ONZIÈME SÉANCE
Sur le style tragique; sur le dialogue ; sur les tableaux scéniques; et sur la symétrie théâtrale.
ESSIEURS,
JM ous approchons du terme des conditions tragiques que j ai tâché de démêler et de définir : après celles dont je me propose aujourd'hui de vous parler, il n'en restera plus qu'une , et celle-là n'est que la réunion de toutes les antécédentes y réunion sans laquelle un ouvrage ne saurait passer pour accompli ; condition majeure , et résultante de la connaissance des vingt-cinq autres.
Jusqu'ici l'objet de mes leçons se renferma dans l'art de la composition : j'examinai le fonds et l'essence même de la tragédie , ses sentiments , sa contexture y ses proportions , sa marche , en un mot , ce qui en fait le corps et l'ame. Maintenant il faut enseigner ce qui concerne l'art de l'exécution, c'est-à-dire ses formes, les charmes et la force quelle emprunte de son langage et de ses attitudes, en un mot ce qui en fait l'expression et la parure.
Commençons par le style ; cette partie dont la plu- as* r&ole. part des rhéteurs ont fait l'objet capital de leur en- & h^tAg^!e?
seignement ^ les a tellement^bsorbés qu ils ont à peine considéré les autres qualités littéraires , et que limitant leur examen à ce qui touche les lois de la gram* maire et de la versification, ils ont prisé les poètes dramatiques , plutôt sur la beauté des discours que sur celle des inventions. De-là ^ leur superficiel jugement sur ce Corneille , que nous avons eu tant d'occasions de louer : delà, leur préférence marquée pour Racine et Voltaire, dont la diction est plus brillante et plus pure. Je n'ai pas cru devoir adopter leur méthode , pensant quelle avait étroitement borné leurs yues, et qu il m était indispensable de vous retraces^ d*abord les idées créatrices et fondamentales du grand, du pathétique , et de l'ordre , et de vous rappeler ensuite les conditions du style , qui font valoir ces mêmes qualités.
J ai voulu traiter le principal avant l'accessoire ; et, me souvenant de la maxime générale de Roileau,
« Avant donc que d'écrire apprenez à penser.
j'ai porté préalablement l'analyse sur la pensée de la tragédie, et vais entreprendre désormais d'analyser l'éloculion qui lui est propre.
qualité» Les qualités du style tragique se réduisent à être tragique, clair, el à n'être pas commun : clair , parce qu'il faut le rendre facilement intelligible à la multitude; non commun , parce qu'il doit correspondre à la dignité des graves sujets que le genre commande. Le style tragique a deux espèces : il est orné dans l'exposition de la fable et dans les choses locales; simple et passionné dans Taction. Ces deux principes, bien développés, sont les éléments uniques de l'éloquence dans ce genre.
Le style est clair, toutes les fois que la phrase con- Ce qui proaoit struite grammaticalement , comporte les mots propres dont la signification absolue exprime les choses sans . équivoque, et que, dégagée des termes superflus dont rembarras la surchargerait et lobscurcirait , elle court à la fin de la période, soutenue par des liaisons légères et naturelles. Mais la clarté nest point lelé- c* qui pKki»£i gance : celle-ci dépend du choix des mots, de la place qu'ils prennent , de lliarmonie de leur son , d'une certaine griace arrangée , et de la précision aisée qu'ils impriment au sens : le style par-là devient élégant ; mais il ne cesse pas encore d être commun : les entretiens familiers, la diction épistolaire réunissent parfois ces avantages sans selerer au-dessus du discours vulgaire. Ce n'est donc pas assez pour la. tragédie : les vers dont elle se compose nous avertissent de la différence de son élocution : elle a une langue poétique qui n'est ni celle de la comédie , où les expressions populaires sont admises, ni celle de l'épgpée, où les descriptionsmerveilleusesetrinterventiondes di«ux exigent une pompe extraordinaire : son élocution noble doit donc tenir un juste milieu : rester claire par le fréquent usage des mots propres, se rendre élégante par leur bon choix, et s'élever au-dessus de l'idiome commun, par les métaphores adroitement fondues avec le sens de ses expressions , et par la triple harmonie des termes, de la mesure , et des rimes. Le vers iambique, affecté par les anciens à la tragédie, établissait une différence positive entre le ton de ses dialoguent celui de leurs narrations épiques com-^ posées en vers hexamètres: nous, qui n avons ^ ainsi
46o COURS ANALYTIQUE
qtie je Tai remarqué, que lalexandrin pour les deux genres, comment distinguerions-nous le style propre au théâtre du style de l'épopée , si notre esprit ne mesurait le ton poétique de Melpomène sur la valeur des mots , des tours , et des figures ? Le poème chante, et la tragédie parle. Une noble simplicité doit donc toujours régner en son lahgage, et les tropes qui le rehaussent n y éclater que dans les élans passionnés du discours. Notre délicatesse est le seul juge qui puisse apprécier ces nuances : chez les Grecs , chez les Latins, elles étaient marquées par le rhythme; et, chez les Français, elles n'ont que le bon* goût pour arbitre, et que sa loi pour constante règle. Si jai paru mettre plus d'importance aux éléments de Tinvention et de la composition , qu'à ceux de rexécution même, on me ferait tort d'en arguer que je ne la considère que subsidiairement : le style est une condition essentielle de tous les ouvrages de l'esprit : il est à son égard ce que le coloiis est au dessin linéamentah-e : lui seul ajoute le relief et Téclat aux contours : lui seul leur prête la vie et prolonge leur durée : c'est de lui qu'ils reçoivent en quelque sorte l'immortalité : car sans lui les productions les mieux conçues languissent et meurent dans la mémoire ; et l'on pourrait dire que le style qui revêt, soutient et pénètre toutes leurs formes, est pour elles ce que pour les corps est l'embaumement qui les conserve à jamais dans leur couleur fraîche et animée.
AvtBUgei En effet quel a^fréable souvenir garderions -nous
«l'un «lirlioii :i O ?5
«tTi'an ^^"^ fable, dès que l'action nous en serait connue, si nous n'emportions avec nous le souvenir du charme
qui flatta notre oreille en Técoutant, du plaisir que causèrent ses développement» à notre esprit, dés douces émotions dont les discours des personnages saisirent nos cœurs , des fortes secousses que leurs expressions figurées portèrent à nos âmes ? Notre curiosité sèchement satisfaite par elle, nul attrait ne nous ramené-^ rait à Fentendre une seconde fois , si la diction incorrecte nous avait rebutés. Reviendrions-nous lui redemander compte de nos plaisirs ? rechercherionsnous en elle ces précieux détails dont se compose le trésor d'une poétique éloquence ? nous appliquerionsnous à étudier \^ secrets de son harmonie , à retenir ses beaux traits, à suivre Télégante conduite de ses raisonnements, à remanier mille fois un tissu de choses merveilleuses qui ne reluisent que parle style? Tel est l'avantage des tragédies bien écrites. On les a d'abord nettement comprises , on croit les savoir vers par vers, et chaque fois qu'on revient les écouter, pour renouveler en soi les jouissances qu'on y éprouva, on croit ne les avoir point encore entendues, tant on y retrouve de beautés qu'on n'avait pas aperçues; sources d'enchantement qui semblent inépuisables. Qui que vous soyez, qui aspirez à laisser des drames durables , ne négligez pas l'art de les bien écrire : appliquez-vous à répandre sur toutes leurs parties cq baume qui les préserve des injures du temps, et qui les perpétue : donnez à vos paroles cette souplesse active qui s'insinue au fond de l'intelligence , qui ,, tantôt douce et pathétique, remue les cœurs les plus froids; et, tantôt forte et pressée, s'ouvre des routes jusques dans les entrailles des auditeurs. Ne vous fiez
plaire et dVtaler ses apprêts, tandis que Forateur le§ dissimule ; et de parler un langage extraordinaire que l'autre n'affecterait quà son détriment. L'un a pour but de convaincre ) et Tautre de séduire ; or jugez de i>of»« la différence qu'Aristot%; établit entre loraison et la tragédie , lorsqu'il écrit dans sa poétique excellente : Quel serait le mérite de 1 elocution dramatique si le plaisir quelle cause venait des pensées, et non de rélocution même? En commentant ce peu de paroles^ on en sentira la justesse. Le mérite, dit-il , ne consiste pas dans les pensées ; il ne Fattribue qu'à la diction : non qu'il ait prétendu que le fonds des idées n'ait pas besoin de solidité , de suite , et de sagesse ; mais ces qualités appartiennent à chaque production comme à la tragédie ; elles ne lui sont pas exclusives : celles qui lui sont spécialement propres , celles qui en font le charme séparé, ce sont l'élégance, l'élévation , la force, la mélodie du langage. Le défaut de cette condition , si rarement accomplie, la rendrait méconnaissable, et c'est en quoi la maxime du philosophe est vraie à la rigueur. Une tragédie n'aura donc point encore le mérite attaché à son genre , si les idées en sont bien convenables et la construction bien combinée; il faut, de plus, qu'elle soit revêtue de Tappareil artificieux du style , afin qu'on admire moins l'objet de la pensée , que la tournure heureuse , neuve , enchante^ resse, qui l'exprime de manière à causer un plaisir inaccoutumé. Ce soin de rajeunir les choses par l'expression , et de les embellir , ne doit pas vous pousser à la recherche des superfluités, ni au luxe qui les chargerait d'un fard dangereux. Il est même des actes
entiers où le dialogue prenant, par intervalles, une . simplicité presque familière , n*a plus pour ornement que le choix, noble des mots ; mais dans les. premières scènes , où il s'agit de saisir , de frapper l'imagination , un peu de faste sied à la tragédie, dont il annonce la gi'andeur.-
L'auteur qu'il faut citer le premier pour ce qui concerne le style , Racine , nous donne par - tout (ifexemple de ce précepte; et sa plume, sans prodiguer l'emphase épique, fit monter plus d'une fois l'exposition de la tragédie au plus haut degré de magnificence. : Particulièrement dans la scène entre Hip« polyte et Théramène; il surpasse en noblesse, tout ce qu'il avait écrit : le confident interroge json maître 6ur l'état de scPn cœur, et lé soupçonne d'aimer;
« Ami , qu*ose8-ta dire ?
« Toi , qui connais mon cœur depuis que je respire, « Des sentiments d'un cœur si fier, si dédaigneux, (c Penx-tu me demander le désaveu honteux ? « €*est peu qu*avçc son lait une mère amazone « M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'étonne ; n Dans un âge pins mûr moi-même parvenu , « Je me suis applaudi quand je«me suis connu. « Attaché près de moi par un zèle sincère , a Tu me contais alors l'histoire de mon père. « Tu sais combien mon ame, attentive à ta voix , « S'échauffait au récit de ses nobles exploits ; « Quand tu me dépeignais ce héros intrépide « Consolant les mortels de l'absence d^Alcide , « Les monstres étouffés et les brigands punis ^ « Pi^ocale i Cercyon , et Scirron , et Sinnis , K £t les os dispersés du géant d'Épidaure,
« Et là Crète fumant du sang du Minotaure. c Mais quand ta récitais des Êdts moins glorieux , « Sa foi par-tout oilerte et reçue en cent lieux ; < ^lène à ses parents dans Sparte dérobée ; « Salamine témoin des pleurs de Péribée ^ <c Tant d*autres, dont les noms lui sont même échappéis, « Trop crédules esprits que sa flamme a trompés ! « Ariane aux rochers contant ses injustices ; « Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs anspices; « Tu sais comme , à regret écoutant ce discours ^ ^
« Je f e pï*esBais souvent d^en arrêter le cours. <x tiénreux si j^avais pu ravir à la mémoire « Ce^ indigiie Moitié d'usé si belle luStoire ! « Et moi-lnêlile à mon tour je me verrais lié ! • « Et ks dieux jfl^nes-Ià m'aiùraieiit bumilié I
« Dans mes lâches soupirs d'autant plus méprisable , « Qu'un long amas d'honneurs rend Thésée excusable ; « Qu'aucuns monstres par moi domptés jusqu'aujourd'hui « Ne m^ont acquis le droit àé faillhr cdmme lui.
La vie eattère de Thésée ne peut être renfermée en moins tle vers : pourtant leur précision nempêche pas que toutes les coulcuirs y toutes les nuances nécessaires à la beauté du tableau qu ils contiennent, n'y soit richement étalées. Lenteur é{>àrgne-t-il ce feu dont sanimé sa poésie dans là léponise de.^rhéra> mène, et craint -il àe le prodigoeï* en faisant parler les moindres confidente:
« B'un chaste amour pourquoi vous ef&ayer ? « S'il a quelque douceur n'6sea- vous l'essayer? <i En cpoireï-vofus toujours un ^arotidM scru:puie ? a Craint- on de s'égarer sUr les traces d'Hercule? « Quels courages Ténus n'a-t-elk .pitf domptés?
« Vous-même où seriez -vous, vofuie qiii la «eombattez,
« Si toujours Antiope , à ses loisr (^>poséf9 ,
« D'une pudique ardeur n'eût brûlé pour Thësée ?
Considérez ici le fond des pensées : ce n est que le conseil donné complaisafnment par Tamitié de céder à un penchant irrésistible : 40111 autre âiiraît. mis les mêmes ôboses dans la bouche dé Théràmène : mais Racine, lui seul, eh lui faisant parler de lambur dont Rippolyte s effraye, eût su lui fairç dire gracieusement,
« S'il a qia^lqu^ doaceuf ,- A'osez-vous l'essayer ?
Lui fteul èùt'Mprimé atéc ùh-èhatme mytholégiqtti»cet etnpîre qfà'^xetcè la beâMé ^U# les 'Vertus Ifes^^^Hfi
rebelMfs aux séductiôhs iwalapttréus»» : ^^ ^ '
*. . ft Quels courages Venus n'a- 1- elle pas domptés?
Lui seul eût eu Tadresse d'ennoblir par un tour heureux la sens vulgaire de.pes vers fim^coijb' construits.
« Vous-même où serioz^vous , vQU#j^p;^ la pombs^ttear^
« Si toujours Antiope , à ses lois» opposqç, , . .
« D'une pudique ardeur n'eût brûlé pour Thésée? ...
Lui <^eul«kififij e&t su rdier^er si poéâqueméàt Jf>peiii4: ture détaillée de loisiveté du jeune chasseur qui né<^ glige ses chevaux ^t ses exercices.
« Ott t^tts voit moiM simvent , orgcteiUéUtc et lativage , «iTàittÔt feitcfvolel' «n char ^t te rmg€^, « Tantôt , savant dans l'ttrt par If eprane «at^Mité , « Rendre docile au frein un co«i«ier indompté : ' « Les forais de «M étfi Mi4ltaS' louteui t^efttisseat :
11 peint d^un seul trait la maladie incurable qui enflamme son sang :
« Charsé d*an feu secret vos yeux s'appesantissent.
Pradon avait eu les mêmes pensées, mais la platitude de ^on style les défigura : une foule d auteurs ont eu de pareilles raisons à donner en faveur des passions amoureuses; mais le.fard des expressions , les tours affétés, la fausse galanterie, ont affadi leurs vers lâches, mous, pleins de lieux communs et de froides redîtes. Racine est grand poète , parce qu'il est toujours naturel , et n*est jamais ordinaire. Ses harcUeà^sés sont si bi<^n. déguisées que Ton ne s aperçoit- pas qu'elles soient si fortes et si fréquentes. U ne fait pas dire à. son Arcas que vingt i;cm^ att^pdept^'instant dejipartir avec Agamemnon, leur chef; mais par un tour métaphorique,
« Tous ceê mille vaisseaux qui , chargés de vingt rois, « If' atteifdent que les vents pour partir sous vos lois.
Souvent il escorte le sens d'un concours d'images et d'épithèiès insolites : souvent il use des ellipses les plus audacieuses : Agamemnon hésite à immoler sa fille; il' se rappelle ses combats seci^€fts,ét raconte avec (quelle cruelle industrie Ulysse, lui iji^présentait son devoir*
« Pour comble de malheur , les îdietix , toutes lés nuits, « Dès qu'un léger sommeil suspendait mes .ennuis, « Vengeant de. leurs autels le sanglant privil^e,^ « Me venaient reprocher ma pitié saqri^ége ; « Et , présenta^nt la foudre à mes esprits confus , « Le bras déjà levé, menaçaient mes reins»
c^cst-à*dire me menaçaient de me punir si je leur refusais leur victime : et là les refus , personnifies en quelque sorte , sont les objets directs de la colère dés dieux. Laudace poétique a*t-elle jamais franchi plus ^'intermédiaires ?
Souvent il brille par une finesse singulière, qui paraît si peu quelle échappe aux observateurs les plus subtils, et qu'on ne l'entrevoit qu'en la méditant. Burrhus demande s'il était besoip de Sénèque et de lui pour priver Néron de toute instruction utile :
« Ah ! si dans l'ignorance il le fallait instruire ! . . .
Y a t-il rien de plus neuf que cette expression, in» struire dans F ignorance ; et nappartient-elle pas à une plume exercée qui trouvé seule ce qu'illui faut?
a Déjà de ma faveur on adore le bruit. . .
Autre expression remarquable , et que rien ne vaudrait, puisqu'on ne saurait mieux figurer en poésie la disposition du peuple et de la cour à se prosterner devant les premières apparences du crédit ; et que cela est mis en image dans un seul hémistiche , trouvé par le génie.
Quelquefois , en plaçant un mot au point lumineux de la phrase , Racine lui prête un effet surprenant. Le ministre Aman ne peut dans sa grandeur supporter la présence d'un homme inflexible qu'il rencontre chaque jour à sa porte : ce qui le blesse en lui , c'est la fierté de son regard : voilà donc le trait qui doit éclater; aussi comment Mardochée est-il peint par ce ministre ^
« Revêtu de lambeaux , tout pâle ; mais son œil ce Conservait sous la cendre encor le même orgneiL
Son œilj semble étinceler visiblement au lieu oii il est place. Si ce mot n'était au bout |lu vers, il perdrait son éclat piquant.
Quelquefois, par une élégante métonymie j il prend TefFet pour la cause, et dicte ces vers enquis à OEnone;
« Phèdre mourait, seigneur, et sa main meurtrière « Éteignait de ses yeux Vimnoeente lumière.
Ailleurs, mesurant l'espace par le temps, il attribue les qualités de la durée à la route qui va conduire Phèdre dans les enfers.
<( J'ai voulu , devant vous exposant mes remords , « Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
Dans une autre pièce un héros vaincu, de qui Ton parle comme dun monument qui s'écroule, reçoit le conseil de ne pas aller de contrée en contrée,
« Montrer aux nations Mithndate détruit.
Ce même héros avait peint sa destinée en des vers les plus hardis peut-être dont on puisse admirer l'artifice dans Racine.
« Vaincu, persécuté, sans secours, sans états,
a Errant de mers en mers, et moins roi que pirate ,
« Conservant pour tout hien le nom de Mithndate,
« Apprenez que , suivi d*un nom si glorieux ,
« Pair-tout de l'univers j'attacherais les yeux ;
«I Et qu'il n'est point de rois , s'ils sont dignes de l'être ,
« Qui, sur le trône assis, n'enviassent peut-être
K Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé
a Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.
Un naufrage qui est plus élevé que la gloire des rois^
DE LITTÉRATURE. 4yi
un naufrage que rCont achevé ni Rome,, ni quarante années; là tout est vrai çt magnifique, oependaqt tout est osé, inusité, original; et Veffet résultant de cette phrase extraordinaire u^ tient qu'à son anan* gement. Transposez les mots, ainsi que Vont impoéti- Réfautio. quement conseillé Voltaire et La Harpe, qui présumé- "«rcï^r' rent que pour bien juger les vers, on les devait remettre ^^ en prose , et que s'ils ne perdaient rien de leur sens après cette épreuve , ils étaient bons et corrects : ee mode d estimation démentirait Taxiôme de Boileau , puisque chaque mot, comme il Tenseigne , n'a de pou* voir que par la place qu'il occupe ; dérangez -le, il prend une autre signification. L'erreur que je combats tendrait à persuader, i^ que les seules difficultés de la poésie française sont la mesure des syllabes et la consonnance des rimes; a^ que l'inversion n'aurait lieu que pour soumettre les termes au nombre, et au retour du son final : mais l'inversion est d'un }'^y^^^^
de 1 inversioM
usage plus étendu, plus compliqué, plus utile ; c'est «•»?«""»• elle qui varie les positions harmonieuses, et qui change la valeur des mots : c'est elle qui les fait passer du propre au figuré : c^est elle en ^fui réside le mystère de l'art des vers dont, la mesure et la cadence ne sont que le mécanisme sensible. Soumettez à la trompeuse expérience^ que je bUme, les vers cités de Mithridaie , ils vous paraîtront mauvais. On ne pourra dire, sans «être un barbtfe écrivain, un naufrage élevée si l'on n'a dit par avance dans l'hémistiche, aw-dessus de la gloire des rois, et le reste de ]$. phrase ne semblera pas moins biaarre et obscur, s'il n'est précédé de la circonstance qui l'annonce, et
47a COURS ANALYTIQUE
qui motive la dëTiation affectée au sens du participe acheyéy qui ciot la période.
Tentons Tépreuve sur d'autres Ters dont la beauté soit incontestable , et nous serons frappés évidemment de son ridicule.
« Ce nom de roi des rois, et de chef de la Grèce,
Chatouillait la faiblesse orgueilleuse de mon cœur : Est-il rien de plus étrange que cette phrase ainsi dérangée de son ordre poétique } L action du verbe cha^ touiller peut-elle être imprimée à la faiblesse dun cœur ? Mais rétablissez le vers , et jugez le tel qu'il est fait.
« Chatouillait de mon cœnr l'orgaeillense faiblesse. ^
Le verbe qui exprime une action physique , se trouve près du cœur^ objet physique de son action; et la qualité morale de ce cœur qui est la faiblesse, est accompagnée d'une épithète morale justement appliquée à cette qualité. Le tout est convenablement attiré , et d'un choix exquis.
Transposons aussi les mots de ce vers connu âLAthalie,
« Et de David éteint rallumé le flambeau.
Si vous dites , rallumer le flambeau éteint de Dasnd ^ le régime , dès-lors , est au sens propre , et signifie lumière ; et quand vous parlez ensuite de David , il vous faut recourir à la signification trompeuse du régime pour la rectifier ; autrement elle est perdue , et tout devient inintelligible: mais, dans l'arrangement du vers, vous êtes d'avance avertis par ces deuK mots
bien rapprochés \ David étdru; de-Ià, ce flambeau qu'on veut rallumer , reçoit pour vous un sens figuré, et vous désigne la race de ce roi qu'on veut faire renaître après son extinction. Votre esprit nest pas obligé de devenir sur sa route.
L'embarras augmenterait encore, ou plutôt cette transposition serait impraticable en des vers ornés de ces épithètes explétives , redondantes , seulement ajoutées pour la chute des cadences , et pour le plaisir de loreille ; ou dont le sens est abrégé par des latinismes concis , par les incidences des ablatifs absolus , ou af* franchi par des ellipses rapides de tous les éléments de diction que la poésie omet , et que la prose ne saurait rejeter.
Il serait facile de prouver par cent exemples de cette sorte qu'on apprécie mal toute poésie en la décomposant ainsi : sa beauté ne résultant que de sa construction , on la doit envisager dans son intégrité même. A ce propos, je vous rapporterai ce que le poète Lebrun avait entendu dire à Racine le fils, qu'il interrogeait , dans sa jeunesse , sur les secrets de son illustre père. Il comparait cette façon d'analyser les vers transmis en prose , à l'opinion qu'on serait tenté de prononcer sur la proportion et l'effet d'une belle colonne détachée d'un édifice , séparée de sa base et de son chapiteau , tronquée dans la longueur de son fût , n'offrant enfin que des fragments désunis sur la terre , par lesquels on voudrait juger de la beauté et de l'élégance qu'elle avait lorsque , etitière et debout , elle ornait la face d'un monument dont elle était le noble soutien avant qu'on l'eût renversée.
La poésie y d'ailleurs , emploie moins de mots , et se sert d'autres mots que la prose : elle supplée à la moitié des éléments du langage dont elle se privç , par la multitude des circonlocutions particulières qu elle recherche. Il serait donc absurde de prétendre la soumettre à Texamen que Voltaire et La Harpe lui veulent faire subir.
Peut-être ces deux écrivains, et sur-tout le derpier, ne restèrent si loin du style de Racine, que parce que leur dangereux procédé leur dictait souvent de la prose rimée , au lieu de poésie. Quand Voltaire adressait en vers ce reproche à notre , versification :
« £h ! ne péchons-nous pas par runiformité ?
c'était lui qui péchait , et non la langue de Racine et de Boileau. Ce que les deux critiques pensèrent faussement encore sur les vers français , qu'ils accusèrent de marcher uniformément , deux à deux , avec une monotonie inévitable , n'a pas peu contribué à la décadence du style poétique. On adopta leur opinion sur parole : on négligea d'observer que l'uniformité du ton tient à la facture des versificateurs médiocres , et non à un vice de la langue : on oublia que Racine , p}us versé dans son art, sut varier ses coupes, ses césures, ses périodes , et les cadencer sans cesse diversement. Ce talent éclate sur-tout en lui dans les rôles passionnés , où le désordre des expressions suit le désordre du cœur de ses personnages. Roxane, Bérénice, Hermione, Oreste , Phèdre , prononcent peu de vers qui soient d'une mesure uniforme. Ecoutons Tépouse de Thésée :
'( Où laissé-je égarer m^s vcbiii: et mon eaprit.^
H Je Tai perdu : les dieux m*en ont ravi Tusage.
« OËnone , la rougeur me couvre le visage.
« Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs »
« Et mes yeux , malgré moi , se remplissent de pleurs.
Plus loin 9 dans la scène où Phèdre se déclare, 9[ue de mouvements, que de variété! Tantôt les ver3 spnt isolés, tantôt unis, quelquefois bri^, souvent enchaînés Tun à Vautre par un assemblage qui nest jamais pareil, et cependant nul enjambement vicieux n'en altère l'intégrité ; car dans les vers il faut souvent des césures et jamais d'enjambement.
« Oui prince , je languis , je brûle pour Thésée :
« Je Taime , non point tel que l'ont vu les enfers ,
« Volage adorateur de mille olyets divers ,
« Qui va du dieu des morts* déshonorer la couche; -^^^
« Mais fidèle , mais fier , et même un peu farouche ,
<t Charmant , jeune , traînant tous les cœurs après soi,
« Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.
« Il avait votre port, vos yeux , votr# langage ;
« Cette noble pudeur colorait son visage ,
N Lorsque de notre Crète il traversa les flots , ,
<> Digne sujet des vœux des filles de Minas.
« Que faisiez-vous alors ? Pourquoi , sans Hippolyte ,'
«t Des héros de la Grèce assembla>t-il l'élite ?
« Pourquoi , trop jeune encor , ne pùtps-vous alors
« Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords?
« Par vous aurait péri le monstre de la Crète ,
« Malgré tous les détours de sa vaste retraite :
« Pour en développer Tembarras incertain ,
« Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
<« Mais non: dans ce dessein je Faurais devancée;
c L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée ;
« C'est moi, prince , c'est moi, dont l'utile secours. . . .
Ailleurs , lorsque Phèdre cède à ses fureurs jalouses eontre Hippoljte et Aricie :
« Ils s'aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux?
« Comment se sont-ils|nis? depuis quand? dans quels lieux?
« Tu le savais : pourquoi me laissais-tu séduire?
« De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire?
« Les a-t-on vuf souvent se parler, se chercher?
« Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?
« Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence ;
«c Le ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence ;
« Ib suivaient, sans remords, leur penchant amoureux ;
« Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux :
« Et moi , triste rebut de la nature entière ,
« Je me cachais au jour, je fuyais la lumière;
« La mort est le seul dieu que j'osais implorer.
Sent-on que des vers, si bien tournés, aient une mesure égale et forcément monotone ? L alexandrin est dans notre langue, pour les poètes qui savent l'employer, le vers le plus libre, le plus mobile, et le plus aisé à couper, à quatre, à huit, à dix syllabes : il contient en ses deux hémistiches le nombre de pieds dont se composent tous les autres vers. Tous leurs mètres se retrouvent en lui , selon qu'il en est besoin. Il ne faut pas confondre les hémistiches qui marquent le milieu du vers, avec les césures qui suspendent le vers à volonté.
Déeempotition Prouons Ic récit le plus pompeux dont s'honore aeTbénnène. notro poésio , morceau parfait auquel Oti ne peut, comme style, reprocher sur la scène qu'une élévation
trop voisine 'du ton épique. Vous y admirerez comment chaque phrase , chaque période, est différemment coupée parla .ponctuation.
« A peine nous sortions des porteâ^ de Trézène ,
Vers suspendu par le sens , et que suit un hémistiche détaché.
« Il était sur son char.
Maintenant la moitié d'un vers, et un auti'e tout entier , enchaînés dans une seule phrase.
« Ses gardes affligés • Imitaient son silence, autour de lai rangés.
La double aetion que Racine peint ensuite est lente et égàtXe : il poursuit en deux vers isolés :
« Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ; « Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes.
Après ; une période de quatre vers doiit les deux premiers forment le premier membre sans qu'une virgule en sépare le sens , dont le troisième se marque en deux hémistic^xes bien suspendus, et dont le quatrième va tout d'une pièce :
« Ses superbes coursiers , qu'on voyait autrefois 1 Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix, « L'oèîT morne mâihtenant'et là tête baissée,^ « Semblaient se cohfûrmerà sa trÎBte pensée.
Ici deux vers, masculins expriment l'effet d'un bruit inattendu, et deux vers féminins de mesure 16ngu,e^ le retentissement de ce bruit.
« Un effroyable cri, sorti du fond des flots, « Des airs en ce moment a troublé le repos ;
« £t du sein de hi terre uoe voix fomiîdable « Répond en gàkÛMant à ce ai redoiibible.
Là, un seul vers pour marquer la pikmiptitU(ie d« saisissement dé Tbéramène :
« Jusqu'au fond de nos cœurs ttotre san^ s'est- glacé :
Un second vers seul pour marquer le même eflîtH qui saisit les chevaux :
« Des coursiers attentifs le crin s*iç$t hérissé.
Maintenant Baûine va mettre, la ^sure à la troisième syllabe , et en détachera neuf pour Télégance du reste de son vers ; cehii qtii suit marche d'nne pièce ; le troisième se rompt dievix fois daas le preknî^r Jtlémistiche, et sa dernière ramtié s uiiil^ au d^r^ier y^iy qui termine la phrase.
« Cepisndant , sur le dos de la plémé liqtdde , ' « S'élève à gros houitionB une montagne hamide: ' <t L'onde approche , se brise, et vomit à nos yeox, ; ; ^ « Parmi de» âoCs d'écume « un monstre furieui^.
Désormais il prwrd 1* style desèriptif , et la ^omp^ de ce genre lui demande de3 lk)ml>tes plus égaux.
« Son front large est armé, de cornes menaçantes ; « Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissaotes ; « Indomptable taureau , dragon impétueux , « Sa croupe se recourbe en replis tortueux ; « Ses longs mugissements font trembler le rivage. A ï,e ciel avec horreur voit ce monstrcf sauvage ; « La terre s'en émeut , l'air en est infecté , • (i Le flot, qui Tapporta^ recale épouvanté. «Tout fuit;
Ces dtux syllabes ont une action rapide : les dix qui restent donnent un vers de cinq pieds.
« Et y sans s*armer d'un courage inutile, «c Dans le temple voisin chacun cherche un asyle.
Mais il faut .représenter la résistance du jeune homme qui retient son char : là , chaque hémistiche suspendu renferme une citOOnstanCé.
« Hîppolytè lui seul , digne fiîs â*un YiétM , « Arrête ses cetlrsiers , saisit ses jaîvelbts , « Pousse au monstre. % » .
Voici une nouvelle coupe. 6e cpii nfôte eu vers s^engage avec le suivant y et varie enccrre la chute de la phrase.
« Et d'un dttd lanc^ d'une Maili sure « Il lui fait dans le flâne une lai^e 'blessurê* « De* rage et de douleur le monstre bondissant « Vient aux piedb des chevaux tomber en ««gissaitl, « Se roule ,
Encore une nouvelle césure, ^.este un vers de cinq pieds.
« £l leur présente une gueule en&simrtié'e « Qui les couvre dé iteu , de sang, et de fumée. « La frayeur les emporte; •
Qet hémistictie, isoléiàeiit jeté , ^rolâkiit \ïn effet ex* cellent : ce qui le suit 'efa reçoit uii mbuvèmeiit prodigieux.
« £t , sourds à cette fois ,
« Ils ne connaisse^ plus ni îe frein , ni la voix ;
« £n efforts nttpuissàiit*^ héut maH^è te convi!iiiie;
48o COURS ANALYTIQUE
A Ils rougissent le mors d'une sanglante écume. « On dit qu'on a vu même , en ce désordre affireux , « Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux. « A travers les rochers la peur les précipite;
Ce vers tombe encore seul , après Tassemblage des précédents.
« L'essieu crie , et se rompt :
Autre hémistiche trop célèbre pour qu'il soit né* cessaire d'en louer la beauté imitative»
« L'intrépide Hîppolyte « Voit voler en éclats tout son char fracassé ;
Le son récidivé de la voyelle , a , ouverte et retentissante dans tout le vers ^ imite tellement le bruit du char qui se brise ^ qu^on croit entendre le choc qui le met en pièces de tous côtés. Désormais les vers vont se détendre, se mouiller de larmes*, et peindre le relâchement et l'abandon convenables aux regrets, et à la plainte.
« Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
a Excusez ma douleur Cette image cruelle
« Sera pour moi de pleurs une source étemelle : a J'ai vu , seigneur, j'ai vu votre malheureux fils c( Traîné par les chevaux que s£^ main a nourris, etc.
Je ne crois pas qu'on ait encore examiné ce beau modèle poétique sous le rapport de la variété iies nombres. On aurait lieu d'y admirer aussi Pusage profitable des longues et des brèves bien employées , qualités qui, sans être positivement marquées dans notre langue^ n'y sont pas moins sensibles pour les
DE Littérature. 481
oreilles délicates. On y pourrait apprécier encore la vigueur du coloris, la finesse des nuances, la diversité des figures, Fexcellence des termes, leur ton mélodieux, la netteté des contours déterminés des images , la richesse descriptive , et le sentiment exact du vrai, soumis à la magie de l'idéal. J aurais mille autres éloges à faire de ce morceau classique ; mais celui auquel je m'astreins répondra suffisamment aux erreurs de ceux qui condamnent la langue française en lui attribuant l'impuissance des auteurs qui Font maniée y et qui disant consister notre poésie dans les rimes et les hémistiches , l'accusent de monotonie. Que de raisons n'aurais -je pas à déduire en sa faveur, des seuls écrits de Racine ! Cet auteur , qu'on croit si simple , apprit de Despréaux , comme on le sait, à faire difficilement des vers faciles : la multitude qui en saisit le sens avec promptitude est lente à en découvrir les secrets artifices; car ^ selon ce que le général Montécuculli écrivit sur les mystères d'un autre art, tout ce qui est profond est caché. Cette maxime peut s'appliquer au style de Racine. Aujourd'hui ses belles pages, que nous avons retenues par cœiu* dès l'enfance^ nous cachent des finesses que l'habitude nous empêche souvent de remarquer; mais si nous songeons qu'il fut si long-temps décrié , méconnu , qu'il n'eut vers la fin de sa carrière que l'estime de Boileau pour appui contre l'injustice publique , nous sentirons combien sa simplicité est travaillée^, puisqu'il fallut que les jugements des meilleurs esprits du siècle qui suivit le sien ,. accoutumassent la: foule à goûter ce qu'il a d'exquis, pour • consacrer son style dans /. 3i
48s COURS ANALYTIQUE
la omltitnde inatteotive qui le croyait mou , languissant .el maniéré. Voltaire , qui ^ travaillant moins ses Ters» eut une clarté plus commune ^ appiodia moim que l'auteur de Caliste, du mérite de cette poésie qu'on peut nommer Raciniemne : en toutes ses tragédies , il garda sa couleur propre, et fut le même : on ne trourerait nulle part dans sa Tersification courante de teb mystères à réréler. Son go&t facile eu poésie n'élait point asseï dédaigneux des termes et 4« il*«dLi des tours admis dans la prose. Racine transforme tout, 'JST^Sito ^^ jusqu'à son propre style j qu^il latinise à l'égal de Z iui^ Tacite et de Salluste dans Britannkus ; qu'il enridût d'héllénismes harmonieux dans Andromaqae^ Iphigénie et Ptidre; et qu'il rendit judaïque , dès que Fe»prit des prophètes hiî inspira les ditines scènes de tes héros israéliteSL Le secret de tant de métamorphoses littéraires serait curieux à expliquer encore; nmis cela BOUS mènerait trop loin , et ne serait possîMe que dans une ample démonstration. Je retourne aux principes généraux.
J'ai dit pourquoi le style tragique peut avoir une grande magnificence dans l'exposition : le cceur n'est pas encore saisi par Tintérét, l'esprit s'attache cornplaisamment aux peintures des choses. C'ést-lè que s'établissent les localités dont le tableau ne se produit que par dé pompeuses descriptions. Gardez cependant de les prodiguer , et de trop les étendre : on apercevrait urotre rhétorique fleurie , on ne verrait plus les fondements de l'actiion qui doit commencer. Soyéai avares de métaphores et de. figures h^erboliques : leur abus changerait vosf discours en fattigantes
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ënigméS. VitmaM Aë i/ëh âcbts^hir presi^ absolument est celtiî flù àVéti'd iîe l'înttpîgae, 0est-â"-dîVé le moment àH tiûtêtëi Vivéhiéni^ excite hè sôufire plus que le simple làii^agé Aès passions.
« Que devant Troie en fiaMttië , Hécube dëseléé « Ne Tienne point pousser une plainte ampoulée.
Là , plus vos expressions seront usitées, naturelles y et même familières sans bassesse , plus vous maîtriserez les cœurs et captiverez les esprits. La douleur , le courroux ^ ne s exaltent point avec des raffinements , ne s'égarent pas en des descriptions fastueuses y ne rai* tonnent pas à f aidé <1 mgéhiéuSeî comparaisons, l^lntendez-vous Achitlè il^rité , répondre par un discours figuré sait outi^â'gès' d* Agaitièmi^ôh ?
« £h ! que m*a fait , à moi, cette Troie oii je cours ? ^ « Aux pieds de ses remparts quel intérêt m'appelle ? « Pour qîii , sôùM a là voix d*utte mère immortelle , « Et d*un pitè'épetAn négligeant lès avis, « Vais-je y idiei^her la mort, tint prédite à létir fila? « Jààkids vaisëéàax (Partis de^ nVes du Sbaihà^dre « Aux eliàm^ théssdlieilë osèrent-ils désceiîdre?
« £t jamais dans Larisse an lâelie ravisseur « Mè vîiit>il enl^vei' ou ma femnàe ou ma sœur? . » Qu'ai- je à me plaindre? Q& sont les pertes que j'ai faites? M Je n'y vais que pour vous , barbare que vous êtes 2 . « Pour vous , à qui des Grecs moi seul je ne dois rien', « Vous , que j'ai iait nommer et leur chef et le mien , « Vous , que mon bras vengeait dans Lesbos enflammé.ç^ « Avant que vous eussiez rassemblé votre année. «En 1 qnel fut lei((essein qui nous assembla tous? . « Htè éoéi^ôilà^âbùà pas fendre âelène à son epoux^
« Depuis quand pense-t-on qu'inutile à moi-même,
« Je me laisse ravir une épouse que j'aime ?
« Seul , d'un honteux affront votre frère blessé
« A-t-il droit de venger son amour offensé ?
« Votre fille me plut , je prétendis lui plaire.
a Elle est de mes serments seule dépositaire.
« Content de son hymen , vaisseaux , armes , soldats ,
« Ma foi lui promit tout , et rien à Ménélas.
« Qu'il poursuive , s'il veut , son épouse enlevée ;
« Qu'il cherche une victoire à mon sang réservée ;
« Je ne connais Priam, Hélène^ ni P&ris:
« Je Toalais votre fille , et ne pars qu'à ce prix.
Tel est le vrai, tel est le naturel : ainsi parlent les passions animées. L ornement de leurs discours est,la précision et la rapidité de leurs paroles. Vous y rencontrez peu d'images, peu de périodes; mais des phrases courtes, vives et serrées.
a3* Ri«». La condition du Dialogue tragique a ses particuco«p4 o« larités recommandables. Qui ne sait dialoguer, ne peut dramatiser un sujet : ce n'est pas dialoguer que de faire disserter des personnages Tun après l'autre en débitant des tirades vainement éloquentes durant le cours d'une scène, dont la scène suivante termine Tobjet en changeant les interlocuteurs. Dialc^er bien, c'est répondre. Or le dialc^e a deux fermes ou deux espèces : il est soutenu, quand Facteur développe ce qu'il pense en un discours suivi, et que Facteur opposé approuve , ou combat ses arguments, eh une réplique suivie, d'une certaine étendue. Cette espèce , ordinaire à nos théâtres, n'est paSjSi commune à celui dés Grecs. Ib usent fréquemment du dialogue
Mtttcmi.
fDE LITTÉRATURE. > 465
^oupé, qui «épbnd mot par mot,: vers par '^€0^7 fia cela, plus imitateurs que nous de la natur&f'V!(^i comme ils commencent leurs scènes. Xie dialogue coupé en engage d'abord le sujet, et quand les esprits échauffés ont besoin de se répandre en prétextes ou en raisons , alors ils prolongent la discussion en* dis4 cours suivis^ dont la solidité remplit le milieu d« V<eni3retien f et kt conclusion le ferme par un nouyeau dialogue vif et cou^. Cette maMie eist conforme 'auie yrais mouyements^ de> îesprit 'faumaûn : elle sert àî là variété des effets, et» û nous. Feossiosis «plus souvent suivie, on -n'eût paseu lieùde reprocher à m>s>.scèMé ^unifor^lité (le leur coupe, la langueur traînante qui Icé refroidit , et leurS' iâterloçutions trôpr périodiques.'Les Italiens me pafàissent.nVvoir pas négligé cette règle : j. Ignore :^'ils lont obiérvée par^^ude^ ou par instinct de bon.gaât ; mais leur diolo^e ianimevetparrica^ liévement ; eelni rd'Alfieri^ reçoit . de icelte pisécaution une vivacité ^*ès^piquante.<> ■/;» j ;,; - ' '.
,, CojcneiUa^ de tous nos tractiquesi, ûst, Paute^r dont ExceUfnoe les pcsrsonnagea se* répondent le mieuxdans les;aetXB tnCorntiUe. espèces de dialogue.: La. brillante scène df Rodrigue Qt du Qomtè'qst exécutée ^vant la méthode 4ps» jfft lottèi danois leidMAtr^ grec. Elle sonvre.par un dia^ Itilgue'ooupé^jaeidièurfitcfe Té^oquence d^un discoum yëi*fr le milieu ,:eti se élot pai^ des réplii|«ies -vivement; rendues Cilles dçuxfdemièrésoné sont pas les moin^ belles : dans ittûe, éclate l'orgueil de fagi^seur qui s obstine à vefciser derepdre. raison à un fils de l'pu»» trage fait à son père ; ef dans Fautre , brille le courage du jeune homme qui Ibrce irrévocablement l^offen*