‹ Cours analytique de littérature génerale: tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris (volume 3)Chapitre 10 sur 20 · DIX-HUITIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME SÉANCE

Sur le ridicule et sur ses espèces.

BssiBuas,

LiBÂ cinq premières conditions de .la comédie que i^l^"^*^ nous avons analysées dans la précédente leçon ap« partiennent à toutes les espèces de drames : aussi les avons-nous traitées, moins dans leur essence antérieurement examinée , que dans leurs modifications relatives au genre que nous examinons aujourd'hui. La sixième condition veut être entièrement appro<^ fondie , en ce qu'elle est non-seulement constitutive^ comme les autres , de la fable comiqUe , mais spécia* lement essentielle et uniquement propre à son carac« tère. Cette condition indispensable est le ridicule , dont la comédie n'a pas moins besoin pour exister, que la tragédie n a besoin de la terreur et de la pitié qui en sont lame , et que les corps oi^anisés n'ont besoin de la vie pour respirer et se mouvoir, La comédie se proposant de corriger également le vice et le ridicule, on se demandera peuuétre pourquoi je dUtipgue Tua dç Vaittreiet fais une condition de

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celui-ci , tandis que je nen fais pas une de celui-là; ou pourquoi , sur cet article , je confonds la règle et le sujet I en convertissant une des choses que la co* médie représente en loi principale de^n imitation? Je répondrai que le ridicule, tel que je Tentends ici^ pris abstractivement , est le ton caractéristique de la comédie ; qu elle cesserait d*éti*e , si, en exposant les travers et les manies des hommes dont elle doit se moquer toujours , elle larmoyait sur eux en les fai* sant plaindre , et que le vice n^est plus du ressort de sa censure dès qu elle ne peut le saisir d un côté risible et favorable à sa raillerie. Au contraire , la vertu même n^est pas à couvert ée sa férule , quand la moindre exagération l'accompagne, quand die prend un maintien affecté , quand son humeur cha* grine ou superbe la rend acariâtre et oppressive. * Thalie ne la corrige malicieusement que pour Ini faire reprendre sa simplicité naturelle et sa patience indulgente. Elle fronde la science aussi-bien qu'elle , tout estimable qu'elle est, dès que la morgue intolérante , la gravité empesée , et les décisions tranchantes, la font dégénérer en pédagogie. Sa magistrature ironique s exerce sur tous les défauts de la société et ne tend qu'à perfectionner les qualités sociales , non par des sermons et des sentences , mais par des sarcasmes et de plaisantes copies qui signalent les abus , les excès et les extravagances qu elle condamne dans les mcmirs, et qu'elle punit par le rire. Si quelquefois sa satire vengeresse ose citer le crime à son gai tribunal , ce n'est que celui qui échapperait aux lois civiles et sur lequel peut mordre sa malice lors-

quHl prête 1(8 0i»nc au mépris dérisoire par quelque honteuse jattitude. Le ridicule est, copime on le voit, Tesprit vivifiant de la comédie : son absence d^une, action , quelque vraie et quelque morale qu elle paraisse , lui enlève toute la ga\lié inhérente à son es* pè0e , et la change en représentation ennuyeuse et languissante , ou phis souvent en drame afligeant ; S4 présence , au contraire , anime toutes les leçons do la muse comique , donne un éclat extrême à son masque riant, une agréable vivacité à sa démarche, et affile si bien les traits qu elle darde que leur pointe va piquer finenvent à-la-fois la multitude des specta^» feurs qui ressemblent aiu^ originaux qu'elle choisit, pour les châtier publiquement. Le ridicule exclut de la scène le concours des rôles sages et raisonneurs qui l'attristent , fit n'y admet que les personnages dignes d'être moqués, les seuls qui nous amusent en nous corrigeant. C'est lui qui des plus vicieux exem^ pies fait ressortir les inoralités les plus sensibles ; pest lui qui }pint Futile à Tagréable dans les bonnes pièces, puisque Ivi seul humilie et fait rougir les hommes jiesplus indifférents ^ublâiue Msvère et aux suites mal- Jbeureuses de leuts fautes ou de leurs folies. Tel brac verait les arrêts 4c la justice et serait sourd aux injonctions des lu^gistrats , qui redoute d'encourir la ridicule en s'^similsuU dans le mpi^Kle à Tacteur qu'il vit plaisammeu t. berner au théâtre. Auteurs coc miques , plu« vous serex habiles et philosophes , plus^ vous us^re?^ fQ|:4iement de cette arme satirique, plu^ dans le ç\\o\if, de yos persquciages vous préférerez; 9m gcu« «9U9é« et yi^rtueui^ les fourbes^ les bypo*

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crites, les escrocs , les intrigants effrontés, les videnx de toute sorte , et les coquins de toutes les classea ^ pourvu que le ridicule les drape si bien quon ne puisse admirer leurs succès, ni envier leur esprit, ni excuser leurs tours patibulaires. Voilà ceux à qui sur-tout le ridicule intente un procès exemplairement inévitable et sans appel : oui , qu'il les dénonce, qu^il les poursuive , et qu a défaut de flétrissures corporelles auxquelles se dérobent ces contumaces ju* ridiques , il les saisisse , les dégrade , les ftistige , les mette en quelque façon aux galères du mépris universel , et les pende , pour ainsi dire , au gibet de Topinion publique. Tel est son ministère dans hi ^' , Le ridicule se divise en guatre espèces; ridicule q^ co'^**^"^* /i^ro/ et particulier, ridicule éternel et éphémère: je ne classe point spécialement celui de profession , parce qu'il est contenu dans les autres et qu'il peut par* ticiper de chacun d'eux. Le ridicule que je nomme éternel tient aux passions naturelles du genre humain , telles que l'envie , la jalousie conjugale ^ l'intérêt , la vanité , la peur , et les appétits grossière. 11 est la source inépuisable des variétés du comique le plus constant. Les homines, primitivement semblables en tous les pays, et ne changeant sous certains rapports en aucun temps , offrent des modèles invariables à l'imitation et par - tout reconnaissables quand elle copie leurs traits généraux. Les poètes doivent s'attacher à ce ridicule durable qui prolonge l'existence de leurs ouvrages et qui Tégale à celle de .ia nature impérissable des passions qu'ils représentent.

A quoi bon pourtant , diront les sages , s'efforcer à corriger des manies incorrigibles, puisque leur pein* ture ne produit d'autre effet que d'humilier les speo* tateurs sur leurs infirmités dont ils ne se guériront jamais ? Certes on ne réformera pas l'espèce humaine entière, mais la maligne censure de Thalie polira les mœurs d'un grand nombre de personnes , et les sauvera des dangers de leur brutal aveuglement. Sa la médecine n^expulse pas les maladies du monde, niera*t*on que son art soit salutaire en dirigeant une quantité de malades qu'elle garantit de leurs atteintes? Sans la morale, tout ne serait-il pas contagion ^our le cœur ? elle le préserve du mal , quoiqu'elle n'anéantisse pas tous les vices qu'elle attaque : de même le ridicule ne surmontera ni Tenvie , ni l'intérêt , ni la peur , ni les jalousies de Tamour ou de l'amourpropre ; mais il corrigera des envieux , des cupides , des poltrons , et des jaloux : et leurs .fidèles portraits, dont il aura égayé les grimaces , resteront à jamais sous les yeux comme autant de miroirs , où leurs pareils profiteront à revoir leur ressemblance bon* teuse.

Le ridicule éphémère porte sur les extravagances du jour et du moment. Les caprices du goût, les travers à la mode , enfin toutes les firénésies et les y égarements que consacre la vogue^ passagère, lui pré* tent des sujets piquants qui ne brillent pas plus de temps qu'elle ne dure. Elle emporte avec elle toute la gaité qu'il excita en contrefaisant ses manies : bientôt on cesse de reconnaître leurs caricatures effacées , quelque ressemblantes qu'elles fussent à^^

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leur époque. Néanmoins , par la finesse et Torigi* nalité de rimitation,leur ridicule survit lorsqu'il fut touché d'une main habile. Ainsi Ton a remarqué judicieusement que la vérité du pinceau d'un boi| peintre conserve toujours leur prix à des tableau^ caractéristiques d'un siècle , à de vieux portraits de £eanille , dont les modèles et les costumes n'existent plus , mais en qui la magie de Fart reluit encore aux yeux des connaisseurs.

Il ne faut pas confondre le ridicule général , mobile de la moderne comédie , avec le ridicule public, étonmmt et hardi ressort de la comédie ancienne. Celui-ci frappait le corps entier de Fétat et ses che£9 dénommés : mais le ridicule général n'atteint que des. castes , des corporations, des classes, telles que la noblesse de cour et de province , les facultés , et la bourgeoisie, et jamais il ne se permet de dénomi-* nations directes. Ce ridicule acquiert d'autant plus de vigueur qu il porte coup aux abus des choses et que sa satire étendue ne s'arrête pas aux vices des personnes. L'emploi quen fit Molière fîit un eniprunt détourné de l'esprit d'Aristophane: trop avisé. pour ne pas bien mesurer la portée de ses censures et la force de son sel attique , il ne donna pas moins de valent et de puissance à l'usage réglé qu'il fit de ce grand ridicule. On devine aisément jqsqu'où il alla ^ lorsquon se souvient que tout Versailles s'émut i l'apparition de ses marquis , quelle académie féminine il fit trembler à l'hôtel de Rambouillet en affichant «es Femmes sai^antes , quelle société redoutable et in** tolérante il ébranla, quand Bossuet etBourdaloue se

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crurent intéressés à diffamer son art et son chef* d'œu^Te y et par quel trait de sa philosophie militante , attaquant les faux médecins du corps après ceux de l^ame , il jeta dans la défaillance la docte faculté qu'il investit en cérémonie du droit de purger, clystériser, saigner et tuer impunément par toute la terre* lia médecine , n'ayant pu depuis guérir assez bien nos maladies pour le confondre, resta comme ma*> lade elle même de ses cuisantes blessures dont elle «e ressent encore.

Les singularités individuelles et les caractères ori* giuaux sont propres au jeu du ridicule particulier, c'est-à-dire de celui qui se multiplie indéfiniment dans la société , où les bizarreries et les humeurs des deux sexes, de tout âge, de toute profession, con* trastent sans cesse plaisamment aux regards de lob* servateur. Qu est - ce en effet que le ridicule ? une façon d*étre différente des manières généralement reçues de la nation chez laquelle on vit. Si tous les membres de la société conformaient leurs mœurs , leur langage , leur maintien , les uns aux autres, tellement qu'ils fussent tous pareils , s'ils adoptaient également les mêmes coutumes , il n y aurait plus de ridicule sensible entre eux : ce qu'ils pourraient avoir d*é^ trange n'apparaîtrait qu'aux yeux d'une nation voi^ sine, que ses lois et ses mœurs auraient diversement modifiée. Mais cette uniformité n'existe dans aucun pays, ni d'une capitale à une province, ni d'une eit^ à un village, ni dans l'intérieur d'une seule ville, ni d'une maison à une autre , ni même dans une seulèi maison. L'enfance , la jeunesse , la -maturité , la dé«^

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crépitude , les ' états nobles et vils , les fortunes iné» gales , les prétentions contraires , tout influe sur les pensées et sur les actions des hommes. De - là , ces nuances , ces bigarrures du genre humain qui ne peut paraître uniforme à Fœil le moins éclairé. Cependant il faut se garder de confondre leurs dif* férences convenables et nécessaires avec leurs variartions capricieuses. Chaque âge , chaque sexe , chaque état , a sa couleur propre , très-bonne en soi ^ quoique tranchante avec une autre. Le ridicule est mauvais sitôt qu il raille ce qui est bon ; dès - lors il cesse de corriger. Aussi faut-il une extrême justesse d'esprit pour ne l'appliquer qu a ce qui est repréhensible. Un magistrat sera fanfaron s'il affecte la bravoure d'un guerrier , et extravagant s'il prend les airs légers d'un jeune seigneur : il ne doit montrer que la fermeté d'un juge et ne témoigner dans ses loisirs que TafTabilité d'un cœur tranquille et serein. Un miUtaire passerait pour poltron s'il affectait la prudence du jurisconsulte. Plus de promptitude à défendre le droit sied mieux à la main qui porte 1 epée qu'à celle qui tient la balance. C'est donc mal prendre le ridicule que de ne le pas saisir dans les qualités respectives de chaque condition , comparées en ceui^ qui exercent la même , et non en ceux qui exercent d'autres emplois. Ne reprochez à aucun personnage le manque des qualités que sa profession exclut , parce que ce serait en lui quelquefois une imperfection de les posséder, et que la morale n'admet que le ridicule des défectuosités •véritables ; comipe l'art^du dessin ne juge incorrect

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dans les proportions que les vraies diftbrmités , et non les variétés de convenance , d'âge , ou de sexe.

Le ridicule justement dirigé sur les défauts est l'arme du philosophe , et les coups qu il porte font rire : le ridicule autrement employé est Varme du mal-adroit ou du méchant , et ses coups nous effrayent ou nous attristent. Observez qu'en ce cas sa tendance le détourne de lobjet principal de la co» médie puisqu'il n'égayé ni ne change plus personne. Les modernes ont si bien aperçu que la moindre injustice en altérait la gaité qu'ils n'ont pas souffert, comme les anciens , qu'il servit à la défense directe des auteurs contre leurs adversaires ou contre les ennemis pubUcs. Trop de passions alors s'y mêlaient, et la pitié qu'il pouvait exciter, en immolant une victime connue et désignée , troublait en quelque sorte l'enjouement •de la satire. On veut pourtant que le ridicule ressemble en traits frappants pour être applaudi y mais aux vices et aux bizarreries , et non à tel vicieux et à tel bizarre signalés du doigt. En ceci, les richesses du théâtre français nous donnent sujet de nous enorgueillir d'avoir conduit l'art à son perfectionnement par la politesse de nos moeurs et de notre bon goût. Que me flatterai-je de TOUS dire sur cette loi de bienséance , ajoutée à l'usage du ridicule, qui valut les leçons claires et instructives de notre grand maître en comédie ? La critique de T école des femmes et Vimpromptu de Ver^ sailles sont deux trésors de bons préceptes qu'on ne saurait trop admirer. Deux fois notre savant au^

teur fîit obligé de se défendre : rinimitié qui le pour* suivit nous fut profitable , puisqu'elle le contraignit à mettre le public dans la confidence de ses beaux^ secrets et de son droit caractère. Refeuilletez ces deux petites pièces exquises , dans lesquelles il versa l'humeur qui le chagrinait, sans quelle aigrît ea rien Fenjouement qui les remplit. Une simple cou* versation lui fournit un canevas suffisant à border les portraits de six caractères , si ressemblants aux modèles du monde que plusieurs personnes s'en at-» tribuèrent les traits jusques à s*en faucher. Mqlièce imagina donc ensuite la plaisante scène des deux marquis pariant lun contre Tautre que chacun d'eux était la seule personne satirisée : Téclaircissement du point où nous en sommes reluit en termes précis dans la réponse qu'il prête à l'arbitre de leur gageure.

«Vous êtes fous tous deux de vouloir vous appliquer « ces sortes de choses ; et voilà de quoi j'ouis l'autre « jour se plaindre Molière , parlant à des personaes « qui le chargeaient de même chose que vous. Il « disait que rien ne lui donnait du déplaisir, comme « detre accusé de regarder quelqu'un dans les por- « traits qu il fait ; que son dessein est de dépeindre les « mœurs sans vouloir toucher aux personnes , et qu# « tous les personnages qu'il représente sont des pei>- « sonnages en l'air,' et des fantômes proprement^ « qu'il habille à sa fantaisie pour réjouir les specta* « teurs 9 qu'il serait bien fâché d y avoir jamais mar* « que qui que ce soit; et que, si quelque chose était « capable de le dégoûter de faire des comédies ^

« c'était les ressemblances qu on y voulait toujours « trouver, et dont ses ennemis tâchaient malicieuse- « ment d*appuyer la pensée pour lui rendre de mau« « vais services auprès de certaines personnes à qui il « n'a jamais pensé. En effet je trouve qu'il a raison : « car, pourquoi vouloir, je vous prie , appliquer tous « ses gestes et toutes ses paroles, et chercher à lui « faire des affaires, en disant hautement, il joue un « tel , lorsque ce sont des choses qui peuvent con- « venir à cent personnes ? Comme Taffaire de la co- « médie est de représenter en général tous les défauts « des hommes de notre siècle, il est impossible à « Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre « quelqu'un dans le monde; et, s'il faut qu'on Tac- « cuse d'avoir songé toutes les personnes où Ion peut « trouver les défauts qu'il peint, il faut, sans doute, « qu'il ne fasse plus de comédies.

Molière, en établissant ce principe y bien présenta son esprit , crut pourtant devoir lui être infidèle en* vers Boursâult , qu'il ridiculisa notamment dans IV/tzpromptu de Versailles ; mais je présume qu'il le fit à dessein dans cette pièce pour mieux donner , par Texcès où il se jeta, et qu'il reprouvait lui-même, la mesure d'un excès d'outrages et de calomnies que sa sagesse n'aurait plus endurés sans déshonneur et sans lâcheté. J'ajoute qu'un peintre si ferme et si délicat du ridicule devait sentir trop vivement ce qui l'imprime pour supporter qu'on len flétrît. Il savait qu'il y a un milieu entre la patiente dignité d'un homme, et la pusillanimité qui n'ose réagir contre les offenses personnelles. Disons plus , l'intérêt de son bel art

nécessita qu'il sévît rigoureusement sur les pédants qui dégradaient la littérature , et que le hardi réformateur de la cour réformât les basses intrigues du Parnasse où tant de cuistres fieffés tentaient de lui arracher sa férule. Il en traça le signalement inefficable en son Trissotin , vaniteux comme tous les prétendus beaux - esprits , flatteur et cupide comme tous les parasites des grandes maisons, lourd, sec et dédaigneux comme tous les bouquineurs grecs et latins , et tolérant les injures comme un abbé dont il faillit presque porter le nom. Molière avait précédemment discrédité ces voleurs de réputation dans les répliques du chevalier de la Critique , adressées au doucereux poète Lysidas : on ne saurait trop rappeller cette citation :

« La cour a quelques ridicules, dit-il ; j'en demeure « d accord, et je suis, comme on voit, le premi^ à « les fronder : mais, ma foi , il y en a un grand nombre « parmi les beaux - esprits de profession ; et , si Ton « joue quelques marquis ^ je trouve quil y a bien « plus de quoi jouer les auteurs , et que ce serait « une chose plaisante à mettre sur le théâtre , que « leurs grimaces savantes et leiu*s rafinements ridicu- « les, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de « leurs ouvrages, leur friandise de louanges , leurs « ménagements de pensées , leur trafic de réputation, « et leurs ligues offensives et défensives, aussi-bien « que leurs guerres d'esprit et leurs combats de prose % et de vers. »

Ces portraits dans X Impromptu de Versailles n'étaient en quelque sorte que de premières ébauches

du tableau accompli que Molière traça si pairfaitement des mêmes ridicules littéraires dans les Femmes savantes. Le plan d académie institué par Philaminte devint lexeroplaire de toutes les cptteries de même espèce. .

« Nous serons par nos lois les juges des Ouvrages : « Par nos lois , prose et vers tout nous sera soumis : « Nul nîaura fie L'esprit hors nous et -nosr.amis* « Nous cher<iherons par-tout à trouver à- redire , tt Et ne verrons que nous qui sachent bien écrireé .

Vers excellents , qui impriment Uti ridicule éternel à toutes les sociétés dAristarques qui s arrogent le droit de faire et défaire les renommées. Trissotin se déchaîne contre les grands à TeKeitiple de Lysidas :

« La cour, comme Ton sait, ne tient pas pour Tesprit^ « Elle a quelque intérêt d'appuyer rignorarice.%...

Reproche où la morgue et Tabsurdité du faiseur de madrigaux éclatent d'autant mieux, quil sWresse à la cour du temps^ c*est*à-dire à la plus polie, à la plus façonnée par de longs usages, à la plus noble-^ ment galante, et à la plus occupée des belles-let];reâi qui fôt dans TEurope ! Aussi Glitandre lui riposte par une juste apologie du bon esprit de la cour de Louis XIV , apologie qui ne conviendrait guèreS à toutes les cours qui lui ont succédé , quoique les courtisans de toutes les époques se pavanent de Tentendre et s'en fassent complaisamment lapplication : mais si ce qu'en disait Molière a cessé d'être vrai , ce qu'il disait des pédants de son siècle reste encore applicable à ceux du nôtre.

ty» COURS AKAITTIQUK

JQ eût été seulement réduit à leur chercber de nos jours des antagonistes dans une dasse plus dMcuie» parmi de £sistueux et ignorants panrenus, et non dans les rangs des véritables grands seigneurs.

Au surplus , il n'eût rien changé à ce développe» ment de ses premières opinions exprimées en vers inimitables par Clitandre.

«Que font-îls pour Tétat, vos habiles h^os?

« Qu'est^-ce que leurs écrits loi rendent de service y

« Pcmr accuser la cour d'une horrible injustice ,

« Et se plaindre en tous lienx que sur leurs doctes nona

« Elle manque à verser la faveur de ises dons?

• Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire l

« Et des livres qu'ils font la cour a bien affaire !

« Il semble à trois gredins. ...

On a remarqué que Trissotin n'avait nommé que deux de ses pareils : Vinterlocuteur lui en désigne trois ; et là , le parterre ne manque jamais à rire de le voir compris dans le npmbre. On ne peut accorder plus finement une personnalité . dure avec la bienséance du monde : Molière fait parler un homme de goûl^ et ce mot vif est du meilleur ton.

«U semble à trois gredins, dans levt petit cerveau,

« Qne , pour être imprimés et reliés en veau ,

« Les voilà dans Tétat d'importantes personnes;

< Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes;

« Qu'au moindre petit bruit de leurs productions ,

« Ils doivent voir chez eux voler les pensions ;

« Que sur eux l'univers à la vue attachée ;

« Que par-tout de leurs noms la gloire est épanchée ;

m El qu'en science ib 3ont des prodiges fameux, « Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux , . « Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles 9 « Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles Cl A se bien barbouiller de grec et de latin 5 « A se charger l'esprit d'un ténébreux butin , « De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres; « Cens, qui de leur savoir paraissent toujours ivres ; « Biches , pour tout mérite, en babil importun, «Inhabiles à tout, vides de sens commun, « Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence « A déihîer par-tout l'esprit et la science.

Quel morceau plein de sel ! Quelle chaude verve ! Quel bon sens !

Jamais la raison ne terrassa mieux la sottise. On sent que la justesse desprit du poète égalait la droiture de ses intentions morales. S*il neût pas équitablement loué le bien quUl estimait à la cour, il n'en eût pas blâmé le mal sans se faire soupçonner jde partialité pour le peuple, de la classe duquel il était sorti. Sa critique n'avait pas besoin d'un pareil contrepoids à Tégard des écrivains dont il raillait les jalousies et les cabales, puisqu'il courait lui-même leur carrière, et que sa vie, consacrée aux travaux dramatiques, répondait toute entière par tant d'ouvrages aux gens qui lauraient accusé d avilir la profession des lettres. En eût ^ il fait roccupation unique de ses pensées s'il n'en eût apprécié les mémorables avantages ? C'est ainsi que gardant toujours un parfait équilibre, Tauteur comique raille l'abus sans se moquer des choses , et satirise les vices ou les travers

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sans offenser les personnes. Sa verve doit s'anknèr d'un peu de fiel , mais non s'en aigrir : sa piquante amertume ne doit pas être caustique ; ce serait celle de la haine : Tâcreté ne fait point rire ; elle irrite : et la condition du ridicule demande un malin badinage et le ton de Fenjouement. Dès que Tauteur entre en passion , on aperçoit qu il se venge de telle ou telle chose , de tels ou tels gens ; et le ridicule disparaît , n'étant plus marqué au coin de la vérité. Il ne faut pas même qu^un feu de gaîté l'emporte : car, dès-lors il ne dessine plus correctement d'après ses modèles, il trace des caricature^ fausses qui ne dir vertissent qu'un moment et ne plaisent que par hasard; tandis que les figures vraies , quelques bizarres qu'elles soient , se font toujours regarder avec un nouvdau plaisir. Chacun les a vues dans le monde, et chacun applaudit à leurs risibles portraits. La société fournissant au ridicule un fonds inépuisable, c'est en elle qu'il faut l'envisager perpétuellement ; les hommes qui la composent ne sont semblables qu'au premier abord ; leurs différences apparaissent aussitôt qu^on les examine , et l'on en découvre en eux d'autant plus qu'on les étudie* d'iin œil plus fin et plus exercé. Il n'en est pas un qui ressemble à l'autre pour le philosophe qui les sait contempler.

D'où vient donc cette uniformité de personnages au théâtre , cette succession toujours pareille d'amants, de maîtresses, de patrons et de valets.^ C'est de ce qu'on ne copie que les ridicules en vogue à la scène, et rarement ceux du monde. On dirait que la nature n*a produit d'autres caractères divertissants

DE LITTÉRATURE. i8i

chez ifes Latins , que les Daves , les Sosies , les filles de joie, et les parasites; chez les Italiens, que les Arlequins , les Scapins , les Pantalons , et les Gilles ; chez les Espagnols , que les Matamores , les poltrons et les duègnes; chez nous, que les Fron tins, lesLisettes , les fats , les coquettes , et les procureurs. Le seul Molière a su varier en cen|; façons les physionomies de ses acteurs et Ion n'a pu trouver de nouvelles faces à leur prêter , ni s^^carter des types qu il a laissés. N'est-il plus rien resté de neuf dont on se puisse emparer ? Avait-il lui-même si complètement peint les ridicules , en finissant sa dernière comédie , qu il n en eût pu saisir ayciin autre s il eût vécu vingt années de plus? La carrière lui eût-elle été fermée à défaut de modèles et croit-on qu'il s'en fût tenu là f Ne riaiti il pas lui-même , dans sa pièce contre les comédiens^ de l'hôtel de Bourgogne , d'entendre dire qu'il avait épuisé la matière? « Plus de matière! répondait-il en « son propre nom ; eh ! nQus lui eu fournirons touf jours assez , et nous ne prenons guères le chemin de « nous rendre sages pour tout ce qu'il dit et ce qu'il « fait ! crois-tu qu'il ait épuisé dans ses comédies tout « le ridicule ^es hommes ? Eh ! ^ans sortir de la cour, « n'a-tril p^s encore ?..,. (et après, une liste de carac-. « tères qu'il trace proniptement en croquis, ) va, va, •t dit-il , Moliçre ?iura toujours plus de sujets qu'il n'en « voudra, et tout ce q\i'il a toucl^é jusqu'ici n'est rien « que bagatelle auprès; de ce qui lui reste. »

L'auteur, en effet, pressentait sçi richesse et prodigua depuis des trésors qui n'appauvrirent pas son génie. Eh ! sans compter la multitude de personnages

noaTmus.

î82 COURS ANALYTIQtTE

agissante qu'il groupa dans ses pièces, eombleil èé

portraits détachés ne dessina-t-il pas ou de feœ OU

de profil y dans le cours de ses dialogues ! ses exposi*

tions, les figures originales de ÊesFâcAeuXyld cet*

de de la médisante Gélimène , en contiennetit tme

foule de tout aussi frappants les uns qne les autres»

Lui seul avait lart de les faire, parce que lui seul

voyait ce qui passait inrisiblement devant les yeux

de ses contemporains , et personne ne mérita mieux

la qualification dont il plaisanta) lorsqu'on l'appelait

le contrefaiseur <jfe geiiÈ.

id^ générale Assurous-Hous bicu ou'il eàt continué de U recède* ridicules ^

voir par de nouvelles peintures du ridicule , s'il ebx existé cent ans. Supposons que les caractères neuft se fussent plus rarement offerts à lui , leurs formel changées avec le siècle ^ et leurs bizarreries autre* ment tournées, n'eussent pas échappé à son pinceau. Au lieu de marquis éventés , n'aurait-il pas ces petite héros de régiment qui , fiers de leur première épau^p lette, s'étonnent de ne pas heurter impunément des citoyens qui servirent letat dans leur grade avant eux ; ces téméraires de garnison qui mettent leur bon* neur à brusquer celui des dames, et qui les font fuir par les familiarités et l'indiscrétion de leur galanterie cavalière ? Au lieu de Sganarelles et d'Arnolphes qui enferment leurs moitiés par jalousie , n aurait-il pas ces maris solliciteurs d'emplois , qui ouvrent à leurs femmes le libre chemin de l'intrigue , ceux qui se fiant moins en leur propre éloquence qu'aux appas de leurs honnêtes épouses , les font courir pour leur compte au lever des gens en place , et se glorifient

DE LITTÉRATURE, tSJ

de montrer leur front rehaussé par des dignités qui né leur coûtent que le léger droit du seigneur? hommes de ménage, qui rappellent ce bon mot dun procureur dont la femme enrichissait sa maison par ses secrète^ avances à de gros financiers : il la voyait fur le retour de Tftge dépenser en frais de toilette les nécessités de sa famille et de sa table , et lui dit enfin , mécontent de faire maigre chère , « Madame , vwez mieux y ou vivons mieux, » Au lieu d'un harpagon oc* cupé à grossir son trésor par des prêts usuraires , Molière n*aurait«*il pas ces cupides qui spéculent sur le discrédit des effets du commerce et des papiers de banque , ces gens qui engagent frauduleusement leurs fonds ou ceux d*autrui sur les chances de la bourse, et que la mobilité de la hausse ou de la haisse réduit à s*aller pendre , si la loi criminelle ne leur en épargne la peine ? Au lieu d'un M. Bonnefoi, ingénieux à frauder les règles de la coutume de Paris et les garanties du notariat, n'aurait-il pas ces hommes d affaires , curateurs intéressés de leurs clients , dont ils grèvent les maisons et les terres par les avances de leurs préte-^noms , dont ils confisquent les fonds embarrassés de leurs formes hypothécaires , et dont ils reçoivent quittance de tous biens pour solde du compte définitif qui fait passer les propriétés dans leurs mains; ces délicats interprètes des règlements civils, qui dirigent avec tant de scrupule les volontés mobiles des testateurs, et qui complètent leur propre ameublement du superflu des inventaires Plfauraît-il pas, au défaut de ceux-là, ces jurisconsultes novateurs , qui s'exemptent du soin d*éluder les lois en

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les renversant et en en décrétant d autres ; ces légistes de circonstajice , qui , sautant par dessus les entraves de 1 équité, convertissent larbitraire en maximes de .droi); , et la ferme conscience en contravention rébelle ? Au lieu de femmes savantes et de pédants Tri3sotins , n aurait-il pas eu ces dames politiques qui, pour avoir lu quelques pages du cardinal de Retz et les mémoires de madame de Maintenop , s'imaginent qu'elles mèneraient les conspirations dont elles babillent , et quelles sauraient monter au trône 4h pnocç comme dans son lit ; ces folles de diplomatie qui décident des préséances des corps ou de Téquilibre des états , comme de letiquette de leurs salons , et se flattent de parcourir d un cpup«c}'œil les cercles d'At leniagne comme le perde étroit de leur boudoir? N aurai t-ril pas eu pour leur conseil ces écrivains réformateurs , c^s historiens de gazette , ces ennyyeiu( et &ojds avortons de Machiavel , de Puffendorf et de Gibbop , qui , satisfaits d avoir compilé et translaté des vplumçs d'annales, s'érigent euTite-Live et en Salluste; ces prosateurs qui , dédaignant toute rivalité ayeç les poètes , les nomment des faiseurs de chansons , et les regardent avec mépris du haut de leur érudition tout hérissée de ciui^tiops celtiques et romaines? JN^ aurait -il pas ces rimeurs de commande, de qui l'avarice est Tinspiration , de qui Tintrigue est la muse , et à qui la faveur des gens titrés assure le profit d'un succès ? Au lieu de Purgon et de Thomas- Diafoirus , entêtés de leur empirisme ignorant , il aurait eu des docteurs en toute science et en tout métier, qui, dépouillas de la robe des anciens chsgr-

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latans , mais vêtus en élégants de société , perdent leur latin à étudier le jargon et le bel air du monde) s accréditent par des livres de théorie plutôt que par Tassiduité de la pratique , moins par des cures que par des traités ; sont les confesseiu's plus que les médecins des malades, et les directeurs coquets des belles convalescentes , et qui , s'ils expérimentent leurs remèdes sur nos corps , ne nous laissent jouir, après la guérison , selon Texpression de Montaigne, que iune santé malade et accoutumée aux mÀijUca" ments. Au lieu de précieuses , entichées du faux et de 1 inusité dans le langage, ne goûtant que le romanesque et le platonisme dans la galanterie , il aurait eu ces vaporeuses amies des chevaliers de la; foi, ces femmes qu embrasent le zèle du pèlerinage, les mélancoliques souvenirs des siècles dévots et les rêves de la mysticité \ et , pour leur servir de contraste, des personnes simples, naturelles, avenantes , celles à qui toute expression noble et choisie paraît du néologisme, celles qui vont bonnement au physique et non au moral des choses, et qui ne souffrent dans Faction du roman , comme dans celle du drame , que lunité de jour. Eùt-il dessiné ses amants sur les modèles de Yalère ou de Cléonte ?Ce sont des foux, capables d* épouser des filles sans bien , trop emportés par le feu de leur âge et de lan^our, prompts à quereller pour des riens , et trop chatouilleux à de tendres vétil-r les: cela n'est pas si comique que nos Euclides de vingt ans , que nos Archimèdes imberbes qui raisonnent leur rapprochement avec le beau sexe comme leur attraction i]ievyrtoi|ie|ine; etqui mesur^pt leur froid penchant pour

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là dot et la main de leur maîtresse par les calculs de lem préToyante arithmétique. L'athée ressemblerait-il àFe^ fréné dom JuanPNon, mais à quelqu'un de ces profonds matérialistes que leur science des principes ne cmidnit qu'à ignorer une première cause des effets universels , qu a nier ce qu'ils ne comprennent p^s , et qui ^ doutant du comment et du pourquoi de tout,seré-r toWent à n'espérer nulle récompense , à ne craindre nul châtiment, et à vivre et mourir dans une insouf ciante brutalité, comme les tigres ou les pourceauXi aelon leur instinct et le hasard. L'imposteur serait*il un Bypocritereligieux? Je recommence à le croire... mai4 Molière ne le convertirait*il pas aussi en Tartufe de révolution, de philanthropie, et de probité, qui neprè* cherait pas le salùt, mais l'indépendance de l'homme, qui ne lèverait point les scrupules , mais les cachets et les scellés , qui ne convoiterait pas la fortune d'une fiimille , mais le pouvoir et le trésor public , qui serait cosmopoUte pour n'avoir point de patrie , qui déclamerait au i^om de la liberté pour mieux trafi* quer de la sienne et mieux vendre celle du peuple , et ne se montrerait humain et rigide durant quelques années que pour se venger plus sûrement , et voler plus largement pendant le reste de sa vie. Toutefois , l'apparence de mille services exemplaires , couvrant ses mœurs ouvertement dissolues , ne permettrait pas de lui compter comine des iautes la séduction et le rapt de la femme ou de la fille de ses bienfaiteurs ; il n'aurait sujet que de s'en rire^ et se ferait, au besoin , absoudre d'un meurtre , en éclaircissant son procès le verre en main avec ses juges assis à sa table.

La comtesse d'Escarbagnas prendrait de nos jours une autre allure : n aui^t-elle pas le maintien em* prunlë de quelque bourgeoise travestie en dame-titrée, s*étonnant un peu de sa qualité , de ses pages , et de êes laquais , très-gênée de son étiquette, et trahissant k chaque mot son rôle de princesse par les saillies et le ton de Martine ? En&n M. Jourdain*, s'il n6 lui suffisait pas d*étre bourgeois^'gentilhomme, n'au^ rait pas besoin , pour faire éclater de rire sa servante Nicole et tout le parterre , de receTOir une qualifica*^ tion aussi burlesque, une dignité aussi étrangère que celle de Mammamouchi : tel ruban , telle décoration dont il pourrait être envieux c)e se faire barder , lui siérait mieux, pour qu'on se moquât bien de lui, que le turban du Grand-Turc. Non , non , la matière du ridicule ne sera jamais épuisée ! et , sans Compter ces gens qui se targuent d'une vieille amitié pO|ir tous et s'inquiètent si tendrement de votre santé, dès que le prince vous accueille , et qui , s il vous écarte , affectent à votre rencontre un regard distrait, glissent à vos côtés sans vous reconnaître , ou vous verraient mourir sans compassion ; sans compter ces partisans d'une égalité fatale aux privilèges nobiliaires qui vous punissent de méconnaître la récente valeur de leurs ex» cellencesimftéTaes; sans compter ces grands défenseurs de leurs anciens maîtres , qui de la hauteur de leur opposition aux idées nouvelles n'ont attendu qu'un signe pour endosser les livrées des seigneurs révolutionnaires ; nous aurons ceux qui , la veille , promenant à pied leur roture dans les rues, ne sont pas surpris le len^çiQlùn que leuib noblesse en carosse

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/éclabousse les passants qu'ils n envisagent plus comme Jbeurs semblables ; fious aurons ces faux philosophes^ bonnes gens qui contrefont les mœurs patriarchales, disgraciés solitaires que ronge l'envie, qu'agite le tourment d'être oubliés , et qui visitent )es grands pour leur vanter le goût quils ont à planter des choux dans leur retraite champêtre. Près de tel faux bonhomme, nous aurons tels faux-bons diables qui, hq praignant pas d'arrondir leurs affaires par des exac^ tJLons dures et fréquentes, se montrent sensibles jusqu'à pleurer au récit d'une égratignure , qui sous unç apparence de cordialité , de franchise militaire, vous supplantent avec adresse dans les postes que vous briguez , et vous desservent lestement à la cour et chez les ministres. Combien (encore ne signaleraitron pAS d'autres ridicules en nos jours qui seraient joués avec succès sur le théâtre !

»M>S7dinnëe ^^ oscra peut-être objecter qu'il en est auxquels aaridicoie. ' ^^ j^^ permettrait pas de toucher : mais je nie qu'il existe des sottises et des vices privilégiés devant l'esprit et le courage d'un bon auteur coniique. C'est une partie de son art que de faire respecter les sages institutions 4ii temps , et de placer les objets dignes de sincères louanges en contrepoids raisonnable des choses qu'il doit satiriser. Qu'en face de l'imperti* nent en grade il oppose quelque loyal et galant général aussi poli que brave : le ridicule atteint le militaire brutal , et non l'uniforme qu'on honore. Qu'au dignitaire empesé, hautain, inabordable, ébloui de son propre faste, il oppose un ministre accessible, aisé dans son maintien^ soutenant son titre, son ran^, sans

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orgueil , et toujours au-dessus de ses graves fonctions : le ridicule ne frappe que le faquin , et non les prérogatives de la place. Quavec le cupide agioteur il fasse contrslster le banquier intégre dont la parole n'est pas moins valable que la signature , qui oppose son crédit aux défiances , sa probité aux monopoles, et dont le recours sert de refuge au malheur contre la honte des faillites que prévient sa générosité : lé ridicule atteint le fripon , et non Thonnéte financier: Qu'il mette à côté du docteur ignorant, fat etbabillard, un médecin discret , instruit , actif, qui devance le jour au milieu des hôpitaux, où son assiduité lit les secrets de son art au visage des malades, qui ne compose pas des volumes formés de compilations , qui Jaisse pour seule théorie curative de bons mémoires sur les résultats de sa pratique laborieuse , et qui cherche son plus noble salaire dans les bénédictions des fa* milles où son zèle lui acquiert de vrais amis : le ridicule ne s adresse qu au charlatanisme des empiriques , et n attaque plus la médecine conservatrice des savants de nos jours. Qu'auprès du fourbe couvert d'un masque d'humanité , il mette un vrai philosopha); parlant peu de vertus et lés pratiquant bien : le ri^ diculé ne tombe que sur le nouveau genre d'impos* ture, et non sur la morale. Ainsi du reste.

Voilà , voilà les précautions que prit toujours le ^,5*°"^,**^^ discernement de Molière en traitant le ridicule. Il Moiièr*. railla les pédants , sans railler la science ni l'esprit. Il fit contraster la modération de Philinte avec lem* portement d'Alceste, et lé public ne put confondre la vertu^ et la misanthropie. Le portrait plaisant de

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M. Jourdain représenta la manie des bourgeois dans une pièce ; mais sa femme , sa seryante ^ sa fille el son gendre y représentèrent Vhonnéteté des moeurs de la bourgeoisie. Par- tout de sages Aristes en pa» rallèle avec les foux et les bizarres marquèrent là juste borne de la satire permise à la raison. Tels sont les exemples que le poète imitera dans ses com^ dies , s'il veut que larme utile du ridicule ne amt jamais soupçonnée d'être celle de la colère ou de k méchanceté.

let ^^eurt L autcur qui néglige ces soins et qui perd l'équité asaemUëf. j^ vuc , jouc soi-mêmc un rôle ridicule en voulant imprimer des travers aux personnages qui ne les comportent pas. Les sifflets punissent ses partialités , et de quelque façon qu'on s'excuse de s'être fait siffler^ soit qu'on s*esquive du milieu des huées , sôit qu'on les affronte , ou qu'on s'en rie , on a toujours une sotte contenance. La présomption d'avoir su railler les autres ajoute k l'embarras detre raillé par eux. C'est pourquoi Molière , juge très-perspicace , estimait que la plus périlleuse entreprise était celle dejaire rire les honnêtes gens. On convient que le penchant du peuple à la satire facilite les moyens d'exciter sa dérision ; d'accord : le parterre est malin , mais il ne l'est qu'envers ce qui mérite le blâme : peu lui im» porte qu'il s'amuse de la pièce ou de l'auteur , il a oe caractère de justice que prend toute réunion d'hommes; impitoyable pour le mauvais, il ne tolère pas qu'on tourne le bon en raillerie. Sa prompte sa» gacité décèle jusqu'aux moindres intentions du poète, et lorsqu'il prétend à lui plaire, à l'égayer, son meit

leur parti est de ne satiriser que le vice, TextraYagance, et la sottise véritable.

A ces réflexions , relatives à la moralité nécessaire d» comiqu* e» dans la direction du ridicule , unissez d'autres observations <[ui se rapportent à l'art théâtral. Quiconque veut faire rire par le juste choix du ridicule , doit se garder de le confondre avec le burlesque et le grotesque. Ils di£fèrent entre eux autant que le plaisant et le comique : le premier ne vaut pas laûtre , et n'en est pas toujours accompagné , tandis que le comique entraîne toujours le plaisant. La preuve s*applique aisément aux deux préceptes , et se tire à-la-foi» des œuvres de Regnard et de Molière. L un ne rend un personnage risible qu'en Taffublant de toutes les bizarreries ensemble ; l'autre ne lui donne qu'une seule manie dont l'extravagance éclate d'autant mieux qu'il le montre raisonnable en tous les autres points. Arnolphe est jaloux par passion et par système ; mais du reste, homme honnête et libéral qui ne rencontre pas le fils d'un ancien ami sans Taider de ses services , et lui ouvrir sa bourse généreusement, Argant a le travers de se croire malade et de se traiter des infirmités qu il n'a pas ; mais c'est un chef de famille estimable I avisé , et trop surveillant pour être la dupe des chansons de l'amant de sa fille. Au contraire dans fi> les pièces de Regnard, le jaloux Albert êtes Folies amou^ reuses ^ le Géronte moribond du Légataire universel y rassemblent en eux mille singularités incohérentes , doù résultent de continuelles disparates. Leurs figures outrées dégénèrent en grotesque, et ieur langage est jdaisant , mais non comique , parce que ni leur situa-»^

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tion , ni leurs caractères ne sont vrais. C'est un jeu naturellement comique , que d'engager un malade imaginaire à contrefaire le mort pour éprouver les divers sentiments de sa famille, et c'est présenter vi* vement son travers d*esprit que de lui faire demander s'il n y a pas de danger à cela pour sa vie : mais c'est une burlesque invention que de déguiser un Crispm en insolente nièce d'un oncle mourant^ dont elle se dit l'héritière, afin de le dégoûter de ses collatéraux :> cette idée est très-folle , et non comiquement vrai*, semblable : on en juge par le langage que tient lac» teur.

« J*ai fait du mariage une assez triste épreuve :

ft A vingt ans mon mari m'a laissé mère et veuve.

« Vous vous doutez assez qu'après ce prompt trépas^

« £t faite comme on est, ayant quelques appas,

« On aurait pu trouver à convoler de reste :

« Mais du pauvre défunt la mémoire funeste

« M'oblige à dévorer en secret mes ennuis.

« J'ai bien de fâcheux jours et de plus dures nuits*

«( Mais d'un veuvage affreux les tristes insomnies

« Ne m'arracheront point de noires perfidies ;

« Et je veux chez les morts emporter , si je peux ,

« Un cœur qui ne brûla que de ses premiers feux.

« — On ne poussa jamais plus loin la foi promise.

« Voilà des sentiments dignes d'une Artémise.

« — Votrç époux vous laissant mère et veuve à vingt «ng ,

« Ne vous a pas laissé, je crois, beaucoup d'enfants?

a — Rien que neuf; et le cœur tout gonflé d'amertume ,

« Deux ans encore après j'accouchai d'un posthume.

Le plaisant de ce dialogue provient de.^n absurdité risible; mais ce nest point là le comique do

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ridicule. Comparez. aiuBL l'iél^ntè .fatiiitë dblrtiârmii^ Âcaatedans la ]pièce.auMis€tntktàpejuyéc lès âfirs'du m^trquis dansant damsiâifauêUt : tot^ deux àtseiii les mêmes. choses ) *mais , d'un ton si divers qu'on pteh- 4raî| encore'. l*tui: pour un fat delàcôur, quoique «né suv H jsoène bien avalit le second, et Tâutre qui 'lui ^tldééda pour >une-'«arfcatiAfe étrange, composée à ré|K>qué des domJaphets et des /é>£/e/(^5 de Scarron. Llabsenœ du naturel ôte au marquis de Reçiiàrd tout r^e^pit dont Molière relève les discoure du si^h.'En aucun, lieu, en- aucun iténips, un hx ne s*exprïmè cprame celui Axi Jtmeur; quelque adresse quemontrb un acteur à rendre plaisant cet \ïéva\sûc\it^'allàns\ €aMUe\marqms\ il ne déguisera pas Taffeetation de ce refrain y où le poète itraiût son art par une 'coupé uniforme de vers dont le sens revient trois ou quatre fàistettitx»ndeau;:La répétition dtt méhle trait annonce quof Regnacd comptait beaucoup sur ^a/gahé.' Il !m> |rq9iipail;.(*Ecoutez les deux marquis d^ Molière ; que d'aisanoe! que de vérité! quelle naïve expression! dé leur avantageuse confiance ewieux*ménjes ! Où trouver en ^x riqn qui nuirqne Ja càrlcsiture ^ et qui nuise à la; ressemblance du. ridicule quUl veut offrir? Rdlisez leur * dialdgpe. N'est-ce pas. le propre langage de la famifé;?. Y aeiit^on la moindre ^ène, le moindre excàsj)II•e^personnage ne prend-il pas bien les airs dé ces jeunes gens à bonnes fortunes , qui ne semblent nier les.&veurs des femibes que pour Milieux insinuer qu>ilftles onteues , et qui par-là lé font sous^ntèhdré ? Ceitfavensy le ton qui l'accompagne, n'ont -ih pas lalme certaine bonne grâce qu'inspira le beau éexe //. |3

i tous ceux qui l'approchrat? lie portrait d'Acaste ett celui d'un iax de boa gpftt, d'un étourdi de hauM qualité bien supérieur à nos Ubenina n^udtemei , qui De sont, au. prix de lui^ que des eEfroniés rude» •( sans politesse^et impodemmait iodiicrcts: teuv gtaésièretë dëipent les succès dont ils ae vantant: Itt «omédie ne trouTerait plus entoe eux' le mod^e d'us Acaste. Ce r^le di-rertiasant conserve l'emprcànte des manièEes qu'on reprochait ans jeunes seignenra du dernier siècle : il nous, amuse pac son enjoaemtfnt naturel : mais nulle part , ni jadis, ne maintenant, on ne reconnut le marquis que Hegnard a si grotesqnement deM^é.

Ce sont li, je le répète, les différences à cmndtfter entre le burlesque et le ridicule, entre le plaisant et le comique.

Nous avons noté, ci-dessu , comme.un point Îob» damental, que le c<waîque doit se concentrer sàir'na seul dé&ut dans chaque personnage , et non. dwiBytt W pliusieurs manies rassemblées sur unJ^nuae^Ccci ne concerne que le ridicule, de caradèRS:, et non celui de aituatîon et d etaL Si tous TonUa peindn ks travers contractés dans les professions , soit de la rebé ou de l'épée , soit de l'église ou de la cour , des arts ou des métiera , obserrex que cenx-Ià résultent du manque de conTenances relatives à ces mâmes profoaiDBs, dont les humeurs ou les habitudes vifàeuses cku personnage le font sortir. Ce ridicule naît de là oonnaÏBsance générale qu'a le public des menus constanuDetli propres à chaque ordre de la société , dont les dasaes bien établies prirent dès long-teM^ nae alhue«ég»*

liçrç et 9^t^oq.j.^€jp ^ %^ SWP U djifrée 4Sf^ Mm^ les ^t i^q^luep. ^^ 4ifM4RC);çg B^Mif? j^w .V^^it;4i^^, infime ce gi;^ )^. 9^^^ e|: 1^ b|^fi»^- Mai|i 4 T^W^ ay^* à tracer le$ T?#îUle? j^gijûfti ifPiMTW^ j^P /te S^TPj»fiftBs, o^ fpus. 1^. ft%^sq^t Qot^mAixs,y^qb, Tien ^wîQFf ,iLV.d^î^tpnfieyj(^as#i/çtte, 9c d^ ?%9Sc.«^-'

aÇ|^; 4^ .»lWP"TPr ftÇfYWf féuflM, ;îa94 mit^.è ift yx^ïfllpl^pe. , , ,.

tieiw^nV à.sqft.^trji|9îipfl,, e<Jes. {«$Jiç^t;k^p£b.QtfltFé^ qpe lui ij^pirt^j s^, ^aq^ ,dîgfl jt^.:.iyie,^fii^n^ .^i^.

ni lun ni lautre^.^^..^§,f^-,jg^gij^,,iïi(^^,jp^ double ridicule de ses caprices et de sa politique.Un écrivain, flatteur du pouvoir, oubliant que sa vocation est rindépendaneey^mebaînera dans les administrations publiques , et, sous deux rapport^ à'-la^fois, montrera plus d*un côté comique dans ses bureaux d'esprit et d'affaires : un seigneur de fraîche date ne sera pas un Sottenville,un Tuffièrç, entiché de la seule n^anie de se glorifier . des privilèges qu'il a ; mais il

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SECONDE PARTIE

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