»-moi seulement ce qui vous intéresse

ig2 COURS ANALYTIQUE

« A protéger ici Tune et Tautre princesse.

« Les frères vous ont-ils , à force de présents ,

« Chacun de son côté rendus leurs partisans?

« Est-ce amitié pour Tune ? est-ce haine pour Tautre ,

« Qui forme auprès de moi son avis et le vôtre ?

« Accordez-vous ensemble , et ne contestez plus ;

« Ou de Tune des deux ménagez un refus ,

« Afin que nous puissions , en cette conjoncture ,

« A son aversion imputer la rupture.

« Employez-^y tous deux ce zèle et cette ardeur

« Que vous dites avoir tous deux pour ma grandeur.

« J'en croirai les efforts qu'on fera pour me plaire ;

« Et veux bien jusques-là suspendre ma colère.

Dites-moi si la force , rélévation , la vérité , manquent à cette belle scène; si, à quelques fautes près dans la diction , nul auteur en surpassa Texcellence , et si Boileau eut raison de se joindre une fois à Tinjustice de ses contemporains , en criant : Holà ! au vieux Corneille ! Je n'hésite pas à croire que Racine , plus habile à recueillir les semences du beau dramatique, fit fructifier les germes que lui fournit la pièce X Attila , dans le caractère parfait du Néron de la pièce de Britannicus^ où les caractères d'Agrippine et de son fils, de Burrhus et de Narcisse, sont audessus de tous les éloges. Celui de Mithridate , dans la pièce de ce nom , est moins constant dans ses attitudes, et l'adresse du poète n*a fait qu'en colorer les fautes. Sa haine invétérée pour les Romains , et ses projets de conquête, portent le caractère de ce héros; mais son amour pour Monime, et ses supercberies, le montrent un peu trop comme un homme ordi-

naire, quoique Thistoire nous ait appris quel fut l'esprit jaloux et rusé de ce prince. L'inaction d'Acomat dément, ainsi que nous l'avons dit, les paroles qui caractérisent lame de ce visir. Racine a droit à d'autres louanges que nous lui donnerons bientôt. Tournons les yeux un moment sur l'art que son successeur employa dans la peinture de Gengis-kan, caractère d'autant plus théâtral , que Voltaire y mit un trait frappant de petitesse humaine, en ramenant ce conquérant tartare aux pieds d'Idamé , dont la famille l'avait dédaigné , lorsqu'il n'était qu'un citoyen obscur appelé Tému-* gin. Les soins de dix états conquis n'ont pu lui faire oublier sa première blessure : il cède au besoin d'étaler l'appareil de sa gloire devant une femme qu'il aima. La cause des vertus et des vices d'un tel héros , l'orgueil humilié , se reconnaît là. Cet amour, qui sied à Gengis-kan , ne convient pas au personnage audacieux et profond de Mahomet. J'oserai me fier à inga^a^ a,„ la solidité des principes pour reprocher Tinvraisem- J* ïSTÎÏrTe blance à ce caractère si vanté. Premièrement, le desir de posséder une jeune esclave n'est point une passion dans un guerrier prophète : ce n'est qu'un transport des sens, et rien de plus. Secondement, le vainqueur, entré dans la Mecque, en triomphe, n'a pas assez d'intérêt à gagner un vaincu rebelle, pour lui dévoiler la trame de ses impostures. J'ajoute qu'il eût pu le faire tuer par le dernier de ses sectaires, et-qùe sa conférence emphatique avec cet adversaire est plutôt le langage d'un législateur lettré que d'un conducteur de chameaux^ génie extatique et violent, mais grossier et digne maître de tribut encore barbares.

« En Egypte Osiris , Zoroastre en Asie ,

« Chez les Cretois Minos , Numa dans l'Italie ,

« A des peuples sans mœurs et sans culte et sans rois

« Donnèrent aisément d'insufïïsantes lois.

« Je viens après mille ans changer ces lois grossières.

« J'apporte un joug plus noble aux nations entières.

Osiris et Zoroastre sont les seuls noms que peut eiter un Arabe ignorant et vagabond, dont rinstinet / de la guerre était la seule science, et pour qui le

• sabre était le seul gage d'une mission. Le parricide

• quil commande n'est ni vraisemblable , ni nécessaire: il le serait contre un père qui. posséderait un pays ou un trône, si le crime exigé de la main du fils pouvait occasionner , par son exécution , la ruine de tous deux. On a vu plus d'un coi^quérant user de pette infâme politique , qui rend les membres d'une famille criminels les uns envers les autres, pour les perdre tous, et s emparer de leur héritage; mais il y faut rintérét d un royaume ; et Ion ne risquerait pas Tborreur de tels crimes, sil y allait d'aussi peu que d'abattre le crédit d'un citoyen comme Zopire. L'empoisonnement de Séïde est d'ailleurs un moyen de théâtre. Mahomet n'eût pas .joué sa fortune à ces coups de hasard. Une femme spirituelle disait avec raison , que si le prophète avait eu besoin de tant de manœuvres criminelles contre un seul homme ^ il n'eût pas eu le temps de se défaire de tous ses ennemis. La remarque est juste; mais en ce cas, répl^quera-t-on, d'où provint le succès immense de, cette pièce? Ah! de la beauté des quatre fidèles caractères de Zopire, d'Omar, de Palmire, et de Séïde! Est-il

DE LITTERATURE. SgS

beaucoup de drames qui fondent leur célébrité sur un même nombre de solides appuis? Autant nous devons louer ces quatre figures, autant nous pouvons blâmer celle du héros principal ; car , dans la tragédie en question, tous les rôles sont beaux et vrais j mais , par le tour d'esprit sentencieux de Fauteur, le rôle de Mahomet est le seul qui me paraisse manqué. Les respects qu'on garde à ce grand ouvrage me forcent à répéter ici , avec Montaigne : « Je ne « donne pas ces opinions pour bonnes, mais pour « miennes. « Si je me trompe , les gens doctes et sages rectifieront mes pensées. Je ne dissimulerai pas toutefois ce qui me les fait croire justes : cest d avoir vu les littérateurs les adopter et les reproduire depuis que je fis cette leçon.

Les exemples cités ne touchent que la première supériorité

., ^ .,,.. de Racine <lai

espèce de caractères constants et sans inégalités : la peinture ceux-là se meuvent par les déterminations de lesprit. tenant aux Les caractères irrésolus, qu'il faut peindre également cœur. inégaux, sont ceux qui n agissent que par les passions du cœur, telles que la vengeance, les rivalités, et Famour. Ici l'avantage de Racine sur son prédécesseur paraît incontestable. Personne ne traça mieux que lui ces mouvements opposés, ces fluctuations des volontés qui précipitent à-la-fois un personnage dans mille partis contraires par l'effet d'une passion changeante. Ce malheur est celui de la faiblesse, que toutes les impressions dominent. Lé faible n'est pas tant à blâmer qu'à plaindre, parce qu'il ne s'appartient pas à lui-même. Eh! quel spectacle plus théâtral, il est vrai, que les agitations d'un Oreste, d'une

Hermione, dune Phèdre, entraînées au crime d'un côté , à la vertu de l'autre , et ne devenant coupables de meurtre ou de calomnie , que pour se haïr après , que pour tomber dans le désespoir, dans les remords, et mourir en6n victimes de leurs propres combats et de leur aveugle frénésie!

Quon me permette désormais de désigner, dans rinforme tragédie que Schiller intitula Don Carlos^ les rôles contrastants de Philippe, du duc d'AIbe, et du marquis de Posa, comme étant de très-bons modèles de caractères bien tracés. Qu on n'accuse pas mon goût de vouloir admettre au rang des beautés Sap^riorit^ dramatiques les bizarreries de Shakespeare , lorsqu'on danfL**" m'entendra répéter que ce poète mérite les grands ^"i^re/* honneurs qu'il s'acquit chez les Anglais, par son art to«to«q^ suprême à dessiner largement les physionomies bistoriques et passionnées dans tous les genres. Les esprits judicieux qui prendront le soin de ne-Penvisager que sous ce point de vue, et d'extraire les qualités de ses œuvres, associeront, j'espère, leurs suffrages au mien, pour confirmer les titres éternels que la fidélité de ses crayons savants et hardis grava si profondément dans la mémoire : titres que n effaceront jamais les critiques multipliées que lui attirèrent justement les erreurs de son âge et son ignorance des règles. Les étonnantes figures du sombre Richard III, du terrible Othello^ du noir Jago, de l'atroce lâdy Macbeth, du triste Hamlet, du sensible Roméo, de Coriolan, Jules-César et Brutus, plaideront toujours sa cause, et semblent vivre pour former l'immense galerie de ce poète ndchelangesque. Les aberrations

de son génie n'obscurciront pas à nos regards leclat qu'un flambeau si lumineux jeta dans sa carrière et dans la nuit de son siècle.

La quinzième condition, celle des moeurs, im- z5* Ri«&a. porte moins que la plupart des précédentes aux efFets ** "*"*"' de la scène ; mais elle contribue à leur puissance. En poésie dramatique, ainsi qu'en peinture, oq peut, même se passer de mœurs ; et le rhéteur de Stagyre dit que Zieuxis n'excellait que par la correction des figures et la vérité de l'expression naturelle. Ce philosophe veut que les mœurs soient bonnes dans la tragédie. Pour comprendre son axiome, il faut entendre clairement ce qu'on appelle les mœurs en ce» genre, et pourquoi leur observation doit être scrupuleuse. L'utilité de les bien établir est relative à la justesse de l'imitation que l'art se propose, et non à aucun but moral que la représentation tende à offrir au public. Ne confondons pas les deux questions : nous parlons de l'utilité des mœurs locales, convenables aux temps et aux personnages , et non du respect des mœurs en ce qui touche la moralité résultante des drames pour les spectateurs. Cette qualité, dont Voltaire a fait la principale, n'est qu'accessoire à l'art du théâtre. La fin de la tragédie est d'attendrir et d'effrayer, et non pas précisément d'instruire; elle doit plaire en attachant , et non pas régenter : on ne lui demande pas des leçons , mais des spectacles. Cependant ses exemples et ses maximes concourent à former les auditeurs à la sagesse, et nous oserons combattre les fausses idées trop éloquemment énoncées par le philosophe de Genève, qui s'imagina que

SpS COURS ANALYTIQUE

la méchanceté des mœurs théâtrales conspirait à la corruption des mœurs publiques. Sa thèse serait bonne s*il Veut bornée à ce qui regardait les cantons de la Suisse : il la rend mauvaise en la généralisant. Rejetons ce point de discussion au terme de notre séance, et poursuivons auparavant l'analyse de la bonté des mœurs à la scène.

Les mœurs son bonnes au théâtre, non, comme on le pourrait croire, quand elles y sont vertueuses; car, y fussent -elles vicieuses, elles seraient bonnes, si rimage en est dignement conforme aux coutumes et aux idées des nations, des époques et de^ acteurs représentés.

L'usage de sacrifier des hommes sur les autels des dieux est criminel ; mais le poète qui fait agir les habitants de la Tauride adopte leur superstition , et les mœurs de ce peuple seront bonnes dans sa tragédie, en ce qu'elles y sont fidèlement tracées. Guymontde-la-Touche rendra ces mœurs mauvaises en exagérant la cruauté du ministère d'Iphigénie, dont le seul office était de préparer loffirande expiatoire , et non d'égorger les victimes. 11 n'eût point commis une telle faate, s'il ne se fût pas écarté d*Euripide, et s'il l'eût copié dans cette partie aussi -bien que dans les autres , qu il a su même embellir par une vive et pathétique éloquence.

Les Espagnols, vainqueurs du nouveau monde, s'y montrèrent cruels, avares, tyranniques, et sans pudeur, au nom dun Dieu de paix, de miséricorde et de chasteté, qu'annonçaient quelques vertueux missionnaires : les mœurs horribles de ces conquérants

seront bonnes dans la pièce dîAlzire^ où le mélange de la férocité et de la religion distinguera le fier Gusman du pieux Âlvarès. Les mœurs simples, confiantes, libres, et courageuses des Mexicains , leurs victimes, sont moins bonnes dans cette tragédie^ parce que lauteur a fait d'un cacique ignorant et sauvage un héros philosophe, et de lamante de Zamore une princesse soumise à toutes les délicatesses sentimentales et à toutes les modestes bienséances de nos femmes européennes.

Le double exemple de Bajazet et de Zaïre nous servira mieux à faire concevoir qu un sujet peut réussir sans la condition des mœurs , et ce que le respect de cette règle a d avantageux. Le Musulman de la pièce de Voltaire a le langage et les manières d un amant français. Sa maîtresse ressemble à Tune de ces filles timides que l'éducation parisienne aurait dbposée à s enflammer d'un amour romanesque et à s'en repentir par dévotion : on oublierait que , chez Orosmane , elle habite chez un infidèle , s'il n'appelait son temple une mosquée : on ne songerait pas que le lieu de la scène est un serrail ^ si le jaloux sultan ne jurait une fois à Zaïre de la confier plutôt à la garde de sa propre pudeur qu'à l'œil injurieux des eunuques ; usage qui le scandalise, quoiqu'il dût le trouver simple en son pays. Enfin il ne rappelle les rigueurs de son séjour que par un transport de jalousie qui lui dicte ces vers mêlés de trop d'emphase :

« Que le serrail soit fermé pour jamais , « Que la terreur habité aux portes du palais , « Que tout ressente ici le frein de l'esclavage. « Des rois de TOrient suivons l'antique usage. . .

4oo COURS ANALYTIQUE

Ce n'est pas en ces termes que Roxane, irritée contre Bajazet, rétablit les consignes de sa demeure.

c Allons ! que le serrail soit désormais fermé , « Et que tout rentre ici dans Tordre accontmné.

Et l'ordre dont elle parle est celui que maintiennent mille surveillants terribles, une-troupe de monstres, exécuteurs des proscriptions du sultan. Elle ne s'en étonne pas , comme une étrangère : elle referme les portes qu'à ses périls elle avait ouvertes un moment, pour offrir sa main au prince qu'elle aime, et lui dire, en lui promettant ses secours :

« Vous le savez : je tiens sons ma puissance « Cette foule de chefs , d'esclaves , de muets , « Peuple que dans ces murs renferme ce palais , m Et dont à ma faveur les âmes asservies , « M'ont vendu dès long-temps leur silence et leur vies.

Pourquoi s'est-elle enhardie à voir Bajazet? Comment espérait-elle le contraindre à l'épouser?

« Je sais que des sultans l'usage m'est contraire ,

« Je sais qu'ils se sont fait une superbe loi

« De ne point à l'hymen assujétir leur foi.

« Parmi tant de beautés qui briguent leur tendresse ,

« Ils daignent quelquefois choisir une maîtresse :

« Mais toujours inquiète avec tous ses appas ,

a Esclave , elle reçoit son maître dans ses bras ;

« Et, sans sortir du joug où leur loi la condamne,

• Il faut qu'un fils naissant la déclare sultane.

« Amurat, plus ardent , et seul , jusqu'à ce jour,

« A voulu que l'on dût ce titre à son amour.

a J'en reçus la puissance aussi-» bien que le titre;

ce Et des jours de son frère il me laissa l'arbitre.

DE LITTÉRATURE. 4^i

« Mais ce même Amurat ne me promit ja Aiis

* Que rhymen dut un jour couronner ses bienfaits :

« Et moi, qui n'aspirais qu'à cette setde gloire ,

« De ses autres bienfaits j'ai perdu la mémoire*

« Toutefois , que sert- il de me justifier ?

« Bajazet , il est vrai , m'a tout fait oublier.

« Malgré tous ses malheurs , plus heureux que Son frère 4

«Il m'a plu sans peut-être aspirer à me plaire.

« Femmes , gardes , visir , pour lui j'ai tout séduit*

« En un mot vous voyez jusqu'où je l'ai conduit.

« Grâces à mon amour , je me suis bien servie

« Du pouvoir qu'Amurat nie dontia sur Sa vie.

« Bajazet touche presque au trône des sultans :

• Il ne faut plus qu'un pas; mais c'est où je l'attend j«

< Malgré tout mon amour , si , dans cette journée ,

« Il ne m'attache à lui par un juste hyménée ^

« S'il ose m'alléguer une odieuse loi ;

« Quand je fais tout pour lui , s'il ne fait tout pour moi,

ff Dès le même moment , sans songer si je l'aime ,

a Sans Consulter enfin si je me perds moi-même,

<c J'abandonne l'ingrat; et le laisse rentrer

« Dans l'état malheureux d'où je l'ai su tirer*

Ne sont-ce pas là les mœurs locales ? Et la tragédie entière de Zaïre fournit-elle un pareil tableau? Néan" moins ces traits ne sont pas les seuls qu'on remarque dans la pièce de Racine. Les discours d'Acomat avaient ébauché d'avance la peinture des barbaries ordinaire» aux despotes orientaux.

a Le frère iaremènt laisse Jouir ses â*ères « De l'honneur dangereux d'être sortis d'un sang « Qui les a de trop près approchés de son rang. « L'imbécille Ibrahim , sans crai|kdre sa naissance ,

4o2 COURS ANALYTIQUE

«I Traîne y exempt de péril , une étemelle enfimce; c Indigne également de vivre et de mourir , c On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir. « L'autre, trop redoutable , et trop digne d'envie, « Voit sans cesse Amurat armé contre sa vieil poursuit, il dépeint la captivité du jeune prince; les intérêts qui sollicitèrent sa pitié pour lui^ et les motifs de la passion qu'il fit naître dans le cœur de Roxaiie. L^amour entre-t-il avec liberté dans ces prisons fermées par l'ambition et la jalousie ? Non : c'est au risque de leurs têtes que les deux amants se sont vus; c'est au prix des soins les plus industrieux; c'est sur la foi d'une révolution dans l'empire.

« Un récit peu fidèle « De la mort d 'Amurat fit courir la nouvelle. « La sultane , à ce bruit, feignant de 8*efifrayer, n Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer ; « Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent ^ « De l'heareux Bajaa^t les gardes se troublèrent ; « Et, les dons achevant d'ébranler leur devoir, <t Leurs captifs , dans ce trouble , osèrent s'entrevoir. « Roxane vit le prince ; elle ne put lui taire < L'ordre dont elle seule était dépositaire. « Bajazet est aimable ; il vit que son salut « Dépendait de lui plaire , et bientôt il lui plut, a Tout conspirait pour lui : ses soins , sa complaisance , « Ce secret découvert , et cette intelligence, « Soupirs d'autant plus doux qu'il les fallait celer, « L'embarras irritant de ne s'oser parler , <i Même témérité , périls , craintes communes , a Lièrent pour jamais leurs cœurs et leurs fortunes» n Ceux m^me dont les yeux les devaient éclairer, « SoHis de leur d«voir n'osèrent y rentrer.

DE LITTÉRATURE. 4o3

L audace de ces amants et leurs précautions nombreuses, n'eussent pas même forcé les barrières étroites du serrail , si le fier Acomat n avait eu des raisons de protéger leur complicité; raisons qui sortent encore des mœurs du pays, dont Timage se retrace en tout ce qu'il exprime.

« Un visir aux sultans fait toujours quelque ombrage ; « A pein^ ils l'ont choisi , qu'ils craignent leur ouvrage, c Sa dépouille est un bien qu'ils veulent recueillir , a'£t jamais leurs chagrins ne nous laissent vieillir.

Quelle poésie! Quelle vérité! Relisez la pièce entière , et par-tout vous apercevrez le soin de 1 écrivain à conserver exactement les habitudes et les bienséances du lieu, ou plutôt vous n'apercevrez plus aucun art ; mais les choses apparaîtront elles-mêmes à vos yeux, et l'illusion complète qui vous saisira malgré vous, frappera votre esprit de la consternation qu'inspire toujours la vue d'un asyle habité par l'esclavage.

Les piècp SHéraclius et de Britamdcus offrent, parmi le nombre de leurs beaux rôles, les physionomies opposées de deux confidents très-bons à envisager sous le rapport des mœurs. Exupère , chez Phocas, et Narcisse, chez Néron, produbent un effet constant par leur aspect, à côté de tous les personnages. Dans la cour des tyrans le vice en effet peut se montrer lui seul, et la vertu doit s'y cacher : rien d'ailleurs n'en rappelle mieux les mœurs infâmes que la présence assidue de l'espionnage.

Les mœurs bien respectées font la magnificence du chef-d'œuvre dUAthalie ; chacun le sait, chacun le

4o4 COURS ANALYTIQUE

sent, et les stifTrages unanimes accordés à cette îni« mortelle tragédie se fondent particulièrement sur cette condition admirablement observée : là tout est local , les rites , les sacrifices , les cérémonies , le» faits, les discours, le maintien du rang, du sexe, la vieillesse, l'âge mûr, et l'enfance, tout est juif; et les vers français transformés en poésie hébraïque prennent la hardiesse et la force sublime de l'esprit des cantiques et des prophètes.

Suivez la craintive Esther dans le palais d*Assuérus ; vous vous croyez transportés à la cour des rois persans : vous frémissez de la voir s'approcher, seule et sans être appelée, d'un lion farouche dont le r^[ard donne la mort, et si Tamour n'enchaînait la colère du despote, qui lui tend son sceptre en gage de fraternité, Fusage fatal de sa cour asiatique vous glacerait d effroi pour les jours de la fidèle princesse qui l'ose aborder. Gomme Assuérus est bien un despote assis siu- le trône, aveugle maître d'un pouvoir consacré par un immémorial préjugé! un esclave acheté^ qui devint son ministre, lui demande pour faveur le carnage et la dépouille dune nation; et le monarque a déjà signé l'édit sanguinaire. D'autre part, un malheureux couvert de cendre l'éclairé en un instant : aussitôt le barbare, épargnant les Juifs, tourne indifféremment son glaive sur leurs ennemis, et frappe sans jugement son ministre et ses complices. De l'un ou de l'autre côté , il faut qu'il proscrive et qu'il tue. Cette catastrophe est conforme aux mœurs de ces climats et de ces cours , oii des révolutions aussi rapides qu'imprévues jettent le puissant dans la boue; et.

^ DE LITTETATURE. 4o5

. tandis qu'il tombe sous le couteau^ tirent l'inconnu de sa misère et de son oppression, et l'exposent, en le couronnant, au même caprice qui menace d'enaanglanter le lendemain sa pourpre nouvelle. ^ Le portrait d'Assuérus est d'autant plus vrai, que ' ' «e roi garde dans son amour, comme dans sa puissance, la gravité de son rang suprême. Tous ses pas aont augustes ; ce n'est pas un tyran , c'est un despote. L'obscur instinct de justice qui lanime, malgré l'aveuglement de sa raison, donne à son pouvoir une ^ aorte de majesté naturelle, et à sa confiance ignorante ^ le maintien de la dignité. Souverain dans l'Asie, il ^ est montré tel qu'il doit être, prince dont la volonté ' révérée peut tout légitimement, et qui lui-même est la loi. Un tel monarque en France révolterait par son insouciance de la vie des hommes, qu'il condamne à Mn seul tribunal ; et son image , étant celle d'un ennemi des lois, n'offrirait plus le portrait du despotisme , mais de la tyrannie. Si , d'après ces vérités , Racine, comme on l'a dit, avait voulu peindre Louis XIV en son Assuérus, ce serait de la part de cet habile auteur, qui ne se méprenait sur rien, ou la plus insigne flatterie, ou la plus profonde satire. On sent donc l'importance de bien nuancer la peinture des mœurs auxquelles tient la vraisemblance exacte àe$ choses et du style.

On admire trop aveuglément les Grecs, selon moi, en ce qui concerne la représentation des. mœurs : ils ont bien représenté celles de leur nation, mais ils ont transformé en Grecs tous les autres peuples. Les Français à leur exemple font tous leurs person-^

4o6 COURS ANALYTIQUE

nages Français. Est-ce une faute à corriger? ertce un .choix du goût national devenu nécessaire? Cette question a besoin d'être décidée, et demanda rait une lonrae délibération. Peut-être nous conTain* crait-elle qu^en ceci, comme en tant d'autres choses, le mieux serait de prendre un terme moyen ou l'on ne défigurât pas les mœurs qu'on imite , et où Ton ne s écartât pas entièrement de celles de son propre pays.

Il est d ailleurs une règle sentie de tous les écrivains dramatiques, et qui n*a pas besoin d'être mise en préceptes : elle se prend de la nature même de l'imitation théâtrale. Réduits à copier les objets réels pour nous plaire, les poètes ne nous charment que par la fidélité des images qu'ils en rendent ; et s'ils s'écaitent de la justesse des traits, nous ne saisissons plus le sujet de leurs tableaux, et nous ne pouvons y applaudir , ne pouvant seulement le reconnaître. Ce n'est point que les images des choses exigent toutes les conditions de la réalité même; elles ne sont que le dessin du type original, dont l'idée réfléchie en un plan dans la tête de Fauteur est la première esquisse : la composition achevée que l'art en produit, n'en est donc que le troisième exemplaire, et s'éloigne d'autant de l'objet qu'il représente. Cet intervalle de la réalité à l'imitation devient la cause du plaisir que les arts nous procurent. Leurs moyens sonî; dans leurs prestiges , et leur charme le plus certain est de porter en eux l'avertissement de l'illusion qu'ils font naître. Le langage convenu des vers dans la tragédie, la musique et le chant dans

Topera, le relief des formes, par les clairs et les ombres, tracés sur la surface plane d'un tableau, le marbre incoloré qui reçoit des contours humains sous le ciseau du statuaire, nous préviennent de Terreur par laquelle nous séduisent à leur gré le poète, le peintre, et le sculpteur. L'imitation ne nous ravit que par un artifice qui ne se dément en rien ; et si la vérité même apparaissait au lieu d'elle , souvent les objets exposés n'inspireraient que le dégoût et Tborreur : au contraire , si leur représentation n^est que mensongère ,

«Il n*est point de serpent, ni de monstre odieux, « Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux.

Rappelons nous quelle sensation désagréable et gé* nante se mêle à la surprise dont nous frappent les figures colorées et modelées en cire : leur ressemblance , approchant par trop de points de la réalité , outrepasse les bornes de l'imitation des beaux-arts. : leur immobilité nous consterne. Pourquoi? parce qu'il ne leur manque plus qu'une relation avec le spectateur; c'est la vie, et qu'il voudrait presque la leur ajouter , ou quelque chose du moins qui y suppléât. Supposez que de belles campagnes vous soient découvertes de l'intérieur dune chambre par une trouée faite dans un mur, et encadrée ; leur vue n'excitera sur vous qu'une émotion ordinaire, tandis que les mêmes sites artistement peints frapperont vos yeux de cet agréable étonnement qui résulte d'une magie imitative, conforme en tout à elle-même, et de l'admiration qu'inspire la difficulté vaincue par le talent.

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La réduction des images sous les glaces de la chambrenoire nous séduit, par cette raison, mieux que ce qu'elles représentent. En ce tableau rapetissé nous admirons déjà l'effet de l'industrie. On m'objectera que les images réfléchies dans un miroir simple, ne déplaisent pas quoique plus ressemblantes et plus près de la réalité que les modèles en cire. La réponse est aisée : Les images du miroir ont de plus que les figures auxquelles on les compare , ce qui les rend telles que 1 objet qu'elle nous montrent, le mouvement, qui paraît leur donner la vie. Les objets peints sur la surface de Teau ne nous satisfont pas autant; car ses ondulations brisent , changent et altèrent leuis formes. Un même effet se produit dans les imaginations agitées, où rien de suivi, rien de correct, ni d'arrêté , ne se trace avec exactitude et ne se colore purement. Aussi le calme n'est pas moins nécessaire aux écrivains que la sagesse : alors , par le recueille* ment des souvenirs et des réflexions , leur cerveau , plein d'idées fermement gravées, les reproduit dans leurs ouvrages , comme une glace fidèle renvoie les objets complètement dessinés.

De ces observations il faut conclure que Timitation n'étant pas la vérité même, et seulement sa repré* sentation , on en doit conformer les effets aux moyens convenus dans Tart dramatique , en agi*andissant un peu ce qui est noble, en chargeant un peu ce qui est risible, et, lorsqu'on s'arrête au vrai, en n'oflfrant que la nature choisie.

S'il est incontestable, comme le pense Platon, et comme laffirme Rousseau de Genève, d'après lui , que

..ii».

1^5 Téritës , ou les choses réelles sont les modèles originaux dont les idées sont les images secondaires , et dont nos ouvrages ne sont que les troisièmes copies , i] est paradoxal d'en déduire que ces dernières imitations, offertes par les poètes et les peintres, soient viles et dangereuses , en ce qu elles n*émeuvent , disent-ils , que la partie sensible de l'âme , et négligent la rationnelle. Notre intelligence ne conçoit rien aux pensées abstraites sans des signes et des figures qui les lui expliquent. Or ces philosophes ont tort, ce suruneopî-

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me semble , de les mépriser dans la poésie et dans la «t de peinture, qui traduisent les choses en les imitant. Eux- ' * °"'*** ' mêmes ne se contredi^nt-ils point par le fait, lorsque, nous proclamant les vérités naturelles, ils cherchent, dans leur propre éloquence, des figures multipUées qui les rendent évidentes et sensibles ? Les images théâtrales prêtent également leur support à l'art di*amatique, pour retracer aux hommes la réalité du vice et de la vertu. L'accusation qui lui reproche ..

de suppléer au vrai par le mensonge, de corrompre les mœurs, et d'être ainsi pernicieux à la morale des f villes , ne me parait pas moins inji^te que déclama- ^$i toire* Le scrupule de Rousseau s^larme de la peinture imitative des passions humaine;; qui , loin d*en purger nos âmes, les y soulève '^ les fomente. Il impute à la tragédie d'inspirer l/fi^Qfiiration pour les grands crimes, et l'indulgence pQi^r les faiblesses. Il reproche à la comédie d'exciter l^irire aux dépens de la décence et de la bonté. Je doute que la vue des passions et des attentats , punis par d'effroyables catastrophes, ou par la voix intérieure des remords, ait

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fait envier le sort des tyrans et encouragé les incestueux : je doute que les tours effrontés des Scapins, les railleries des dom Juans, et la théocratie meurtrière de Mahomet y ait fait souhaiter aux spectateurs de devenir des fripons , des athées, ou des imposteurs haïssables. £h niant que Fart dramatique stimule nos passions pernicieuses , j accorde que ses impressions sont trop passagères pour corriger les vices: mais, sans en extirper les racines, il suscite fortement et accroît les vertus dont le cœur humain reçut en naissant tous les germes. Le tyran de Syracuse , il est vrai, cache en sa loge un attendrissement involontaire causé par une fiction qui le touche , et commande, au sortir du spectacle, un crime atroce , sans être ému de pitié. Je ne vois dans cet exemple que le pouvoir momentané de l'art sur les âmes les plus farouches, et je me convaincs davantage de son influence sur la foule des hommes moins dénaturés que ce monstre.

Essaye un peu , Rousseau , ce que ferait sur lui la force de ton génie oratoire. La férocité du prince ^ d'abord étonnée, réduira bientôt tes entraînants discours à la même impuissance , et tes stériles paroles ne lui produiront que Veffet d un vain son , amusement de ses oreilles. Pour cela , renonceras-tu aux prérogatives d'une éloquence qui se rend divine, en propageant, dans la multitude plus humaine, la commise* ration et la sagesse? Te courrouceras-tu contre ton art s'il échoue sur quelques rois; et n'est-ce pas assez qu'il soit salutaire à tous les peuples ?

Une imputation aussi fausse que les autres, est celle qu'il adresse à tous les auteurs en la personne de Mo*

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lière lui-même, Tosant blâmer de flatter le goût corrompu du public, en caressant ses inclinations , et de soumettre la morale aux préjugés du vulgaire. J'ai relevé déjà cette erreur en parlant du Misanthrope.

Chaque ouvrage dramatique, bien disposera son unique point de vue dans Faspect d'un vice, ou d'un ridicule principal. Les objets coïncidents y sont subordonnés à celui-là. De quelques parures que s^y montre embelli un personnage odieux ou risible, on ne sort de la salle qu*en le méprisant et qu'en le détestant. Les ornements de Fart font vivement éclater la haine ou le dédain que s'attire la bassesse ou la méchanceté : car si tant de lustre, tant dUngénieux discours n'excusent pas à nos yeux la scélératesse et Finfamie , quel d'entre les spectateurs se flatterait de faire tolérer ses mauvais penchants dénués des mêmes charmes trompeurs ? si les grâces de Fentretien , le sel des bons mots, les finesses de la coqueterie, enfin tout ce que Fesprit d'un homme tel que Molière prête d'éclat à la médisance de Célimène , ne lui gagne ni Festime, ni les cœurs, quelle femme, aussi brillante dans le monde., se targuerait de faire honorer ses noirceurs , son infidélité perverse , et ses ruses de petite maîtresse ?

Quelle fille, livrée aux tendres émotions de son âge, aux rêveries de ses loisirs , aux ténfiérités d'une jeunesse ardente et séductrice, n'apprendra dans la haute comédie à réprimer son inclination d'aimer, en considérant que ses pareilles n'intéressent, à la scène, que par un choix honnête et légitime. Elles chercheront dans la société Famant accompli dont le génie de

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l'auteur aura fourni le modèle à leur pensée; et les délicates héroïnes du théâtre les sauveront d agir au hasard en amoureuses de romans.

Rousseau s*indigne sur-tout de la disproportion entre les châtiments et les fautes, quil ne voit punies gar la scène que par des forfaits énormes. Gomment «a prévention lareugle-t-elle à cet excès, de ne pas discerner que par cela même les leçons dramatiques sont plus morales et plus fortes ? Le seul point de vue que prétende offrir le poète dans les haines d'Atrée, est le ilamBêau de la discorde jeté dans une maison par Tadultère : le supplice de Thyeste , expiant son emportement après vingt années , n'est-il pas le but terrible que l'art devait atteindre ? De même , le point de vue de l'auteur comique , en désolant George Dandin pour guérir la manie qu'on a de s'allier à plus haut que soi , est le désespoir d'un manant châtié par les ridicules dont le couvre une demoiselle noble et désordonnée : plus on rit des tours qu'elle lui joue, et plus le bourgeois qui veut sortir de sa sphère est éclairé par la punition du personnage.

Combien n'aurais-je pas à citer de scènes fécondes en instructions pour toutes les classes d'hommes , en saines maximes pour les deux sexes, en choses profitables , dont se composent le tissu , les détails et le plan de nos meilleures pièces dramatiques !

Les ouvrages anciens et modernes en ce genre , même ceux auxquels on ne présume d^autre objet que l'image de la fatalité, ont pour fondement quelque leçon relative aux époques et aux vices des peuples qui en furent les spectateurs : si les^ auteurs vulgaires

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assujétissent leurs fictions au goût dépravé de la foule qui les tient timidement dans lesclavage , les grands maîtres ont bravé les communes préventions; et, fron* dant l'esprit corrompu de leur siècle, ils ne craignirent jamais d'essuyer des revers qui retardaient leur gloire apparente , mais leur assuraient, par de vertueux efforts, des succès éternels et une impérissable mémoire, garantie par la reconnaissance des hommes. Je prou« verai que si l'éloquent Rousseau anima du feu de sa plume la critique des mœurs de nos cités , dont il at« tribue le désordre et le relâchement à llnfluence du théâtre , nous ne devons pas nous laisser prendre aux séductions de ses paroles, lorsqu'il nous peint ses libres et heureux montagnards, artisans de leur bonheur, riches de leur pauvreté laborieuse , trouvant des plaisirs simples dans leurs maisons de bois, goûtant tous les délices de leur naturelle indépendance, sans avoir besoin de recourir aux illusions de nos spectacles. L'opulence et les loisirs de la population deg grandes capitales la réduisent à d'autres nécessités que celles qui suffisent aux habitants épars des hameaux. Le jeu , les débauches , les querelles , le brigandage , suite du désœuvrement, remplaceraient dans les villes l'innocente occupation des esprits attentifs à écouter les merveilles d'une muse imitatrice. L'afïiuence des étrangers qu'elles appellent des deux bouts de l'Europe, attire leur opulence non moins que leur curiosité. Notre langue, par eux apprise au théâtre, reporte au loin les richesses de notre génie national. Est-il dans les plaisirs que nous procurent les passelemps de nos cercles , une jouissance aussi vive pour

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Tesprit, aussi fructueuse pour la raison, que la reprë* sentation des chefs-d'œuvre ? Préférerons -nous le babil commun de nos sociétés au délicat ou sublime entretien des personnages de nos belles tragédies et de nos excellentes comédies ? Les heures que nous userions dans un monde futile ou muet, comment les employer mieux qu a nous instruire en nous amusant? Notre langage se polit à celui de la scène, et notre mémoire recueille, dans ses dialogues épurés, un trésor de sentences ineffaçables et de fines rail* leries.

Dans la comédie, le ton du ridicule, auquel la vertu de Rousseau préférerait celui de Tindighation , cor* rige nos vices mieux que les harangues ampoulées de nos sermonaires. Ce passionné moraliste ne se fftt pas élevé avec tant de rigidité contre le talent des auteurs habiles à revêtir les fictions d'ornements et de grâces, s'il se f&t jugé comme il les jugeait, et s il eût pensé que c'est par les charmantes fictions de son style figuré que lui-même sut prêter un corps trompeur à la plupart des paradoxes qu'il nous trace comme des vérités. Où donc a-t-il vu que les nations originelles , peuplades sauvages et grossières , sans arts , ni sciences, ni théâtres, aient manifesté des mœurs douces et innocentes ? Interrogez les temps : écoutez le bruit qui nous est venu des Tartares, des Scythes , des Huns , et des Gaulois : ce n'est que celui de leurs irruptions homicides et incendiaires : le pillage et le meurtre fut l'unique emploi des loisirs de ces barbares, nos ancêtres, qui passèrent dans le monde sans gloire, et %j ensevelirent sans noms. Les mœurs de leurs des-

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cendants, au contraire, ne se sont policées dans les cités, que par le goût des fruits abondants de nos muses, et par le riche héritage de Tesprit attique. Est-ce le sage de Genève, lami le plus ardent du genre humain, qui doit, en sa vanité décrire des choses neuves , par le tableau exagéré de quelques abus qu introduisit le luxe des spectacles, remplacer la fatale image des crimes de Thistoite , sujet plus digne des couleurs de sa palette inépuisable? Ce métier d'un vulgaire artiste, qui n^est envieux que de plaire, ne sied pas au tribun de l'humanité , jaloux de confondra les préjugés corrupteurs. Mais, s'il fut sincère, peutêtre lui arriva-t-il ce que l'âge et lliabitude font tristement éprouver aux hommes , de se dégoûter en ingrats des mêmes sciences qui formèrent leur génie, et des mêmes arts qui fatiguèrent leur sensibilité^ après lavoir long-temps charmée. Il oublia que les muses elles-mêmes lui dictèrent sa brûlante scène de Pygmalion ; œuvre idéale , unique en son espèce , et dont lexquise beauté Fabsout de ses opinions contre la magie délicieuse du théâtre.

Je voudrais que la nature et Tart m'eussent prêté la voix puissante et quelques rayons du génie de cet immortel avocat des peuples, pour mieux démêler et combattre ses erreurs, et à-la-fois mieux faire apprécier et reluire Fexcellence de ses préceptes, magasin de vérités durables et invincibles.

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