‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris; (volume 2)Chapitre 21 sur 25 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

DIXIEME 'séance.

De r intérêt et de ses espèces; de F exposition;, du nœud ou intrigue; de V ordre des actes , Je celui des scènes; de la formation des scène» capitales; et d^s dénouements.

BSSIEURS 9

i6« BioL». Jr ARMi les conditions que nous avons dénombrées «

De l'intérêt " . . . i

aramatiqae , et Celle QUI va uous occuDcr spécialement est une des

«le f et espèce! . ^ ^ .i/»

plus importantes , puisqu'en elle réside la force même de Teffet dramatique : je dis plus, elle est essentielle ^ indispensable ; c'est la condition de Vùitérét. Vous la nommer seulement , c'est rappeler toute son utilité à votre pensée. Il n'est pas besoin de vous définir ce que c'est que l'intérêt , ni de vous dire qu'il prend ses sources tantôt dans le cœur, tantôt dans l'esprit. Qu'un événement, ou qu'une suite de choses nous émeuve, nous attendrisse, nous effraye, nous nous attachons dès le commencement à en suivre la direction et à en savoir la fin , soit pour sortir de notre perplexité momentanée , soit pour satisfaire notre curiosité tenue en suspens. Cette situation où nous sommes durant

le cours de la fable, est la cause unique du plaisir qu'elle nous procure; or, puisque sans elle nous ne la goûterions point , cherchons comment Tintérêt se produit^ et combien il y a d'espèces d'intérêts. J'en découvre principalement quatre : l'intérêt excité par les faits ; l'intérêt excité par les passions ; l'intérêt excité par la politique; et celui que font naître les caractères. Quelquefob une seule tragédie les réunit tous : plus souvent un seul de ces intérêts suffit à notre attention ; et , bien que l'un des quatre n'aille jamais absolument dégagé des autres, on peut faire cette division , pour discerner celle de ces espèces qui prédomine dans un ouvrage.

Le théâtre des Grecs nous fournit peu d'exemples Derint^réc de l'intérêt fondé sur la multitude des événements , «nciem. et aucun sur les développements de la politique. Leurs tragédies se composent d'un fait simple dont la catastrophe s'annonce presque à l'exposition ; et chez eux l'intérêt ne se fonde que sur les mouvements des passions , et sur le jeu des caractères. La pièce à!OE' dipe-roi est, selon moi, la sjeuleoii la révélation successive des faits inspire une curiosité qui tient à la marche de l'action. Mais par-tout ailleurs ce sont les attitudes des héros qui intéressent le spectateur. En telle circonstance marquée, que feront Achille, Âjax, Ulysse, Agamemnon, Prométhée, Electre, Médée, Phèdre? Voilà les premières questions à résoudre : comment penseront , agiront les passions de l'orgueil, de la vengeance et du désespoir ? Voilà les secondes. Cette sorte d'intérêt est la seule base de tous les ouvrages anciens. ' ^ ,.

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Deiiat^r^i L art , plus compliqué chez nous, a aussi plus de

rbrxlrs

moderara. Fessourcos. Nous avoDS des tragédies, comme Vence^ Icis , le Cid y HcracliuSy Rodogune^ Mahomet^ SémirO' ftiis , Alzire^ Zcure^ Tancrede^ et Rhadamiste ^ o\k\k multitude des faits qui se croisent et se débrouillent ensemble , soutient la curiosité , et Tintéresse à ce que deviendront les événements. Cette espèce d'intérêt s'établit en donnant à la marche des choses principales et épisodiques la juste proportion qui leur convient , de Êaiçon que l'attention toujours excitée ne aoit ni distraite, ni fatiguée de les suivre. Nous avons d'autres tragédies où le tissu de Faction est simple et presque nul, mais oii les grandes passions, qui sont tout, agitent en mille manières la sensibilité de nos cœurs« Dans ce nombre, on range Ariane ^ Phèdre^ Midie^ Pofy-eucte , Vendôme , les Electres , VIphigénie en Taui» ride; ce ne sont point les hasards de Faction qui vous intéressent dans ces ouvrages , mais les émotions continuellement changeantes de toutes ces victimes de l'amour, du zèle, et de l'amitié. Prendrai-je Phèdre pour exemple? Au premier aperçu nous reconnaissons le vide d'action de cette tragédie : ce n'est proprement qu'une passion représentée, mais dont les langueurs, les transports, les incertitudes , et le désespoir, établissent tout l'intérêt. Phèdre arrive, et périt d'un mal dont nous ignorons la cause ; elle découvre le secret de son penchant incestueux ; ses aveux seront-ils accueillis ou repoussés? Elle se déclare, et devient l'objet de laversion et du mépris de l'homme qu'elle adore. Vengera-t-il son père ? Se vengera-t-elle de lui? Ce mystère ne nous sera révélé que par les desseins

que lui suggéreront sa flamme, sa honte, ses périls , et sa jalousie : mais sa jalousie même la livre à de nouvelles agitations. Son amour s est tranformé en une aveugle rage : des conseils pervers achèvent de l'égarer; elle s arme contre l'accusateur quelle redoute des traits de la calomnie, et le remords la force enfin à se punir par le poison. Là , nul événement qui vous surprenne , mais des changements de volonté qui vous étonnent : toutes les paroles sont dictées par un seul et même sentiment du cœur ; toutes les péripéties partent du cœur et vous ne pouvez détacher vos esprits du spectacle attendrissant que ce cœur vous donne.

Analysez de même la passion de Médée, celle de Didon , celle de Philoctète , et vous vous convaincrez que le pathétique est une cause d'intérêt plus infaillible que le cours des incidejits offerts à la curiosité. De-là vient notre préférence justement accordée aux tragédies simples, dans lesquelles le poète a plus d'espace pour déployer les affections de son personnage , et remue les âmes plus aisément , s'il eiBt doué d'un g^ nie abondant , verveux et fécond.

L'intérêt que les modernes ont fondé sur la politique règne exclusivement dans les pièces de Cinna^ de Britannicus, de Brutus, et de X Orphelin de la Chine* Ici, ce ne sont pas seulement les personnages dont les physionomies nous fi^ppent : à leur danger se lie te danger d'une république ou d'un empire; et les grands ressorts des affaires d'état , déployés aux yeux du spectateur, agissent sur lui plus directement que les démarches des passions individuelles. Les lois en péril, les mœurs publiques menacées, la ruine d'un

royaume , sont le fonds du sujet , et les infortunes particulières n'en sont que des circonstances. On sent la difficulté d'établir cette espèce d'intérêt qui exige de la part de l'auteur une connaissance profonde de l'histoire, sans laquelle les harangues politiques n'ont aucune solidité , ni rien qui satisfasse le jugement. Emilie demande qu'Auguste lui soit immolé : mais ni le sort de cette républicaine, ni celui de l'empereur , ne vous toucherait assez pour tous émouvoir durant cinq actes, si Tintérét des destinées de Rome ne se joignait à celui que ces deux ennemis tous inspirent. Il semble que le génie tragique vous fasse assister aux débats de toutes les factions opposées, aux graves délibérations du pouvoir suprême et de la liberté ; vous vous y plaisez dès-lors , et vous prenez parti vous-mêmes dans la grande cause qui se décide par la catastrophe.

Ainsi quand Brutus-l'ancien prononcera la sentence de ses fils, le sacrifice qu'un père fait de ses en&nts à la loi immuable, loin de vous sembler barbare , vous paraîtra magnanime , parce que votre ame, avertie des puissantes raisons qu'il a de les condamner, s'unira ^ux sentiments patriotiques d'un tel héros; et que votre intérêt, s'attachant plus à Rome qu'aux conjurés, les jugera, comme leur père, que vous plaindrez en l'admirant. Oui, nous l'admirerons , si nous n'avons les préjugés de ces esprits faibles qui trouvent féroce un pareil sacrifice , et qui. oublient que le vieux Brutus ne fait exécuter sur ses fils , par zèle de la loi , que ce qu'Abraham exécute lui-même sur le sien , par soumission à des idées religieuses. L'inhumanité parai-

DE LITTÉRATURE. 4ai

trait égale en ces deux grands personnages , s^ils n'étaient également sancti&és par leur sublime dévouement. Pourquoi ne peserait-on pas leurs actes dans une même balance ?Et pourquoi blâmer dans Thistoire romaine ce qu^on loue dans l'écriture sainte? Pourquoi séparerait-on les exemples de la bible et de la fable, qui se touchent si souvent par de semblables rapports ? Le sacrifice de Jephté est-il moins cruel que celui d^Idoménée et d'Agamemnon ? N ai-je pas la même chose à dire du sacrifice de Zamti dans la tragédie de V Orphelin de la Chine'i L'héroïsme de ce mandarin remplit les spectateurs du respect des augustes institutions qu'il veut soutenir , et d'une certaine vénération pour la fidélité que le peuple vaincu garde à l'antique dynastie quiie gouvernait : la pensée mesure à l'efifort surnaturel du héros de la pièce toute l'étendue de son devoir et ses regrets de la chute d'un trône* qu'il révère. On ne rougit pas d'accorder des larmes aux constants serviteurs qui s'immolent pour la race de leurs maîtres ^ les refusera-t-on aux généreux citoyens qui dévouent leur sang à la liberté de leur patrie 'i

Cest sous ce point de vue qu'il faut regiarder les «ujets dont l'intérêt politique est la base.

Observez après, le soin de tous les bons auteurs à particulariser la cause publique sur quelques individus , pour rassembler sur eux les émotions de la pitié et de la terreur. Le malheur: d'une nation^ je le répète , nous frapperait moins- qu&celui d'une famille: il ne faut jamais s'écarter de cette maxime, si l'on veut attacher fortement l'auditoire. La poésie drama-

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tique suit en cela le procédé de la peinture , qui ne représente les calamités générales que sous Timage du malheur de quelques personnes. Le spectacle des fléaux contagieux, des batailles , perdrait de sa force, si toutes les souffrances , si toutes les morts s y offraient en multitude aux regards. Un petit nombre de figures bien choisies porte une impression plus vive et plus puissante : un groupe seul attire mieux sur lui rintérât et la compassion ; et tandis que la foule des victimes entraînée dans les torrents du déluge échapperait à l'attention , une dernière famille, prête à périr , sur la pointe du seul rocher qui ne soit pas encore submergé au milieu dun Océan universel, retrace l'engloutissement de tant d'autres familles dont le sort fut le même, et atteste le génie savant du Poussin.

Une autre espèce d'intérêt est celle qui résulte de la singularité d'un caractère; intérêt tel qu'il peut soutenir lui seul une tragédie sans événements et sans passions véhémentes. Un personnage s'est annoncé grand dans la vertu ou dans le crime ; s'il est à son entrée dessiné nettement, nous le voudrons mieux connaître d'acte en acte, et son maintien captivera notre attention d'un bout à l'autre de l'ouvrage. Les tragédies de la mort de Pompée , de Sertorius , de Ni" comède^ en sont d'indubitables preuves. Ces pièces ne brillent que par cet avantage. On m'a parlé de César, de Cornélie , de Pompée , de l'élève d'Annibal ; je m'intéresse à les voir et à les entendre eux-mêmes. Nicomède sur-tout vient à Fappui de ma démonstration : l'originalité .de ce rôle supplée , dans la tragédie

qui porte son nom, aux conditions de la terreur et de la pitié , par celle de Tadmiratiou qu'il excite de scène en scène. Le cadre de la pièce entière ne renferme, pour ainsi dire, que son portrait, mais A coloré, mais si fier, mais si beau, que le public ne se lasse point de le contempler.

L'intérêt est si nécessaire au théâtre qu'avant d'entreprendre une composition , Tauteur doit se demander long-temps quel est le plus propre à son sujet , s'il est de nature à en exciter un puissant^ et s'il résultera des faits , des passions , ou des caractères , ou de ces trois moyens réunis. Réside-t-il dans les faits : que dans ce cas il choisisse quelque époque fameuse , quelque révolution extraordinaire sur laquelle l'imagination se plaise à s'exercer. Réside-t-il dans les passions- : qualors il cherche entre les plus fortes émotions du cœur celles qui se communiquent le plus vivement à la multitude. Réside-t-il dans les caractères: qu'il s'applique à produire la surprise et la curiosité par la grandeur de quelque personnage que distinguent du reste des hommes les qualités de son ame ou de son esprit, conformément à cette maxime du législateur ,

« Faiteè choix d*un héros propre à m'intéresser.

Sans ces choses, l'ouvrage le plus éloquent , le mieux écrit, étant dénué d'intérêt, ne sera qu'une déclamation insipide revêtue faussement du titre de tragédie.

La co'iiduite de l'intérêt dépend des autres condi- , j^,^^^ tions que nous allons traiter et qui déterminent l'or- L'expoiition. donnance et le mécanisme des drames. Boileau nous dit :

« Qae dès les premiers vers Taction préparée

« Sans peine du sujet applanisse Tentrée.

« Je me ris d'un acteur qui , lent à s'exprimer ,

« De ce qu'il veut, d'abord, ne sait pas m'informer,

« £t qui , débrouillant mal une pénible intrigue ,

« D'un divertissement me ^t une fatigue.

« J'aimerais mieux encor qp'il déclinât son nom,

« Et dit , Je suis Oreste , ou bien Agamemnon ;

« Que d'aller, par un tas de confuses merveilles,

« Sans rien dire à l'esprit, étourdir les oreilles.

« Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué.

Ces vers si connus donnent une idée précise de ce que doit être une exposition : il ne reste donc plus, pour indiquer les moyens, de la rendre claire, qu'à désigner le nombre de ses espèces , selon ma méthode maérenirt analjtîque. Jen trouve trois : l'exposition ample a'Mpouioni. dune action; lexpositiori composée de plusieurs actions qui marchent de front ; et l'exposition des passions ou des caractères, et non des actions.

On voit que ces différentes espèces seront conformes à celles de l'intérêt qu'on voudra produire, et que toutes les parties de ce système se lient immédiament.

Rien n'est plus facile que d'exposer un fait unique , il ne faut que lexprinier. Deux Grecs viennent chercher Philoctète abandonné dans une île par euxmêmes : il conserve du ressentiment de l'injure qu'ils lui ont faite ; il sera nécessaire de le tromper. Ce fait simple est exposé sans peine; mais, lorsque les faits sont compliqués , et qu'ils influent sur le sort de plusieurs personnages, l'exposition exige mille précau-

tions adroites pour en développer les circonstances, de façon à ne les pas confondre dans Tesprit de l'auditeur, et à lui en laisser un souvenir toujours présent. La première impression reçue de lui dirigera dès rinstant ses pensées vers telle ou telle fin où vous les voulez conduire, comme la première impulsion donnée à un corps le lance dans la route qu'il doit parcourir. Si cette impression est trompeuse et qu il faille la détruire, elle réagira sur vos efforts, et la seconde , reçue avec incertitude , sera par conséquent affaiblie , ainsi que toutes celles qui la suivront. Vous ne serez donc plus maître de pousser lesprit au terme où vous tendiez, et vous manquerez votre but. C'est en ce sens que, sur d'autres matières, le judicieux Pascal a si bien pensé que la première ligne d'un ouvrage était la plus difficile à écrire; car, une fois celle-ci trouvée , tout le reste est fait , et n^en est plus que la conséquence dans un esprit droit.

Lorsqu'à la complication des faits antérieurs se joignent les complications d'intérêts politiques, la difficulté de tout éqlaircir s'accroît encore , puisqu'il est indispensable de faire à-la-fois connaître la situation de l'état, et celle des personnages. A tant d'obstacles s'unit aussi le danger d'être mal écouté, si l'on ne choisit rinstant où l'attention du public est déjà cap-, tive , pour lui inculquer les choses qu'il ne faut plus qu'il oublie. L'exposition doit donc contenir quelques répétitions déguisées avec art, pour renouveler les détails sur lesquels il est besoin que s'appuie la mémoire. Ces préparations habiles résultent de la parfaite connaissance des mouvements de l'esprit hu«

main. Racine est de nos poètes celui qui la possédait le mieux, si nous en jugeons par les subtiles expositions de ses pièces. L^ouverture de son Iphigénie est un coup de maître. Non-seulement cette exposition, imitée de celle d'Euripide, est claire, mais elle porte en elle un pathétique dont la source entraîne tous les cœurs.

Un guerrier veille au milieu de ses soldats endormis ; quel est-il ? Nous lapprenons dès qu'il rompt le silence pour instruire -son confident de ce qui Tagite.

« Oui , c'est Agamemnon , c'est ton roi qui t'eTcille.

« Viens , reconnais la voix qui frappe ton oreille.

« — C'est vous-même , seigneur ! quel important besoin

« Vous a fait devancer l'aurore de si loin?

« A peine un faible jour vous éclaire et me guide ,

« Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide.

« Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit ?

a Les vents nous auraient-ils exaucés cette nuit ?

<( Mais tout dort , et les vents , et l'armée , et Neptune.

Ce peu de mots^ déjà si pompeux, nous a fait connaître les personnes qui paraissent, et Theure et le lieu où elles se parlent. Les réflexions d*Atride nous révèlent soudain qu un chagrin le tient éveillé dans la nuit : la réponse d'Arcas redouble notre curiosité d'en apprendre la cause; et quand notre ame est toute entière à cet objet, Agamemnon, reprenant la parole:

« Tu te souviens du jour qu'en Aulide assemblés

* Nos vaisseaux , par les vents , semblaient être appelés.

« Nous partions; et déjà par mille cris de joie

« Nous menacions , de loin , les rivages de Troie.

« Un prodige étonnant fit taire ce transport.

DE LITTÉRATURE. 4î^7

a Le vent, qui nous flattait , nous laissa dans le port.

« Il fallut s'arrêtei:; et la rame inutile

a Fatigua vainement une mer immobile.

« Ce miracle inoui me fit tourner les yeux

« Vers la divinité qu'on adore en ces lieux.

« Suivi de Ménélas , de Nestor , et d'Ulysse ,

K J'offris sur ses autels un secret sacrifice.

« Quelle fut sa réponse ? et quel devins-je, Arcas ,

a Quand j'entendis ces mots prononcés par Calchas :

« Vous armez contre Troie une puissance vaine ,

« >${ ^ dans un sacrifice au^ste et solemnel^

« Une fille du sang d* Hélène , « De Diane y en ces lieux ^ n^ensan^ante VauteL « Tour obtenir les vents que le ciel vous dénie,

n Sacrifiez Iphigénie.

« — Votre fille ! — Surpris , comme tu peux penser , « Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer ; « Je demeurai sans voix , et n'en repris l'usage « Que par mille. sanglots qui se firent passage.

Seçait-il possible qu^une fois instruit d'une infoiv tune si dramatiquement exprimée, on Foubliât ensuite ? Non certes , dût la beauté des vers ne l'aYcir pas même imprimée dans le souvenir de manière à ne s effacer jamais.

Informé du malheur de la famille de ce roi, des résolutions qu'il à prises de sousti*aire sa fille au couteau sacré, la se<5onde scène vous pr&ente le jeune Achille qui la doit épouser, et vous révèle noblement son caractère impatient, superbe et belliqueux. Vous pressentez la colère de ce héros à la nouvelle du sacrifice qui lui arrache son épouse : déjà l'auteur vous avait averti de ce qu on aurait à redouter des empor-

4a8 COURS ANALYTIQUE

tements maternels de Clytemnestre ; l'adresse éloquente dUlysse achève de tous montrer qu Agamemnon est sans appui contre le grand orage qui s'amasse, et tout est exposé magnifiquement , puisqu'il ne tous reste plus rien à apprendre pour conccToir la suite de Faction.

L'excellence de cette exposition atteste combien Racine savait profiter du commerce d'Euripide, dont il emprunta ces formes préparatoires. Le sujet de YElectre de Sophocle ne s'annonce pas moins bien: on ne saurait trop remettre ces beaux exemples sous les yeux des disciples, et les doctes ne sauraient trop les méditer. Oreste paraît aTec son gouTcrneur, qui le nomme, et nomme son ami Pylade, en le conduisant dans les heux de sa naissance, quHl lui nomme aussi, pour les lui faire reconnaître et mieux diriger ses pas. Les crimes d'Égisthe et de Clytemnestre , l'ordre des dieux qui commandent au fils d'Agamemnon de punir les deux coupables; le deuil, l'esclavage, et l'espoir d'Electre, sa sœur, tout est révélé dès le commencement en peu de mots , et dans un langage aussi simple que noble. Cette exposition est d'autant meilleure, que les deux interlocuteurs, ne s'étant point TUS depuis long-bemps , s'entretiennent pour s'instruire réciproquement , et non pour instruire seulement le spectateur. On a lieu de renouveler cette dernière remarque avec éloge en examinant la première scène d'Estljer avec Élise, scène comparable en ce point à celle de la tragédie grecque. La fille d'Israël fait chercher depuis six mois cette confidente, qui la retrouve.

« Quel climat, quel désert a donc pu te cacher? « — Au l)ruit de votre mort justement éplorée , « Du reste des humains je. vivais séparée, « Et de mes tristes jours n'attendais que la fin ; « Quand tout-à-coup , madame , un prophète divin : « C est pleurer trop long^temps une mort qui f abuse : « Lè{>e'toi y nCa-t'il dit ^prends ton ckemin>vers Suze^ « Là, tu verras dEsther la pompe et les honneurs , « Et sur le trône assis le sujet de tes pleurs.

Elle continue ainsi; elle apprend à sa maîtresse les circonstances de son arrivée, et son étonnçment de la voir couronnée dans la cour des Persans. Esther lui raconte la répudiation de Forgueilleuse Vasthi, première femme du roi, dont ^e devint la nouvelle épouse. Elle lui dit quel fut son sort jusqu'au jour où le ciel loffrit aux regards d'Assuérus.

« Devant ce fier monarque , Elise , je parus. « Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes; « Il fait que tout prospère aux âmes innocentes , « Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé. « De mes faibles attraits le roi parut frappé. <c II m'observa long -temps dans un sombre silence; . « Et le ciel , qui pour moi fit pancher la balance, « Dans ce temps-là , sans doute , agissait sur son cœur. « Enfin , avec des yeux où régnait la douceur : ce Soyez reine, dit-il; et, dès ce moment même, « De sa main sur mon front posa son diadème. « Pour mieux faire éclater sa joie et son amour , « Il combla de présents tous les grands de sa cour; « Et même ses bienfaits, dans toutes ses provinces, « Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes, a Hélas ! durant ces jours de joie et de festins ,

43o COURS ANALYTIQUE

« Quelle était en secret ma honte et mes chagrins ?

a £sther, disais-je, £sther dans la pourpre est asàse ,

<t La moitié de la terre à son sceptre est soumise ,

« Et de Jérusalem Therbe cache les murs !

« Sion y repaire affreux de reptiles impurs ,

« Voit de son temple saint les pierres dispersées,

« Et du dieu d'Israël les fêtes sont cessées !

Après ces choses exprimées en une poésie enchanteresse, elle vante les soins de Mardochée, attentif à régler de loin ses démarches et sa piété.

« Son amitié pour moi le rend ingénieux :

« Absent , je le consulte ; et ses réponses sages

<« Peur Tenir jusqu'à moi trouvent mille passages.

«c Un père a moins de soins du salut de son fils.

« Déjà même , déjà par des secrets avis ,

« J'ai découvert au roi les sanglantes pratiques

« Que formaient contre lui deux ingrats domestiques.

« Cependant mon amour potir notre nation

«c A rempli ce palais des filles de Sion ,

(c Jeunes et tendres fleurs , par le sort agitées ,

« Sous un ciel étranger comme moi transplantées.

Avec quel art prévoyant est jeté ce détail du service rendu au roi par Fhumble juif, encore méconnu du prince et^de sa cour ! Ce même service lui vaudra la pourpre, et deviendra la cause du crédit de Tlsraëlite et de la chi\te d'Aman, proscripteur de la nation entière, dont il souhaitait regorgement et la dépouille.

La simplicité de Thistoire d'Esther diminuait la difficulté de rexposition. Il n en était pas ainsi de rintrigue de Bajazet; et le poète a déployé là tous les mystères de son art. La scène entre Acomat et

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Osmin est regardée aussi comme le modèle le plus achevé. Le visir habitait le serrail ^ son confident par^courait les camps répandus dans l'Asie ; tous deux ont des raisons de se communiquer les secrets qu'ils se confient, et d'apprendre ce qui s*est passé dans leur absence : leur entretien nécessaire prépare le développement de toute Faction, fait démêler les intérêts de chacun , leurs moyens de pénétrer dans l'intérieur d'un palais jusqu'alors inaccessible, leurs caractères différents, et jusqu'aux sentiments les plus cachés de ce fier visir, qui, prévoyant déjà l'heure où le sultan trahi demandera sa téte^ annonce par ces mots ce dont il est capable :

«c Je ne m'explique point , Osmin ; mais je prétends « Que du moins il faudra la demander long-temps. « Je sais rendre aux sultans de fidèles services ; « Mais je laisse au vulgaire adorer leurs caprices > « £t ne me pique point du scrupule insensé <i De bénir mon trépas quand ils Font prononcé.

Quelquefois l'exposition se fait par un monologue , à l'imitation des prologues anciens où le premier personnage venait dire ce qu'il était et ce qui allait se faire : mais cette manière d'ouvrir la scène est languissante , froide , et peu naturelle , si le personnage qui se parle n'a pas sujet d'être vivement agité, comme TEmilie de la pièce de Cinna. En ce cas même , il est rare que le public entre soudain daus sa passion , et les mouvements qu'il exprime sont perdus ou nuisibles à l'effet des scènes suivantes. Cet inconvénient est très-bien évité dans Cirmay parce que le magnifique tableau que vient faire le chef des conjurés ré*

pand sur l'exposition qu'il remplit un éclat admirable, et que la terreur qui saisit les personnages, au moment qu'Auguste les appelle, commence à engager l'intérêt que leur complot a fait naître.

Plus j'extrairai de conditions particulières dans la tragédie ; et plus j'aurai occasion de montrer par combien de qualités XCEdipe^roi de Sophocle est accompli. Qu'on se souvienne de l'appareil qui distingue son exposition, de cette foule désolée et suppliante qui entoure le monarque , de ces interrogations touchantes qu'il adresse au grand-prêtre, des réponses augustes de ce pontife, du vœu terrible prononcé contre l'auteur des misères publiques , et de ce mélange de compassion , de crainte , et de curiosité , que le commencement de cette tragédie laisse dans les âmes. Quoi de plift attendrissant , de plus pompeux , de mieux préparé ? Mais aussi , quoi de plus périlleux qu'un si superbe portique , si le génie de Sophocle n'avait pu le soutenir en y coordonnant les autres beautés de son sublime monument !

Le reproche si souvent adressé aux poètes étrangers de mal préparer le tissu de leurs drames , et de tendre plus d'un fil à-la-fois, me paraît en ceci trèsmérité. La plupart de leurs compositions manquent d'ordre par cette raison. Forcés de condmre ensemble ou d'amener les incidents les uns à la suite des autres , leur exposition générale est obscure, et chacun de leurs actes en nécessite une nouvelle. La fable en est sans cesse arrêtée, ou subitement coupée; l'esprit perd sa route , ou se fatigue à revenir sur ses pas , pour la retrouver après en être sorti mille fois. Cette

gêne rebute lauditeur, et son goût ne jouit pas con-' platement de l'effet des plus belles scènes, parce qu'elles arrivent inopinément, et que les beautés larges n'ont pas assez de place pour se déployer avec grandeur.

L'art d'exposer les caractères demande encore quelques éclaircissements : ce n'est pas en les annonçant par le portrait qu'on en trace , c'est en les -faisant mouvoir et s^expliquer eux-mêmes qu'on les fait connaître. Ce qu'une personne dit d'une autre ne la représente ^ qu'imparfaitement : elle la juge par soimême , par ses propres passions , par ses mœurs ; elle Finterprète infidèlement^ et celle-ci exprimerait i(nal. ce qu'elle est elle-même, ne sachant pas se juger comme les autres la jugeront. Il faut donc qu'un personnage semble s'ignorer et se trahir à son insu aux yeux du spectateur, pour que le public en prenne 4ine juste idée. Car le théâtre et le. monde se doivent ressembler, puisque l'un imite l'autre. Or nous ne pénétrons jamais bien les individus dans la société par . les choses qu'on nous a dites sur eux , ni par celles qu'ils ont l'adresse d'en dire, mais par nos remarques furtives sur, les paroles et sur les mouvements qui leur échappent sans le savoir. Aussi le visage de l'homme est-il le dénonciateur le plus véridique de ses pensées.

On m'apprend^ue Néron est cruel : je ne le saurai bien qu'au moment où sa propre bouche fera, le récit de l'enlèvement de Junie qu'il aime, et quand je l'entendrai me dire qu'il se complaisait au spectacle de son effroi et de son désespoir.

« fiicitë d'un désir cnriêiix, « Cette nuit , je Tai vtie aitiver en cet lieux. « Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes a Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes; « Belle sans ornement , dans le simple appareil « D'une beautë qu'on vient d*arracher au sommeil. « Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence , « Les ombres , les flambeaux , les cris et le silence , « £t le farouche aspect de ses fiers ravisseurs , « Relevaient de ses yeux les timides douceurs. « Quoi qu'il en soit , ravi d*une si belle vtie, « J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdne : « m Immobile , saisi d'un long ëtonnemeot , « Je l'ai laisse passer dans son apparteuiÉfeit : « J'ai passé dans lé mien. C'est là que , solitaire, « De son image en vain j'ai voulu ine distraire : « Trop présente à mes jeux je croyais lui parler : « J'aimais jusqu'à ces pleurs que je Taisais couler.

A ce discours $ j'entrevois u. fëi ocité même éams ses plaisirs > et s^^ passion m ayant paru lamoar d'an tigre., il ne me sera plus possible dfe le croire humain.

Oitismane se présente sur la scène , amoitretut, ga* knt j noble ^ confiant dans sa mattresse et djins ses ennemis ; personne ne m'a dit encore qu'il pût s'enflammer de jalousie, et que cette passion le rendtt capable d'enfoncer un poignard dans le cceur de la femme qu'il idolâtre : mais il reçoit des chevaliers Captifs dans sa cour , il rompt leurs farft y et les comble de faveurs devant Zaïre : bientôt elle et les êeattes ac^ teurs se retirent; alors sans contrainte, il s^ouvreà son confident intime , et lui montre la première pi* qûre envenimée qui deviendra bientôt une plaie profonde en son cœur.

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DE LITTÉBATURE. 435

« Cprasmiti , que vent donc cet «sdave infidèle ?

« Il foupirsut, sef yeiii^ «e aout tonpnéê vers elle. . .

« Les as-tu remarqua» ? --* Que dit^s^vous seigueur !

« De ce soupçon jaloux écoutez-vous l'erreur ?

<c — Moi , jaloux ! qu*à ce point ma fierté s^avilisse l

« Que j'éprouve l'horreur de ce honteux supplice !

« Moi , que je puisse aimer comme l'on sait haïr ! "

t^ Quiconque est soupçonneux invite à le trahir.

« Je vois à ramouf seul ma maifffsse asservie ;

« Cher Corasram, je l*aime avec idolâtrie.

« Mon amour est plus fort, plus grand que mes bienfaits^

« Je ne suis peint jalcmx. ... Si je l'étais jamais. ; . .

« Si mon cœur. . . , Ah ! chasaons cette importune idée.!

« D'un plaisir pur et doui nnon fu^e est possédie.^ ^

Non, non ^ il nW plus pour Orosman^ de jouissaneè ni de sécurité. Il se trompe; il se ment à soi-4néme: je le sais, je le connais déjà trop bien pour ajouter foi à ses paroles. Toujours une secrète amertume se mêlera aux expressions^ 60» amour : sa joie sera sans cesse troublée d'inquiétude, et son sang bouil^ lonn^a de fureur au plus iéger doute. ' L^orage s'amasse, il est prêt à fondis sur lui : de» ee moment iHHifl suivrons toutes ses' démarches, nous épierons ses gestes^ «es ivgardff; -et chacune dé ^ies attitudes nous fera jNressendr les tourments et les crimes de sa passion^ Ce trait est aussi besu quHnaciendu : tout dans la scène ptréoédente paraissait innocent au speotatear : mais la jaiousie a d'autres yeux qui voient par-CQUt un d/^ir eoupaUe ; et c'est la caractérise^ en ^on na^turel soiipconnei»x que de i'agiter ainsi sur les jooindres appatenêes iqn'jsUe întexf)fiète critutnelle-

«nent.-' •.:. :'*•'• ;•:

tv Rà«Ls. De la clarté des trcHS espèces d'exposition dépend »trif««. la beauté du noeud de Fintrigue , antre condition à examiner. Tel auteur saura très-bien exposer les faits, les caractères, et les intérêts, qui les. dirigera trèsmal , sll n'a pas une idée précise de ce que c'est que nouer une intrigue : chacune des choses arrivera sans celle qui doit laccompagner, et se terminera; seule ; une seconde prendra sa place à la suite j et la troi- * sième ira de la même allure sans obstacle , et sans effet j puisque les unes et les autres , . incohérentes entre elles, n'aboutiront pas ensemble à un .même dénouement. Il £aiut donc bien méditer sur les circonstances qui concourent à un nœud : souvent il en faut plusieurs dans la même pièce, ainsi qu'on le voit dans \e Cid, Chimène étMt prête à s'unir au jeune llodrigue ; mais une loi de l'honneur le foive à tuer le père de sa maîtresse. Elle demande la tête de celui dont elle recherchait la main : mais la victoire qu'il remporte sur les Maures le met au-dessus du chàtimeiit : quelle sera Tissue de tels intérêts? Rien n'est fini pour elle, qui doit toujours conjurer sa perte, ni pour lui , qui implore son pardon pour récompense. Un rival s'autorise de l'usage du duel, et Chimène est <;ontrainte à regret d'accepter l'offre' de la vengeance. L'întrigue ainsi renouée prépare une nouvelle ince]> titude au public jusqu'à la fin du combat. Ce double nœud est d autant mieux formé, qu'il accroît la force des sentiments contraires qui agitent le$ personnages u car le triomphe du Cid sur les ennemis dé l'état ne le rend que plus digne de l'amour de Chimène, au moment même où le devoir la réduit à réclamer son

châtiment avec plus de véhémence , pour cacher l'admiration qui la sollicite en sa faveur, et pour se montrer plus forte que l'empire de lamouret de la gloire*, qui, lorsqu'ils s unissent en un même objet , ont des droits si puissants sur le cœur dfis femmes.

Le nœud forme, pour ainsi dire , le cœur et les entrailles de la tragédie. C'est là que se passent toutes/ ^s agitations , tous les chocs intérieurs , toutes les douleur^ déchirantes : c'est là que se concentrent les embarras des affections contraires et le jeu de tous les ressorts, agissants^. Le spectateur pleurait sur le dés^ ordre de Phèdre qui, trop crédule au. bruit de la mort d'un époux, osa. déclarer ses feux à HippoLjte. Sa honte encore seerette était son seul malheur r mais Thésée reparaît : il entre,. avec Tespoir d'être accueilli par les embrasseinents. de sa, femme et de sou fits; Sa famille entière se ^ disperse à son «abord; :r chacuùi le- fuit dans sa maison : il va'|K>Her là lumière au milieu< des horreurs: qtû l'environnent. Le pathé* tique et la terreur s'emparent alors/du sujet. Quel deviendront Phèdre , Hippolyte, Aricie , Thésée ?: Quelle force d'intérêt et' de curiosité suspendue '-k la solution d'un tel nœud!' ;

Je vous: pme' d'observer que la simplicité de >ma.«R^flaioiu •» méthode élémentaire me déltvfè du soin de iiikrièir'P^»""f>]^'r'*

•uopté dans

les citations à l'infini, et de lés. pUis^ dans une ffmle *"' ^''"* d'ouvrages différents pour répandre la clarté sur les principes que j'extrais avec exactitude. Un petit nom-^ bre de chefsrd'<Buvre me suffit potir appliquer les. exemples, et j'offire le plus que je pub les- mêmes

tragédies à votre examen, en les considérant sous^de divers rapports. C'est ainsi que sans aulhes modèles qu'une petite quantité de belles statues , on pourrait fontier une bonne école de dessin en leB montrant sous mille £aices,et en les donnant à copier souS ttti jour différent à telle ou telle place autour du lieu ok seraient posées ces mêmes figures. Tantôt la tête ou les extrémité^ ^ tantôt le torse ou les membres, seraient Fobjet des études de lartiste;et quand «il en amrait saisi tous les contours, tous les mouvements, toutes les expressions , sous chaque point de vue> il tm garderait une idée complète et un souvenir durable. Le moyen simple que j'ai pris dégage m«s leçoitis d'tin appareil d'érudition inutile et affecté^ et empédkeqtte Fataention ne perde son objet^e» se partageant sur k quantité des exemples toujours nouveaux, et sur la qualité des préceptes towjotws leS' mémes^On voit que dé œtce numièTe) ®^>^^^4^ ^ 1^^^ de^pièites, je pourrais Ikireie dépèiiillement de toutes les'r^lip : H ne me faut qu'avoir bien la le peu de celles qui sont les pluS'parfaibe^chr 'A ne s'agit pas de parcourir une foule de choses i]^ur étonner^ mais d'en approfondir quelques' unes pour instruire. • )l

Je reviens donc aux tragédies quel je 90ib'8Î déjà citées c c'est ien ellerf que les prihci^ rapt le mielix nris'en vigueur. Les iouatiges que notiS'4ivbns doMiées à l'eKposition de VOEdipe antique^ nous <auronà lietr de les acorder à lai ^beauté du ncHid <âè ^on intrigue.' Le roi de Thèbes^ ohel^ebe le meurtriei^ deiiaïiis, pour le ^unîr , et Tirésias, appelé pour le tn^uver^ déclare qu'€Ëdipe inibitii les ch(^i»ietits dotic ftes impi^ébstions

ont mfin^é ce même coupable : il annonce de plus que le proccrit est un Tbëbain : $es discours n'assurent pas que ce soit OEdipe , car le dénouement serait là : mais ils le font présumer; et Tinterprétation du sens de ses oracles devient le nœud terrible de tous les intérêts suspendus.

Le nœud de ï£Uectre deSopbocle ne suit pas moins bien Ta^cposition. Oreste arrive dans le palais d'Egystbe qu*il veut inunoler ; il répand le faux bruit de sa mort, et se soustrait par cdk arti6ce aux soupçons de ses ennemis : Tinstant de son entrevue avec eux est celui où Tintrigue se noue et préparât le choc des passions qui précipitent la catastrophe.

Les seules tragédies dilphigénie^el de Mérope^ com* portent lune et l'autre en elles un iiœud comparable aux plus beau^ qui soient dans les drames de Tanti^ quité : dans Tune 9 et npuâ n'avons pas be&oin de dé*velopper cet exemple , Tordre d'envoyer la victime à l'autel rattache à soi les mouveqients pathétiques de tous les personnages : dans l'autre « l'entramante re«connaissance de Mérope et de son fils, qu'elle allait forger, change aussitôt la^ f^ce de l^ur destinée imprévue , et redouble les périls du jeune Mroaet de sa mère.

Rarement trouvent «on quelque nœud aussi«-bien D^ot. formé dans ^ drames étiapg^rs qui ^e composent ^ngen* de plusieurs .tisms entreiq^lés : l'embarras qui gêne ««noradde leur exposition , en obstrue la conduite et porte dans leur nœud une confusion qui s^ prolonge jusqu'à leur dénouement. 0^ dpit attribuer sur «tout au défaut d'unités ce désordre de cfiacune de leurs parties; et ri^ ne prouve ^i vîctprieusement l'excellence de

44o COURS ANALYTIQUE

cette triple règle que Vexamen spécial des autres , qui en dépendent. J'en déduis que si les détracteurs des trois unités avaient pris la peine de méditer les diverses conditions de Fart, ib se fussent moiiis obstinés dans leur système ; et, certes, ils auraient aper^ que plus on peut se soumettre à toutes trois, plus Terdonnance générale est aisée, élégante, et correcte. Cette opinion convaincra bien mes auditeurs que, si j'applaudis au génie qui s'affranchit des unités quand la nécessité du si^et Teûge , j'improuYe cette licence, quand elle provient du caprice et de l'indépendance d'un esprit que rien ne force à les n^liger, et dont les ouvrages ne peuvent faire exception par des beautés extraordinaires.

Une des tragédies dont le nœud me semble admirable est YHéraclius de Corneille. L'application extrême qu'exige du spectateur la contexture; de celte pièce a fait accuser son intrigue de trop de complication; mais lorsqu'on en conçoit nettement là £d[>le, on se convainc qu'elle est en effet très-simple, et que le péril du héros principal en est l'unique objet. Que craint le tyran Phocas? Un bruit répandu parmi le peuple de l'apparition d'un Héradius vivant ; la publicité d'un billet lui fait découvrir que ce prince est élevé dans sa cour sous le nom de Martian son fik, ou sous celui de Léonce : mais qui des deux est Mai^ tian? qui des deux est Héraclius? Qui faut-ilHK>uronnerPQui faut-il faire périr des deux princes.»* Tous deux se dévouent fraternellement; tous deux' haïssent Phocas , et préfèrent mourir l'un pour l'autre à monter sur un trône usurpé. Leur nourrice Léontine

DE LITTÉRATURE. 44i

cache en son sein le mystère de leur naissance : Phocas l'appelle : Fintrigue va donc se débrouiller -: on respère,on lattend : mais le nœud, déjà si forte^ ment lié , se resserre à chaque mot que dit cette héroïne. A quoi tiennent pourtant ces intérêts attachés en tous sens les uns aux autres ? à un seul secret : et ce secret renfermé dans le cœur d'une femme, ce secret facile à lui échapper, ce secret qu'expose Findiscrétion commune à son sexe, reste profondément caché dans son ame , et suspend à lui seul les espérances et les craintes de tous les partis. Le souvenir de ce beau lien de la fable â!Héracliu5 me ramène à d'autres observations. On voit clairement par l'exemple de Léontine que ce ne sont pas seulement les caractères de la vertu et des passions éloquentes qui constituent le grand et le sublime dramatique, mais la qualité de l'extraordinaire. La nourrice d'Héraclius n'a rien de ^^"^^^ généreux, rien d'attendrissant; son langage n'a rien ^"^^^^.^ de terrible; sa fidélité à la famille de ses maîtres ne se déclare par aucuns sentiments magnifiques ; il semble que son seul intérêt la dirige froidement. Elle a sacrifié son propre enfant à la conservation de l'héritier de l'empire : elle a reçu les bienfaits du tyran sans en: être gagnée : Phocas qui l'a comblée de richesses n'a pu se l'acquérir : elle n'aime ni Martian, ni Héradius; elle n'aime en ce dernier que le successeur légitime de ses rois dont elle attend le prix de ses grands sacrifices. Son ame n^est agitée d'aucune émotion : elle n'a qu'un projet, et le besoin de Texécuter rend sa conduite invariable et sa prudence muette. Son obstination surnaturelle et nécessaire est* le fil

44a COURS ANALYTIQUE

mystérieux de Tintrigue enûère. lie public est rëdait en récoutant à l'état dlncertitude où ses discouis jettent Phocs^ lui-même : il cherche comme lui , en sondant les replis de cette ame profonde, à lui an*acher la révélation de ce qu'elle veut taire : il sent comme )ui l'impossibilité de l'ébranler par la crainte, de l'effrayer par les menaces de la mort : il s'étonne de son calme inaltérable en face des périls; il s'étonne de la i^serve de ses paroles, de son adresse à maîtriser les événements ; et, partageant la surprise, les doutes , et les frayeurs des personnages, il admire en elle ce (pie peut la volonté d'un cœur f^rae, seule puissance immuable et cachée que les oppresseurs ne sachent vaincre , et qui triomphe de leurs fureurs, mieux que les remparts, mieux que la force des lois, mieux que les nombreuses . armées ,àj)uisque tous ces obstacles leur cèdent et se renvei^sent, mais quune.ame fixe et résolue les peut désoler par son insurmontable résistence. Tel est le grand spectacle que présente l'héroïsme extraordinaire de Léontine, dont la constance forme le nœud le plus solide que j'aie à vous offrir en exemple , dans 1^ tragédies anciennes et modernes.

Ajouterai -je que la situation du quatrième acte àHéracIius reçoit encore un lustre de son résultat moral : ici , deux rivaux d^ambition se disputent entne eux, quoi? il qui laissera le trdne à l'autre, et n'ont de digne objet de concurrence que Vfaonneur dé sacrifier leur vie à leur noble coçipagnon. Héradiu^ «'écrie en son généreux débat, avec Martian :

(c Ami, rends-moi mon nom ; la faveur n'est pas grande, « Ce n'est qoe ponr mourir que je te le»demande.

Et la mort qu'il sollicite ne lui est précieuse que poul* se dérober à Taffront d*hëriter du fruit des crimes de l'usurpateur. Geioi-ci le conjure en vain au nom de k, naturede le reconnaître pour son père , et yic*time de son impuissante souveraineté j est contraint à caresser^ à flatter humblement une femme qui le brave, et des fils qui le repoussent* Quel prix, quels avantages lui ont valu tanft de forfaits commis dans sa carrière! le malheur de se voir Fhorreur de wcb sujets et de ^es parents, enfin le désespoir qui le force à j)tiox)rOfieer ces mocs^ en mémcn^ble leçon pour tous ses pareils:

H O malhedretil Fhocas î 6 trop heareax Manrice ! « TU r^trotives âèiix fils ^oùr moMrir après toi , \ Et je a^en puis trouver pour règaer aTec moi i ^

Aucune éloquence n^exprtmèra thlewt que ^etté sik blime' exclamation combien- leé grtthdeurë dû crime Si6m <iéplorablês , si la ptobîtê prtféiW'la mort à jouit" de leur flétrissjfnte possë*^î6i^. A de Iselà sehtimènte, on reconnaît quel fut Corneille : les maximes de'^éfft art lie lui auraient pas inspi^ ces pensées , qu*il* ne dut qu'^à la nbbteâsé de son ame. . • :

Voilà ce qui ^it défe règles poskivtes , ce qu'on n'ett^ selgrië pasy-et'èé''^ipi*6uye, éii ne saurait trop îe redîre, que lèf Tertu fifcondé legënie.

L'explicàtîdfi-tté bè duicloWstitiie le nceud de l'in- '9* Rio».

^ . ^ . L'ordre

trigtte , noua falit ' aisément dîsfeemelf fa place qu'il doit Je. .cte* Occuper dans la tragédie : on sent qu'il ne se peut former qu'au mSieu de l'action, puisque lé éommerfcement expose^ et que le dénbuement termine le sujet'.' ''■•'*■ ' •■•:'•.

L'ordre des actes est, d'après cela, une des conditions nécessaires à la perfection de l'ensemble* Jetons un coup d œil sur les parties dramatiques qui composent un tout. Nous apercevrons, d abord, quelle en est l'ordonnance régrulière; et, ensuite, quelle est la plus favorable aux dispositions du spectateur. J'absr trais de cet examen les divisions usitées chez les anciens dont les pièces ne formaient qu'un long acte entrecoupé par des chœurs. Pour bous, qui ioteinromipons trois fois la marche de la. fable, il nousv importa seulement de tracer les bornes dans lesquelles^ nos cinq actes se resserrent. Le premier est destine à l'exposition des choses, des caractères, et des passions : le second peut quelquefois la continuer encoref mais il vaut mieux qu'elle soit achevée lorsqu'il a*ottvfe , et que déjà Faction s'engage : car notes, qu'une exposition en action est de toutes la meilleure. Le troisième et le quatrième contiennent le nœud :«et lecinr quième une solution complète de tous les ûotérêts qui se dénouent.

Les tragédies en trois actes gardent laméme graidation en leur marche. Le premier acte n'y doit pas servir entièrement à l'exposition de la foble ; mais ne se clore qu'au moment où l'intrigue se lie. Le nœud doit remplir amplement le second acte et la moitié du troisième : ce qui en reste appartient au dénouement. Cet ordre bien connu est le plus régulier : mab, comme les divers sujets ne se prêtent pas uniformément à ces règles , il faut rechercher les moyens d'y suppléer par les ressources de l'art. On les trouve en observant l'effet des beaux ouvrages sur le parterre.

Sa sévérité n'exige pas que Tintérêt aille toujours en croissant pas à pas jusqu'à la fin ; mais qu'il ne languisse pas trop de temps , avant d'arriver à quelques révolutions préparées : ce serait lui faire acheter par trop d'ennui, quelques instants de surprise et de pla^ir. Sa disposition attentive et patiente souffre des lenteurs au premier acte; mais gardez- vous de compter sur son indulgence , si le second ne regagne aussitôt le temps écoulé , et ne réveille son intérêt. Au conti*aire , avezvous pu l'éblouir dès l'ouverture du drame , détendez le tissu du second acte , mais renouvelez l'étonnement au troisième : alors vous serez maître de restreindre vos moyens au quatrième, pourvu que vous ayez des richesses à prodiguer au dernier. Cette économie théâtrale se réduit à deux choses : à ne pas user de tous ses ressorts dans les premiers actes, qui n^agiraient plus ensuite avec la même énergie; et à rendre les puissants effets alternatifs, en les portant du premier an troisième , et de celui-ci au cinquième ; ou bieq j du second au quatrième y et de celui-ci à la dernière moitié du dernier. Le succès des meilleures tragédies sert d'épreuve à cette règle, et nous en comptons peu dont les cinq actes soient également pleins et soutenus avec une vigueur progressive. Celles dont l'exposition est attachante et poi^euse ne reprennent leur éclat qu'aux troisième et quatrième actes ; en cellesci le cinquième n'est qu'une simple conclusion de tout. Il semble que le génie de Taliteur se soit rallenti en chemin , et £sitigué vers le but. Ces intervalles sont remplis chez. les bdns poètes, par les ressources de leur, diction et le^ ornements industrieux de leur art.

Peut-être ces espaces ménagés avec soin , sont-Us des points de repos qu'ils réservent à l'esprit des nuditeurs, afin de les mieux agiter après, du choc des passions dont ils préparent le spectacle. En effet ^ une émcftion continue nous lasse et nous rebute : le» se* cousses les plus violentes cessent même de nous ébranler, quand leur durée nous y habitue. La eojlère d'un homme toujours en fureur ne nous épouvante plm^ et nous regardons des larmes qui ne cessent de coole^ d'un œil plus froid que les pleurs arraiêhés par Texicèt d^une douleur inaccoutumée : ainsi que la chute d'un torrent qui frappait nos oreilles^ et nous entpéchtil d'entendre nos propres voix, quand nous pariions auprès de ses cascades bruyantes^ à la longue, ne nous étonne plus de leur son perpétuellement monotone. On sent donc le danger de précipiter effets aur effets, et d'exciter sans relâche les émotions du spectateur* Plus on étudie les opérations de l'esprit, et plus c» se convainc que son intérêt ne saurait toujours rester actif et tendu au même degré. L'habileté consiste à mesurer les effoits à ses £aicultés naturelles , à profiter de sa faiblesse et de sa force, pour varier sana cesse les moyens d'exécution de la fable , et à bien choisir les moments de le reposer et de l'éniouvoir. Nean* moins on peut concluse généralement des expériencses nombreuses faites au théâtre^ que si le premier acte d'une tragédie et les deux derniers sont très-forts ; le second et le troisième , quels qu'ils soient, ne nuiront pas à sa réussite; et que si le cinquième, sans être vicieux, est peu de chose , il est besoin, comme dans Phèdre^ BritanmcuSy et Iphtgéme en jéuUde, que ie

capitalet.

troisième et le quatrième soient riches et éminents ^ "* en beautés , afin que le poids de ces deux actes em<^ porte et décide un subcès durable.

L'ordre des actes s'établit mal , si Ton néglige Tordre ao« Ràcu des scènes 'principales et secondaires , autre condition de* m^i»» intégrante de ma classification. De cet ordre dépens dent leur conduite^ leur liaison , et leur proportion naturelle. La confusion qui embarrasse la plupart des drames anglais, allemands, italiens , et espagnols^ naît d un défaut de bonne méthode dans Tarrangement des scènes : on les y voit commencer*, s^nterrompre, et finir comme au hasard. Ni les unes ni les autres ne s entraînent et ne correspondent entre elles. Les ac* teurs quittent le théâtre et font place à d autres, sans qu'on sache ce qui les amenât , ni pourquoi ils sortent, ni d'où ils viennent, ni où ils vont. Ceux qui leur succèdent paraissent sans être aperçus de ceux qui se re* tirent, et sans leur parler. Ces ruptures continuelles , à travers les actes, entrecoupent le sujet, dérangent l'esprit, et fatiguent les yeux. Nous voulons plus de régularité dans nos compositions ; et le goût français, aussi délicat que le goût athénien , serait blessé de ces mouvements heurtés et désordonnés : il demande que les acteurs ne puissent faire un pas sans en dire le pourquoi^ et qu'ils rencontrent sur la scène, toujours occupée , ceux qui les viennent remplacer, de sorte que leurs entrées et leur sorties , bien motivées, soient artistement conduites par un lien imperceptible qui enchaîne la pièce entière comme un seul et même tout.

Cette règle de ratrangement des scènes et celle de

FomMtioa des sc^ne^ capiuUit.

la division des actes, toutes deux observée», aenibleraient suffire à Tordre total d*un ouvrage dramatique: mais Tart des grands maîtres nous révèle un autre important secret. Celui de faire de chaque scène capitale un tout partiel compris dans la totalité géflférale des cinq actes. Expliquons cela^ car^ si Ton ne pénètre bien ce mystère de i'art^ on ne doit prétendre à aucun solide succès. Remarquez que c'est moins la bonne conduite des scènes nécessaires qui assure la réussite dune tragédie, que la puissance des scènes capitales qui force ladmiration , et distingue le Vrai talent. Un médiocre auteur fabriquera cinq actes entiers y sans faute contre les r^les , et pourtant n'aura pas su construire une seule grande scène: pourquoi? parce ^ui\ ignore le secret de la composer, et qu'elle doit avoir un commencement ^ un milieu^ une fin, comme l'ouvrage entier dont elle fait partie.

En effet, détaillez les scènes capitales des cheftd'œuvre, vous apercevrez qu'elles ont un développement complet. Choisissons pour exemple celle où Phèdre expose sa passion : cette princesse parait et se plaint : •

« Demeurons , chère OEnone.

« Je ne me soutiens plus ; la force m*abandonne : « Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi , « Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi. « Hélas !

Vous ne savez encore ce qui Taccable, et ces premiers vers commencent à exciter votre curiosité.- Sa nour* rice vous instruit de lexcès de son mal inconnu.

DE ^LITT-ÉRATURE. 449

« Comme on voit tous ses vœux Tun Vautre se détruire l

n Vous-même y condânmant vos injustes desseins,

«c Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ;

« Vous-même , rappelant vo^re force première ,

« Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière.

« Vous la voyez , madame ; et , prête à vous cacher,

« Vous haïssez le jour que vous veniez chercher.

Phèdre ne lui répond pas ; elle exhale ses ennuis en lamentations , en invocations au soleil et aux dieux de sa race: mais doii lui vient ce souvenir de la retraite des bois ?

« Dieux ! que ne suis-je assise à Tomhre des forêts ! « Que ne puis-je , au travers d'une noble poussière , « Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière !

Vous n entrevoyez rien encore sur le sujet qui Tîàfflige : OEnone la supplie en vain de découvrir ses peines cachées , et de continuer à vivre.

« Rebelle à tous nos soins , sourde à tous nos discours , « Voulez-vous sans pitié faite finir vos jours ? « Quelle fureur les borne au milieu de leur course ? R Quel charme , ou quel poison en a tari la source ? « Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux « Depuis que le sommeil n*est entré dans vos yeux; « Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure « Depuis que votre corps languit sans nourriture. « A quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ? « De quel droit sur vous-même osez-vous attenter?

Enfin elle lui nonrme Hippolyte ; et Phèdre, pleine de trouble, s écrie:

t( Malheureuse ! quel nom est sorti de ta bouche î /. 29

45o COURS ANALYTIQUE

Ces mots sont de légers traits de lumière jetés dans l'esprit de l'auditeur: il écoute plus attentivement; il forme des conjectures ; il se joint à là prière d'Œnone, qui conjure Phèdre de rompre le silence ; le public la presse et s^inquiète avec sa nourrice ; il s'intéresse à ses larmes ; il veut , comme elle , arracher le secret de cette infortunée. Elle se lève ; il se flatte alors qu elle va parler. Mais le talent du poète à reculer sa confidence pour prolonger les émotions , la replonge en de nouvelles craintes.

« Ciel ! que lui vais-je dire , et par où commencer?

Elle n'ose répondre , ni s'expliquer; et , par un mouvement naturel aux cœurs désespérés, elle ne s'entretient qu'avec soi-même.

« O haine de Vénus ! 6 fatale colère !

« Dans quels égarements Tamour jeta ma mère !

Elle déploreuensuite le malheur d'Ariane, celui de tout son sang , et plaint en elle-même la dernière et la plus misérable victime de Vénus. Sa confidente ^'étonne de tant d'agitations déréglées: «Aimez-vous?» lui dit OEnone. Ce mot est le nœud de la scène, dont le dialogue précédent était l'exposition :

« Tu vas ouïr le comble des horreurs. . . . a J'aime. ... A ce nom fatal je tremble , je frissonne. . . .

Quel nom? de qui parle-t-elle? elle n'a encore dé* signé personne : elle hésite , elle ne sait comment déclarer l'objet de son feu criminel ; et, par un tour sublime emprunté d'Euripide, elle accuse OEnone d'avoir seule osé prononcer le nom qu elle eût rougi

DE LITTÉRATURE. 45i

de proférer. Enfin ladmirable récit , un récit brûlant de tout le feu passionné de la belle ode de Sapho , détaille les circonstances de son amour, achève dé satisfaire la curiosité, débrouille le nœud de cette grande scène, et en devient le dénouement pathé*^ tique.

Supposez cette scène faite par un auteur moins habile; il Feût ouverte par les confidences de Phèdre y en présumant y répandre plus de clarté, et l'eût fermée par les plaintes qui précèdent les aveux. Là fin en serait tombée en langueur , et le secret , connu dès le commencement, neût laissé à sa suite quun désordre inutile y et des déclamations sans intérêt. II n'eût point risqué, il est vrai, de netre pas compris par la médiocrité^ dont les arrêts injustes attaquei^t si hardiment les plus belles choses, ni de déplaire au bel esprit des Deshouillères qui , ne concevant pas le génie de Racine , osaient écrire ,

«c Dans un fauteuil doré Phèdre tremblante et blême « Dit des vers où d*abord personne n*entend rien.

Il est notoire, par l'exemple que je cite, que le sublime de cette scène ne consiste pas seulement dans les sentiments et dans les expressions poétiques, maiâl dans l'arrangement des choses.

Chaque acte porte en soi une ou deux scènes capitales , dont la marche doit être ainsi dirigée. Il y a plus : dès que le poète en est arrivé à l'instant des péripéties , il &ut que la scène construite pour déployer amplement le jeu des passions se combine de deux impulsions contraires, pour que les sentiments dia-

métralement opposés s élancent, s'entraînent Tan l'aU' tre, et reviennent sur eux-mêmes par an grand mouvement d oscillation. Phèdre apprend ^ au quatrième acte, qu'elle a une rivale : elle ne respire que dépit ^ que fureur, que vengeance et calomnie. Le remords Téclaire tout-à-coup; et, soudain changée, elle n'exprime que le désespoir, le regret, la honte et l'horreur d'elle-même.

Dans la tragédie de Britannicus , Agrippine aborde Néron, pour l'accabler de reproches et le menacer; Néron ne la reçoit que pour achever de détruire son pouvoir : après leur débat , la férocité de Néron partait vaincue, et la fière Agrippine 1 embrasse satisfaite et triomphante. Dans la scène suivante, Néron, furieux, jure devant Burrhus la mort de son frère, et la vertueuse éloquence de Burrhus renverse ses idées et ses résolutions avant la fin de l'entretien. Arrêtons notre examen sur la plus éclatante des scènes de notre théâtre ; celle du quatrième acte à'Ipkigénie en Aulide nous offrira la même disposition. Jamais rien ne fut plus savamment conçu et exécuté. Aeantë Iphigéuic doit mourir ; sa mère, qui Famène devant

supérieure de r'i»fi i ir>

Ja «c^ne Agamemuou , fait d abord parler pour sa défense la A'ipjiigénie en bouchc timidc de sa fille, ses tendres pleurs, et son innocent respect. Les douces expressions de la victime pénètrent agréablement les cœurs, et répandent l'intérêt sur lexorde de ce long entretien. Cependant l'inflexible père va répondre, et ses paroles sont pour Iphigénie un arrêt, qu'il prononce en versant des larmes: alors plus d'espérance pour la fougueuse Clytemnestre; alors elle rompt ce silence pénible dont

«Ile attendait un autre profit ; alors son cœur crié , et réclame hautement tous les titres de la tendresse paternelle , tous les droits du sang , pour ravir sa fille à la mort. L'indignation, la fureur, les pleur^ maternels, l'horreur d'un sacrifice dénaturé, elle rassemble tout , elle emploie tout pour lui sauver la vie ; et son douloureux emportement s'échappe en un torrent de phrases éloquentes qui surmonte les obstacles, les périls, les décrets des hommes et des dieux, et remplit les auditeurs de pitié, d'épouvante, et d'étonnement.

Essayez de déranger un si bel ordre de choses , et les trois sublimes discours qui composent cette scène capitale perdront ces effets gradués, cette puissance invincible , qui forceront les applaudissements et l'enthousiasme de tous les siècles.

Les scènes de raisonnement , où brille la logique de l'esprit , se concertent par les mêmes principes : mais il est éprouvé qu'elles ne réussissent que dans les premiers actes. Les scènes de passions, où éclate la logique du cœur, se placent avantageusement dans les derniers où l'action plus rapide tend à sa catastrophe.

Traitons enfin de la condition des dénouements. „e Rio^. Il en est de trois espèces ; malheureuiL , heureux , et ^*t^.'^"em" mixtes. Les dénouements malheureux sont de la roeil- "p*"» leure espèce , en ce qu'ils s'accordent mieux au but que se propose la tragédie ,' dont la fable et les discours ne tendent qu'à effrayer et attendrir. Aristote pense que les dénouements heureux participent du genïQ comique, et qu'ils ne sont tolérés dans le tragique,

que par le plaisir qu'oD y prend. Cette raison les fait souvent choisir par les poètes enclins à condescendre à la faiblesse des spectateurs et au goût de la multitude y distributrice des prix : mais il les blâme , et sa sévérité penche à exclure ces sortes de péripéties, qui tournent au bonheur. Les dénouements ne peuvent être parfaitement heureux ou malheureux, que dans les pièces simples, telles que le PhUoctetey ou les Tra* chinienneSy ou rAjax; mais dans les pièces implexes, où il s*agit de la double destinée des bons et des méchants, les dénouements sont nécessairement mixtes, puisqu'il faut qu'un parti triomphe, et que l'autre succombe. Si les bens sont les victimes , l'effet de la catastrophe produit la. douleur et la pitié , ainsi qu'on le voit dans VAntigone : si les méchants sont punb , la compassion n'est point excitée , puisqu^on ne peut les plaindre ; mais 1à catastrophe produit son effet tragique par la consternation et la terreur^ ainsi qu'on le voit dans \ Electre. Les dénouements heureux, tels que celui àlphigénie en Aulidcy et ^Jdeliude Dur guesclùiy n'obtiennent les suffrages que dans les pièces dont le fonds est très- pathétique; eh ce cas, la catastrophe satisfait le spectateur, et nul malheur n'ajouterait aux larmes que la fable a déjà fait répandre : la source en est d'avance épuisée : Tame oppressée longtemps a besoin d'être soulagée, et se refuserait à un surcroît d affections pénibles. Les dénouements malheureux , tels que ceux de Polyeucte , èiAhire , de Zaïre y et de Tancrede^ sont les plus favorables à la réussite des ouvrages, parce que la compassion, sentiment tendre, porte avec elle une douleur, agréable,

et que les spectateurs se prêteat à réprouver, et sea honorent eux-mêmes.

Les dénouements terribles , tels que ceux de Rodo^ guncy où le crime est hideusement puni, et de Maho^ met y où rimposture est triomphante, sont les plus frappants; mais les plus difficiles à traiter, parce que leur objet révolte , s'il n'est présenté avec toutes les précautions imaginables. On doit même les préparer de loin , afin que leur horreur imprévue ne repousse pas les spectateurs. Si Voltaire nous eût montré \ Œdipe des Grecs, qui s'offre tout sanglant dans le cinquième acte, après s'être crevé les yeux, le public français n'en aurait pas supporté l'aspect, en sa tragédie , telle qu'il l'avait conçue. La scène capitale du grand prêtre, au troisième acte, ne préparait pas à ce spectacle , et son goût l'a judicieusement écarté de la vue. Mais admirons ici le talent de Sophocle à ménager par de justes nuances la forte et lugubre couleur de son dénouement. Il doit ramener OEdipe sans yeux , et récemment ensanglanté de ses propres mains : il introduit d'at>ord un Tirésias aveugle , mai» non défiguré , dont la présence habitue déjà le spectateur à Taspect du héros affreusement aveuglé, qu'il devance. Cette préparation décèle l'extrême habileté du poète grec , et atteste l'excellence de son goût. Je doute qu'on puisse offrir un modèle plus exquis, plus recommandable , et plus digne d'être étudié et médité par les disciples de Melpomène.

Si vous vous souvenez de l'analyse que j*ai &ite du dénouement de Rodogime, en parlant des conditions de la terreur et de la pitié, vous appliquerez lei

mêmes préceptes à cef exemple, et vous jugerez facilement combien les scènes capitales de cette tragédie préparent antérietirement à lenormité de sa catastrophe.

G<iamiitift Que conclure de Fexamen de tant de conditions icror<irca..« necessaures ? que le talent , 1 éloquence, la chaleur de Style et de pensées, en un mot, le génie, ne produisent rien de parfait sans Tordie. Certes Tordre qui règne dans les ouvrages médiocres ne parvient pas à les rendre beaux et durables ; mais les beautés sublimes et étemelles ne brillent éminemment que par un ordre élei^ qui leur ressemble. L'ordre est le travail de la nécessité , de la raison , du bon sens : c^est Tordre qui range à leur place convenable, et qui distribue sagement toutes les richesses de Tesprit : c'est Tordre qui assortit ensemble les différentes parties de la fable : c est Tordre qui fait reluire la composition, les idées, le langage : c'est lui qui expose, noue, éclaircit, débrouille, termine, et accomplit: cest lui par lequel éclatent sur- tout les merveilles que nous admirons dans les chefs - d'oeuvre où mille belles choses ne seraient sans lui que des matériauiL précieux et inforities. Si je n'en fais pas une condition spéciale de la tragédie, cest que Tordre est la loi universelle à qui sont soumis nos travaux en tous genres, nos habitudes, nos usages, nos soins domestiqués, notre économie rurale et civile, la police de nos cités , de nos républiques , de nos royaumes , et même les créations de la nature entière , «dont la marche réglée nous offre par-tout Timage et Texemple de larrangement , dans le monde moral et physique.

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