TROISIÈME SÉANCE
Application de V analyse à Vart théâtral; exposition et classification de ses genres et de ses espèces tragiques et comiques.
ESSIEURS,
Oi VOUS TOUS rappelez la promesse que j'ai faite dans mon Introduction, d'établir la classification des genres en littérature ; si tous vous souvenez aussi comment j'ai mis en parallèle, dans ma seconde séance, les méthodes d'enseignement des premiers rhéteurs , vous sentez qu il est temps d'entrer en matière , en développant les généralités que ces deux discours vous ont offertes, et en spécifiant l'essence et les qualités des divers ouvrages. L'ordre que je me suis prescrit dans ce Cours exigerait que je commençasse par vous parler des efforts primitifs de Fart en son enfance^ afin de le suivre en son accroissement depuis ses productions simples et originelles jusqu'aux plus composées , fruits tardifs de sa maturité. Mais la subversion que je crois pouvoir ici me permettre, ne m'empêchera pas de replacer dans la suite toutes les choses au rang qui
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leur convient , et de vous en faire ressaisir le fil aisé* ment. Notre intérêt d'honneur national m'engage à traiter d'abord le genre littéraire où le génie français a déployé le plus de richesse, et je craindrab en m'astreignant à une marche plus lente, de lasser votre patience, et de tromper votre juste curiosité. Je vais donc passer aussitôt à l'examen de l'art dramatique, c'est-à-dire Tart d'imiter les actions des hommes , par Faction feinte.
céainiité» £|| faisant abstraction momentanément des autres
•ur lait
dfmaatiqar. genres dc littérature , pour traiter isolément le genre théâtral , la manière dont je l'analyserai vous donnera l'exemple de celle que j'emploierai pareillement pour analyser tous les autres : ils ont tous leurs caractères spéciaux qui feront naître un intérêt propre à chacun d'eux : mais l'art de la scène nous en inspire un plus vif et plus habituel : il tient à nos plaisirs , à notre orgueil, à notre civilisation : il est devenu la plus éclatante preuve de notre esprit et de notre bon goût : il est l'objet de notre prédilection journalière , l'entretien continuel de nos sociétés brillantes , le sujet attachant des débats de nos lettrés les plus célèbres, et de l'attention des plus doctes étrangers : les succès qu'il donne, et les revers auxquels il expose retentissent plus profnptement et plus loin que ceux de là plupart des livres. Ceux-là ne risquent point d'être jugés précipitamment^ et frappés à jamais d'un seul coup. Ils ont le temps pour sauve -garde, et les réflexions pour les défendre ; ou, du moins, l'obscurité pour mourir sans bruit, aussitôt oubliés qu'imprimés. Mais les œuvres dramatiques courent le double péril
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du théâtre et de la lecture : une heure peut décider de leur sort : ils affrontent les mouvements de la multitude : leffort du talent même ne les peut garantir des atteintes de Tignorance ou de la malignité experte à les détruire , et comme le disait Boileau :
a Un clerc y pour quinze sols, sans craindre le holà , « Peut aller sans péril attaquer Attila , « Et , si le roi des Huns ne lui charme Toreille, « Traiter de visigoths tous les vers de Corneille.
Dans la tragédie , la hardiesse des grands caractères, leminence des pensées^ le choc nouveau des passions extraordinaires, s*élevant par-fois au-dessus des communs esprits, n'ont plus pour vrais juges et pour défenseurs qu'une minorité dliommes habiles. Car, ainsi que l'écrivait encore Boileau, dont j'invoquerai toujours l'autorité,
« Sitôt que d*Apollon un génie inspiré « Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré , « En cent lieux contre lui les cabales s'amassent : « Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ; « Et son trop de lumière importunant les yeux , « De ses propres amis lui fait des envieux.
Dans la comédie ^ la moindre plaisanterie disconvenante ou trop vive fait courir à Fauteur le risque d^tine chute dont le devrait sauver tout un plan bien conçu ou un enchaînement de belles scènes. Un petit nombre de doctes appréciateurs conserve lui seul le sentiment fidèle des beautés que remarqua son attention , et l'effet d'une situation fausse ou d'un mot
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aventure n'efface pas chez -lui le souvenir que lui« laisse un beau travail. Mais telle est Tingratitude commune , qu'une seule faute dans la plus longue et la plus difficile besogne, fait oublier cent bonnes choses et le plaisir qu^on eut à les entendre. Souvent même c'est l'aveuglement qui juge ; et Despréaux nous apprend que le père de la comédie fut plus d'une fois victime du mauvab goût de son temps.
« Avant qu'un peu de cendre, obtenu par prière, « Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, «Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, « Furent des sots esprits à nos yeux rebutés. «L'ignorance, et Terreur, à ses naissantes pièces, « En habits de marquis , en robes de comtesses, a Venaient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau , « £t secouaient la tête à l'endroit le plus beau. a Le commandeur voulait la scène plus exacte : « Le vicomte indigné sortait au second acte : «L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu, « Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu : « L'autre , fougueux marquis , lui déclarant la guerre , « Voulait venger la cour immolée au parterre.
Que fera donc un auteur jaloux de forcer tant de barrières et de marcher dans une lice aussi épineuse ? S'il fléchit sous l'empire de la vogue, il ne réussira que par des ouvrages imparfaits aux yeux des connaisseurs : s'il y résiste , il succombera sous les fausses critiques et le préjugé de la multitude : mais comment évitera -t- il l'un et l'autre danger .^* en réfléchissant sur la nature et sur son art , et en prêtant une oreille docile à tous ljt;s jugements, pour les juger ensuitQ
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cux*méines par les lois des grands maîti*es auxquelles il doit toujours appeler. Uenvie même de ses rivaux se seryira plus alors quà Téclairer dans sa route. Moi, dit encore Boileau,
«... Qu'une humeur trop libre , un esprit peu soumis , « De bonne heure a pourvu d'utiles ennemis ,
« Je songe à chaque trait que ma plume hasarde , « Que d*un œil dangereux leur troupe me regarde, «i Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs , « Et je mets à profit leurs malignes fureurs. • Sitôt que sur un vice ils pensent me confondre , a C'est en me guérissant que je sais leur répondre ; « Et plus en criminel ils pensent. m'ériger, «Plus, croissant en vertu , je songe à me venger.
En suivant ce conseil , applicable à toutes les carrières des hommes , un auteur dramatique saura conquérir les suffrages unanimes dans celle du théâtre : la difficulté , que le poète Le Brun nommait spirituellement une dixième muse^ lui inspirera ce qu'il doit faire pour y remporter le prix. Il sentira que de premiers succès rendent les seconds plus douteux, qixm rindifférence accueille indulgemment les jeunes in* connus qui s'essaient ; mais que la sévère rigueur y les préventions, et les rivalités, se proportionnent au mérite^ et que plus il eut d'éclat^ plus il faut que cet éclat s'épure, pour ne pas paraître se ternir. S'il est vrai qu'à la scène un hasard, ou l'opiniâtreté d'un parti, fait chanceler les ouvrages, et les peut renverser à jamais ; si le génie y lutte par-fois contre le caprice et la fortune, son triomphe a d'autant plus de splenr L i
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deur que; pour Tobtenir, il lui fallut surmonter plaâ d^obstacles, et tenir tête à plus d*orages. Une repré* Mitation théâtrale est, pour-ainsi-dire, une bataille de l'esprit au milieu de cent opinions qui lattaquent et le défendent au parterre. De-là ses chances ; de-là sa renommée ; et Tamour du public pour ce bel art est naturel , depuis que notre théâtre a pour chefis son Corneille^ son Racine, et son Molière, comme les Grecs avaient leur Sophocle , leur Euripide , et leur Ménandre; et parce que les Français, comme les Athéniens, sont passionnés pour tout ce qui leur montre les difficultés , le péril et la gloire.
Parmi les modèles que les anciens opposent aux nôtres , j ai nommé Ménandre pour la comédie , parce quil ne reste rien de lui que sa haute réputation, et que Molière est si parfait qu'on ne peut mettre en comparaison avec lui nul auteur comique dans le monde.
Tous les ouvrages nécessitent un ordre auquel il faut se soumetti'e pour leur donner une juste régularité : le seul aspect du premier portique et des en* trées latérales d*un bâtiment fait apercevoir aux connaisseurs son genre et ses appartenances : tout ce qui contrarie ce jugement y paraît hors d'oeuvre dans le plan de Tartiste : un discours préliminaire est de même le vestibule par où l'on doit passer aux distributions du reste de l'ouvrage : tout ce qui excède l'espace où Ion en a jeté les fondements, tout ce qui s'interrompt et n'y tient pas, sort des règles qu'on a dû se faire , pour construire un ensemble qui se puisse juger d'un «oup-d'oeiL Je tâcF srai de me conformer à cette loi,
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et la suite de ce Cours ne paraîtra qu'une continuelle conséquence des vérités énoncées dans mon Intioduction, vérités dont chaque leçon accumulera les preuves et les commentaires, qui nen seront que les strictes dépendances. J'ai avancé , jen comparant les sciences et la littérature, que celle-ci, ayant des lois positives comme elles, ses progrès étaient aussi lents que lés leurs, et provenaient des découvertes de l'étude et de l'expérience, plutôt que de l'inspiration et du hasard.
Si tant de siècles , comptés depuis Euclide jusqu'à Nevirton , ont été nécessaires à la science des nombres pour la conduire aux sublimités du calcul , mesurez quel temps il fallut pour que Fart naissant sur le chapriot de Thespis arrivât jusqu'à ces hauts d^rés où nos guides relevèrent sur la scène française. Il y a loin de la découverte des effets que deux verres placés l'un devant l'autre ont sur la vue, à ceux des télescopes fabriqués après qu'on eut étudié les jeux physiques de la lumière. La' distance est plus grande entre l'invention des dialogues encore grossiers des anciens mimes, et celle des actions étendues et merveilleuses de nos théâtres. Le hasard a pu suggérer cette sorte d'imitation ; mais on a du rechercher des lois pour la perfectionner : autrement lès fruits de l'art résulteraient du caprice. Sur quel fondement diriez -vous qu'un ouvrage est bon ou mauvais, s'il n existait pas des règles sensibles, fixes, et attestées par les expériences ? Les succès dans les genres barbares ou imparfaits, sont des exceptions qui tiennent à l'influence de quelque mode, aux erreurs du goût
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chez les nations plus ou moins polies les unes que les autres; et ne contrarient pas plus les lois invariables du beau , que les succès des faux systèmes publiés par la charlatanerie ne démentent les axiomes d'une vraie doctrine.
Du genre Exposous premièrement le tableau des genres draet de matiques ,. et nous en traiterons après les règles spe-
•es espèces» * o a
ciales. Le plus parfait de tous, le plus noble, le plus imposant, et le plus compliqué dans les éléments qui lé composent, est la Tragédie, c'est- à -dire la .représentation des malheurs et des passions des grands personnages. Ce genre a trois espèces : la tragédie fjlbit- LEU5E, la tragédie historique , et la tragédie inventée. Elles ont des règles qui leur sont communes à toutes trois, et en ont chacune de particulières. Nous pourrions faire une quatrième division de la tragédie sacrée: mais elle se confond avec \à fabuleuse \ parce qu^elle est fondée comme elle sur les traditions reli- £<s«°<^< . gienses dont les unes sortent de la mythologie et les iabniense. autTCS dc l'écriturc sainte , et que leur essence est le divin et Tinexplicable. La tragédie fabuleuse ou sacrée fait parler les demi -dieux, ou les disciples des prophètes. Son action se soutient par des ressorts célestes; ses discours doivent avoir un ton inspiré y ses personnages être au-dessus des princes ordinaires : tout doit, en un mot, y marquer la fatalité ou la puissance mystérieuse qui règne sur les hommes : et les héros ne semblent s y mouvoir que par les volontés des. immortels : c^est de -là qu émanent leurs ^vertus , et que descendent leurs châtiments. Cette sorte de tragédie est celle qui pénètre le mieux limaginatio».
en ce quelle est puisée dans la profonde antiquité des temps où se perd l'origine des croyances , et que le penchant de Fesprit humain est d admirer ce qu il y a de plus idéal.
La tragédie historique se compose des faits réels , £ise«ce et des Trais caractères qui ont brillé dans les annales iû*toriqae. du monde : elle n*a le droit d'imaginer que les motifs présumables, les circonstances ignorées qui purent causer les actions connues qu elle représente. Sa grandeur, consiste dans la noblesse des figures héroïques* qu elle anime sous les yeux : son éloquence est celle des passions élevées : les hautes vertus et les crimes politiques sont ses majestueux ressorts ; et la peinture des intéressantes époques est sa magnificence. Elle est plus instructive et plus satisfaisante pour la raison que la. tragédie mythologique. C'est la seule qui mérite le titre d école des grands hommes.
Lp, tragédie inventée se subdivise en deux espèces ; p,, j^, celle de passions^ et celle d'événements : dans Tune, d'utgîdie elle crée une intrigue dont les incidents multipliés attachent un vif intérêt de curiosité à la catastrophe qu'ils préparent; dans l'autre, elle étale les calamités qu'entraînent l'amoui^, la vengeance, ou l'ambition d'un caractère imaginé. Toutes deux se rendraient indignes du cothurne, si leur fable était romanesque ; et ce qui leur conserve la gravité du genre,, est de placer leur intrigue, ou leurs personnages en des temps et. en des lieux qu'elles puissent retracer avec vérité. Les images locales, et Timitation fidèle des mœurs leur, servent d'ornements, qui les ennoblissent, et qui jettent Tesprit des spectateurs dans une com<-
d'iuTCDtiuD.
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plète illusion. Telles sont les définitions des trois prin« cipales espèces de tragédies : voici les exemples qui les constatent chacune.
Exemple* Dcux pièccs magnifiques, Athalie, et Phèdre, rem-
é9 la tragédie -. , ,.. «■. .> «
fakoiente pusscut toutcs les conditions de la première espèce. Dans Tune, c'est Dieu, c est Jéhova qui conduit den haut son grand prêtre , et qui terrasse une reine implacable : dans l'autre , c'est la colère dune divinité qui consume une mortelle des poisons d^un amour incestueux. Dans 1 une, apparaît la majesté d'une théocratie miraculeuse : dans l'autre , se manifeste la mystérieuse fatalité qui plane sur la maison d'un héros issu des dieux. Les événements, les passions^ les ca« tastropheS; tout part du Ciel, tout est également surnaturel dans l'ouvrage profane et dans l'ouvrage sacré : la pompe d'un style qui reluit en leurs admirables tissus comme un fil d'or pur, correspond à la splendeur des choses; et ce n'est pas là, je crois, la moindre merveille qu'on y reconnaisse.
Exemple* Dcux puissants chefs-d'œuvres , les Horaces, et Gin-^
ie la tragédie
historique, na, remplissent toutes les conditions de la seconde espèce : l'un éclate par la stature forte et grave deé premiers romains, agrandis encore dans leurs justes traits historiques : l'autre brille par la majesté de la politique romaine au déclin de ses vertus. Dans les Horaces, l'on admire des citoyens courageux respi-^ rant déjà, sous le gouvernement des rois, les sentiments de la république solide qu'ils allaient fonder : dans Cinna,ron reconnaît le républicanisme expirant, en des hommes qui conspirent pour un autre amoui^ que celui de la patrie, contre un roi dont la clémence
monarchique prépare déjà le despotâsme du Bas-Empire. Ces ouvrages eux seuls embrassent dans leur rapprochement toute l'histoire de Rome, et sont les plus grands témoignages du génie supérieur de Corneille. J*aurais cité la savante pièce de Britannicus,, si je n avais eu ces deux beaux exemples.
Tontes les conditions de la troisième espèce sont en- Ex«npt«*
-, , , de !• tnigi'di»
core remplies par 1 auteur des Horaces et par Voltaire, intentée. Les immortelles pièces de Rodogune et d'Héraclius, et celle de TOrphelin de la Chine, sont des modèles d'invention tragique , où le poète , n'empruntant que les noms et les localités, imagine luie suite entiaînante d evénements, et s'enrichit en peignant les mœurs du pays où il place le sujet. Enfin l'attachante pièce de Zaïre nous fournit l'exemple de la seconde espèce de tragédie inventée^ dont Tobjet est moins d'offrir une vaste intrigue de faits que l'image d'une passion déplorable et meurtrière. Tout ce qui sort de ces conditions, tout ce qui ne comporte pas leur dignité, n'est pas de la tragédie , bien qu'affiché sous ce titre : car, il ne suffit pas de construire une action larmoyante et homicide pour avoir atteint le vrai genre de Melpomène. Nous expliquerons ceci plus amplement.
n est un autre genre tragique, la tragédie lyrique^ Tnig^die vulgairement nommée opéra, cest-a-dire, celle qui en qa.tr« représente les passions et les adversités des dieux, des fées, et des héros : celle-ci a quatre espèces ; la fabuleuse ou sacrée ^ \ historique^ la magique ^ et la. ro» manesque. Ses conditions sont pareilles à celles de la tragédie déclamée , quant à la division des actes , et k la seule espèce qu'on nomme historique : ses qua-
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lités diffèrent par le choix et l'ordonnance des sujets dans les trois autres. L'extraordinaire et le surprenant sont lessence des quatre. Son théâtre comprend les régions imaginaires de l'olympe et de l'enfer. Ce genre s'abstient des développements politiques et raisonnes, et ne vit que par les sentiments et par les faits. Le spectacle, les machines^ les vers, la musique, la pantomime , et la danse , rendent son imitation généralement merveilleuse. G est le pays des enchantements et des chimères. Tout ce qui cesse d émouvoir, d'éblouir, et d'étonner, est étranger à ce genre brillant, qui, par la réunion des moyens de tous les arts, ravit tous les sens à -la-fois, et transporte vivement l'ame et l'imagination, quand le double pathétique des paroles et de la mélodie s'accorde à tous les près*' tiges d'une belle fable.
^exeo'''ws' Alceste est un modèle parfait, et quelques scènes ie\»Tn^idie ^^ ^^^^ donuent aussi l'idée de l'espèce profane et lyrique, sacrée. Le gracieux , le ravissant opéra d'Armide est un riche çxemple de l'espèce magique. Dans la Romanesque, en considérant, non le style étrange et incorrect, mais la diversité charmante de . la composition, je citerai Tarare. Il faut recourir au théâtre italien du fameux Métastase pour en trouver qui caractérise bien l'historique : Adrien , Artaxerce , Thémistocle, la clémence de Titus, en offrent des images, et l'on n'est ehibarrassé que du choix entre les nombreuses pièces de ce mélodieux auteur.
EWmenta Après Ics trafifédics déclamées et chantées, vient
da drame JT D '
fcérciqne. j^ drome héroïque^ autrefois distingué sous les titres de tragi - comédie, et de comédie héroïque. Cette
espèce de drame est moins élevée par le langage que la tragédie , et plus haute que la comédie ordinaire. Elle diffère de la première par ses aventures dont le dénouement tend au bonheur de ses héros; elle se sépare de la seconde par le rang et le ton noble de ses personnages. Ce genre peut atteindre à une exquise délicatesse : il est fâcheux de n'en trouver dans Corneille et dans Molière, que les exemples de Dom Sanche d'Aragon , et de Dom Garcie de Navarre. On rangeait autrefois, sous la dénomination de tragi-comédie, les belles pièces du Cid et de Nicomède, dont les actions ont une fin heureuse. On pourrait mettre dans cette classe la tendre Bérénice, dont le fonds est élégiaque plus que tragique. Ceci nous fournira matière à d utiles observations.
Au drame héroïque correspond l'opéra héroïque ou Analogie drame Ivrique , genre mélangé du noble et du fami- 'y."^"*
>' X ^ o ^ o avec le drame
lier : il est en possession des sujets de chevalerie et ^'iflX* des passions aventureuses des troubadours. Son effet, résultant du pathétique des situations et des sentiments, n'a jamais été plus vif, et mieux tiré des moyens qui lui sont propres , que dans Richard cœur de lion ; chef - d'œuvre de Sédaine , qui , le style excepté, mérite nos louanges, et me dispense d'en citer oautres. Réfléchit -on un moment sur les objets qui le composent , on est frappé de tout ce qu'il réunit de séduisant pour l'esprit, le cœur, et l'oreille. L'amour "et l'amitié dans l'ame d'un grand roi captif; la fidélité de sa dame , qui soupire du besoin de sa délivrance; le sensible dévouement du chevalier qui erre autour de sa prison en troubadour aveugle , et le naïf
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attachement d'un pastoureau qui se croit son guide : cette romance consacrée et ce violon de Blondel, dont les accords pénètrent dans la tour du prisonnier, révèlent sa demeure, et tiennent deux cœurs suspendus: enfin les voix amies du monarque et du sujet qui se répondent au milieu des airs, accents délicieux qui livrent le ménestrel évanoui aux mains de la garde qui le surprend et larréte ; et l'amitié sauvée encore par un hasard des jeux de Tamour. Là , tout intéresse et ravit, tout effraie et enchante. Jamais invention lyrique ne causa de trouble si agréable aux spectateurs, et jamais la musique , qui supplée au style dans les opéras, n'exprima par des sons plus vrais les nobles et galantes passions des preux de l'histoire moderne.
Cette sorte de drame lyrique allie , au gré du bon goût, le sublime au simple, le doidoureuxau risible, que l'on reproche à l'immense Shakespeare d'avoir associé monstrueusement. C'est le même principe de corn*» position, mais corrigé.
Le anme Parmi les £fenres sérieux et nobles se trouve encore le pastoral^ qui représente les scènes patriarchales et champêtres, telles que le sujet de Buth et de Booz en donnerait l'exemple , et telles qu'il nous eit reste un faible échantillon dans Mélicerte, œuvre trop fede, mais qui porte l'empreinte de son caractère simple. Les mœurs des divinités agrestes , et des bergers fabuleux, prendraient une grâce parfaite sous une plume délicate. L'image des beautés riantes de la campagne séduirait l'auditeur, si la pure naïveté de Théocrite et des églogues virgiliennes, respirait dans le dialogue ; ou si Ton savait animer d'un doux éclat les récits
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Agréables de la Bible. Ce drame peut tendre à la finesse , et ne doit jamais excéder le ton de VAmynte du Tassâj ou des Idylles de Gesner. L opéra villageois se rapporte à ce genre : j'en aurais miUe exemple» charmants à citer, si je ne préférais vous rappeler ici k flexibilité du génie de J. J. Rousseau , qui ne dédaigna pas de descendre de sa tribune éloquente, pour nous enchanter sur le théâtre lyrique, en y introduisant le Deçin du village. De nombreuses occasions s offriront à nous de rendre hommage à ce moraliste passionné : nos cœurs aimeront toujours sa mémoire , parce que c'est du fond du cœur qu'il parla toujours à ses semblables. Ceux qui condamnent si sévèrement les fautes et les inconséquences de sa vie, devraient songer que le monde les eût ignorées , s'il ne s'en fi(it accusé lui-même. Incapable d'une hypocrisie qui eût réduit ses ennemis au silence, sa sincérité profonde les arme contre lui de ses propres aveux, pour nous mieux instruire : en l'admirant , nous ne payons que notre dette à ce grand homme.
A. ce tableau de la série des quatre genres nobles On genr«
, comique t
et doux , va succéder celui des drames plaisants, bour* et de
^ ■■• ^ sei espécM.
geois et satyriques. Le genre supérieur en cette classe, le plus difficile, le plus philosophique, est la Comé» die; c'est-à-dire, l'art de représenter les inégalités et , les ridicules des hommes , en exposant leurs travers de façon à les corriger par le rire. Ce genre a six espèces : la satyre allégorique dialoguée ou pUsmière comédie grecque; la comédie de moeurs et de carac^ tere;\à comédie intriguée; la comédie composée de ca» ractere et d^ intrigue; la comédie épisodique pu a tiroir; et la comédie Jacétieuse.
Éléments La comédiô grecque compte deux époques j celle grecque. d'Anstophaue , et celle de Magnés : Tune, ^ où les choses et les personnes étaient traduites au théâtre sous leurs noms véritables et livrées sans déguisement à la dérision populaire : l'autre , où les objets critiqués n'étaient que désignés sous les formes de la parodie allégorique. Les dieux de la fable n'y sont pas plus épargnés que les hommes de Thistoire : on lui re* proche de ne point distinguer les conditions , les traits» les physionomies des individus , par la diversité du langage et des habitudes : mais ce n est pas là son but. Ses moyens sont autres, parce qu'elle a une autre fin. Elle ne peint point les mœurs des originaux dune ville, ni tels ou tels personnages de la société : c'est la cité même qu'elle personnifie sous des emblèmes bouffons; c'est le masque d'Athènes toute entière: son gou* vemement, sa politique, ses abus, ses sophismes, s y caractérisent par la licence , en des portraits effrontés. Elle est moins enjouée que méchante, moins forte qu'audacieuse , moins gaie que burlesque : le tpn obscène de Rabelais salit quelquefois ses sarcasmes acres et envenimés : elle pique moins qu elle ne mord et ne déchire : ses images , dépouillées de tout voile de pudeur, sont pourtant si vives, et ses leçons si animées, qu'on ne sait si l'on doit plus admirer sa hardiesse philosophique à mettre ainsi la peinture des vices au grand jour, qu'approuver la sagesse des magistrats qui réprimèrent l'excès de son libre cynisme : sur*tout, en se rappelant qu'elle naquit chez le peuple de l'Attique qui aimait à se faire justice soi-même des désordres publics et des partialités de ses chefs.
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Cette comédie, essentiellement républicaine, par- ^cipe de lesprit des temps où la réserve d'une censure, même légitime , eAt paru gêner le génie indépendant de la Grèce. C'est le plus étrange monument que nous ayons de son excessive liberté. Si Platon et les autres beaux esprits d'Athènes goûtaient les pièces d'Aristophane, leur suffrage me donne le droit de dire que La Harpe a critiqué en aveugle ce genre extraordinaire : il le juge suivant les règles de la comédie domestique : il n*a pas vu que cette autre comédie grecque , prenant tout en général, ne trace pas , je le répète , les figures individuelles , mais les faces ridicides de la chose publique. Voilà ce que n ont pas bien discerné les commentateurs modernes. Il est faux que son succès ne tint qu'aux allusions du moment ; c'est se méprendre que de réduire à un effet passager l'ingénieux tableau des grandes choses qu'Aristophane travestit, ou ne montre que du côté vicieux et risible. On y retrouve la vivacité, l'étendue, les formes idéales, et le feu de l'imagination athénienne. Lucien , dans ses dialogues, Rabelais, Molière, et La Fontaine, ne l'ont pas jugé si indigne d'être imité : les objets de ses allégories leur donnent une importance durable ; jugez-^ en ^ vous-mêmes , sur quelques vers, jadis imprimés , où j'ai fait parler l'ombre de cet auteur, qui répond à mes reproches d'avoir outragé Socrate et Euripide , dans sa comédie des Nuées ^ et qui me rappelle comment il railla les abus de la démocratie ^ dans la comédie intitulée les Chè\fàliers.
m J'eus tort , et j*en conviens , quand par un lâche affront « Du génie insulte je fis pâlir le front ,
Et mêIne,^avant la mort, payant ces barbaries , Je passai plus d'un tour sous le fouet des furies : Mais Athènes m*a tu justement applaudi, Quand , chaussant au théâtre un brodequin hardi , J'osai représenter , sous des traits de démence , Le peuple, sot vieillard, dont on berne Fenfance; Ses grossiers appétits, et ses goûts hébétés. Et les plats qu'on lui sert par la rusé apprêtés ; Sa maison , triste emblème , où ses che& les plus braves, Chevaliers dégradés , gémissaient en esclaves. Le charcutier, rival da noble corroyeur^ Y brigqait le haut rang de son seul pourvoyeur. Là , leur orgueil sans fard, leur bruyante éloquence. Qu'appuyaient les poumons et la rude insolence. Des suprêmes emplois se disputant le prix , Citaient en leur ÙLveur leurs titres au mépris. Toujours à s'enrichir l'injustice assidue , Toujours en plein marché la liberté vendue, . ^Témoignaient que , soumis à ses fiers serviteurs , Dès que le peuple est roi, le peuple a des flatteurs. Rajeuni tout- à -coup, il chassait leur séquelle ; Et d'autres le dupaient, comédie étemelle. Voilà comme autrefois ma Thalie en courroux ' Aux fnppons redoutés fit redouter ses coups.
Et ailleurs TAthénien y continuant à me donner des conseils ;
t A l'exemple des Grecs produis la raillerie « Sous les traits plus vivants de quelque allégorie. « Ce peintre, qui d'Alceste a tracé les vertus , « Ton Molière immortel admire mon Plutus. « Conduis dans la maison de sa belle Thalie « Ce dieu qne je fis voir à la Grèce avilie.
DE LITTÉRATURE. m;
« Ce dieu dont V équité ^ rhonneur, n^obtiennent rien ,
« Qu'aveugla Jupiter, jaloux des gens de bien ;
« Et qui depuis , sans choix prodiguant les richesses ,
«Aux coquins empressés fait toutes ses largesses;
« Qui pare aux yeux du monde un manant anobli ,
« Met aux bras de Nais Philonide vieilli ,
«Engraisse un délateur, suppôt de l'injustice,
« Se rend maître des lois , achète la milice ;
« Et toujours encensé par la cupidité ,
« Devient de tous les Grecs la seule déité.
On voit que ce fonds allégorique n'est pas seulement applicable à telle ou telle circonstance , mais à tous les siècles, et que le caractère des choses que critique Aristophane n* est pas plus changeant que celui des hommes dans les portraits de Ménandre. Celui-ci, dit- on, épura son art, et Téloge quen fait Plutarque n'est pas son titre le moins honorable. Mais je ne fais point , je le répète , l'histoire des auteurs et des époques littéraires, je ne fais qu'une table des principes de l'art , et qu'un exposé de ses lois. Poursuivons donc leur classification.
La comédie de mœurs et de caractère saisit le tra- seconde «p^ vers général et reconnu d'un individu ou d'un temps, **"** en achève les portraits en rassemblant sur leurs seules figures tous les traits d'un même ridicule qui se rencontrent épars dans la société où elle les copie : elle les place en opposition plus ou moins directe avec les autres personnages , opposition qui fait ressortir le jeu mutuel de leurs manies. Son art est de plaisamment dessiner ce grouppe, afin qu'il ne se meuve en aiicun sens qm n'excite la moquerie. Son langage doit être familier,
naturel, aisé, mais non relâché; quelquefois grave et simplement passionné dans les scènes touchantes, mais loin du ton tragique, même en ses plus forts senti« ments : il faut que sa politesse châtiée, ou sa naïveté populaire , y marque Téducation ou la grossièreté des personnages; que Tidiôme particulier des professions , habilement versé dans le dialogue , distingue le maître du valet , Térudit de l'ignare , le noble du bourgeois, le dévot du libertin. Les événements qui forment le nœud de la pièce ne sj accumulent qu'au détriment des caractères : une action simple , demandant moins d'explications, laisse plus d'espace aux mouvements des ridicules , et par cette raison les personnages et les mœurs y sont mieux en relief, et plus distincts dans l'originalité de leurs formes. La tendance de ce haut genre s arrête à faire rire l'esprit, et à corriger le cœur en le divertissant.
TraUième La comédic d'intrigue peut se passer de caractères^ de'LnéHe, ct nou dc mœurs : elle n'est souvent quun seul fil d'avantures plaisamment surprenantes qui semblent se rompre et se renouer sans cesse , jeu continuel de là gaité du spectateur qu'elle attache : elle est quelquefois l'assemblage de plusieurs liens qui se croisent, et dont le débrouillement ne s'effectue que par mille hasards frappants qui réveillent la curiosité , qui l'étonnent par leur confusion , et là réjouissent en l'irritant et en renouvelant les conjectures quelle trompe ou qu'elle réalise enfin. Elle tire de la peinture des mœurs les circonstances qui déterminent les faits. L'habileté dans ce genre consiste à rendre les complications claites, à démêler vivement les embarras de l'intrigue,
à dialoguer par des traits de saillies conformément à rage , au rang , aux humeurs des personnages ^ et à multiplier sur la scène les situations risibles. m
La comédie composée de caractères et d'intrigue Qtt«trièmt est la plus par&ite : tous les ressorts des deux ci-dessus ^ coméaie. définies concourent à son effet théâtral ; mais les doubles moyens qu'elle unit s y tempèrent les uns par les autres. Les caractères y abondent moins en détails, et s'y dessinent par leurs grands traits de ridicule : une fois marqués, les actions qui les manifestent, n'étant que les conséquences de leur nature , servent à les prononcer encore par les attitudes singulières qu'elles leur font prendre. Les événements abondent moins aussi dans cette espèce de comédie : ils n'y s'ont pas inventés pour émouvoir la curiosité des conjectures, mais pour faire mieux éclater les travers des caractères agissants auxquels la contexture de Tintrigue est subordonnée. C'est là quun peintre des hommes peut répandre toutes les couleurs de sa palette ^ et disposer en son plan une mobile et riche ordonnance ; c'est là que se déploie la force comique , tant par les discours que par les faits ; c'est là que le vice ou le ridicule , traîné en personne siu* le théâtre, y est publiquement fouette par Thalie.
La comédie épisodique , ordinairement appelée co- cinqnidm* médie à tiroir , n'est point un ensemble lié dans ses de comëdi«. parties , c'est une continuité de portraits détachés , se Succédant scène par scène devant un personnage qui les dévoile en fournissant à leurs rôles , ou qui servent à dévoiler le sien en conversant avec lui. Cette sorte
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(le pièce amuse par la ressemblance des figures pas* sagères avec les originaux du monde.
Sui^e Enfin, sous le nom de comédie facétieuse, je corn-
de comëdit. prends toutes celles qui nont pour objet que le diyertissement, avec ou sans but moral qui s^ mêle, et dont la gaité se borne à nous dérider. J'en ai dit un mot dans la préface de ma comédie de Plante^ où j'ai superficiellement esquissé cette division des espèces de comédie.
« Laissons à ce genre, ai -je écrit, toute son aisance , « sa vérité^ sa liberté, si nous voulons être égayés « comme nos pères. Ne circonscrivons pas Fusage des « termes aux mesures glacées de nos salons : le fard , « le jargon étroit et précieux de quelques sociétés est « étranger, inintelligible au peuple qui vient écouter « et saisir les ridicules de tous les états. Vous amoin* « drissez Fart en le restreignant ainsi. Chaque auteur « deviendra sérieux par timidité, si vous appelez son « enjouement bouffonnerie , et son naturel indécence. »
Aristophane étant Tunique auteur de la satire allégorique dialoguée, je ne citerai les exemples de la comédie grecque qu'en analysant les œuvres de ce bizarre génie, pour en constater les règles.
La fécondité du docte Molière me fournira seule tous les types des cinq autres espèces de comédie, dans lesquelles se trouve comprise la comédie latine. Le premier hommage que nous devons à ce grand esprit, est de ne rechercher qu'en lui les divers exemples d'un genre qu'il a embrassé dans toute son Exemple, étendue.
nr la secoude
«^"f. ^^^ Misanthrope est l'honneur de son art et de la
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comédie de caractère. La généreuse noblesse de ce beau personnage eût repoussé le rire même de lesprit ) si le génie de Tauteur n y eût mêlé ce plaisant excès de morosité qui gâte la vertu même, afin de railler sa rigueur outrée qui lui attire la censure du sage. Car loin , comme l'affirme J. J. Rousseau^ qu'il ait tourné la vertu en ridicule, Molière semble avoir peint rimage de la sienne propre, et avoir voulu corriger celle de ses semblables du seul travers qui l'empêche d'être aimée , pour donner à la probité la plus utile leçon de philosophie et d'indulgence humaine. Le groupe de figures environnant Alceste , le rehausse par le contraste de leurs imperfections. Ce plan simple et ingénieux suffit à représenter , autour de lui , la vanité coquette et médisante , la pruderie envieuse des plaisirs que l'âge lui ôte , et se dédommageant de leur perte par sa malignité ; le bas et implacable orgueil du faux bel-esprit, vengeant sa propre sottise par des libelles diffamatoires ; la puérile importance des jeunes seigneurs ; en un mot , les mœurs de la cour et de la ville toute entière , profondément tracées , et colorées avec autant de vigueur que de grâce et d'éclat. Tout ce brillant tableau s'ennoblit de l'attitude d'un honnête homme, contrastant avec les ridicules du monde, par la haine outrée qu'il leur montre, par son mépris pour les pampl;Llets, pour les chicanes, et par sa fierté dans un procès injuste. Mais , fort contre tous les vices , il est pourtant faible devant les attraits d une femme séductrice qu'il mésestime et qu'il aime. « Sa grâce est la plus forte J y> dit -il ingénuement; dernier coup de pinceau, qui fait reconnaître les bizarreries de la na-
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ture et du cœur humain, dans ce même Alceste, dont le rôle se termine enfin si dignement par cet adieu conforme à ses mœurs :
«Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, « Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices , <c £t vais chercher au loin quelque endroit écarté « Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
Si cette vivante création ne l'emportait sur toutes les autres, j'aurais choisi pour modèle de caractère hautement comique , le Menteur du grand Corneille , qui, paré de son cothurne, eut le premieir Is^ gloire d'ennoblir le brodequin sur la scène.
C'est dans TEtourdi qu'il faut aussi chercher la nais» santé image de la comédie d'intrigue, tracée à Fimitation de lancienne comédie romaine. Les Supercheries amoureuses, les Larcins des valets, les Marchands de uVromème tTompés , Ics Esclavcs culcvés , Ics Déguiscmeuts , les coS^ue. Surprises, les Quiproquos, les Naissances fortuitement reconnues; tous ces jeux scéniques doivent leur origine aux Latins, que notre auteur sut copiier en maître. Ce genre, le plus facile de tous, fut pourtant dédaigné de sa raison : les imbroglios de l'Italie et les célèbres théâtres de Caldéron et de Lopèz de Vega nous en prêteront de brillants exemples; puisque la Folle Journée , toute spirituelle pour le temps qui la vit naître , et toute riche dlnvention qu'elle me paraisse, ne peut se compter parmi les œuvres classiques dont on ait droit de tirer des preuves et des arguments. Exemple Qù trouvcr un chef-d'œuvre qui remplisse mieux
de U quatrième '■ *'
esp^e les conditions de cette parfaite espèce de comédie, unissant les caractères à l'intrigue, que le sublime et
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pric^ond ouvrage, intitulé, Tartufe ^ ou Tlmposteur^ ouvrage unique en intérêt, en force, en morale, en vérité de pensées et de style ; le plus beau , le plus frappant quaient vu sur leurs théâtres les peuples anciens et modernes ? Un misérable est accueilli dans sa pauvreté par un homme simple et généreux, qui le loge, lalimente, lenrichit, lui confie ses secrets, ses biens et sa vie : le fourbe se joue de la bonne opinion qu il lui a donnée de sa foi , veut épouser sa fille , corrompre sa femme , dépouiller son héritier , se démasque effrontément , chasse son bienfaiteur de son propre asyle, retient son patrimoine, le dénonce à son roi , et vient l'entraîner dans les prisons. Voilà le fonds terrible de l'intrigue ! elle inspire l'épouvante, ITiorreur. Eh bien ! c'est avec de tels mobiles d'intérêt que Molière excite puissamment cette raillerie salutaire, ce rire vengeur qui poursuit les faux dé^ TOts , qui désole et confond l-incorrigible imposture. Mais comment fait-il rire sur des crimes abominables avec lesquels tout autre auteur, n^eùt su que Ëiire pleurer et frémir ? par les ressorts des caractères qui meuvent les tissus de rintrisnie. Une vieille dame entêtée d'une superstition babillarde , et qui n'est incrédule qu'à l'évidence des fourberies d'un abuseur de famUleÀ ; un bon homme dupe des grimaces de sa bigoterie menteuse ; deux tendres cœurs, ses victimes , dont les perpétuelles brouilleries naissent plaisamment de leurs délicatesses jalouses et pointilleuses , gracieux portrait de la- folie des amants ; une soubrette animée d'un esprit naturel, pénétrant, vif, et moqueur; un cafard sensuel et cauteleux, babsant les yeux devant
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elle , et les levant pleins de luxure et d'arâenr pour sa maîtresse; lonction des paroles spirituelles nièlée à ses déclarations d*aniour pour la chair; enfin et saint impie de qui Dorine avait dit, en le âgoalaiit au premier acte :
« Un goeaz qui , quand il vint , n*avait pas de aonlien , « Et dont rhabit entier valait bien six deniers :
et qui, surpris en son transport adultère, par un mari qu'il embrasse rbiblement au lieu d'une femme qu'il accourait saisir, ose dire à celui qui le reçut dans sa maison, et qui len chasse justement:
« C'est à vous d*en sortir , vous , qoi paiiex en maître ; « La maison m'appartient. . .
Voilà, voilà ce sublime de la vraie force comique! Voilà ces images ineffaçables, ces traits généraux qui dévoilent les deux extrêmes des caractères de ces sortes de scélérats dont l'indigente humilité s'insinue d'abw^ en rampant, vous vole, et vous écrase ensuite avec insolence, dans lespoir de l'impunité ! ^
L'examen détaillé de V Imposteur vous convaincra^ que Molière n'est pas moins le plus éminent des beauxesprits que le plus courageux des philosophes.
Observez que ce sage ami de ses semblables et de la vérité n'outragea pas les dévots de conscience^ en* démasquant les hypocrites sans conscience; et que ce furent ces derniers qui crièrent au scandale, et^ qui poussèrent Bourdaloue à prêcher en pleine chaire contre notre poëte-'comédien ; heureux alors que la
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plume du ferme et équitable Boileau le défendît contre les saintes cabales par ces vers adressés au roi :
« Au moindre bmit qai court qu'un auteur les menace « De jouer des bigots la trompeuse grimace , « Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux : « C'est offenser les lois , c'est s'attaquer aux cieux : « Maisybien que d'un faux zèle ils masquent leur faiblesse, « Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse. a En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêtu « Se couvre du manteau d'une austère vertu ; «Leur cœur qui se connaît, et qui fuit la lumière, <« S'il se moque de Dieu , craint Tartufe et Molière.
Un ouvrage ébauché à la hâte, pour plaire au Exemple» digne monarque dont l'esprit éclairé sut entendre le espèce sien, et autoriser la hardiesse de son pinceau ( ce qui honore autant le roi que le poète ) , la comédie des Fâcheux est la meilleure encore de Tespèce épisodique, nommée pièce à tiroir : chaque scène y est finie en tous ses points ; le ton du coloris et la pureté des contours y détermine bien les ressemblances des physionomies ; les traits en sont pleins de consistance, nettement arrêtés et bien apparents dans leur juste cadre. Le passage successif d'acteurs qu on ne revoit plus , me ferait ranger dans la même espèce la comédie du Festin de Pierre^ où tous les personnages incidents ne sont amenés que pour le déploiement et l'action du seul rôle de Dom Juan; mais la gaité sinistre de cet athée original rapproche ce drame de la comédie à caractère. Voici le premier exemple du mélange des genres , dont le double effet ne nuit
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point à leurs qualités. Il est bon de se rappeler cette
remarque : nous aurons lieu de l'appliquer à d'autres
sortes de mixtions , pour discerner ce qu en général
elles ont de meilleur ou de désavantageux. .
Kifmpir* Il me reste à parler de la dernière espèce : la code la siiième #i*/«»* 111 ^ji
espace medie facétieuse a ses exemples de deux sortes ; dans \ Amphytrion et les Fourberies de Scapin^ pièces où Plaute et Térence respirent tous deux , renforcés de la vigueur de Molière ; et dans le Bourgeois gentil^' homme et Pourceaugnac y pièces où. surabonde la gaîté populaire et le gros rire. Le maître de notre scène comique nous enseigne là ce que les locutions triviales et les basses mœurs fournissent de' bonnes plaisanteries, d'esprit en proverbes, de jeux plaisants, et d'agréable folie pleine de bon sens et de seL U épanouit et dilate le parterre par les naïves images de la grossièreté bourgeoise et provinciale, et de ht gentillâtrerie guindée; ses portraits ne sont pas même chargés , ils ne sont que fidèlement grotesques : on sent que c'est la franche vérité qui les montre à nu pour égayer le peuple ; il n'en rirait pas si fort s'ils étaient moins ressemblants. Cette Ubre comédie, à qui nous devons la vieille et bonne pièce de Y Avocat pa^ teHrij a donc, comme les autres, son terme de perfection. On n'en doutera pas , si l'on mesure la valeur des ouvrages que je cite, sur celle des fieurces de Scarron , ou même du tissu romanesque et plaisant de la Femme juge et partie^ pièce moins durable que celles-là, parce qu'elle est moins vraie. Racine, dans les Plaideurs^ et Regnard, à son imitation, ont touché quelquefois par l'esprit et latticisme de leur style.
cette comique excellence qu'atteignit constamment Molière par la force des situations. J ose dire que cette dernière espèce qui faisait la joie de nos pères , dont les oreilles étaient plus sages et moins chatouilleuses que les ndtres, nous devient d'autant plus précieuse, que les délicatesses de notre goût scrupuleux, n accueillant que les choses fgirdées, la rendront de jour en jour plus rare. On demande à rire, et Ton se révolte coiitre tout ce qui fait naître le rire. Mais peutêtre cet excès de décence , que Ion n'avait pas autrefois dans le langage , provient-il chez nous de lextréme sagesse que nous avons aujourd'hui dans nos mœurs.
Lé rapport que nous avons trouvé entre la tragédie Erapi*» parlée et le grand opéra , se retrouve entre la comédie ^V^ "p^/"
r o r ' de comédie
et l'opéra-comique , ou comédie lyrique : ce genre a ¥»«i»«deux espèces, l'opéra sérieux et gai alternativement, et l'opéra villageois. Le premier offre à-la-fois Pintérét des aventures amoureuses et des passions ordinaires, et les intrigues risibles des personnages subalternes. La peinture des mœurs , des sentiments, et des manies ; la division des actes; l'étendue de l'action, mais non sa conduite, sont conformes en ce genre à ce que renferme la comédie. Le gracieux opéra de FéUûc fait passer le cœur tour- à -tour de l'attendrissement à la douce gaité; on y sourit au caractère d'un abbé coquet, . sorte d'insecte brillant qui n'est plus de saison ; mais qu'on se rappelle encore : V Amant jaloux et les Evénements imprévus , opéras imbroglio , correspondent à la comédie d'intrigue. Ce genre admet peu de développements ^ et n^est jamais meilleur que par l'inté*
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rét de situations. Le sentiment y doit éclater plus que l'esprit ; or, pour ne laisser aucun sens louche et indécis^ j entends là, par esprit, le précieux des pensées trop subtiles , et le jeu recherché des mots : j'entends par sentiment, ce quHnspire la passion du cœur, selon le U^u et les circonstances.
Les scènes riantes et rustiques de lopéra villageois séduisent par la fraîcheur de coloris, ou par la naïveté des traits : les grâces même^ et laimable enjouement, semblent avoir créé Rose et ColaSy elAnnette etLubin^ pièces légères qui sont, dans cette espèce dopera, ce que les Trois Cousines , et d'autres pièces de Dancourt, sont dans la comédie. *
À&nents Eutrc Ic gcure tragique et le comique, ou, pour
on orsinc
domestique, mieux dire, après eux , par son infériorité sensible, vint le drame domestique ou bourgeois, genre qui se rap«* proche des deux premiers , par le mélange des scènes tristes et gaies , ou par le ton uniformément sérieux , qu'il garde quelquefois; car il a deux espèces, l'une qui ne se compose que d'un sujet sombre dont le dénouement se termine par le malheur; l'autre qui varie son principal intérêt , en y ajoutant des épisodes riants, et dont le nœud pathétique se dénoue par le bonheur. Le terrible drame de Beverley , rendu si véhément par le talent regrettable de l'acteur Mole ; le Père de Famille^ plein de la chaleur éloquente de Diderot ; le Philosophe sans le savoir , où. brille le naturel de Sédaine, et la touchante Eugénie^ ont signalé long-temps le pouvoir de ce genre sur la scène. Vainement la censure d'un goût rigoureux s'empressa dé le proscrire : peut-être ne lui manque-t-il y pour '
«n triompher, que d'être bien caractérisé par quelque homme habile ■ qui l'afiFermisse en tous les droits qu'il a pour nous plaire. Quels arguments si forts a-t-on répétés contre lui ? « Ce genre dorade le ton tragique; il dénature la vraie comédie ; enfin il gâte le goût. » Certes il est facile de répondre à ces trois accusations si peu fondées.
Le drame ne saurait se confondre , ni par les sujets B^ponses quil expose, ni par le ton qu il doit prendre, avec ^i«'«« ««>»»• les éléments dont se compose la tragédie. Celle-ci ne dome«tiq«e. représente que les princes ou les héros, dont les destins influent sur le sort des états; elle leur prête un langage aussi élevé que leur haute condition , et leur suppose , dans leurs malheurs ou dans leurs crimes , de^ âmes aussi grandes qu'ils devraient les avoir. Celuilà n'introduit sous les yeux que les chances ordinaires de la vie , en des hommes nos semblables ; il nous instruit d'autant mieux que leur sort est le nôtre, et que nos passions sont les leurs. Les discours qu'il leur fait tenir ne sortent pas des termes communs de notre langage : son ton familier n'emprunte rien de l'emphase tragique ; car la tristesse des faits qu'il choisit ne nous pénètre jamais mieux que lorsqu'elle est exprimée le plus simplement. Ses ressorts , ni ses rôles, ni ses catastrophes, ni son style, ne sont ceux de Melpomène : il ne dégrade donc pas le ton de la tragédie.
Passons au second reproche. L'intérêt du drame tend à émouvoir nos cœurs sur les infortunes de nos maisons et à nous en faire pleurer; l'effort du genre comique est au contraire de nous porter à rire. Sa
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Gontextuve, ses situations, et sa fin , étant différentes^ il lui faut d'autres secrets pour se développer. Il frappe Tame par des objets graves et touchants qu« 1 autre genre n'a pas même la permission d'admettre ^ et qui, sans le drame,, seraient perdus pour les sped^ tateurs , à moins que la comédie ne dégénérât dlémême , en imitant la mollesse de La Chaussée, accu* se justement d avoir fait larmoyer Tbalie. Le langage du drame, quoique ordinaire, se distingue de If enjouement moqueur dont elle anime le sien| par le ton sévère et douloureux que ses sujets particuliers exigent. Si quelques scènes égayées suspendent agréablement son action pathétique , l'intérêt pressant qui domine laisse à peine à l'esprit le loisir de sourire un moment. Son plan, ni ses moyens, ni ses effets,. ni ses discours, ni son but, ne doivent être les mêmes que dans la comédie : or , ne lui prenant rien , elle ne la dénature pas.
Arrivons à la troisième imputation , dont les rigo« ristes ont fait tant bruit. Avant de convenir que le drame puisse gâter le goût, sachons sur quoi le goût se forme, et comment il se gâte. Les chefs -d'œuTre que j'ai cités dans les deux grands genres sont, pour les écrivains jaloux d'un peu de gloire , les vrais mo-^ dèles classiques à imiter. Nul de nous, je crois ^ n'ignore qub, tout fraîchement sortis de nos écoles ^ déjà nous étions disposés à nous plaire aux belles tragédies , aux belles comédies. On se pourrait dispenser de nous redire perpétuellement que Corneille est sublime, que Racine est parfaitement admirable : aucun Français a'en doute. On nous relit chaque jour
ce que nous avons lu et relu : si lëtude des beaux aarrages en inspirait de pareils , la yille serait pleine de Sophocles et de Térences : la rhétorique et la lecture n'ont pourtant pas même fait parmi nous un iprand nombre de bons Aristarques. Néanmoins nous n'hésitons pas à reconnaître, dun sentiment unanime, la Supériorité des deux premiers genres traités par les auteurs les plus célèbres. Notre goût tient d eux ce quil lui faut pour s'exercer, et s'est formé par leurs excellentes leçons. Cela préserve -t- il le public de l'afQuence des ouvrages médiocres? et, pour être intitulés tragédies ou comédies , n apercevez-vous pas que ni les uns , ni les autres ne tiennent la promesse dé leurs titres? Or, puisqu'en effet la porte nest jamais fermée au mauvais goût, comment craint-on de la lui ouvrir, en accueillant un genre intermédiaire, phis facile à traiter pour les talents ordinaires, ou qui s'y sentent portés ? Un vrai talent peut-il altérer le bon goût? Le goût ne se gâterait que si Terreur et fem portement de la vogue prétendaient suppléer par les succès du drame à ceux de Thalie et de Melpomène, et, pour cela, les condamner et les exclure tous deux. Je sais que l'ignorance, enthousiaste des effets naturels et puissants que ce genre a sur ta foule, peut le leur préférer; mais ^ignorance ne convainc pas les gens éclairés ; et, si quelque habile poète expose une belle œuvre tragique ou comique , le public et le temps la placeiront toujours au-dessus du plus beau drame.
Ce genre mérite bien que nous en classions convenablement les conditions, parmi les rangs des autres.
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Il adresse des leçons directes à la multitude. Les vérités qu'il exprime n ont rien de l'extraordinaire qui les rend incroyables. Sa morale touche immédiatement nos conditions et nos esprits. La crainte et la compassion qu'il excite ne peuvent nous être en rien étrangères. Il s'ennoblit aussi des sentiments élevés quil simplifie, lorsqu'il peint les hommes historiques dont lui seul offre des portraits fidèles : c est alors que, prenant le titre de pCeces-anecdotes j il participe de la comédie héroïque, et de la comédie de mœurs ; c'est à ce genre que nous devons le joli ouvrage de la Partie de chasse , où la vive physionomie d'Henri lY éclate sou3 .des traits naïfs, au grand plaisir des cœurs français, qui aiment à reconnaître en cette image le bon cœur, Tesprit loyal, et l'héroïsme enjoué de ce roi, dont la gloire, unique dans le monde, fut d'avoir été l'^mi de son peuple. C'est à ce genre qu'il appartient de caractériser les grands hommes que leur singularité refuse à la tragédie : c'est à lui de saisir les traits originaux et particuliers qui nous charment dans la lecture des bons mémoires; espèce de livres amusants , instructifs, et curieux, parce que leurs auteurs ^maniaient les hauts intérêts en acteurs du théâtre des cours , et faisaient eux-mêmes de l'histoire , avant que d'en écrire. Les matériaux qu'on y recueille sont jetés comme au hasard ; et l'esprit qui les prodigue , sans se mettre en frais , nous inspire d'autant mieux la .confiance, que la sincérité semble avoir fait seule échapper tous les secrets qu'on y recherche.
On sait que le clairvoyant Boileau porta son attention sur toutes les branches de sou art : le seul re-
DE LITTÉRATURE. i43
proche inexplicable qu'on ait à lui faire, est d'avoir oublié l'apologue. Est-ce la tristesse d'un essai qu'il en fit, trop inférieur aux fables de La Fontaine, qui contraignit son amour-propre à s'en taire ? Sa fable prouverait que le plus grand talent n'a que les facultés propres au genre pour lequel il est né : or il est néc^essaire de les bien différencier pour se rendre capable d'approfondir celui qu'on choisit. Nous lisons dans l'art poétique ce vers charmant:
« Le Français, né malin, créa le vaudeville.
Ce genre tient aussi sa place au théâtre : il a deux Éléments espèces; le vaudeville anecdotique, et le vaudeville parodiste. L'un et l'autre attachent sur un fait vrai ou imaginé le lien de leurs actes : les scènes en doivent être courtes ; le dialogue erotique et tout de saillies , les physionomies peintes d'un trait , et le dénouement enjoué. L'espèce parodiste met en jeu les masques des mimes d'Italie, connus sous les noms d'Arlequin et de sa vagabonde maîtresse, de Pantalon et de sa burlesque famille. Elle satirise les choses sérieuses et les graves ouvrages , en les tournant de leur sens inverse. Son épigram^ie est une arme de la critique , utile à la littérature, et doit à nos mœurs polies de piquer seulement les personnes sans les blesser, et de n'attaquer que le riditïule général. L'orgueil qui s'irrite de ses railleries les mérite d'autant plus qu'il lui prête le flanc par une vanité puérile. La parodie tue les mauvaises productions, et vivifie le succès des bonnes. L'homme d'esprit qui, dans ses ceuvres, n'envisage pas le bien de l'art , et ne jjrend garde qu'à soi , n'est
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souvent qu*un sot : rhomme de lettres qui reste impassible aux offenses qu^on fait à son honneur personnel, inspire sur lui ce que le Clitandre des Femmes suçantes dit sur le compte de Trissotin :
« Et de bien d'autres traits il s^est senti piquer ,
« Sans que jamais sa gloire ait fait que s*en moquer.
Collé, Piron, Panard, forment le trio joyeux qui nous ravit tant de fois par ses refrains. Ils portèrent le mieux sur la scène les grelots de leur folie et Tivresse communicative de leurs lestes amours et de leurs chansons de table : leurs couplets ne sont pas aiguisés de pointes, ni de subtiles équivoques, mais de vrais bons mots , finement épigrammatiques. Nous applaudissons fréquemment à leurs aimables successeurs, dont Laujon fut TAnacréon par son esprit et par son âge.
Genre Outrc Ic vaudcviUc fondé sur la parodie, on compte
des parodies *■ * ^
bouffonnes, jgg panidcs, ct parodics bouffonnes dialoguées. Ce genre, relégué chez*nous sur les tréteaux ambulants, a pourtant quelque analogie avec la satire allégorique des Grecs : mais, je le redis, on aurait tort pour cela de lui comparer les pièces d'Aristophane, qui sont rehaussées par la pureté d'un élégant style et où la philosophie profonde se joint à la bouffonnerie. Nos pièces - parades ne sont que la dégénérescence des siennes, qu'on ne doit pas déprécier jusque-là. Je descends jusqu'à ce dernier genre pour suivre l'exemple d'Aristote, dont la poétique en son entier comprenait, dit -on, non - seulement la haute tragédie, mais les règles des derniers mimes et des satires basses et populaires.
Aux époques des mascarades, époques où tout se ^rayestit, on la joie désordonnée confond les sexes et tous les rangs , et qu^on peut nommer les satuT'^ wvales de l'esprit, la célèbre farce, intitulée le Roi de Cocagne y parut le plus risible exemple de ce genre. A travers les extravagances du plus étrange canevas , et malgré le style le plus trivial^ un fond satirique trèsremarquable brille dans cette grande parade. La folie d'un monarque gourmand et dissolu, entouré de grands maîtres - d'hôtel , de grands sénéchaux de la table , de grands échansons , et de tous les grands offiders de la bouche, dignes ministres de sa débauche royale , ce roi , qui couronne un manant à sa place , le sommeil de ce grossier successeur qui s endort sous le dais, la réponse du rustre au prince en démence, qui le réveille par cette interrogation :
« »- Que fais-tu là , maraud, sur mon trône ? — Je règne.
Mot profondément comique , dans les temps où les rois pouvaient dormir ! Les étiquettes des cours burlesquement parodiées, tant de caricatures dont le côté ridicule n'offre que le revers des choses révérées par les préjugés du vulgaire, tout ce tableau bizarre de rôles outrés, forme un assemblage avivé par des couleurs tranchantes et fortes, dont Féclat rivalise les grotesques peintures de Jordans. Ce genre n'est soutenable que par une surabondance de verve plaisante^par le jeu enflammé des plus savants comiques^ et par les vives enluminures de ses masques. Le vrai n'y suffit pas : il veut l'exagération, mais il faut qu elle s'y maintienne dacte en acte, conformément au ton /. 10
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d un délire qui ne se relâche ni ne s'attiédisse jamais. Veuillez rappeler en vos esprits la récapitulation de ces genres nombreux, et comptez de plus les essais de quelques novateurs dont la réussite nous fournit des exceptions instructives, et nous marque les pas qu'on a tenté de faire en des routes nouvelles, vous vous étonnerez de tant de moyens procurés à l'art dramatique pour étaler toutes les variétés de l'imagination humaine. Un regard jeté sur les différences ^^^^ àe ses productions ne sera pas tout-à-Êdt inutile. Estle i^inStr ce un soin superflu que de tracer nettement leur ca-
do bon goût. .X -1 .»^ »r
ractere aux nommes qui nont pu s en former une idée fixe^ nécessaire à motiver leurs suffrages ? On se souvient du temps où les professeurs de l'ancienne université préparaient une jeunesse érudite à porter des jugements rapides et sûrs: l'instruction quittait les bancs de leurs écoles pour siéger sur ceux des meilleurs théâtres; et le parterre, alors tout plein de l'esprit de lantiquité, portait comme par instinct les arrêts de la raison. Mais l'éducation , qui refleurit maintenant avec éclat, fut quelque temps suspendue: le goût cessa de recevoir les avertissements qui le guidaient par avance : on perdit la trace des préceptes ; on s'égara dans un dédale d'opinions confuses; on applaudit indistinctement en des ouvrages les choses déplacées qui en auraient embelli d autres : on blânïa dans ceux-ci les beautés qui leur étaient propres. Le peu de vrais savants qui combattaient les erreurs n'étaient pas entendus : la multitude, entraînée par d autres soins que la conservation des belles - lettres , ne tournait sur elles que des regards passagers ou in-
clifférents. Mais aujourd'hui, que Tamour des bons modèles se ranime, n est-ce pas une obligation à ceux ^ui n^ont cessé de cultiver la littérature, que dVn renouveler l'examen, et de communiquer leurs simples réflexions? Il est une foule d'hommes, d'un mérite particulier, qui n ont pas appliqué leur attention à ces matières : elles exigent une longue habitude de les connaître pour les bien goûter. Tel esprit occupé de spéculations abstraites, ou de fiscalité, n'aperçoit les finesses du goût que vaguement. On ajoute à ses plaisirs en les lui définissant : on lui prête des instruments de comparaison pour mesui*er et juger ; et les gens raisonnables, toujours dénués de fausse vanité, ne repousseront pas des efforts qui ne tendent qua leur dévoiler des beautés qu'ils ignorent, et qu'à diriger leurs jouissances. Quels seront les fruits de cette nouvelle étude ? Les voici : la juste admiration des antiques chefs-d'œuvre littéraires; 1 opinion de leur supériorité mieux assurée et plus répandue ; le respect des écrivains pour le sufhrage public, rendant leurs travaux plus assidus , et leurs productions plus rares ; la médiocrité contrainte à s'écarter de la lice , où ne lutteront que des esprits exercés et devenus vigoureux. On cessera d'opposer des préjugés exclusifs à l'accueil des audaces heureuses dans la carrière tragique, et des plaisanteries naïves et populaires de l'ancienne comédie. Dans les drames attendrissants , on n'aura plus honte de pleurer; dans les pièces facétieuses, l'esprit égayé ne dédaignera plus de rire. Les bons auteurs, encouragés par les louanges qu'ils auront bien méritées , et retenus par une sévérité sans caprices ,
acquerront cette autorité qui suit la réputation légitime , et ne craindront pas qu'on les punisse , comme transgresseurs des lois de l'art, s'ils osent en reculer les limites et en étendre le domaine. La république des lettres fera, pour son accroissement en France, ce que la république romaine fit politiquement pour la sienne : elle répandra sa force et ses exemples chez les nations étrangères ; et , fière de leur rester supérieure, elle empruntera leurs richesses, leurs lumières, et ne dédaignera pas d'en recevoir quelquefois les leçons, ni d'en adopter les bonnes maximes. Nous irons rechercher, avec le grand Corneille, les beautés du théâtre espagnol ; nous irons fouiller, avec Molière et La Fontaine, les fabliaux, les canevas et les poèmes de ritalie; nous irons, avec Finfatigable Voltaire, nous enrichir de la morale poétique de Pope et d*Adisson , et avec le tragique auteur de notre Œdipe a Colone^ arracher aussi des lambeaux sublimes et terribles à Shakespeare. Nous irons enfin demander à Wiedland , à Guoethe , et à Schiller, en quelles sources les muses germaines puisèrent cette ingénuité pure , et cette noble mélancolie qui verserait un charme sentimental en nos drames. Ainsi , de tous les foyers épars dans Fempire littéraire, soigneux de recueillir toutes les semences du feu sacré, nous tâcherons de rallumer entièrement cette belle flamme, qui, bnMante sur les trépieds antiques, étincelle encore parmi nous dans les chefs-d'œuvre des modernes.
A la table sommaire des diversités d'espèces qui composent le genre dramatique, il faut joindre maintenant celle des qualités qui constituent la nature de
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Cîhaque ouvrage théâtral. Nous suivrons leurs séries dans cette décomposition , en commençant par la tragédie , €t nous reprendrons successivement les autres d'après l'ordre de notre classification. De lexposé des généralités premières sortiront , comme de leur tronc prin* cipal, les branches étendues qui s^offrent à notre examen y et dont le développement partiel nous donnera sujet d admirer la multiplicité.
Ainsi va se réaliser reffet de ma promesse, de ne pas diviser la doctrine en compartiments détachés par les époques séculaires du génie propre à chaque peuple et à chaque âge , mais de Féclaircir par la distinction des principes éternels du boFij et du mauvais^ relatif à tous les modes Uttéraires ; ainsi que les apparences du vrai et du faux sont rendues certaines dans les sciences physiques. ^
Je ne présume pas ne laisser rien de conjectural R^fl*»oii.
* *■ •» *" sur ce que
dans celle que je traite : n'est-il pas en toutes choses |*ï»"^t«'«"
* •» ^ de conjectural.
des qualités intimement occultes , inaccessibles à notre sagacité ? Que fais-je sur la littérature ? ce que Fanatomie physiologique fait sur le corps des animaux : elle démontre ce qui se manifeste de la forme et des conditions des organes; elle se tait sur les mystères des puissances vitales dont les modifications sont infinies; elle donne des noms aux parties des systèmes de mouvement et de circulation, pour en reconnaître la topographie et les fonctions résultantes : elle n'en saurait appliquer aux forces incommensurables de l'existence ; il est même de ces liens matériels si fins qu'ils échappent à notre subtilité, et qu'elle n'en peut unir lès rapports à ceux que l'étude lui révèle. Pa-
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reillement, dans la littérature, Tassemblage des éléments qui forment le corps des ouvrages, n'en est que Tappareil mécanique; et, sans le génie qui les anime, on nen voit, pour-ainsi*dire, que le cadavre. Une certaine chaleur inspiratrice , un je ne sais quoi d'en* flammé , en est la vie ; cause indéGnissable, inconnue, que je n ai pas la prétention de sonder. Prétendre à donner les raisons de tout, me paraît la borne la plm étroite de Tintelligence, et le comble du déraisonnement. Au-dessus des vérités démonstratives, et si grosses qu'elles ne se dérobent point à nos sens , il en est de métaphysiques et de sublimes , si fugitives quelles nous sont soustraites, et si douteuses qu'il serait téméraire de croire les soumettre aux lois du calcul. C'est là qu'il faut s'arrêter, après avoir traversé la carrière du savoir : c'est là que des transports secrets élèvent le vrai poète, c'est-à-dire Thomme à qui' le génie souffle ce feu qu'Horace appelle mens divinior, lorsque planant librement loin de notre vue, il domine son art et confond l'orgueil des rhéteurs qui le veulent astreindre à leurs insuffisantes mesures. C'est de-Ià qu'on cesse d'avoir prise sur lui, et qu'on ne saurait plus le juger que d'instinct. Les plus habiles sont alors relativement à lui dans la même infériorité que la multitude ignorante à legard des plus habiles.
J'ai dû revenir sur ces maximes, afin qu'on ne me soupçonnât pas de vouloir étendre les droits de l'analyse plus loin qu'elle ne peut atteindre, afin qu'on ne m'accusât point de compasser avec une rigidité vaine la carrière de^ l'imagination , et d'enchaîner le
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sentiment en des entraves symétriques. Certes, et je puis m exprimer figurément, puisque je parle de poé-> sie et d'éloquence, ce serait couper les ailes à Pégase et à Mercure. Mieux vaudrait encore , pour Taccroissement de nos forces, les suivre tous deux en un essor déréglé, et céder à Tentraînement des hautes chimères , que de terrasser par de rigoureux préceptes les élans du génie et le vol hasardé de son inspiration méconnue.
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