‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris; (volume 2)Chapitre 6 sur 25 · QUATRIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME SÉANCE

Du genre tragique y de ses espèces , et du nombre de ses règles, ou conditions.

ESSIEURS ,

Deiatngtiie J^'exposition quc îai tâché dc VOUS faire des sfenres

tkm Annote. . , ,

dramatiques, et de leurs espèces, dans la séance prë- ^ cédente, me conduit présentement à tous définir les qualités constitutives de chaque genre.

Commençons par le plus auguste de tous, par la tragédie; nous en avons reconnu trois espèces : la tragédie sacrée ou mythologique y la tragédie historique^ et la tragédie irn^entée. Aristote leur attribue quatre qualités principales : il distingue la tragédie, en simple, en implexe, en pathétique, et en morale. Il la nomme simple, alors quelle présente un fait unique, dont Taccomplissement se produit sans changement de volonté ni de fortune des personnages, et sans obstacles au projet formé dès le commencement de Exemple* Tacûon. En ce rang , se place le Prométhée d^Eschyle ,

U la tragëdie , . ...

•tnpie. père dé la tragédie antique : Jupiter irrité contre ce dieu^ premier inventeur des sciences et des arts, veut le punir de son amour pour les hommes, à qui Pro-

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méthée remit un rayon du feu céleste. L'immortelle victime est seule instruite d'un arrêt du destin qui condamne Jupiter à tomber un jour du trône qu'il usurpa sur Saturne. Vainement le roi de l'olympe lui prétend arracher son secret par les supplices : un dialogue entre la Force et Vulcain apprend aux auditeurs quelle est la puissance du monarque des dieux, et quels . tourments sont préparés au dieu rebelle, que Vulcain se charge à regret d'enchaîner sur le Caucase. Prométhée subit les tortures, et les scènes suivantes ne sont que le développement de sa courageuse résistance aux volontés d'un pouvoir suprême^ qui ne lui semble pas mériter l'obéissance , parce qu'il est tyrannique. Les touchantes lamentations de la nymphe lo ne se mêlent épisodiquement au sujet que pour en interrompre la sombre uniformité par la pitié quelles inspirent^ et pour faire éclater la science divinatoire de Prométhée, afin d'intéresser davantage à ses maux avant la catastrophe : elle se termine par l'exécution de l'arrêt qui Uvre le héros à la faim du vautour, dont il devient la pâture éternelle. On voit que nul obstacle ne contrarie le dessein formé par Jupiter, et que ses rigueurs ne peuvent ébranler la constance du dieu protecteur des mortels. L'action se consomme ainsi qu'elle fut d'avance annoncée, et sa marche est accompagnée des chants du chœur qui coupent le dialogue par intervalles ^ en associant ses sentiments à ceux des principaux acteurs» Tel est le premier exemplaire du genre que nous étu^ dierons sur d'autres beaux modèles. On se demandera d'où naquit l'intérêt que celui-ci put exciter dans

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Athènes? Je crois, sans partager le mépris que des commentateurs modernes ont manifesté pour cette simple fable, quon eut lieu dy admirer lelévatioii des pensées, la grandeur des personnages, le spectacle toujours attachant de la vertu opprimée par Vinjustioe et par la force, son aveugle et crud mi* nistre, enfin cet inaltérable caractère d'un héroïsme luttant contre Tautorité même du plus redoutable des dieux , lorsqu'elle lui paraît criminelle : grande leoon donnée à la faiblesse du vulgaire, trop souvent complice des coupables violences des hommes. Rien ne marque mieux que ce premier exemple le haut rang du genre tragique. On j aperçoit déjà les éléments dont il est formé. La noblesse du style qui cor* respond à la majesté des choses se conforme à son origine et à son objet par les deux tons qui le distinguent : sublime dans les chœurs, qui prirent naissance du chant dithyrambique et des odes; tempéré dans le dialogue , qui doit s accorder avec les passions des grands personnages.

UAgamentnon d'Eschyle est aussi simple par le sujet que le Prométhée. Le héros, vainqueur de Troie, est attendu par la vengeance : son épouse a promis et préparé sa mort : Cassandre prophétise la catastrophe : Atride est intmolé par Clytemnestre , eC Fadultère ne parait avec Égisthe,att dénouement, que pour se vanter d^e son crime. Cette £ible diffère de la première , non par la simplicité, mais par le choi^t des i&téréts : ce ne sont plus des dieuK qui les produisent ^ mais des hommes. Cette sorte de sujet est déjà plus convenable à nos théâtres; mais on sent que sa nudité

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ne siérait pas à la scène française : il lui faut une complication qui en resserre le nœud, des ornements qui le relèvent^ des obstacles qui mettent en jeu les pas« siens, et qui retardent le dénouement moins prévu. Ces nouveaux ressorts de la tragédie ne nous seront léfélés que par Sophocle, Euripide , et Racine. Je citerais Alfieri , noble restaurateur de la tragédie grecque en Italie, et justement consacré par des chefs-d'œuvre, si son Agamemnon ne me paraissait avoir quatre vices capitaux : i^ la lâche bassesse de son rôle d'E^isthe; ^ la rentrée obscure d* Atride dans sa maison ; 3^ labsencede la Pjthonisse, qui, ne paraissant pas, ôte à la pièce le beau contraste de la douleur des vaincus avec la joie des vainqueurs; 4^ la présence d*Electre, ainsi que dans la même tragédie de Sénèque, prin-* cesse indécemment confidente de sa mère adultère, et dont les reproches , avant le meurtre d*Agamemnon, révolteraient la délicatesse et le bon goût de nos spectateurs. Ce seul défaut causerait chez nous la chute inévitable de cet ouvrage. Du reste il est plein d'excellents morceaux et étincelle de beaux traits, qui ra ont paru dignes dêtre imités sur notre théâtre. La tragédie qu'Âristote nomme implexe, est celle Exemples

11,.. 1*1 de la tragédie

dont 1 action unique comporte un soudain change- împiexe. ment de sort, une révolution par des reconnaissances fortuites , en un mot , une péripétie. L'exemple s'en trouve encore dans la pièce d'Eschyle, intitulée les Coiphores. Nous comparerons cet ouvrage à ceux de Sophocle, d'Euripide, de Voltaire, de Crébillon, et d*Alfiéri , sur le même sujet. Ces cinq auteurs ont traité diversement la vengeance d'Electre, et l'Oreste,

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meurtrier de sa mère. Il sera curieux d'observer que la réunion des beautés de toutes leurs tragédies, n'offre rien de si grand et de si terrible que deux principales scènes de celle d'Eschyle. Son sujet renferme déjà cette particularité de tendre à une double catastrophe, qui change linfortune des bons en prospérité, et le bonheur des méchants en malheur : élément nouveau à méditer.

Exemples La tragédie qu'Aristote' nomme pathétique , se pathéu({««. fonde sur les passions douloureuses qui nous saisissent d'attendrissement et nous arrachent des pleurs sur une action destructive. Ne cherchons plus dans Eschyle cette source de pitié profonde : elle n'est abondante que dans les Œdipe ^ le Philoctete de Sophocle, les Iphigénie y XAlcestSy \Hécube\ et tant d'autres pièces du touchant Euripide. Car c'est en ce sens qu'il faut entendre le jugement d'Aristote , qui le regarde , avec les Athéniens , comme le plus tragique des , poètes grecs , et non comme le plus parfait. Les éloges qu'il donne aux éminentes beautés de l'OEdipe-roi éclaircissent nettement son opinion. Peut-être n'estil pas superflu d'appuyer sur ce point, pour mieux réfuter les erreurs qui résultent de l'interprétation des maximes qu'on isole, en les tirant des savants rhéteurs, et qu'on donne ensuite pour des axiomes. Souvent elles ne sont dans leurs livres que les conséquences des pensées antérieures dont on les détache; et l'ignorance y ou l'inattention , les transforme en principes, et proclame faussement leur autorité, sur la foi et le renom des ouvrages dont on les extrait aveuglément.

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L'ëtonnement et la terreur furent l^s qualités primitives de la tragédie : ces fortes passions lui assignèrent sa haute place dans les suffrages des peuples de la Grèce. La pitié, qui relâche les âmes, ne doit s'y joindre que secondairement : passion plus commune, elle ôte au sujet de la fable tragique un peu de Télévation qui la distingue, et ne sert qu'à détendre quelquefois les compressions trop fatigantes pour les cœurs , et qu'à rabaisser les héros à la condition humaine, en les faisant descendre jusqu'à notre infirmité, pour charmer la faiblesse de la multitude. Ce reproche, qui semble rigoureux, fut adressé par le peuple le plus jaloux des perfections de lart, aux poètes qui suivirent Eschyle, et que le critique Aristophane accusait déjà de faire dégénérer lart tragique. La préférence de quelques lettrés pour le grand Corneille s'appuie sur la même raison. Ni lui, ni le vieux Eschyle, ni Sophocle, ne prévalurent par la seule pitié ; mais la terreur et l'admiration furent les supports de leurs ouvrages immortels. Ce sont elles qui prêtèrent à leurs créations et même à leur langage le plus simple ,

« Cette hauteur divine «c Où jamais n'atteignit la faiblesse latine*

Ce sont elles qui imprimèrent une teinte mâle et sombre à la tragédie des sept chefs devant Tfiebes ^ dont Boileau nous transmit si bien la forte couleur dans ces vers:

« Sur un bouclier noir sept chefs impitoyables <t Épouvantent les dieux de serments effroyables :

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« Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger « Tous, la main dans le sang, jurent de se venger: « Ils en jurent la Peur, le dieu Mars, et Bellone.

C est la terreur qui frappe, d'une consternation vraiment théâtrale y les auditeurs frissonnants à laspect du glaive de la muse antique : c'est elle qui les prépare à goûter plus délicieusement la pitié , si agréable lorsque par des larmes elle les soulage de la stupeur, et du triste étonnement/où la crainte les avait maintenus. Cette grande passion, amplement développée au cinquième acte de Rodoguney est la plus difficile à exciter noblement, sans la rendre convulsive, et la plus rarement bien déployée au théâtre : c'est la pierre de touche du génie. Nous le prouverons en Tanalysant. Je ne parlerai point séparément de la tragédie qu Aristote nomme tragédie morale: cette qualité, sap^ pliquant à toutes les autres, nest pas Tobjet d'une distinction pour nous. Il n'en fait une y apparemment, que d après des exemples particuliers à sa nation , et dont la connaissance ne nous est pas parvenue. N'estp il pas de notoriété que de tout ouvrage dramatique doit ressortir, soit par les maximes qu'entraîne le dialogue, soit par la composition du sujet, quelques moralités utiles pour l'auditoire ? Les Euménides ont cet avantage distinct sur les autres pièces d'Eschyle, de révéler les dogmes de la justice divine et humaine, selon les idées qu'en avaient conçues les anciens. Quand nous détaillerons les ressorts de cette terrible tragédie , vous désapprouverez, je crois, le ton d'ironie dédaigneuse que prend La Harpe en en parlant, et en la

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jugeant d'après son intelligence imbue des opinions de nos jours, et moins étendue que son érudition. Rien nest plus puéril que de ridiculiser, comme il £iit, le sommeil des Furies qui laissent reposer Oreste^ en disant: « Ici le chœur ronfle^ ici h chœur ronfle encore ! » Ces sarcasmes de mauvais goût devinrent la périlleuse habitude des écoliers de Voltaire , qui singent ses boutades sans avoir le feu de son esprit, et des chefs-d'œuvre pour excuses.

Le fonds moral que renfermaient les drames des Grecs Exemples s'enrichissait encore dun intérêt national, dont la monje. pièce intitulée les Perses nous fournit lexemple. On y voit Fombre évoquée de Darius , soitant du tombeau pour déplorer la ruine de son empire ébranlé par la folle expédition de Xercès. La majesté de cette fiction jette une lugubre tristesse sur le récit du malheur des nations vaincues par la liberté grecque. De tels moyens secondent puissamment l'imitation idéale convenable au genre ; et Ton s'imagine faussement que Fart a pu gagner en se privant des effets qu'ils produisent. Si de justes et solemn elles préparations faisaient apparaître au milieu de ses enfants avilis Fombre du fameux Gharlemagne, leur reprochant la dégradation de leur tonsure, et la dissolution des vastes états qu'il leur avait conquis , ne doutons pas que notre nation , flattée par d'augustes souvenirs, émue d'un si digne spectacle, nen applaudit avec transport la grandeur et la moralité. Cette coutume qu'avaient les poètes grecs de se borner à des sujets nationaux, fut une des causes de la vérité de leurs peintures et de la supériorité que nous y admirons. Les habitudes , les mœurs , les

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lois particulières, mieux connues par les auteurs et — parles spectateurs, ajoutent à Vintérét de 1 objet représenté. Notre Melpomène, en parcourant le monde entier, ne peut y saisir que les mœurs, les lois et les habitudes générales des peuples : elle ne les touche que d'un pinceau vague, et les détails, source de naturel et de naïveté, se perdent dans la profusion des sentences et des lieux communs oratoires qui les remplacent. Au contraire, les fictions chez les Grecs leur paraissaient identiques à leurs propres usages : ils jugeaient avec certitude l'imitation plus ou moins fidèle des réalités qui se rapportaient à leur histoire : leur goût dut aussi se perfectionner plus vite, et leurs auteurs durent plus promptement se former sur luL En cela, notre Corneille imita leur génie : circonscrivant presque toute sa carrière, se bornant à peindre la grandeur d'un seul peuple, il sembla se transformer en ciioyen de Rome; et, soit qu'il parlât sous la toge républicaine, soit sous la pourpre impériale, ses discours respirèrent l'esprit et la politique de la nation dominatrice qu il avait attentivement et doctement étudiée.

Ce qu'on aperçoit d'abord en lisant Eschyle, c'est l'extrême nudité du sujet de ses drames, non moins que la simplicité des traits et des contours de ses personnages. Leur dialogue , suspendu par des chœurs, ou s'entrecoupant avec leur coryphée , dirige une action que rien ne gradue en sa marche; ils s'y montrent sous de fières et immobiles attitudes, teb que des statues parlantes : ils ne savent encore s'opposer les uns aux autres, ni se grouper ensemble, ni agir

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par leur concert ou par leurs contrastes : ce sont des kaucës lignes sans courbure et presque parallèles : mais Tordre qui pouitant règne entre elles est loin de l'enfance de Fart. Eschyle étonne par Féminence des idées, parla sublime concision des maximes, et par le choix des caractères prédominants. Ce mode tra* gique, uniformément élevé, nest déjà plus l'imitation exacte de la nature, mais une imitation convenue de la nature exaltée. Là commence à s'exécuter la: loi transcrite par le fils de Racine, sur l'obligation d'iVniter en poésie moins le vrai simple que le vrai idéal. La dignité d'Eschyle inspira sur lui ce jugement d'Horace dans l'épitre aux Pisons.

* Docuit magnum loqui, nitique cotkumo, «Ha révélé la majesté du langage , et l'éclat du cothurne. »

Ces éléments reconnus, qu'il soumit à de premières expériences, ne furent pas stériles pour Sophocle, qui tendit à compléter progressivement le système de la tragédie antique. Les nouvelles règles, qu'il y adapta, le perfectionnèrent ainsi : chez lui, les personnages, devenus humains,* gagnent en naturel ce qu'ils perdent en. élévation épique; et, par -là, contiennent mieux au genre. Son dialogue et ses sentiments étonnent moins l'esprit que ceux d'Eschyle , mais ravissent et pénètrent. mieux le. cœur. Chaque scène, bien mesurée en ses pièces, va promptement au but sans y courir trop précipitamment : son action est bien une , et ses personnages bien différents les uns des autres , quoique toujours pareib à eux-mêmes : il sait modérer la pitié pour lui conserver une noble décence : il sait manier doucement la terreur à laquelle il donne /. II '

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un frein pour qu'elle n'aille pas jusqu'à Thorrible: ainsi que les antiques statuaires , animant les douleurs des Niobë et du Laocoon, en atténuèrent les trop vives expressions, afin de ne rien diminuer à la pureté régulière des traits de leurs belles images, et de maintenir gravement la dignité de leurs parfaites attitudes. Les Trachjrnennes y ou Hercule mourant, appartiens nent encore au système de son prédécesseur^ par le choix d'un héros divin : mais les acteurs qui figurent autour de lui, tenant plus à l'humanité, signalent déjà la correction et le goût de leur auteur.

Remarquons en passant que les anciens atteignaient mieux que nous l'expression des sentiments propres à la force idéale des héros qu^ils animaient. Alcide , brûlé des poisons de la robe trempée au sang du Centaure, et soupçonnant Déjanire de trahison, charge son fils de traîner sa mère à ses pieds, et de la déchi* rer en sa présence : cet ordre de commettre un parricide nous ferait horreur : mais c'est Hercule qui cède aux souffrances : ce commanden^ent imprime l'idée, de l'excès d'une douleur proportionnée à sa vigueur plus qu'humaine. Notre délicatesse est donc fausse lorsqu'elle mesure les passions de l'idéal sur la £aiiblesse de notre nature commune. Voilà Fextraordi* naire vraisemblable en de certains sujets; extraordinaire que l'on confond avec le bizarre, et que ne distinguent point tes médiocres esprits, toujours incapables de concevoir à quelle sublimité monte par-fois le genre dramatique.

Aux premières règles d'une action unique, présentée tm dialogue , entre des acteurs distingués par le rang

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et le caractère, Sophocle a donc su joindre les oppositions d'intérêts contrastants, les moyens qui concourent aux péripéties, laccroissement de terreur et de pitié progressives de scène en scène, et les divisions mesurées par les chœurs pour orner et rehausser la fable, sans la rallentir, ni l'interrompre.

Euripide, avons-nous dit, mérita le titre du plus tragique des poètes grecs , non qu'il fut si grand par les pensées qu'Eschyle, ni si parfait en toutes proportions que Sophocle, mais en ce sens qu'il fut plus pathétique que ses prédécesseurs : en effet sa muse retrace moins le courage et l'héroïsme , que la douleur humaine dans les profondes et illustres misères. Ses acteurs soiit plus éloquents en leurs infortunes , et les traits de leur malheur se gravent plus avant dans les âmes. Il ajouta même à l'expression du détail, cette qualité si rare chez nos auteurs, la naïveté sans bassesse. Avouons que cette qualité précieuse est presque ignorée, ou mal-à-propos dédaignée par nos tragiques français. Une dignité monotone, un certain luxe artificiel qui l'exclut de notre scène , revêt et guindé en quelque sorte les plus simples rôles. Penserions-nous que la naïveté dégradât le sublime ? Je tiens qu'elle le ferait éclater plus vivement, qu'elle doublerait l'illusion, et que, pour tout dire, elle établirait dans les nobles fictions de la tragédie une vraisemblance ^le à ce naturel frappant qu'elle donne aux intrigues familières de la comédie. Par ces raisons même, les imitations d'Euripide devinrent plus vraies, et son style en reçut une heureuse mollesse, une fluidité, un abandon entraînant qui saisit, emporte, et charme

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le lecteur. La muse de Racine, formée sur ce beau modèle, le surpassa par une douce mélodie, plus séduisante encore, et plus variée : supérieur à cet habile maître par la diction , il ne 1 égala que passagèrement par ce qui tient au pathétique. La terreur et la pitié, sur le théâtre grec^ allèrent bien au-delà de ces mêmes passions sur nos théâtres. Les étran- ' gers seuls , parmi les modernes , parvinrent à ce d^[ré dans leurs compositions hardies, mais informes et désordonnées : au contraire le goût français, trop timide^ mais réglé, refroidit chez nous les actions tragiques ; et les parallèles que nous en offrirons , vous convaincront de cette vérité. Voltaire, qui la sentit bien, fit faire de nouveaux pas à Fart d'intéresser : mais ce qu'il imita le p]us dans Euripide, fut son tour d esprit philosophique, dont labus est de se prodiguer en sentences accessoires aux nécessités du sujet. On l'excuse de ce vice en raison du but moral et politique où tendait sans cesse la marche de son talent, et trop de beautés compensent en lui ce défaut, pour qu'il soit permis de le condamner.

Silexagération du pathétique outrepassait les limites que les anciens lui ont marquées, elle dégraderait la dignité de 1 art : mais on peut , mais on doit même atteindre aux dernières bornes qu ils ont posées à la pitié et à la terreur extrême , pour donner au public toutes les émotions qu'il a le droit d attendre du vrai genre tragique.

oicr<Çr«iicM Passons maintenant à l'observation de quelques u«^q«es ' différences originelles entre la tragédie antique et la

anciens a /^i i • i» •

»mod«rnei. notrc. Chcz Ics ancicns, 1 action est nue, et dégagea

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de tout ornement inutile ; la seule diversité des rôles opposés produit la variété de leffet total de leurs ouvrages : mais tous les caractères gardent , d'un bout à lautre, leur même mouvement, et leurs mêmes déterminations. Ils paraissent comme des Athlètes dans une lice, où, dépouillés de tout vêteme nt, leurlutte mutuelle dessine fortement aux yeux les contours, la vigueur, et la légèreté de leur corps. Chez les modernes, la fable est moins simple, et comme parée de draperies fastueusement brodées : les passions de ses personnages sont continuellement modifiées par les bienséances sociales : leiu^s physionomies plus changeantes, ne sont pas moins vraies, quoique moins naturelles; mais Veffet des figures entières, moins fixe dans leurs contrastes , est moins tranchant et moins grave*

Sans doute il faut attribuer ces variétés à l'étendue des cirques où se jouaient les tragédies grecques, à Fusage des masques immobiles que portaient les comédiens, à leloignement du point de vue offert en perspective à la foule environnante : elle n*eût pu saisir les nuances fines de sentiments et de détails , ni les complications d'intrigues démêlées par de subtils développements, ni les altérations multipliées des visages de nos Lekain et de nos Talnuiy images vivantes des plus sublimes transports de l'esprit, des plus intérieures pensées de Tame, et des troubles les plus profonds du cœur humain. De -là ces masses distinctes , ces larges divisions , ces lignes continues , qui frappaient les regards du peuple d'aussi loin que les poite-voix prolongeaient les accepts des acteurs

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jusqu'à ses oreilles, aux extrémités les plus reculées d'un vaste amphithéâtre. Eschyle y devait plaire au nombreux concours de ses auditeurs, par sa gran* deur colossale et sa haute uniformité. On retrouve dans le maintien de sa muse cette excessive roidéur, vice presque inévitable aux génies inventeurs, qui semblent toujours douter d'avoir suffisamment creusé les traits de leur dessin^ et qui, pour afiTermir la se* lidité de leurs formes, préfèrent les marquer trop durement, à ne les toucher que d'un crayon superficiel. Ses drames ressemblent à de vieux monuments taillés dans le marbre avec rudesse et àpreté, mais résistant par leurs blocs et leur inébranlable architecture à toutes les attaques des siècles. L'aspect des héros, qu'il choisit dans un ordre surnaturel et divin, inspira, je pense, cette maxime d'Aristote, que tout ce qui entre dans 1 épopée, entre aussi dans la tragédie : maxime désormais inapplicable à la nôtre, et qui ne convient qu'à nos tragédies lyriques. La comparaison de l'une des espèces de nos grands opéras avec la tragédie fabuleuse, deviendra la preuve de ce que je dis.

Analogie Prcnous V AlccsU d'Euripide : transportée sur notre

e l'Alceste % 11 * i • 1 •

grec et de scènc , ellc ua subi que peu de corrections pour ijrique. mériter le durable succès qu'elle y obtint ; même ordonnance dans le sujet, même appareil dans le spectacle, même présence des chœurs, même simplicité d'action dans la fable. Le récitatif qui relève le dialogue noté n'est autre chose pour les Français que la mélopée pour les Grecs : un coryphée, ainsi que chez eux, est l'interprète du chœut quand le

nombre de ses voix serait mal-entendu : Tintervention merveilleuse des dieux parmi les personnages humains s^y retrouve dans la descente d^Hercule aux enfers 9 qui ramène, de chez les morts en son palais, Théroïque épouse d*Âdmète : les changements de décorations 7 rappellent Temploi des machines en usage dans la tragédie athénienne; et la musique si passionnée, si vraie, si dramatique, de l'incomparable Gluk , y supplée à la sensible et véhémente éloquence des vers d'Euripide. Citerai -je Orphée? Le chœur des démons, attendris par la lyre du héros, reproduit un exemple de l'imitation du chœur des furies appaiy^^ par la voix d'une déesse dans la tragédie à.e& Euménides, composée par Eschyle. Parlerai -je des Jphigénies et de ï Œdipe à Colone? La ressemblance de ces opéras avec les pièces grecques est remarquable en tout point. L^i' tragédie lyrique place ses fictions dans l'olympe comme sur la terre : elle use des ressorts célestes et de tous les prestiges surnaturels que déploient les drames de l'antiquité : elle s'empare de leurs détails et de leiur ensemble : comme eux, elle mélange son style de rhythmes variés que , la poésie adapte aux convenances : elle exclut les dissertations prolongées, et le nœud trop compliqué des intérêts : sa marche est lente, grave, mais débarw Tassée des longs raisonnements : tout y éclate par les passions : tandis que la tragédie déclamée ne représente à nos yeux que des héros humains, rejette le secours des machines, n'emprunte aux pièces des anciens que des scènes détachées, et fondues avec art dans les scènes qu'elle invente, supprime le mérveil-

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leux qui frappe les regards, et n'emploie que celui qui étonne la pensée : elle ne seconde point son action par la présence des chœurs^ mais elle la continue à Taide des confidents que nos auteurs y ont sagement substitués. J'observe, de plus, qu'il est peu de tragédies grecques dont la mesure ne se soumette à la coupe de nos grands opéras, mais que leur étendue suffit si rarement à la mesure de nos tragédies ^ que Racine et Voltaire se crurent forcés d'y ajouter des intérêts épisodiques, ou inhérents, qui fournirent aux dimensions de leurs pièces. Quand nous poserons les règles du drame lyrique, nous achèverons de mettre ces conformités en pleine évidence.

Qu'on n'induise pas de ces remarques l'impossibilité de transmettre au théâtre français des ouvrages purement tirés du théâtre grec. Il en est de favorables h notre art, tel que V Œdipe" roi ^ auquel les corrections de nos auteurs n'ont fait que nuire y et dont la représentation eût été plus belle, s'il n'eût pas subi d'altération , au gré de notre goût national. Il en est d'autres que ce même goût doit proscrire du genre et abandonner à celui des poètes lyriques. La distinction en est aisée : tous ceux dont la fable merveilleuse comprend les actions, les moeurs^ et la présence des immortels, sont hors de la tragédie moderne : tous ceux qui comportent les faits et les passions des hommes lui appartiennent aussi -bien que les portraits des héros de l'histoire. Là, ce sont les cœurs des humains qu'on s'efforça de peindre; et les sentiments que leur imprima la nature sont pajreils dans tous les temps et chez tous les peuples ; les traits.

que Sophocle en a bien marqués passeront donc avec un égal effet sous la plume de Fauteur d'Athalie, seule pièce comparable aux plus parfaites du poëte athénien , par sa grave ordonnance et ses divins caractères.

La dernière différence enti^ nos pièces et les pièces anciennes tient à la suspension de nos cinq actes par la musique de nos orchestres ; division inusitée che:&:> les Grecs ) dont les drames ne formaient quun seul acte entrecoupé par les chœurs, qui restaient en place durant toute l'action : elle se composait du prologue, devenu chez nous liexposition ; de lepisode, qui n'est dans le fait que le nœud ; de Texode , qui correspond à notre dénouement; et , enfin ^ d un chant du chœur, nommé complainte, qui achevait de remplir lame des spectateurs des sentiments de terreur ou de pitié qu'avait inspirés la fable. On ne trouve la loi de l'interruption des actes que dans lepitre d'Horace aux Pisons : elle date du théâtre latin, dont nous ne décoinposerons pas les tragédies , puisqu elles suivent les mêmes règles que les tragédies grecques, et que ces règles y sont faiblement appliquées. La comédie latine peut seule fournir matière à l'étude des principes qui se rapportent à son genre.

Arrêtons - nous un moment pour considérer les Enfance nouvelles qualités que le genre dramatique , après les dramatique

chc%

travaux de ses fondateurs illustres , reçoit de son plus le* modernes. puissant législateur. Corneille paraît : cet homme jette les yeux de son génie sur le théâtre de son siècle. Qu'aperçoit -il? Des muses inhabiles et grossières, plus ignorantes que celles du moyen âge, avaient

ijo COURS ANALYTIQUE

pourtant écarté déjà de la scène ces pièces ridicules intitulées les Mystères y œuvres de la dévotion mal* entendue, œuvres informes et sur-tout dangereuses, puisqu'elles étaient risiblement absurdes, et que la superstition alors punissait les rieiu*s. Néanmoins ces ouvrages témoignent encore que l'origine de la poésie et sa tendance sont toujours religieuses : la crédulité de nos pères en l'appliquant à la passion du Seigneur, aux larmes de la Vierge et des saints, obéissait au même penchant que les Grecs, jaloux de se repré* senter les pieuses fables de la mythologie, objet de leur croyance. Boileau décrit ces deux époques en vers si bien faits, que chacun les sait, et que per« sonne ne se lasse de les entendre relire.

« La tragédie , informe et grossière en naissant,

«79'était qu'un simple chœur, où chacun en dansant,

« Et du dieu des raisins entonnant les louanges,

«I S'efforçait d'attirer de fertiles vendanges.

a Là, le vin et la joie éveillant les esprits,

« Du plus habile chantre un bouc était le prix.

«c'Thespis fat le premier qui, barbouillé de Ue,

« Promena par les bourgs cette heureuse folie ;

<i Et , d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau ,

« Amusa les passants d'un spectacle nouveau.

« Eschyle dans le chœur jeta les personnages ,

« D'un masque plus honnête habilla les visages. . . •

Notons en passant la hardiesse de cette hémistiche , habilla les visages, Boileau poursuit :

« Sur les ais d'un théâtre en public exhaussé , « Fit paraître l'acteur d'un brodequin chaussé.

€ Sophocle enfin, donnant Tessor à son génie ,

« Accrut encor la pompe , augmenta Tharmonie , etc.

£^ plus loin :

« Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré ,

« Fut long' temps dans la France un plaisir ignoré.

« De pèlerins, dit- on, une troupe grossière

« En public à Paris y monta la première ,

« Et, sottement zélée en sa simplicité ,

« Joua les Saints , la Vierge , et Dieu , par piété.

Les religions différentes durent avoir de différents effets sur Fimagination. Le temps seul put révéler à nos aïeux les erreurs de leur goût resté barbare; car, ainsi que l'écrit Gibbon en son Essai sur Vétude de la littérature y « La mythologie ancienne qui animait « toute la nature , étendait son influence à la plume « du poète. Inspiré par sa muse , il chantait les attri- « buts , les aventures , et les malheurs des dieux.

« L'Être infini, que la religion et la philosophie « nous ont fait connaître , est au-dessus de ses chants: « le sublime à son égard devient puéril. Le Jiat de « Moïse nous frappe , mais la raison ne saurait suivre « les travaux de la divinité, qui ébranle sans efforts < et sans instruments des millions de mondes. » Cette citation nous rend sensible que Fidée abstraite d'un Dieu est toujours rapetissée par les artifices de Tima^ gination : elle s'agrandit au contraire en nous par le sentiment intérieur; l'expression en demeure tacite ^ et, ne donnant nulle prise aux paroles, elle échappe aux termes et aux figures du style :

« De la foi d'un chrétien les mystères terribles « D'omementfli égayés ne sont point susceptibles.

172 COURS AÎTALYTIQUE

Ces maximes raisonnables durent arrêter ceux qui, se laissant entraîner au soin de rajeunir les vieilles choses et à la vanité de les remettre à neuf, prétendaient tirer de Torthodoxie les mêmes ressources que des allégories brillantes, ingénieuses et poétiques , qui transformaient toutes les puissances de la nature en acteurs vivants , dans les temples du paganisme. I^ bon goût de Fénélon ne se trompa point sur ces nuances , lorsqu'il préféra nous instruire parla bouche des divinités et * des nymphes païennes ; lui , de qui Pesprit , aussi doux qu'évangélique , eût prêté tant de charme aux leçons du christianisme. Il en respecta l'austérité , contraire aux fictions et aux agréments de la poésie.

vue.g^né«ie» Lcs malhcurcux essais que firent nos ancêtres, les

kUT les progrès '■' '

db^Jtf^e. ramenèrent à chercher, dans les purs modèles du beau, les véritables règles de leur art; mais, abusés encore par les préjugés de leur âge, en excluant de leur théâtre Jésus , ses apôtres, et ses martyrs j ils y introduisirent des hommes de renom, mais défigurés par les habitudes vicieuses de leur temps , de leur servage, et de leur emphatique chevalerie.

Peu contents de ces expériences nouvelles , ils travestirent les héros de l'antiquité sous les formes bizarres de leurs grands suzerains, et leur prêtèrent un idiome tantôt affadi de bannalités doucereuses, tantôt bassement trivial , tantôt hérissé des pointes du bel esprit, tantôt surchargé de locutions ampoulées.

L'influence des longues guerres n'avait fait acquérir aux lettres que les concetti de l'Italie , que l'érudition alors ténébreuse des Allemands, et que les galantes

DE LITTÉRATURE. lyi

hyperboles de FEspagne. Ce commerce de tant de nations corrompit la langue radicale sans Fenrichir, &. les révolutions de l'Orient étaient trop récentes pour que la conquête des écrits de lantiquité fiit devenue notre précieux héritage. Les défectuosités de V Hercule mourant ^ que Rotrou prit à Sophocle sans savoir se l'approprier, sont les témoignages de mes assertions. La seule Sophomsbe du Trissin porta dans l'imitation qu'en fit Mairet , quelque empreinte du genre dont elle fut le naissant honneur en France. Tel était le triste tableau de la scène , quand Pierre Corneille se saisit du pinceau tragique , /^Jj^J^'j"", et lorsque , ouvrant le théâtre de Melpomène à Clio , co^ille . son génie chaussa du cothurne cette féconde muse de l'histoire. L'autre parut être plus étrangère à ses vues : aussi la laissa-t-il pour compagne à Racine , né pour Tembellir et l'illustrer en rajeunissant Andromaque , Iphigénie , et Phèdre y ses nobles filles , plus heureusement que Corneille ne sut fadre revivre Œdipe et Médée, autres enfants de la muse attique. La majesté de Thistoire s'accordait davantage avec la créatio» gravité de son esprit. Obéissant aux conseils de sa \i$toH^ue. raison élevée, il devint créateur d'un nouveau genre, et le soumit habilement aux règles déjà reçues d'unité , de vraisemblance , d'intérêt , et d'ordonnance théâtrale. Profondément pénétré des maximes d'état, docte scrutateur du jeu des ressorts que font mouvoir les chefs populaires et les monarques , il mit la politique, non en discours, mais en action; une ferme logique dirigea les arguments de ses personnages , et son inspiration précipita les traits de leur dialogue :

il passionna la raison et les vertus publiques , et tes» suscita les héros sous des formes rehaussées par son génie. En les envisageant , on s'imagina quUb apparaissaient eux-mêmes ; en les mesurant, leur grandeur fit apercevoir qu'ils étalent l'ouvrage de son esprit sublime. Tout ce que les livres des Machiavels rêvé* lèrent de secrets sur les révolutions et les gouvernements se trouve compris dans l'immense fonds de ses tragédies; et, de plus, il sut y joindre les mystères de son art, en exaltant les sujets sérieux qu'il traita par les beaux mouvements et par l'éloquence. Si quelquefois trop de pompe et d'ornements vieillis en seà discours surcharge ses rôles des emprunts qu'il fit àLucain et à Sénèque, plus souvent son luxe répond à la magnificence de ses sujets; et la simplicité de son style fait reluire naïvement l'énergie de ses pensées* Le dessin de ses caractères est si correct, et déterminé si solidement, qu'on ne saurait plus oublier les images des hommes qu'il fit agir et parler : on se ressouvient d'elles comme de personnes réelles et vivantes qu'on aurait vues dans le monde. Aucun auteur ne créa plus de grands simulacres et ne marcha plus escorté que lui de héros nés de son invention; il suffit , pour en être étonné , d'en faire le dénombrement. C'est avec cet admirable cortège qu'il se montre environné de gloire à la postérité. La tragédie devint par lui toute historique : et certes les Athéniens, qui manquaient d'exemples en ce genre, n'auraient pu , sans surprise et transport , assister à la représentation des HorcLceSy de Cinna^ de Polyeucte^ de /lodogune , et iVHéraclius ^ sans lui donner le prix à tous

rik

les titres : élévation, gravité^ raison et pathétique , tout 7 éclate avec éminence, et pourtant le fondement de ses chefs-d'œuvre nest pas tant la fiction (pe la vérité.

Ses successeurs , jaloux de traiter la politique après lui, eurent tous l'infériorité ordinaire aux imitateurs, le ne parle pas seulement de ces auteurs érudits qui n'entendent que la lettre et non l'esprit de l'histoire, ni de ces docteurs de vingt ans qui , la tête frappée des faits qu'ils ont lus au collège, présument étourdiment, en versifiant les harangues de Tite-Live et de Salluste, en rimant de froides sentences , remplissage de leurs cinq actes, offrir le tableau des affaires d*état, et des intérêts des cours, qu'ils n'ont pas appris à connaître : je parle de Racine lui-même , de Voltaire , de Crébillon , qui , bien que les plus habiles de nos tragiques, n'ont atteint Corneille en cette partie que par intervalles, et qui furent plus constants dans le pathétique que dans la sublimité. Racine s'en approcha le plus souvent dans Acomat, dans Agrippine, dans Joad sur- tout, et dans quelques scènes de Mithridate ; mais ses jeunes princes et ses héroïnes secondaires ont tous une couleur égale et de pareils traits : il n'est aucune des figures nom« breuses tracées par Corneille qui ressemble à l'autre ; et, si nous envisageons celles qu'il place en avant du tableau , ne nous écrierons - nous pas avec le père Brumoy^ dans son parallèle des anciens et des modernes : « les Romains furent-ils jamais si majesa tueux dans leurs sentiments et dans leurs idées ^ « qu'ils le sont sur notre théâtre ? quelle profon-

« deur de politique ! quel raGnement de fierté ! Sont« « ce des héros de notre monde ? Sont-ce des génies « d'un monde supérieur? Tout tremble , tout s'abaisse « devant eux ! » Cette différence existe donc entre les deux maîtres de la scène , que Racine a bien peint les cœurs , et Corneille les grands cœurs.

La préférence que La Harpe accorde au premier n'est pas , ce me semble , une de ses moindres erreurs ; et, lorsqu'il cherche, avec tant de peine, en quoi l'un fut plus sublime que l'autre, il avoue à son insu quil manquait d'un juste compas dans l'esprit pour, les mesurer. Le sentiment et le style sont le génie de l'un; l'élévation des choses et 1 étendue des plans, le génie de lautre. Dépouillez l'un du charme exquis de l'expression , il ne lui restera, comme dans Virgile , qu'une fable sage et commune : traduisez l'antre en une langue grossière , ses sujets, comme les fictions d'Homère , étonneront encore dans leiu* beauté nue^ par leur contexture et leurs dimensions idéales. Itlais ne nous engageons pas dans ces stériles contestations sur les prééminences, et n'apprenons qu'à goûter paiement les fruits des esprits excellents dont la p»* ture varie à son gré les dispositions , pour nous procurer toutes sortes de plaisirs.

On a vu de quel point la littérature moderne partit à son origine , et qu'il fut nécessaire de revenir aux préceptes de l'antiquité, afin de reprendre de-là le fil des progrès de l'art , et d'avancer pas à pas. Ainsi se confirme ce que j'avais statué dans mon introduction, que dans l'étude des lettres, comme dans celle des autres sciences, on est contraint à suivre Tordre

des découvertes pour en faire de nouvelles, et que son avancement tardif n'est que Touvrage du temps et le résultat des expériences.

Nous sommes en "état désormais de constater les Q^utëf qualités principales de la tragédie, que nous ont *^* ^* *"'*^^'**' fournies tant d'exemples depuis les Grecs jusqu'à nous. Or elle se compose d'une action divisée en cinq ou trois actes, présentée en dialogue, entre de grands pei*sonnages dont les intérêts, le rang, et les caractères, doivent exciter ladmiration, la terreur et la pitié , par lexposition , par les péripéties , et par un pathétique s accroissant de scène en scène , et qui doit arriver à son comble à la catastrophe, sans dégrader, par son excès , la noblesse du genre ; les couleurs et les nuances du style doivent s y accorder avec les dispositions du sujet, et la diction descendre quelquefois à la plus simple naïveté , sans bassesse.

Ces qualités à-présent exprimées, je passe aux conditions qu'elles exigent; elles sont au nombre de TÎngt-six , dont quelques-unes se subdivisent en plusieurs branches ; les voici :

i® La fable ou le fait : deux espèces ; simple , et com- tnnminùoù

f des régies ,

pose , 011 conditions

a® La mesure de l'action; * •iragëdic.

3** La triple unité, qui ne se trouve exactement que daQS l'action simple;

4** Le vraisemblable : deux espèces ; naturel ou ordinaire , et extraordinaire ;

S^ Le nécessaire : deux espèces^ et qui sont les mêmes que celles du vraisemblable; /• 12

6° La terreur;

y^ La pitié;

8^ Le mélange de la pitié et de la terreur ;

9^ L'admiration;

io<> Les péripéties : trois espèces; de reconnaissances, d^événements , et de changements de volonté dans les passions; '

1 1^ La fatalité du destin ;

12^ La fatalité des passions;

i3^ Le genre des passions: deux espèces; principales, et secondaires, qui serrent d'instruments aux premières;

i4^ Les caractères : quatre espèces; grands, vulgaires dans les rôles subalternes, pareils à eux-mêmes, et changeants ;

i5^ Les mœurs;

16^ L'intérêt : quatre espèces; de passions, det politique , d'événements , et de caractères ;

17^ L'exposition : trois espèces; simple de faits , compliquée de £aits, exposant des cai^actères et non des faits;

18^ Le nœud ou l'intrigue; • 19^ L'ordre des actes ;

20^ L'ordre des scènes capitales;

21^ Le dénouement : trois espèces; heureux, malheureux, mixte;

22^ Le style : deux espèces ; orné dans l'exposition et dans les choses locales , simple et passionné dans l'action ;

23'' Le dialogue : deux espèces ; soutenu, et coupé ;

24"" Les tableaux scéniques ou aspects des personnages ;

^ 5^ La symétrie : deux espèces ; de caractères pareils ou contrastants , et de situations ou tableaux;

<s^6<^ Complément ou réunion de toutes ces parties, dont je donnerai l'explication.

Telle est la quantité des conditions que nous allons étudier chacune, et auxquelles ont satisfait les grands maîtres , lorsqu'ils ont pu donner toutes les qualités ci -dessus requises à la tragédie. L'omission de quelques-uns des préceptes qui s'y attachent imprime aux ouvrages de ce genre les défauts qui les rejettent dans la classe inférieure, où bientôt ils tombent dans l'oubli, quelle que ait été leur vogue éphémère ; car, en cet art , ainsi que Ta dit le sévère Boileau ;

c II n*est point de degré du médiocre au pire.

Aussi Voltaire disait-il gaîment qu'un bel ouvrage dramatique était l'œuvre du démon.

Jugez , Messieurs , à la suite de réflexions et à l'étude qu'exigent toutes ces qualités et conditions diverses, si j'afiSrmai sans raison Tinvariabilité nécessaire des principes que je range en série exacte, et si je me flattai imprudemment de prouver que les règles en littérattu*e ne sont point vagues et arbitraires, puisque, sans leur rectitude, on ne pourrait ni prévoir, ni mesurer, ni forcer les succès. ïe me souviens d'avoir écrit à ce sujet , dans la préface d'une de mes tragédies, qu'on ne peut fonder les calculs de l'art que sur la raison fixe, universelle, et éternelle du public; que, s'il était capricieux autant que le croient ceux qui n'en ont pas étudié le caractère, on n'aurait au-

i8o COURS ANALYTIQUE

cune certitude acquise de ce qui doit lui plaire ou lui déplaire; c'est-à-dire, qu'on manquerait de toutes règles sûres. Sophocle n^aurait pu pressentir que l'ouvrage qu'il offrait à son siècle et aux Athéniens, frapperait d'étonnement les âges et les peuples à venir.

rpwniier Avaut d'entreprendre l'examen détaillé des condi-

ptinnpe de la *■

grandeur du ginie est la

ttuinpe de la '■

E?e Mtï tions que j'ai ci -dessus dénombrées, reconnaissons que les grands tragiques avaient dans l'ame la plus importante des trois dispositions naturelles qui me parurent indispensables à l'élévation du génie, la vertu.

ie^êrÏÏÎime. ^® ^^ ^^* ^® bcrccau qu'Eschyle, nourri du lait Ewfcyi». de la liberté grecque, s'accrut dans «l'amour de la patrie et des lois , au milieu d'Athènes dont la vertu s'élevait avec la sienne. Environné , presque en naissant , de bons exemples , qui fortifièrent son jugement et son cœur, il consacra d'abord son bras à sa république avant de lui avoir consacré son esprit. Le souvenir toujours renaissant des batailles de Marathon, de Salamine et de Platée, n'est arrivé jusqu'à nous qu'avec le renom qu'il y acquit dans les rangs du soldat. Ayant aidé lui - même à briser le colosse de la puissance des Perses, témoin et coopéra teur des triomphes d'une libre peuplade sur un vaste empire d'esclaves envieux de l'anéantir, il apprit de bonne heure que la guerre n'est juste que pour se défendre, que cette seule nécessité rend ses attaques légitimes, que la victoire appartient au courage, et que le nombre cède facilement à la constfince et à Thabileté. Le spectacle du renversement d^s despotes de l'Asie lui in-

DE LITTÉRATURE. i8i

spiia le dëdain des grandeurs fragiles ; la mort de son frère Cynégire, tué près de lui dans les combats, lui apprit ce que les triomphes même coûtent de larmes amères; et la supériorité d'Athènes dominatrice par les arts, quelle sut cultiver dans le bruit des armes, comme dans les loisirs de la paix, lui montra la ré-* compense attachée aux travaux du génie et de Féquité. De quelque côté que se fussent tournés ses regards , tout leur eût offert des objets d'admiration? Quel discours eussent entendu ses oreilles, qui ne Teût rempli de zèle pour ses concitoyens? Fier d avoir honoré sa valeur avec eux, il le devint de laisser des monuments de leur gloire : il avait prouvé ce que j'exprimai une fois sur le poète Tyrtée;

« Un vrai fils d'Apollon n*a jamais peur de Mars.

H ne quitta donc ce dieu que pour être couronné d^ lauriers de Fautre. Aussi le talent qu'il déploya se ressent-il par-tout du noble et utile emploi de sa vie. Ses images sont graves et fortes, ses sentences austères, ses conceptions élevées et terribles : on croit entendre dans ses vers les oracles des dieux, le tumulte qui suit Bellone, les cris de la Discorde, du carnage et des Furies, les plaintes des ombres, et les retentissements des entrées du Tartare. Une* ame. lâche ou efféminée n'eût point approfondi ces tableaux redoutables, ni conçu les seuls drames qui pussent toucher les habitants de TAttique, uniquement occupés alors d'assurer^ par leur ardeur martiale, leur indépendance et leur renommée.

Son successeur, digne en effet de l'être, ne le sur- so^Hocié^

i8a COURS ANALYTIQUE

passa dans la lice guerrière comme dans la Uce théà<^ traie, que par une même inclination à la vertu. Dèâ' sa seiûème année, il chante devant les Grecs assemblés les défaites de leurs adversaires; et cet enfant, dont la main délicate soutenait à peine sa lyre, et dont la voix plus faible encore pouvait à peine faire recueillir ses accents à la multitude , ce même enfant reparaît, sous le titre de capitaine, à côté de Périclès, et surmonte avec lui les ennemis de 1 état. Voilà quel spectacle donna d'abord à sa ville le courage de Sophocle, avant que de lui donner ceux de son génie. Son existence ne fut qu'un long témoignage de sa sagesse et de son désintéressement. Long-temps enclin à la passion la plus excusable, puisque le feu des sens et du cœur y conspire^ il se vantait detre enfin échappé à Famour comme à un maître dur et intraitable* Il , en parle ainsi dans son Antigone :

« L*amour, domptant les hommes et les dieiâ[,

f( L'amonr n'est pas toujours Tenfant du badinage ;

« Souvent terrible et furieux,

« Il répand sur un doux visage

« Mille charmes pernicieux, « £t , sur le tr6ne assis , trouble le cœur du sage.

Les rivalités d*Euripide et de ce concurrent généreux, ne séparèrent point l'un de 1 autre , et ne brisèrent jamais le^ nœuds de leur estime réciproque. Les dons des rois voisins qui voulaient attirer Sophocle dans leurs cours, ne Farrachèrent point aux lieux de sa naissance; et les leçons morales dont s,qs tragédies sont pleines, acquirent d autant plus d'autorité qu'il y

DE LITTÉRATURE. i83

joignit son exemple en se refusant aux amorces d'un brillant esclavage. Quand les discordes civiles préparèrent à ses yeux lasservissement de son pays et l'usurpation de Lysandre, son noble chagrin s'exila dans le bourg de Colone. Ce fut là qu'après tant de services"^ et malgré l'éclat de ses chefs-d'œuvre , le poursuivirent les diffamations et l'ingratitude. Elles lui ménageaient un dernier triomphe : l'amertume de ses peines s'écoula peut-être en ces vers littéralement traduits.

« Les longs jours font les maux de rhomme infortuné ; « C'est pour souffrir qu'il reçut l'être : « Heureux pour lui de ne pas naître , « Ou de mourir dès qu'il est né !

De perfides conseils engagèrent ses enfants , avides de son héritage , à lui nommer lâchement un curateur; ils accusaient d'avoir perdu l'intelligence, celui qui dans ce même instant témoigna si bien le pouvoir de son esprit, en présentant aux juges son Œdipe-' à- Cbfo/zd/ l'illustre vieillard, qu'osaient calomnier l'injustice et la cupidité, sortit vainqueur de cet odieux procès : un chef-d'œuvre de son génie servit de défense à sa raison. J'ai exposé ce fait dans un acte composé sur cette même anecdote,rapportée par Plutarque^ et sur le jugement de l'aréopage. Le fragment que je me permets de vous en citer fera diversion à la suite aride des préceptes , et rentre d'ailleurs en mon sujet.

Je représente le fils de Sophocle, nommé Jophon, abjurant son crime aux pieds du poète, et s'exprimant ainsi:

« Athéniens , qui m'écoutez !

« Sachez tous son triomphe et mes remords sincères.

i84 COURS ANALYTIQUE

« Mon p^ au tribunal a remis un écrit , « Défense , où de son noble esprit « Toute la lumière rayonne :

« Et ce chef-d'œuvre est OEdipe-à-Colonc « Par ses enfants même proscrit.

« Des juges attentifs la surprise naissante , «( D*acte en acte toujours croissante , <T Admirait de ce beau travail « Le grand ordre si simple , et le riche détail. « L'un d'eux s'est écrié : « Va , ce titre de gloire « Déjà , Sophocle , a gagné ton procès , « Et nous rappelle la mémoire « De tes soixante ans de succès ! * « Nous y reconnaissons en des scènes hardies « La vigueur d'un esprit dont la fécondité

« A su, par cent vingt tragédies, « Signaler Son pouvoir vainement contesté , « Fournir sa longue course , et, sans être arrêté, « Triompher par sa fermeté « Des dégo&ts et des perfidies , « Qui lui fermaient la route à la postérité. « Quel esprit est plus sain, plus réglé , plus fertile, a Que celui d'un mortel qui sur les passions « Attachant sans relâche un examen habile, « En reproduit les traits et les expressions « Par les lois de son art jet le feu de son style ; « Qui devine les mouvements « Des cœurs courageux ou timides , « Qui suit, sans s'égarer, tous les égarements,

« Qui marche avec les Euménides « Autour des scélérats de carnage fumants , a Qui , sous le calme faux des tyrans homicides ,

« Pénètre leurs frémissements , « Prête au juste opprimé des vertus intrépides,

DE LITTÉTATURE. i85

* « Fait des nobles héros parler les sentiments ,

i « Et d'un cirque auditeur , par mille effets rapides , « Force, enlève et prévoit les applaudissements ! « Quel homme , ajouta-t-il , prouve autant de sagesse « Que celui qui long- temps distingué dans la Grèce , « N'affecte point d'orgueil , est le -même toujours, « Aux petits comme aux grands s'efforce de complaire «

• « Et descend , s'il le faut , en ses simples discours , « Des hauteurs du génie au bon sens du vulgaire.

Personne nlgnore que Corneille jugea le poète grec aussi -bien que laréopage , lorsque sa muse s*écria si vivement:

« Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes ! « Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines.

Rendons au caractère du tragique français un sem- - Comeaie. blable hommage : nous ne trouvons pas moins eh sa vertu les sources de sa grandeur dramatique. Simple dans ses mœurs; ^ensible^ puisqu'il composa ses premiers essais dans le seul espoir de se faire mieux aimer de sa maîtresse; peu jaloux dune autre dignité que de sa propre estime personnelle ; véritablement homme de l'antiquité parmi ses contemporains, et tout romain par sa raison solide, il exerça, dans les succès, dans les revers , dans les liens de famille , et dans ^&& relations publiques et privées , la plus rare et la plus 'difficile des vertus, la modération, signe indubitable de la force. H n'aima la gloire que pour elle - même ; capable de diriger les grandes affaires, il négligea celles de la fortune, pour vaquer plus librement aux travaux de sa réputation. Sa fierté magnanime Taffranehit de toutes les souffrances de la vanité. Son com-

i86 COURS ANALYTIQUE

merce avec son illustre frère et avec sa digne épouse fut uniformément fraternel et conjugal. Les triomphelft ne l'exaltèrent point, et les critiques n'aigrirent point son cœur : sa vie qui ne brilla pas par des actions , mais par des ouvrages, porte néanmoins ce caractère de fermeté , de patience et de sagesse , qui s'égale à rhéroïsme, quand les injustices, les contrariétés du sort, et la fatigue dy résister en silence, ne le démentent point en une longue suite d'années. Cette constance d'une ame tranquille, toujours fidèle à son équilibre , fonda la grandeur de ses entreprises théâtrales , et lui prêta l'énergie nécessaire à leur admirable accomplissement. 11 sut mesurer les hommes du point éminent où son ame s'était placée. N'étant inférieur à rien d'élevé, son esprit saisit le dessus des choses, et son regard plongea d'en haut jusqu'aux derniers degrés où s'abaissent les vices qu'il voulut offrir au mépris de la multitude. Cette double dimention de subUme et de profondeur élargit les immenses tableaux de ses tragédies où respirent l'admiration des vertus héroïques , et l'indignation des lâchetés et des crimes, telles qu'elles s'étaient peintes dans la pureté de son ame.

Le caractère particulier des trois tragiques est vivement empreint dans leurs œuvres. Le premier, soldat républicain , étale les images des victoires de sa patrie et de la chute des trônes, dans le cours de sa carrière poétique. Le second, citoyen valeureux et sensible, consacre les malheurs des augustes familles , les héros victimes des passions et de la fatalité, et les rois léguant leurs tombeaux aux cités de la Grèce, religieux mo-

numents qui devaient, dans leur opinion, en protéger la durée. Le troisième, plus sérieux, accroît sa sévérité naturelle par la lecture des historiens de Rome, et donne, en majestueux modèle à la monarchie sous laquelle il vécut , le spectacle politique de l'empire le plus savamment gouverné qui régna jamais dans l'univers.

Il n'est pas indifférent de remarquer que les tragédies des deux poètes grecs, toutes pleines de feu, portent le caractère passionné du peuple pour lequel travaillait leur génie ; et que celles du poète français , qu'une longue étude avait imbu des maximes et des mœurs latines, gardèrent toute la gravité des lois et des délibérations romaines. Tant l'influence des habitudes du cœur, et tant l'esprit des nations modifient puissamment les ouvrages des grands écrivains ! Les rapporta qui nous frapperont entre les talents d'Eu- Euripide ripide et de Racine n'existaient pas moins entre leurs âmes. Tous deux, moins fiers et plus tendres que leurs prédécesseurs, se plurent davantage aux sujets touchants et douloureux; tous deux répandirent en leurs vers ce charme et cette tristesse délicieuse qui accompagne l'accent des nobles infortunes. Leurs muses soupirèrent et gémirent plus souvent qu'elles ne s'exaltèrent en sentiments héroïques : tous deux tracèrent les images des faiblesses humaines , et les excusèrent dans leurs fictions par l'éloquence du cœur et par le plaisir des douces larmes' qu'elles faisaient couler ; tous deux aussi furent les favoris des cours: Archélaûs, roi de Macédoine, récompensa long-temps de ses bienfaits l'aimable dépendance où son goût des

Volulre.

belles-lettres retenait Euripide; Racine, long -temps comble de pareilles faveurs par le plus magnificjue de nos rois, se fit illusion au point de mourir désolé d'une disgrâce; non, comme la pensé le vulgaire, qu'il regrettât les prérogatives des courtisans, mab parce qu'une sensibilité trompeuse lui fit oublier que Louis XIV était un roi , et qu'il pleura la perte d'un ami , ayant cru follement qu'on peut s'en faire un de

son maître Que dis-je? Sully me nomme Henri IV.

Voltaire se plut aussi dans la familiarité d'un souverain; mais plus façonné aux affaires du monde que l'auteur d'Athalie, son esprit choisit mieux le prince, chez qui pourtant il ne demeura pas longtemps en paix. Frédéric, adversaire de tous les rois ses voisins, eut intérêt aux nouveautés des maximes que débitait le philosophe de Ferney. Le crédit de réputation, et même les secrettes disgrâces de cet illustre auteur à la cour de France, furent des motifs de l'accueillir dans la sienne. Leur commerce fîit bientôt troublé par l'orgueil du bel- esprit, qui du monarque et du sujet étranger fit presque des rivaux. Le penchant de Voltaire aux saillies de la dérision, lui fournit souvent des armes victorieuses contre les erreurs sociales et les préjugés habituels des nations : mais sa malignité les tourna quelquefois trop cruellement contre ses collaborateurs en philosophie et en littérature. Plus de respect de soi-même l'eût justement élevé au-dessus des libellistes qu'il perça de ses traits épigrammatiques : ses réponses, qui tirèrent leurs noms de l'obscurité, furent le seul tort que leur blâme envieux lui doni\a. Son temps devait n'ap-

partenir qua l'honorable ministère qu'il s'était créé de défendre mémorablement la cause, toujours en débat, de la justice, de la libre raison, et de Thumanité; car Voltaire fut ardemment humain et indépendant : ces deux passions éclatèrent à sa gloire dans le^ rôles admirables de Zopire, des deux Brutus, et d'Âlyarès. Sans être aussi profondément sensible que Racine, il le fut vivement : de là naquirent les scènes attendrissantes de Mérope et de Zaïre sur lesquelles vos plus dignes éloges sont vos larmes. Infatigable conquérant dans tous les genres littéraires ^ on entrevoit l'ambition irascible et jalouse qu'il porte en son art, au fiel de ses écrits diffamatoires contre Téloquent et infortuné Rousseau;^ on Fentrevoit au soin vétilleux de reprendre en Corneille les fautes de son siècle et de sa langue informe encore , pour miner le piédestal d'un colosse dont la tête passait audessus de lui. Son talent adroit s'efforce à l'ébranler de sa place en vantant les beautés que chacun y reconnaît , louant à peine ses autres beautés supérieures qu'il n'avait pas atteintes. Toujours son habileté particulière fut de se montrer finement sous un dehors impartial, en déjouant sans cesse, dans l'estime du lecteur, par le sarcasme et la parodie des mots, toute espèce de grandeur qu'il s'avouait peut-être inaccessible. Plus heureux, plus admiré, et s'attirant à jamais les hommages publics, lorsque prudent ouvrier d'une fortune qui fit du poète une puissance, et le mit à l'abri des besoins et même des désirs ; riche de tous les mérites, prépondérant par tous les avantages, subtilisé par toutes les délicatesses du monde poli.

igo COURS ANALYTIQUE

versé dans toute érudition, prenant tous les tons, intelligible et clair pour toutes les classes, variant son talent en mille ouvrages et durant quatre^vintgs années, pour affermir le seul système de la vérité; son esprit, tantôt noble, tantôt populaire, toujours lumineux et piquant, usa du triple pouvoir de la poésie, de la sincère éloquence, et de Tironie, sa qualité originale, pour terrasser les superstitions et les niaiseries vulgaires, qui ne se relèveront plus des blessures incurables que leur firent sa raison et son courage.

Goadiuion. j^ j^q bomc à CCS cxcmplcs ; mais on verra, par tous ceux que j'aurai lieu de rappeler dans la suite, quelles intimes correspondances ont toujours les hu* meurs des écrivains avec les qualités de leurs ouvrages : et si Ton avoue, sur la foi des preuves que .-j'espère en fournir, que les défauts de. certaines productions résultent de quelques vices du cœur , et que .la grandeur du génie décroît proportionnellement avec celle du caractère, la plus importante leçon à donner aux poètes dramatiques sera , pour se disposer au sublime, de former dabord leur a me à la vertu.

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