‹ Cours analytique de littérature génerale: tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris (volume 3)Chapitre 17 sur 20 · VINGT-TROISIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME SÉANCE

Sur la moralité de la comédie, et sur le style

^ûi lui est propté.

£SSI£UKS ,

JM 0V& arons cherché leà éléments de ta force côitiiqiie, de laquelle k comédie reçoit son plus puissant moyeh de faire rire ; mais , en amusant j elle doit corfigtit : ceÉî là son but philosophique ; et, pour ne pas le perdre de vue , il nous faut considérer là itORALiTÉ de la comédie comme une de ses conditions éssefl* tielles. Cette condition pourtant n'est pas inhérente à toutes ses espèces, et s attache indispensablement à la eomédie mixte : les pièces d'intrigues , les pièces à tiroir, et les facétieuses , peuvent sans dommage se passer de moralité principale : c'est de l'importance d'une fin âiorale que ressortent la noblesse et rutilité du geni^ comique : le tableau des manies et des difformités humaines ne semblerait être tracé que par la malice occupée à désoler les hommes, et non par la raison, jalouse de les guérir , si quelques saines moralités , empreintes dans la comédie , ne présentaient un re-

inède salutaire aux vices et aux ridicules dont elle offre les images. On ne pardoiine labsence d'un but moral qu'aux ouvrages légers ^ courts, et dictés par un fol enjouement qui ne les imagine que pour égayer, et ne leur laisse que le titre de frivole badinage; les caricatures qu'ils contiennent né ressemblent point assex aux originaux du monde pour blesser personne , et leur extravagance les exagère trop pour qu'on s'en fâche. Mais la haute comédie contient des portraits frappants , dés figures véritables ; et si leur dessin ou leurs groupes ne tendaient pas à la représentation d'une moralité généralement utile, chacun des vicieux ou des ridicules aurait droit ^ en se reconnaissant à leurs traits , d'accuser la méchanceté du peintre. Thalie ^ divinité railleuse , ne doit jamais cesser d'être innocente , et ne peut vraiment Tétre que lorsqu'elle se montre instructive par les leçons profitables iqu elle donne en riant à la multitude ; le ton sardonique d'un frondeur irrité ne vous égayé points si ce n'est à ses dépens ; un railleur socratique vous divertit malicieusement , et vous éclaire à-la-fois. Le premier ne veut qu'outrager l'humanité, ou s'en venger, en accusant ses défauts ; le second ne cherche qu'à redresser ses travers, et à les lui faire entrevoir finement pour U rendre meilleure : ses plaisanteries deviennent lassai- «onnement des maximes de sa raison , ou des reproches de sa justice. Il ne se moque point de vous , pour vous nuire ; et vous n'en gardez nul ressentiment : l'autre ne nous tourne en ridicule que pour nous offenser, et ses railleries enveninnées , loin de changer nos .mœurs , ne produisent en nous que la colère et l'en-.

tétement de nos idées. Comparez Feffet du Méchant de Gresset avec celui du Misantlirope, de Molière : ces deux personnages lancent également des traits sati* riques sur le monde : tous deux se montrent les frondeurs implacables des vices de la société ; mais l'un , en exprimant sur elle les niêmes vérités que lautre, vous attriste, vous repousse^ au lieu de vous plaire, et ne corrige personne, puisque ses reproches^ qui ne partent que de sa maligne noirceur, donnent. sujet de douter que le monde ressemble au tableai^ qu'il en fait. On récuse toutes ses assertions , et Ton abhorre son persifflage empoisonné. Cléon n eût semblé qu'un instrument des vengeances d'esprit du poëte , $i Taimable caractère de Fauteur ne Feût préservé du soupçon d'avoir voulu répandre le fiel sans intérêt pour la morale ; Alceste, au contraire , versant une bile aqière dans Texpression de sa haine pour les vices et les mensonges, n'est poussé que par l'intérêt de la droiture et de la vertu : les satires qu'il fait sont innocentes . et salutaires , parce qu'elles lui sont dictées par la franchise: elles se font croire en sa bouche, et forcent le monde à rougir des reproches qu'il, lui adresse ; elles remplissent le spectateur d'enthousiasme pour ses qualités, d'admiration pour ses n^iœurs, et néanmoins elles le font rire par l'exagération du zèle qu'il met à débiter ses maximes inconciliables avec la corruption universelle. On rit de le voir se' prétendre le réformateur du genre humain ; on rit de l'entendre protester qu'il doit rompre en visière avec lui , ou le fuir à jamais dans quelque désert ; on rit de cette roîdeur d'équité qui le pousse à se heurtçr sur tous

les écueils qu'il éviterait par une sage prudence ; de sorte. qu on profite à-la-fois et de la leçon de philosophie que donne lexemple de son impatiente humeur^ et des leçons étendues que les censures de la société multiplient à chaque scène dans la grande peinture qu il fait de nos travers et de nos faussetés. Cléon , tout vicieux qu'il se montre , n^est point puni comme il le mérite, et la seule conséquence qu'on puisse tirer du dénouement, c'est qu'un méchant finit par se faire chasser; vérité commune, châtiment qui ne suffit point aux perturbateurs du repos des villes et des ménages. Aloeste , obligé de fuir les hommes , ruiné; trahi pour sa loyauté trop sincère, est si bien puni d'un seul travers , dans la catastrophe , que les spectateurs , instruits par son sort à garder une tolérante modération , réfléchissent au danger de tout excès ridicule , même dans la vertu.

Ce second chef-d'œuvre de Molière surpasse en perfection le chef-d œuvre de Gresset, en ce qu'il renferme une moralité principale que ne comporte point l'autre ; unité de vue , à laquelle les moralités secondaires qu'entraîne le dialogue ne sont qu'accessoires , unité de vue dont j'ai déjà parlé , et toujours spécialement caractéristique de la haute"" comédie.

Lorsque je recommande la moralité dans la comédie, et que je la fais envisager comme l'une de ses plus importantes conditions , je ne prétends pas dire que les pièces comiques deviennent plus estimables en proportion de ce qu'on y répand plus de personnages moraux et plus de sag^es maximes. Les drames, de Thalie ne doii/^nt pas se transformer en

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<;has6e en grimaçant jusqu'au moindre ridicule. Si le développement d'une moralité générale constituait lui seul cette condition dans la comédie, quelle pièce mériterait mieux son titre que la Nanine de Voltaire ? Le préjugé le plus utile à combattre est certainement celui qui établit entre les hommes dautres différences que celles dé l'éducation ou des qualités de lame, et qui condamne , comme de basses mésalliances , le mariage d'un noble ou d'un riche avec uifie roturière bien élevée^ ou quelque fille pauvre , mais vertueuse. Toutefois la leçon donnée dans Nanine ne compose qu'un triste abrégé de la fable anglaisa de Paméla, et non une riante comédie. Le philosophe Dolban , sa sentimentale paysanne , le vénérable soldat Philippe Humbert, et la vindicative baronne, ont tousui^ maintien trop sérieux pour que. les plaisanteries d'un valet et les brusques vivacités de la mère du comte, jettent assez de gaîté sur la trame de l'ouvrage qu"^pesantijt la réunion de tant d'acteurs moralistes. La difficulté ne consiste pas à développer quelque idée philosophique 9 mais à la démontrer plaisamment. La leçon inverse de ceHe qùirésulte de Nanine^ le danger des réelles mésalliances entre de nobles demoiselles et d'opulents bourgeois , fut donnée risiblement par Molière , dans son Gècrge-Dandin, Mais la contexture entière de cette pièce forme un tissu tout comique ; aucun rôle n'y moralisç ; chacun des personnages est bizarre ou vicieux ; la morale du drame devient la conséquence forcée du spectacle de leurs démarches naturelles. Il faut ^ pour bien apprécier le bon esprit de l'auteur, supposer son même sujet traité à la façon

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de Voltaire, et de ses écoliers en philosophie. George^ Dandin serait un roturier généreux qui , trompé par une noble famille , eût compté sur son amour et sur le partage de ses biens pour s'attacher la demoiselle qu'il $e fût acquise au prix de ses richesses : il reprocherait à sa femme l'ingratitude de son cœur , et la cruauté de le tromper après tant de sacrifices utiles k ses parents. Celle-ci , de son côté , victime de l'intérêt de son père , déplorerait le malheur du contrat que sa famille lui eût fait signer, et dissimulerait avec bienséance son aversion pour le mari qu on 1-eût contrainte à prendre, et sa préférence pour quelque amant de sa condition. Le père et la mère, témoins des désordres de ce ménage, s'accuseraient réciproquement d'en être les auteurs , et leur commune douleur apprendrait au public qu'il ne faut pas assortir des personnes entre lesquelles l'éducation met autant d'intervalle que les distances du rang. Il ne serait pas jusqu'aux gens de la maison qui ne prissent part à leurs maux , et dont la pitié n'appuyât cette moralité résultante des chagrins qu'ils auraient tous à souffrir. Supposez encore cette fable rehaussée par une vive éloquence, par de graves documents sur . les mœurs , par de sentencieuses tirades, on se récrierait sur la pureté des sentiments de ce drame, sur U décence conservée à Tintrigue, sur l'utilité des maximes quelle remet en vigueur; et nos juges du bon ton seraient charmés d'une si belle comédie, qui les aurait fait pleurer au lieu de les faire rire.

Supériorité Le gQÛj jg notre temps diffère à tel point de celui ^^^m^", ^" siècle où Molière offrait ses pièces à nos simples

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aïeux, qu'un drame tel que je Tiens de Timaginer, loin d*être applaudi de lancien parterre , eût été probablement sifflé de tous les connaisseurs , tandis que le sien , que jadis on applaudissait pleinement , s'est TU siffler de nos jours par les délicats de la capitale. On y a trouvé le mari trop brutalement berné, la femme trop libre et trop effrontée, les parents trop sottement fiers , et les valets trop grossiers. Du reste > quel scàipidale que ces gros mots, qui, sortis de la bouche d'un manant, sont des termes propres ^ pour des oreilles qui n'accueillent que des fines équivoques , et qui ne goûtent que les expressions figurées ! Cependant si l'on permettait que le franc naturel redevînt le ton de la comédie, on sentirait que rien n^est mieux assorti que le concours des personnages de celle-ci : la gentilhommerie provinciale pouvait seule être associée sans invraisemblance à la paysannerie opulente de George -Dandin : il s'ensuit trèsbien que son insolente épouse conçoive du goût pour un jeune courtisan , noble comme elle , et que les domestiques campagnards , dont la belle est environnée par son rustique époux, s'éblouissent aux cadeaux d'un libéral seigneur , et se croient fort honorés de servir au déshonneur de leur maître , selon le bon plaisir de leur maîtresse. George-Dandin , accommodé de toutes pièces par ces honnêtes gens, réduit à respecter sa femme qui se moque de lui, n'a plus d'autre parti à prendre que de rejeter sa colère sur la servante Claudine. Moins à plaindre s'il eût épousé une de ses pareilles, la peur de sa vengeance l'eût au moins contenue dans le devoir; il ne sauraiit exDri-

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mer cela pAv une sortie d ui» meilleur comique que celle qui rappelle h à propos la cause de toutes ses disgrâces, lorsqu'il dit brusquement à la suivante de sa femme.

«Taisez-vous, bonne piècet...yous faites la sournoise; tt mais je vous connais il y a long-temps , et vous êtes une « dessalée.... Vous pourriez bien porter la folle enchère de « tous les autres, et vous n'avez point de père gentil-homme.

Mot e:^quiS| et remarqué justement dans* les notes de Téditeur, comme le trait le plus heureuK qui $oit au théâtre. Plus ou cousidérera l'immoralité des acteurs qui concourent au complément de cett^ intriguei mieux on évaluera la moralité du sujet et lobservation des règles d'un art qui ne souffre pas que le vice soit autrement puni que par la dérision i^ le ridicule.

Regnard , imitateur de Plante et de Molière y Lesage en ce point leur émule, ont multiplié sui' la scène les portraits des fripons, ou des fouSf pour enseigner la raison ou rhonnêteté. Ces auteurs, nos uniques modèles , se montrent sobres de sentences , et n'introduisent que rarement des raisonneurs dans leurs ouvrages. XiCS Aristes de Molière paraisseifit dans peu de scènes , et ne parlent que pour exposer , fonder, et conclure: en quelques pièces ^ la moralité se produit délie -même et sans interprète, les dérigle^* ments de la fille d'Harpagon , Tinsolence de sou fils, le manque de probité de ses valets, et la lésinerie du maître , n'ont d'autre contre-poids dans la comédie de VAs^arCy que le sentiment de haine et de dérisîpo

du public à la vue de Tabominable image de cette maison. Celle du Légataire universel ^dLmt une caverne de filoux et de voleurs; mais leurs fourberies plaisantes nont pourtant dautre conséquence que de convaincre les spectateurs des suites affreuses qu'entraîne l'isolement des vieillards privés de famille par le célibat. L'assemblage de coquins et de coquines que présente le Turcaret de Lesage semblerait une école de friponerie et de mauvaises mœurs , si le tableau risible de leur combat d escroquerie, de leurs larcins réciproques, de leurs dépenses ruineuses, de leurs frauduleuses faillites, et des châtiments honteux qui les atteignent à la fin de tant d'intrigues, ne forçait chaque maltôtier à tirer de leur immoralité la leçon de sagesse et d'exactitude que cette excellente comédie donne à tous les gens de finances. Concluons de ces principaux exemples qu'il n'est point nécessaire , qu'il est même préjudiciable à la vraisemblance et à la gai té de l'imitation, que les personnages de la comédie soient vertueux et raisonnables; qu'ils doivent être vicieux le plus souvent, et que leur langage, où s'empreignent leurs mœurs, ne doit conséquemment être sensé, ni sagement retenu; mais que de leurs actions et de leurs discours , il faut qu 09 ne puisse concevoir en dernier résultat qu'une moralité forte et saine. C'est donc une injustice de s'irriter au portrait d'un fourbe, d'un impie, d'un hypocrite, d'un intrigant, et de crier, s'il ressemble, Foilkqui est odieux ! atoilà qui est immoral ! Ces rôles sont scandaleux. Eh! pourquoi le monde contient-il tant d'originaux de cette sorte? Faut-il les déguiser pour

les offrir à votre vue? Les fera«t-on agir et parler noblement, décemment et honnêtement pour vous les signaler , tels qu*ils sont ? Attendez sans impatience la. catastrophe ; ne vous courroucez pas à leur premier aspect ; et si le poète ne vous les a figurés sous un brillant vernis, et ne leur a prêté toutes les souplesses de lesprit, que pour vous apprendre à n^étre plus leurs dupes, que pour vous convaincre qu aucun avantage ne les sauve de vos mépris railleurs et derignominie des punitions, applaudissez au complément moral de Tœuvre , et reconnaissez-y le vrai et durable caractère de la haute comédie, qui seule corrige les mœurs en riant, selon laxiôme de son antique devise.

^um tl* Quels que soient nos respects pour lantiquité , nous tniait qu'au ^^ sauHons uous dissimulcr que la comédie latine tendait moins que la nôtre à cette correction des mœurs ; soit que les magistrats eussent restreint Tétendue de ses censures , soit qu'on n'exigeât des poètes qu'un divertissement agréable , depuis que labus des satires dramatiques , éprouvé dans la Grèce , eut averti les Romains de priver leur Thalie du droit de s'armer de la férule, ses fables ne semblent créées que pour lamusement, et le plaisir quelles procuraient fut acheté le plus souvent aux dépens de la pudeur et de la moralité. Le sujet & Amphitryon témoigne la licence de Plante ; il la poussée dans quelques scènes jusqu'à un excès de hardiesse que son imitateur se garda sagement d'égaler. Les entretiens des acteurs de cette fable, en présence du public, sont moins indécents encore que leur absence du théâtre ; car la

pièce est si singulièrement construite que Jupiter ne rentre jamais chez Alcmène , sans que le spectateur, instruit des motifs de sa disparition , ne joue lui-même un plaisant rôle jusqu'à son retour. La fable des Bacchides^ du même auteur, ne le cède point en audace aux plus libres dialogues des courtisannes de Lucien. J'en citerais plusieurs autres , si l'exemple de sa. pièce, intitulée Cassina, ne les surpassait tous par eQtre*£^aMm< son obscénité. Cette comédie, l'une des plus gaies et uMariag$^d* des meilleures de Plaute , par la contexture et par le '^"' style, a pour fondement la même intrigue que l€i Folle journée. JfovLsyoyons le comte Almaviva tromper la jalousie de son épouse, et promettre une dot à Suzanne , sa camariste^ pourvu qu'à ce prix elle lui vende. certain droit du seigneur, dont il veut jouir la nuit de ses noces avec Figaro. Le comte ne la marie à son serviteur que sous cette condition : telle est la fable dont on a fait un si grand crime à la gaîté de Beaumarchais, et que les contemporain^ de Gaton-le-Censeur ont indulgemment accueillie sur le théâtre. Le vieillard Stalino s'éprend d'une amoureuse ardeur pour Cassine^ aimée par son fils; sa femme Cléostrate est instruite de son penchant infidèle ; deux esclaves prétendent à la main de Gassine, qu'ils se disputent ; ils tirent au sort. Le valet Olympio la gagne sur son jeune rival Ghalinus ; son vieux maître s'en réjouit , et convient avec ce serviteur de préluder à la cérémonie de son mariage. Son épouse furieuse, qui voulait donner l'épousée au valet Ghalinus, pour qu'il favorisât l'amour de son fils au préjudice dû père, substitue dans la nuit cet. autre valet à la mariée ; et lorsque le vieux Stalino , son maître , vient à

son lit profiter de la conyention qu il a faite secrète* ment , il est Accueilli par les coups du jeune homme déguisé) qui le meurtrit et le confond. Son esclave Olympio^ qui Pavait voulu devancer dans la couche nuptiale , n^avait pas été moins surpris de ces brusques et rudes accolades. Ce juste châtiment de leur* communes débauches nexcuse pas lextrème liberté de leur leste dialogue et de leur narration scandaleuse : si les spectateurs français eussent toléré ces deux scènes, ib eussent jugé très-innocentes au prix délies la double méprise d^Almaviva prenant sa femme pour celle de son valet, et de Figaro, prenant la sienne pour celle du comte. Ce comique dénouement , auquel on reprocha tant d'indécence, est délicat en compa* raison du dénouement de la Cassine de Plaute.

Molière^ qui fouilla dans tous les magasins du vieux comique, prit dans cette pièce une quantité de bons traits qu'il sema dans les siennes. Son Chrysale parle de 9a femme Philaminte , comme Stalino parle de son épouse Cléostrate.

a Elle me fait trembler dès qu'elle prend son ton , « Je ne sais ou me mettre , et c*est un vrai dragon ; a Et cependant, avec toute sa diablerie, ^ Il faut que je Tappelle et mon cœur et ma mie.

Cela est traduit mot pour mot , ainsi que plusieurs autres passages. Le ton de la Cassine est aussi libre que son sujet : on en peut juger par cette exhortation ironique donnée à la jeune épouse au moment d'entrer au lit nuptial.

« Allons, nouvelle mariée, posez légèrement le pied sur «< le seuil \ prenez le bon chemin , et faites en sorte de garder

o toujours là supériorité sur votre mari : snbjdguez-le par « les voluptés ; tâchez de Surmonter ses forcés , et , victo- « rieuse, d'en rester la maitresse : que votre empire le do- "f mine, afin qu'il vous revêtisse, et que Vous le dépouillez « à votre gré; sur-tout n'oublie/ pas, je vous conjure, de « le bien tromper le jour et la nuit.

Si Ton ne faisait nulle autte leçoti conjugale ftQx jeunes filles , on né se plaiddtait pas ^e la morale est peu suivie par les femmes ; et Ton serait tenté de croire , comme le die plaisammeïit Figaro , que de toutes les choses êétieuses le mariage est la plus bouf^ fonne^ puisqa'eti effet, flitisi qu'il Tàjoute en s'adressant au sexef ^ grâce k Ia douce tététtionie , ce qu^on vous défendait kier^ on vôuê le prescHra demain. On voit , par ces légères citations , la conformité qui régne entre Tintrigue et le langage du barbier espagnol et du fiancé de la Cassitie.

Ces sortes de pièces , quelque plaisantes qu elles paraissent , ne se comptent point parmi les bons modèles : pourquoi? c'est que la vraie moralité, qui constitue le meilleur en ce genre , tie s y trouve ni dans le dialogue, ni dans le fonds ; à moins quon né présume qu^un tableau des débordements de la jeu- HllKsse et de la vieillesse romaine tie fAt utile à présenter aux spectateurs, pour les faire rougir de leurs mœurs infâmes et crapuleuses. Sous cet aspect, le Martttgê de Figaro , véritable image d uùe cour et d'une ville corrompues, devient uue leçon complète à laquelle il ne manque plus qu'une âtricte observation des autres règles de lai't^ et quun style nitiitel et châtié, pour rester utilement au théâu*e.

Moins la moralité d'un drame est frappante, plus il faut qu'il , soit régulièrement fait pour résister au temps , par ses autres conditions. Amphitryon s'est préservé de Toubli comme étant un précieux monument de Vart: l'excellence de son comique en a lui seul excusé la licence. Il en est de même de la fa- AaaivM meuse Mandragore de Machiavel. Cette comédie pas- Mamâragan. serait pour Tune des plus parfaites du théâtre , si la décence permettait quelle y parût. Invéntiûit^ conduite , style , unités , force comique j rien n y manque,v hors la moralité , ou pour mieux dire tout y est gâté par le sujet même qui ne saurait être admis à la scène. Un Français , nommé Callimaque, aime passionnément Lucrèce, lépouse d'un seigneur milanais ^ nommé ]Nicias. Il ne peut la revoir ni lapprocher dans la maison de son jaloux mari , ni dans aucun lieu de la ville : Ni* cias de son côté désespère d'avoir un héritier de sa noble famille, et consulte les médecins, pour quils rendent sa. femme heureusement féconde. Un serviteur, gagné par les dons de Callimaque, introduit.ee jeune Français en qualité de docteur; et, sous ce déguisement , Famoureux conseille au seigneur milanais de faire prendre un breuvage de mandragore à sa stérile épouse, l'assurant quil en aura quelque enfant bout de Tannée. Mais il l'avertit que ce remède est un poison pour celui qui s approchera d'elle. Nicias effrayé refuse dy recourir. Gallimiaque lui . sy ggère } un expédient étrange, celui de s'empî]^rer;dé quelque drôle inconnu , de lui bander les yeux, et de l'exposer le premier au danger du; venin , après quoi le mari de Lucrèce pourra sans risque recouvrer ses droits au lit

conjugal; rentêtement du noble à se perpétuer leoi* porte sur les petites délicatesses ; il ne s'agit plus que de résoudre sa femme au sacrifice de sa pudeur. Elle est sage , elle est dévote : que font*ils ? L'époux et l'amant se concertent plaisamment ensemble pour engager la mère de Lucrèce et son confesseur à lui persua* der la soumission.

Frère Timothée, rôle de moioe hypocrite supérieurement tracé j consentira-t-il à prêter son saint minisr tère ikcétte. infamie ? On lui parle premièrement d ukiQ faute conmiise par une nonne et dé la nécessité de lui prescrire en secret un ayortement pour lé salut du côuTcnt et pour la réputation de Fabbesse , que le scuq^ dale d une telle aventure pourrait déshonorer ; on apf puie cet intérêt du poids d une somme d argent. LeK scrupules de Timothée, mis dans la balance, spnt bieç'^ tôt levés : alors on exige de lui pour second; offio^ pieux que sa charité fasse accepier. à! Lucrèce la poùon de Maùdra^ore, et ce qui s!ensuit.:Le<ponfesseur susût 'à la matrone pour exhorter la jeuJ^e da^e. On qh^rtche donc le .soir quelque homme de k lie du peypl^j^ et fie mari et le moine et. leurs gen5 .t|!><^Veat justement ;GaUimaque vêtu de haillons^ qui feint une grande ré- :sistance , se laisse, mettre Je bandeau sur les yeux, le ibaillon sur la .bouche, et coucher muet dans la chambre du bon seigneur entre les bras de sachèr^ Italienne : la dernière scène met. le comble au comique parles ei^pressionsde joie du mari, qui, racontant lui-même la catastrophe, sejréjpuit de Tardeur qu'a montrée .le: maifant à tirer à soi le plus possible du venin de la Man^cagore , et qui^ plaint ce pauv/'e

malheureux destine à ne point survirre aa service qu'il a rendu si aveugiëment à sa femme ; la plupart des scènes capitales de cette comédie sont tissues avec un Ipttnimitable, et lé portrait du moine hypocrite est fait de main de maître. Ce personnage témoigne la liberté philosophique du grand historien qui le dessina fortement sous un siècle encore tout mona* chai; mais la fable de la Mandragore ne saurait honorer Thalie, qui rëprouye tant'' d'immoralité ; je n'aurais osé mémetHms en entretenir, si je n'avais lu que le pape Léon X,- distributeur (de^ indulgences, en accorda ttue^plétiiére à Cette ^«îomédie. Ce spirituel pontife, trop sanctifié personnelleinent pour être -scandalisé ée rien y souffrit le divertissement de cette pièce jo«iée dans le mystère de sa cour, quoiqu'il n'eAt pas^ je '<n^ois , autorisé qu'on en donnât le scandale aux |Miuvres:df esprit en des représentations mondaines.

^On doit regarder les pièces immorales comme dé« fèctueuses et périssables, ^en considérant tes bfcstades qui' en empêchent la publicité, qui en traversent le 'Succès,' et en remarquant que le* mépris des* honnêtes •'^feud'les cottdaii^ne bientôt à Toubli, et les exclut du théftti^. C'est pourquoi jer^nge parmi les- conditions néêeé^lres de la fairûfe congédie ,'la moralité- qui les •recôMtna^e^à l'attenti^tn- publique, et qui garantit leur 'durée : lès horaities> fie goûtent pas-long^^temps 'ce'qni*leurest'përm€Vèux,'et font peu de eas^^desou- 'vrages d*-eJE^rit^ qui- sont nuisibles aux mœurs. Us detnàndetit l'utilité- jusques- dans les diveitissemeiits ; et si quelques mauvais génies i^heri^hent des plaisirs empoisonnés, ée n'est p<nnt pour eux que travaillent

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les vrais disciples des muses à qui ces chastes divinités ne doivent inspirer que les leçons du bon goût et de la sagesse,quiplaitdanstous les temps à la multitude. La réputation de^Plaute ne fût point parvenue jusqu'à nous si les maximes de la plus saine philosophie n'eussent éclaté dans les discours de tous ses personnages y et n^'eussent semé de traits utiles et moraux les dialogues enjoués de ses plus libres comédies : il rachète en quelque sorte, par de nombreux détails profitables ) fie- défaut dune action foncbmentalement immodeste, et Iles fines railleries de sa raison vous prémunissent par^tout contre les écarts de sa folie sans préjudice. Toutefcns notez que Festime de ses contemporains et de ses scholiastes s*est le plus attachée à ses caractères instructifs , à ses maximes pures , k ses fables moi^ales; son esprit s'est surpassé en élégance <et en noblesse dans te» délicates intrigues des'(>^pif^ , et de «a comédie intitulée /e Cordage ; c^est là tjù'il montre cette originalité que n eut pœnt Térence yqûi, plus encUn aux sujets graves^et sages, les traita avec plus de ; grâce et/ d'élévation , mats qui ne sut pas si bien que lui mettre la morale en action , l'animer dun siibm jeu «csénique, et l'égayer autant par un agréable badinage. On sent à la lecture du prologue des Captifs combien Plante lui-même réprouvait le i;oût des pièces indécentes ; il s'applaudit du choix de Moniiu son nouveau sujet. comëdi« d«

* Plant*.

(c Je ne voudrais plus, dit-il aux spectateurs, vous doit* « ner qu*uQ avertissement en peu 4e mots ; il importe « maintenant que vous prêtiez toute VQtre attention à cette « fable 'f elle n'est point composée selon la méthode usitëç,

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« ni comme mes autres comédies. U ne s*y trouve pas de < ces vers licencieux , indignes de la mémoire.

Neque spurcidici insunt versus immemorabiles,

Immemorabiles y cette épithète est la i^ondamnation expresse de toute poésie obscène que Plaute déclare ne devoir pas rester dans le spuvenir. Non content de cette juste sentence renfermée dans le prologue , il renouvelle le même avis dans Fépilbgue qui termine la pièce entière.

< Spectateurs , cette comédie est faite à la gloire àt% « honnêtes mœurs : elle ne contient ni basses intrigues , «ni suppositions d'enfants , ni vol d'argent; il vlj.9l pas là « de jeunes libertins achetant une maîtresse en cachette « d'un père. Les poètes ont inventé peu de comédies de « cette espèce , où les bons apprennent à devenir meilleurs.

Plaute n'eût point adressé ce reproche à notre Molière, dont les chefs-d'œuvre ne tendent quà lamélioration des usages sociaux et des habitudes de la vie ; il eût rougi d'avoir quelquefois été imité par ce grand homme dans les rôles de ses Mascarilles , de ses Trufaldins , de ses Sylvestres , de ses Scapins, et de ses Sbriganis, dont les fourberies et les tours insolents égayèrent ses pièces facétieuses ; mais en comparant les imitations qu'il lui devait aux créations originales du Misanthrope^ du Tar-^ tufe^ des Femmes Savantes y de Y Ecole des Maris ^ du Malade Imaginaire ^ du Bourgeois ^ Gentil' homme ^'û eût encore mieux proclamé Timportance de la moralité dramatique à laquelle sa muse tendit cbez les Latins, lorsqu'il composa sa noble intrigue des Captifs^ et l'excellent caractère de son jàulularia^d'oix sortit le

modèle dlHarpagon , et le tableau moral de la détestable avarice, 'rbu jours Molière amuse, et par-tout il instruit. Ses iéux les plus folâtres sont accompagnés de graves craseils ; ses bons mots les plus gais partent du sens le plus sérieux ; ses actions les plus b'ouiffonnes déguisent des leçons sévères ; et s il est vrai , selon Vexpression concise de Plante, si riche en courtes maximes , qu un bon avis vaille un bon secours , qui monet quasi adjuveU^^^ersonue n'a plus effi« cacement aidé les hommes à se corriger de leurs vices et à se guérir de leurs manies , que le sage Molière , dont tous les traits d'esprit sont d*utiles avertissements, et dont toutes les hautes comédies sont pleines des plus salutaires moralités. L'avantage de l'honnêteté dans le genre comique cessera de paraître* douteux à qui lira leis dernières phrases de la courte préface qu'ajouta Racine à sa pièce des Plaideurs.

Mes auditeurs ont eu lieu plusieurs fois de se convaincre que je ne tente point de leur suggérer mes propres opinions , et que je n'affirme un principe qu'en le constatant sur les plus respectables témoignages.

Le grand maître que je vais citer ne se félicite que modérément d'avoir atteint le but de la comédie , en faisant rire ^ mais il se loue de n'avoir pas diverti le parterre aux dépends de la pudeur^ Après être succinctement entré dans la considération des causes de son suc<îès. « Ce n'est pas , dit-il , que j'attende un « grand honneur d'avoir assez long - temps réjoui le « monde , mais je me sais gré de l'avoir fait sans qu'il « m'en ait coûté une seule douces sales équivoques et

« de ces malhonnéteflr plaisanteries qui coûtent main» « tenant si peu à la plupart de nos écrivains , et qui «font retomber le théâtre dans la turpitude. d*où « quelqiies auteurs plus modestes lavaient tiné. «■ ' En effet,, messieurs, la comédie des Plaideurs ^ vraiment plaisante d-un bout à Fautre, ne contient pas un trait offensant pour 1» plus: chaste oreille; mais puis^je vous la rappeler sans attirer votre attention sur l'une de ses meilleures: qualités,, celle du Stylé : car il était réservé au seul. Racine d^exoeller en tout ce qui touchait la^ pureté de la langue :• la- £• pesse de son goût n*apa» moins bien saisine toUr de la. diction comique, en sonrunique essai dans ce genre, que son flexible génie n^avait bien.pénétcé l'étendue e(b L'élévation de la tragique éloquence, qui lui devint si familial» en sesi nombreux chefsvd^OMivrei Le feu de son esprit pétille dans les Plaideurs^ aussi vivement que r.éolat de son talent re^lendit avec magnificence dans les* discours de sa Melpomène. Néanmoins son élocutton plaisante est plus satirique que naturelle ; et si le grand' Corneille voulait encore revendiquer sur lui rhonneur d'avoir frayé la route en ce genre dç style-, comme dans Tautre;, il opposerait avec succès les principalestirades^du^Miii/iacr aux bons monceaux cte la comédie de Racine. Lesaraen de la condition du style comique nous induira peut-être à conclure que le ton. ferme , naïf, et juste du Menteur^ devint mo* dèle dan& le genre de Molière, et que le langage concis , caustique et: badin des Plaideurs.^ le devint dans celui de Regnard.

Le style de la comédie , se conformant au langage

DE LITTÉRATURE. SyS

ordinaire de la société, dcfi; être simple) vrai, peu figuré, san« aufre qrp^jRE^ien^ que sa. netteté , que su. concision , ou s^ cor^cte n^ligence^ Il do^sC: ployç^r aux convenances, d'^iifatioa^ de^ rang ,^et. d'^ti^tj partout on^dçÂt y sc^tird^ persQnns^ qi\i parle , et non Fauteur q^ij le f^tpjsurler ;.les lpçu|ion$<famiUère3;e| proverbiales n'y seront pas omises; ellçft laniniejatidi'uii» naturel, vif. et piquant qui lui prête une gracQ originale ;.r^([liireetle pathétique le gâtcaoït, àimoinsqu'iU ny sfffiFfiiit:à;]|iettre.^[i saillies raffectation.de.ee même ridicule. Ecoutez le peuple, écoutez le noble et lehour» geois y r^tf0ice quil& disenti et:ne praiez que le soin exact.de SQumetliie le»U'S;paroles.aux règles.de la. syntaxe. Si vous resserrez bien. le sens des choses en» des^ termes propres ou communément figurés, vous écrirez clairement la. comédie : or c^est là l'écrire coix^me il faut. Mais la moindre difficulté de Tart n'e^t pas. de se borner à être simple et. vrs^: U nVl^[^iept qu'a^u génie de manier l!extrême. naturel^ L^io^it. trop. envieux de se montrer, scintiller en. petits, eg^l^ipi^) sans chaleur, et ne. p^u^f ^^^der^ Is^: simpUc^ ni danS: les mots, ni djin^llssrtQnrswI^Q manque rdles^ti, au contraire, en.aff^ictantUnaiiveté^ timibe'danslariiiaiserie ; la raison trop fr<^e glace le feu duxUalogue^ et sa règle ëmousse. les^ traits des expressions passionnées. La verve emportée exagère le ton de la nattire , et trempe dun fiel trop acre les pointes satiriques du stylé. Thalie ne doit jamais quitter en son langage la juste mesure des bienséances et de la vérité : le bon choix, la force des termes, assortis aux conditions die ses acteurs, est la seule élégance pernûse à sa diction variée.

!odile

Assez «de bons exemples s'offrent en nos auteurs^ qui nous dispensent de recourir aux comiques anciens dont la langue vulgaire se dérobe encore plus à notre intelligence que leur langue noble et trayaillée. Examinons donc en notre théâtre les éléments des deux espèces de langage que parle la comédie , ^c*est-à-dire le naturel, et le satirique.

Aux premières phrases sorties de la bouche d'un personnage, on reconnaîtra sa profession, son âge, et son humeur, si le style est convenablement adapté à

style son rôle.

«e dai

ierre mtiUe.

w Le menteur de Corneille reparaît devant son père,

qu'il a trompé par un récit plein de fiiussetés : sur quel ton l'aborde le vieillard ?

« Etes-vous gentil - homme ? — Ah I rencontre Hkcbeuse !

« Etant soiti deyous, la chose est peu douteuse.

« — Croyez-vousiju'il suffit d'être sorti de moi ?

« — Avec toute la Fhuiec aisément je le croi.

« — Et ne savcz-TOUi pas avec toute la France

« D*où ce titre d'hoiiiieur à tiré sa naissance ,

« Et que la vertu seule a mis en ce haut rang

« Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans mon sang.

« — J'ignorerais un point que n'ignore personne ,

« Que la vertu l'acquiert comme le sang le donne.

« — Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert,

« Où le sang Ta donné , le vice aussi le perd.

« Ce qui nait d'un moyen périt par son contraire ;

« Tout ce que l'un a fait l'autre peut le défaire^

« Et dans la lâcheté du vice où je te voi ,'

« Tu n'es plus gentil- homme étant sorti de moi.

« — Moi?.^.. — Laisse moi parler, toi de qui l'imposture

« Souille honteusement ce don de la nature.

ft Qui se dît gentil-homme , et ments comme tu fais , « Il ment quand il le dit , et ne le fut jamais.

Et il lui prouve la lâcheté de son vice par l'usage que l'honneur établit , qui force tout homme à laver dans le sang , au péril de sa vie, la honte qu'imprime un démenti. Qui ne reconnaîtrait à ces belles paroles la noblesse et les mœurs d'un vieux chevalier français digne d'être peint naïvement par le grand Corneille ? Là , nul appareil de rhétorique , nulle emphase ; la seule force du bon sens et du caractère a dicté ces vers excellents, dont la mâle fermeté distingue si bien le rôle du vieillard respectable. Son fils Dorante, nouvellement arrivé de Poitiers dans les murs de Paris , s'empresse à chercher quelque maison agréable où son introduction lui facilite des liaisons avec les belles dames de la ville; il explique ses sentiments à Cliton , qui l'accompagne, et dont la réponse n'est pas moins conforme à ses idées personnelles et à son état.

« J'entends; vous n*étes pas un homme de débauche,

« £t tenez celles-là trop indignes de vous ,

« Que le son d'un écu rend traitables à tous ;

« Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes

« Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes ,

« Mais qui ne font Tamour que de babil et d'yeux ;

«t Vous êtes d'encolure à vouloir un peu mieux :

« Loin de passer son temps chacun le perd chez elles ;

« Et le jeu 9 comme on dit, n'en vaut pas les chandelles.

« Mais ce serait pour vous un bonheur sans égal ,

« Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal.

A ce langage on aperçoit que c'est un valet qui. jase, et les axiomes populaires qu il mêle à ses discours l'annoncent autant que la livrée qui le couvre. Ainsi le ton comique doit' s'accorder en tout à la situation et aux habitudes de la personne représentée. L'art de varier la diction , que Corneille manifesta dans trois rôles de sa pièce ^ éclata sous mille formes dans les dialogues du bon Molière. Ce n'est jamais lui qu'on écoute, c'est le valet, c'est le maître, c'est l'amant, c'est le mari, c'est la précieuse, c'est la prude, c'est le médecin, le bigot, le cafard, le libertin, le ladre, c'est tout le monde enfin ! Son vers, le plus. négligé en apparence, est construit si naturellement qu'on ne saurait le mieux tourner; sa prose est si forte et si naïve qu'on n'en dérange pas un mot sans- lui ôter du piquant et de la consistancCé Boileau. n'a rien de plus solide en ses épîtres , ni dans ses satires. Pascal n'a rien de plus précis, de plus fin, de plus profond que ses légères badineries; et pourtant son style moins tendu , moins travaillé que celui de Boileau , convient davantage aux cohversations familières, par l'aisance de ses tournures-, et garde, autant que la plume épigrammatique de l'auteur des Proi^incicdes , la subtilité maligne qui perce dans la bonhommie des inductions critiques de ces mémorables lettres. Quiconque relira la prose de Dom-Juan , dans le morceau sur l'hypocrisie , croira lire encore l'une des éloquentes épitres de Pascal. Quiconque se rappellera le récit par lequel s'ouvre la première scène des Fâcheux ^ croira se E«empie souvcuir d'uuc belle satire de Boileau. Le style seul

du style Trai •'

relève le peu d'importance du ridicule que peint

dans hs Fâcheux.

DE LITTÉRATURE. 3yg

Erftste. C'est une chose commune que de rencontrer des bruyants importuns qui troublent les assemblées , et gênent le plaisir quon prend aux théâtres; mais il faut la plume de Molière pour en fixer une image éternelle.

« Les acteurs ont youIu continuer leurs rôles :

« Mais l'homme pour s'asseoir a fktt nouveaux fracas ;

(c £t traversant encor le théâtre à grands pas y

« Bien que dans les côtés il pût être à son aise ,

« Au milieu du devant il a planté sa chaise ,

« Et , de son large dos morguant les spectateurs ,

« Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs.

«t Un bruit s'est élevé ,. dont un autre eût eu honte :

« Mais lui , ferme et constant , n'en a fait aucun compte ,

« Et se serait tenu comme il s'était posé ,

« Si , pourmoaQi; infioctune , il; ne m'eût avisé.

a Ah ! marquis i mîart-il dit ,. prenant, prè&de mai jdace,

tt Comment te por4»Sr*ta? souffreiqjue-je t'embrftsae?

<t Au visage sur l'heure un rouge m'est monté

« Que l'on me vit connu d'un pareil éventé.

« Je l'étais peu pourtant ; mais on en voit paraître

« De ces gens qui de rien veulent fort vous connsntre ,

«t Dont il faut au salut les baisers essuyer ,

« Et quisont familiers: jusqu'à vous tutoyer.

« de la. pièce il m'a ûut un sommaire,

* Scène à scène avei:ti.de ce qui s'allaii faire ; V Et jusques à. des vers qu'il en savait par cœur, « Il me les récitait tout haut avant l'acteur.

Espèce db. ridicule fréqœmt très**bien exprimé par Eraste,. qiû ne dépeint pas; moins Tiyement sa pénible contenanee, Hmditr que minutant une retraite

38o COURS ANALYTIQUE

honnête y et que ne sachant plus où, ni comment échapper a ce fôcheux qui s^ëtait attaché sur ses pas au sortir du spectacle ;

«... TJn caresse fait de saperbe manière ^

« Et comblé de laquais et devant et derrière ,

A S*est avec un grand bmit devant nous arrêté ,

« D'où sautant un jeune homme amplement ajusté^

« Mon importun et lui , courant à Tembiassade ,

« Ont surpris les passants de leur brusque incartade :

« Et , tandis que tous deux étaient précipités

« Dans les convulsions de leurs çivihtés,

« Je me suis doucement esquivé sans rien dire ;

« Non sans avoirjong-temps gémi d*un tel martyre ,

« Et maudit le fâcheux dont le zèle obstiné

<c M'ôtait au rendez-vous qui m'est ici donné.

Entre autres vers marqués au bon coin, tous n^aurez pas laissé passer les expressions neuves qui distinguent ceux-ci /sans les noter dans votre mémoire.

« Et de son large dos morguant les spectateurs ,

# « Et tandis que tous deux étaient précipités « Dans les convulsions de leurs civilités.

du^borîîjîe Boileau jamais a-t-il plus fortement écrit.? La comé-

•^"^"^pêmî^i die entière des Femmes Suivantes rivalise avec ce qu'il

Savantes. ^ j^ pl^^ beau. La diction en est continuellement

pure , sans que lafFectation ou le naturel que les ridicules y impriment y soient nulle part effacés. La justesse du style ne permet pas de s'y méprendre. Philaminte et Bélise veulent chasser une servante de la maison , parce qu elle s'énonce comme au village , et qu elle ignore les lois de la grammaire : toutes deux

DE LITTÉRATURE. 38i

s^expliqueront avec une correction étudiée , devant le bon -homme Ghrysale, qui parlera franchement sa langue en termes simples et communs.

« Voulez-vous que toujours je l'aie à mon service

« Pour mettre incessamment mon oreille au supplice,

« Pour rompre toute loi d*usage et de raison

« Par un barbare amas de vices d'oraison ,

« De mots estropiés , cousus par intervalles ,

« De proverbes tramés jans les ruisseaux des halles ?

« — Il est vrai que Ton sue à souffrir ses discours ,

ft Elle y met Vau gelas en pièces tous les jours ;

« Et les moindres défauts de ce grossier génie

« Sont ou le pléonattne , ou la cacophonie ,

« — Qu'importe qKlle manque aux lois de Yaugelas ,

(i Pourvu qu'à ma cuisine elle ne manque pas ?

« J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes,

« Elle accommode mal les noms avec les verbes,

« Et redise cent fois un bas et méchant mot ,

«t Que de brûler ma viande , ou saler trop mon pot :

« Je vis de bonne soupe j et non de beau langage.

<r Yaugelas n'apprend point à bien faire un potage;

« Et Malherbe et Balzac , si savants en beaux mots ,

« En cuisine peut-être auraient été des sots.

Cette réplique de Chrysale contient, je crois, les meilleurs vers comiques qu'ait inspirés le naturel au théâtre ; et s^il en est d'assez naïfs pour les surpasser, ce n'est que dans le cours du même rôle qu'il les faut chercher. L'inappréciable morceau qui suit dans la même scène n a son pareil en aucune langue. Cependant l'écrivain qui dicta les discours de l'ingénu Chrysale, traça les vers parfaits de l'érudit et pré-

tentieux Yadius. Ëussent-ils été mieux tournés par l'auteur de rArt.poétîque.

« Le défaut des autenrs , dans lears productions ,

ce C'est d*en tyranniser les conversations ,

« D'être au palais, aux cours, aux ruelles , aux tables,

<t De leurs vers fatigants lecteurs infatig^les.

« Pour moi, je ne vois rien de plus sot à mon sens

« Qu'un auteur qui par-tout vargueuser des encens ;

a Qui , des premiers venus saisissant les ofeillea ,

« En fait le plus souvent le martyr de ses veilles.

« On ne m'a jamais vu ce foLentêtesMilt ;

« £t d'un Grec], là-dessus je suis leseùtiment,

« Qui , par un dogme exprès , dtt|eiid a toosaes:sages

« L'indigne empressement de lircKurs. ouvrages.

«i Voici de. petits vers pour dej^lnes^^mants.... etc.

Ce joli trait de ridicule n'est pas moins exquis que le morceau qu'il termine; par-tout on retrouve en Molière de ces vives saillies naturelles. « Un auteur » qui par-tout va gueuser des encens;» dit Molière. Nul doute que nos gens du bon goût ne se soulevassent aujourd'hui contre ce mot gueuser; il leur semblerait bas, trivial; mais c'est le mot expressif , c'est celui qui appuie sur le vrai sens avec force ; et Molière n'a jamais la fausse délicatesse d'exclure les termes propres qui gravent clairement son idée ; sa vigueur littéraire ne s'arrêtait pas aux puérilités des petites critiques. 'Que choisirai -je dans le Misanthrope qui ne soit dn meilleur style? La noblesse d'ame,la raison ^eurent-elles jamais de plus fidèle et de plus pur interprète? 'Ecoutons Alceste exprimer le vœu de sa droite sincérité. -

DE LIÏTERATDRE. 383

« Je veux que Ton soit homme et qu'en toute rencontre « Le fond de notre cœur en nos discours se montre , « Que ce soit lui qui parle , et que nos sentiments <i Ne se masquent jamais sous de vains compliments.

Beaux

On pourrait vouloir aussi que les auteurs comiques ex,mpiM de

i/« 1 >•■ ^j* stvle tires dv

ne déguisassent pas, plus ce quils pensent dire sous lËMDthrope.

le fard des expressions, que la netteté du sens ne l'est

ici chez Molière. Les portraits qu'il fait, par lorgane

de la médisante Célimène , surpassent en beauté de

style les plus achevés de la Bruyère; et l'éloquence

même inspira ce mouvement d'Âlceste lorsqu'il eut

à s'écrier :

« Poussez! ferme! poussez, mes bons amis de cour. ,

« Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour.

« Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre ,

« Qu'on ne vous voie en lia te aller à sa rencontre ,

tt Lui présenter la 'main , et d'un baiser flatteur

tt Appuyer les serments d'être son' serviteur.

Quelle nouveauté de tour ! quelle expression que celle qu'il atta^e à la fin de cette phrase! Voilà jusqu'où la poésie peut aller dans le haut comiqu:e ; les huit vers qui suivent ne le cèdent pas à ces premiers»

«Si ce qa'on dit vous blesse , tt II faut que le reproche 'à madame st'adresse. « — Non , morbleu ;: c;e8t à vons ; et vos ris complaisants » tirent de son esprit- tousi ces traits médisants, d Son humeur satiriqne est; «an» cesse nourrie (t Pai: le coupable encens de votre flatterie ; « Et son cœur à railler trouverait nttoinsv^l^appas t S'il avait observé qu'on ne- l'applaudit pas,

« C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit par-tout se prendre « Des vices où Ton voit les humains se répandre.

Quon nous vante, tant quil plaira, la pureté de Térence au désavantage de Molière , j'affirmerais que ni lui, ni Ménandre, s'il reparaissait, n'aurait à nous offrir un fragment plus pur ou même d'une '^ale perfection , que ces vers de Philinte , où Tauteur établit la moralité fondamentale de sa comédie du Misanthrope.

« Mon dieu ! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine

^ Et faisons un peu grâce à la nature humaine ; '

n Ne Texaminons point dans la grande rigueur ,

'< Et voyons ses défauts avec quelque douceur.

u II faut parmi le monde une vertu trai table ;

(( A force de sagesse on peut être blâmable :

'^ La parfaite raison fuit toute extrémité,

<t Et veut que l'on soit sage avec sobriété.

« Cette grande roideur des vertus des vieux âges

« Heurte trop notre siècle et les communs usages ;

« Elle veut aux mortels trop de perfection :

a II faut fléchir au temps sans obstination ;

« Et c'est une folie , à nulle autre seconde ,

<( De vouloir se mêler de corriger le monde.

« J*observe, comme vous, cent choses tous les jours

a Qui pourraient mieux aller prenant un autre cours ;

« Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître,

« En courroux , comme vous, on ne me voit point. être.

« Je prends tout doucement les hommes comme ils sont,

« J'accoutume mon ame a souffrir ce qu'ils font ;

« Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville ,

« Mon phlegme est philosophe autant que votre bile.

£h! voilà pourtant des vers que Molière s excusait de lire à Boileau, comme les jugeant trop médiocres au prix des siens, et lui disant ingënuement quii n^a^ ç(ui pus dfi temps k perdre pour travailler su, poésie autant que lui. Boileaii pourtant n*eti a pas écrit qui leur soient préférables; et l'on ne conçoit pas à quel titre il lui refusait la supériorité sur tous les comiques anciens et modernes. Il est remarquable que Bôileau ne s*est guère montré plus juste envers Molière , avant sa mort, qu Horace envers Plaute , après lui; mais à cet égard, les qualités des deux comiques luttent victorieusement contre les jugements des deux critiques ; et le législateur de Fart poétique prouva qu'il n^eût pas été celui de la comédie, comme Fauteur du Tartufe, La prose de ce docte écrivain égale en é«c«ii*bc« force, en précision, en netteté, sa meilleure poésie* ^ïj!*^/* Il sait donner aux mots une vigueur nouvelle par la façon dont il les place, et sa phrase n en a pas moins une tournure naturelle et claire.

« fiors d4ci tout à l^eure I (dit Tavàre à l*un des gens de c la maison) , et qu'on ne réplique pas. Allons y que i*on dé. « taie de chiez moi, mattre jilré filou, vrai gibier de potence.

«—•Mon maître, votre filsj m'a donué otdre de Tat- « tendre.

« -^ Va l'attendre dans la me, et ne sois point dans ma « maison, planté tout droit comme un piquet 5 à observei* « ce qui se passe, et à faire ton profit de tout. Je ne vaux « point voir sans cesse devant moi un espion de mes af- « faires ^ un traître dont les yeux maudits assiègent toutes «mes actions, dévorent ce que je possède, et furètent dt » tous côtés , pour voir s'il n'y a rien à voler.

i96 COURS ANALYTIQUE

« — Commeiit âkiitre Vcmlez-Tous qti'on fiiftseix>iirTfyiis « rder? EtefHvdiis un homme vokble, quand tous ret^et^ « mèaf toiytés choses, et âiites sentinelle yau et mût?

« — Je Teù renfermer ce que bon me s^nsUe, et fime « seitfiiieUe «omme il' me plaît. Ne TOilâ paa do vsas moan chazds qui prennent garde à ce qu'on fiût?

A peine Harpagon TÎent-il de paraître, et dëja la force du langage décèle son caractère et s^ inquiétudes; les yeux même de ses gens lui fotit |ieur : on croirait à l'entendre que les seuls regards petiveM le dépouiller de son bien. Saurait -on ihièiix traduire le sentiment du vers que Plante fait adresser par son avare à une vieille esclave :

« Cîrcum ^ectatrix cum ocuUs emissitus.

*tovil ce qull y ajoute est frappant , et that^iié mot est pourtant simple et pris dans 1 usage vulgaire. Cest le seerèt de Taùteur : si quelquefois sa véhémence l'emporte et laisse échapper quelques fautes, elles sont trop fares, et compensées par trop de bonnes choses , pour qu'on les reproche à son style. La sévérité de Boileau le l\Ûmait d*avoir par-fois altéré la diction en imitant dans ses dialogues le jargon des villageois, coinnie dans son rôle de Martine, dans sa languedocienne , dans la picarde de Pourceaugnac , et d'avoii^ vicié la langue en inscrivant la prononciation des étk^ngers dans ses rôles de suisses ou d'italiens : l'àriistarque afBk^ntàit que les comiques grecs et latins s'interdisaient cet abus. Mais ignorait- il « ou avait -il oublié qu'Aristophane dénaturé la langue àttiqùe dans là bouche d'un ridicule ambassadeur persan, et que Plante,^ dans son Pœnuius ^ imite cette licence en

idiome caithaffinoif? Leur exemple n'autorisait-il pts les inventions de Molière, autant que la loi de son genre, qui veu^ gue le style dç l^u comédie obéisse i toutes les divenilés Ai monde «[u'elie feit parler corame^ iFparle ? Quel profit avons-nous tiré de notre soin à soumettre le style comique au mode uniforme qu'il a pris de nos jours P Maîtres , valets , citadins , et cam* pagnards, s^énoncent de la radmé jiianière , et cette fausse élégance a banpi de la scène le rire et la vérité. Revenons , revenons au naturel , à la franchise du bon Poquelin , unique modèle du langage de la nature, qull ne perfectionna pats moins que Bacihéet que Regnard n ont excellé daMs lé langage satirique.

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388 CdÙHS ÀNALyriQÔÊ

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SECONDÉ PARTIE

VI NGXrQUAXRIÈME SÉANCE.

Continuation sur les qualités du st^le comique,; , examen ^ des ^defi:f, espèces, de dialogue, con' . venabtes à la, comédie, f tablea{(jç scéniques, jetyrrnépiethé^rcde. :

BSSIEURS,

)IstlactioD -«-

rtî.rtîîî'** -L'^ distinction nécessaire que nous avons faite du **'"'**• style naturel et du style satirique dans la comédie, répandra la plus grande clarté sur les jugements qu'on doit porter de nos meilleurs écrivains comiques. Elle marquera nettement les qualités qui leur sont propres, et nous empêchera de nous tromper dans Testimation que nous faisons de leurs talents divers. Le style naturel dut être celui de Ménandre , ce fut celui de Plante et de Térence;il devint celui de Corneille, de Molière et de Lesage, parce que ces auteurs, fidèles interprètes de la vérité, s attachaient seulement à son imitation exacte , et , sWforçant à peindre les hommes tels qu'ils les voyaient dans le monde, ne leur prêtaient que leur propre langage, et comptaient

assez sur lexpression ingénue de leurs ridicules pour produire, les effets saillants du vrai comique. Le style satirique fut celui d'Aristophane; il devint celui dé

Racine dans ses Plaideurs y et fut imité par Regnard

en presque toutes ses comédies versifiées , parce qujs le

premier de ces auteurs, plus. enclin^à la parodie quà l'imitation, et faisant mpins des portraits que des<;ritiques, eut besoin de prodiguer le s^casme dans ses dialogues , et fut plus malin que véridique en ses discours. Racine^ imbu de son atticisme, en assaisonna le lan^ ^age de ses. interlocuteurs, et créa, d'après lui , ce second style plein dé saillie et de vives étincelles, dont ji'éclat. éblouissant réjouit par la multiplicité des bons mots, et supplée jà la force conyque des situations. Le tour d'esprit de Regnard, et la subtilité. de Dufresny , écrivain finement original , adoptèrent ce langage épi^ grammatiq\ie , très*convenable à leur causticité vive, et à la gaîté de leur humeur. Tous ces auteiurç fixe* rent, par leur bon goût , les deux espèces de style j>roprement comique, entre lesquelles. il. n'en est aucune qui ne soit défectueuse. En effet considérez attentivement le style dç Destoiiches , il ne vous sera pa^ diCticile de reconnaître quil manque de la verve, de la souplesse^ et de Voriginalité naturelle d^ Holière j il n'a pas, non plus, la vivacité piquante^. la précision , la fine ironie , et le sel pétillant de Regnard. Xa correction de sa phrase , la noblesse de ses expressions, seules qualités de son langage , sufiGsent à le préserver de la censure des puristes, mais non à le défendre du blâme que mérite sa froide monotonie; cette grave uniformité qui répand une sorte de tri^^i

Spo COURS ANALYTIQUE

tesse dans ses meilleures scènes, les bienséances qu'il garde par-tout , sont un médiocre avantage ; on peut dire que chez lui les fiiutes delan^e sont rares, mais que les beautés ne le sont pas moins. L estime quon fait de ces décentes comédies resstnnblê à la réputation de ces femnïes raisonnables qui ne faillirent jamais jj^r froideur dé sens, et qui maintinrent leur renom dé personnes sages , parce qu elles n éprouvèrent poiot les passions qui eussent mis en danger leur tranquille vertu. Boissy et Zianoue^tous deux plus élégants que lui, plus recherchés dans les expressions et dans les tours , en restreignant leur langage au ton de la société choisie, se privèrent des ressources de la langue en usage dans touteé les classes du monde. Leur dialogue est moins brillant que brillante, son &ux édat paraît un luxe, et non une véritable richesse; il confond sous une même couleur les nuances variées de la nature qu'il ef&ce à chaque mot : si la langue de ces poètes ingénieux sied à quelques personnages supérieurs dont il imite le jargon reçu , elle cesse de convenir aux subalternes; et les bourgeois, les soubrettes ou les valets qui la parlent , trahissent en tous leurs propos lé vice de ce style maniéré. Ne serait-il pas superflu de vous nommer Dorât et Marivaux , lun disciple fade et coquet de cette galante école , et Tautre subtil créateur d^une école aussi dangereuse? Il n^est plus besoin de prémunir les littérateurs contre leurs grâces affectées, contre leur idiome prétentieux; enfin le bon goût a réduit à leur valeur cet abus de pointes , ce continuel assaut de finesse, cette Êitigante escrime d'esprit et de jeux de mots qui font de tous leurs dia-

DE LITTÉRAT^IRE. Sgf

logues un tissu d'éoigmes offertes à la pénétration des auditeurs, bientôt las du {daisir de les deviner» Le style de ces écrÎTains, tout scintillant de,petits éclairs, n a ni chaleur ni rerve. Le succès de leurs bluettes est comparable à celui de Ces poupées de salon, dont le fard et les parures de clinquant déguisent à Tœil qu^elles séduisent la taille débile et pincée , ,et la sécheresse de traits et 46 contours ; tandis que la muse de Molière, gracieuse .et f9rte^ r,ejS^ein{ble è Ç^s beautés sans -(itours qui ne ^brillent qiie {lar la. j^quplessedejeitfsjbime#,par le^v agréable ,Qi(d[)iQQjpQint, la fraîcheur atiimée de leur coloris , et le feu des expressions de leur visage. Pil^on et Gresset furent lés seuls qui i^tyàlisèrent une fois en stylé naturel et en pureté de langage , arec la plume du père de la comédie. A ne con^adérer la scène entre Damis et Baliveau, dans la Mkromanîe^cp^jd spus le ra|P|>ort de alîîl/ièp^pî* 1 eloqpence comique, elle égale ,ce que le tîi.é|ktre a JiiLïe aL de plus- beau : -detix seules prû[icipa1fe^ in^^lpcu- ^^"^f'^^ tions , tirées de œ^e soèn^ «i cioiVdue , r^gppeUmmt les droits de ce chef-d'œuvre à notre homma&fe. L'oncle du Métromane veut le détourner de sa fan'taisie , et lui fait envisager l'honneur et lé profit de la carrière du barreau qu il pourrait tenter. Damis , entêté dé sa manie , lui répHque en ces termes :

« Ce mélange d^^^loire et d'honi^nr .m'importune. « On doit tout k ll^onneur , et rien à la fortune. a Le nourrisson ^a Pin^e » ainsi que le guerrier , •« A tout Tor âùTérou préfère un beau laurier.

« L'avocat se peut-il égaler au poète ?

« De ce dernier la gloire est durable et complète^

Sga COURS ANA.LYTIQUE

« Il yit long-temps après que Tantre a disparu :

« Scarron même remporte aujoardliai sur Patm.

« Vous parlez du barreau de la Grèce et de Rome ,

« Lieux propres autrefois à produire un grand homme :

« L'antre de la chicane et sa barbare Toix -

« ]N*y défigurait pas Téloquençe et les lois : .

« Que des traces du monstre on purge ia tribune ;

« J'y monte ,«et mes talents, voues à la fortune,

« Jusqu^à la prose encor voudront bien déroger.

« Mais Tabus ne pouvant sitôt se coniger,

« Qu'on me laisse à mon grë, n'aspirant qu*à la gloire»

« Des titres du Parnasse annoblir ma mémmre ,

« Et primer dans un art plus au-dessus du droit ,

« Plus grave , plus sensé , plus noble qu'on ne croit.

« La fraude impunément , dans le siècle où nous sommes»

« Foule aux {neds l'équité si précieuse aux honunes :

« Est-il pour un esprit solide et généreux

« Une cause plus belle à jplaider devant eux ?

« Que la fortune donc me soit mère ou marâtre ,

« G*en est fkit : pour barreau je choisis le théâtre ;

« Pour client, la vertu; pour lois, la vérité;

« Et pour juges, mon siècle et la postérités

L'enthousiasme du personnage qu^aveuglent les fu* mées et les illusions de sa folie poétique y respire en tout ce morceau : la critique la plus vétilleuse ny découvrirait pas une taçhe« Les raisons dont il appuie son penchant sont merveilleusement déduites , et la force dun même style, qui règne durant le dialogue entier, soutient avéé une égale vigueur la réponse contradictoire par laquelle Baliveau les combat.

« Ingrat ! cours à ta perte.

« A qui veut s'égarer la carrière est ouverte.

DE LITTÉRATUREL 39Î

«Indigne du bonheur qui t*ëtait prépare, « Rentre dans le néant d*où je t'avais taré. ' « Mais ne croif pas. que, prêt à remplir. ma vengeance, « Ton cliâtiment se borne à la seule indigeqce. « Cette soif de briller, où se fixent tes vœux» • S'éteindra, mais trop tard, en des dégoûts affreux. « Va subir dû public les jugements fantasques, « D*une cabale aveugle essuyer les bourrasques ^ a Cherdier en vain qnelqu*un d^umeur à t'admirer , « Et trouver tout le monde actif à censurer ! « Va des auteurs sans nom grossir la foule obscure , a Egayer la satire, , et servir de p^Uure <c A je ne sms quel tas .de brouillons affamés 9 • -

« Dont les écrits mordants sur les quais sont semés. « Déjà dans les cafés tes projets se répandent. « Le parodiste oisif et les forains t'attendent. . « Vas , après t'être vu sur leur scène avili , « De l'opprobre avec eux retomber dans l'oubli.

Cette tirade, pleine de sens, lutte avec la précédente'^ parla vigueur et la netteté des expressions. La riposte de Dàniis contient des vers qui ne seraieitt|>6ihtr déplacés dans une épo{>èe /' mais à qui le i%[icuïe '<lû personnage sumôtntiâé de l*Eixïpjrééy appliqué un aj^' pareil d'emphase très-convenable à la coniédie qtii le représente ironiquement du côté riJiible.

a Que peut contre le roc une vague aiiîmée?

« Hercule a-t-il péri sous l'effort du Pygmée ? '. « L'Olympe voit en paix fumer le mont Etbna ; « Zoïle contre Homm» ea vain se d^^haina ; « Et laf palme du Cid^ malgré. la menié audace, « Croit et s'élève encore au sommet du Pamassisu

On sent que les figoret du mjÏBwào^ natitfeUes dans la diction de cet hotnme, |miflqn'il doit s^expliquer selon ses pensées » et qu'il pense en poète. Chez tout autre que lui , ce ton paraîtrait ampoule dans la comédie , qui ne souffre aucune enflure. La justesse do style plait tellement à Tesprit quelle équivaut souvent aux qualités premières 4^ la composildon d'une bonne fable. C'est p^# 1 élégance ,e% U ^cla^ du langage que le caractère d^ JHécfi^^nt a icéiua^ 4^P« ^i^^ pièce sans intiigue em fw» «cwbîoaisQu dramatique. Mais un dialogue fibcîle et oonneot, des portraits bien dessinés , des taUeaax de mows encadrés ayec art» ont soutenu le vide de feinq âiéteè^y cWi , pour mieux dire , les ont remplis àgrëaUemeiit de détails précieux qui en ont caché le défknt d'action. On jugera d*après les suffrages que s'acquit la plume de Gresset , de quelle importance est la condition du style dans le genre comique. A. l'inspectioa d'un ^eujl passage , on reconnaîtra ^ d^ns le MéçhoJU 9 la pureté , la précision , le choix des mots » les liaisçins finies |. et les transitÎDos a^droites qu'oa retrouve :en tous les bons écrivains, et qui établissent un^e sorte de .ressemblance ^i^tre eux. Molière , Piron ^ ni leaiçi-Baptiste ii^ous^eau^ qui sut écrire la comédie aussi*bien qu*il mt mal la composer, ces maîtres en bon style n'eussent pu tracer une image de Paris plus tiefte et plus vive d!expBessioii^ que la satire faite par le déon de Gresset.

9 Paris, il m'ennuie à la moirt; « Et je ne vonsfaia pas un fbvt grand sacrifice « En itt*éloîgnant d'un monde à qui je rends justice.

ÙE LITTÉRATURE. SgS

« TociC te qu^db «M îoréé '^ vbir et d'ieliéitirer "" « Paagfe bien l'^ ^tfaifen g <îtiVm y petft Tencôiitféi'.

<t Tfoiur^r à chaqi^e piMi des gens insnpportables,

<i Des flatteurs , des valets » des plaisants détestables , .

« Des jennes gens d'an ton» d*ianç stupidité;

« INù femmes d'un caprice et d'une fausseté !

« Des .prétendus esprits souffrir la suffisance,

« Et là grosse gafté de Fépidsse opulence !

« 'Ittim de ^petits liants b& je to^ai point de foi ;

« Des iréputatiônts y<mM safit |)as'pôurquoî ;

« Bei protégés si fakià\ Mi proteicttefvrï 8i bétes !

^ Des ontvagès «itntés ^n^oMit feu ]^64s ni têtes f i tr Faire dessoupers fins ^ l'on périt d'ennni; . « Yeillèr pa^ air; «nfin se tuer pour «ntrui : . « Franchement, des plaisirs.) 4es biens de cette sorte ,

« Ne sont pas^ quand j'y pense , une chaine bien forte ; . « Ety pour vous parler vrai, je trouve plus sensé

«( Un homme sans projets dans sa terre fixé ,

<t Qui n'est ni complaisant ni valet de personne ;

« Que tous ces gens brillants qu'on mange, qu'on friponne ,

« Qui pour vivre à Paris, avec fàir d'être lîèareùx ,

« Au tànàY^ sotit pas moiiDi ënnuyéis ({tfttiinuyeux.'

Et plus loin, poursuivant spr cie. tQn« et formant le projet charitable de publier les .portraits de tous les originaux inscrits jiur ses tablettes :

« Oh ! fie»>vous4L mot; je venx IcB.véfléhrer • « Si bien que de six nïois ils n-osdnt Èfi montrer. <t Ce n'est pas sur leurs mœurs que je veux, qu'on en cause y « Un vice, un déshonneur, ce serait peu de chose ; <t Tout cela dans le monde est oublié bientôt : « Un ridicule reste, et c'est ce qu'il leur faut. <v Qu'en dite»-vous? cela petit faire un bruit du diable; « Une brochure unique, un mvrage admirable,

396 CCHJfiS ANALYTiQÇi;

« Bien scandaleux , t>ien bon ; le 9tj\a n!j. &it nen , ., « Pourvu qu*il so^ in^çhant » il aéra, twjçpr^bieii.

Le goût naturel, àisé^ jptir, qui fàçôAiia ces yets, orna le drame entier de plusieuni morceaux égaler ment bien faits ; leur çbàtme a ûxé Testime qui le compte parmi les modèles. Un seul poète, jdepuis Gresset, renouvela sur la scène ce n[iême plaisir cTentendre une élocution simple , él^g^te,, .^cpfxeçte et variée. Colin-d'Harleville, dont bi pçrte récente nous afflige encore, quoiqu'il ait tra|9^np^}i|>3|9i plupie ëlégimte et pure à M. Andrieux, son aitiatable suceèsseur , Colin , dis-je, s'annonça dans Flncomtonti par un style dont le naturel et le piquant semblent participer âi-la-feis du langage naïf de La Fontaine et'dii Vif es^t de Règnard.Thalîe parut elle-même éfefnbëé de cet heureux mélange ; mais elle ne te fiit pas long-temps : les traits du style de son nouveau diçciple 3 ëmoussèrént peu-à-peu : sa douceur ingénue prévalut trop^ et aégénéra presque en fade puérilité. On retrouve dans F Optimiste i dans le Fieux CéUbatairç^^ et.diaa3.les. Châteaux en Espagne^ des tirades dignes de la main qui écrivit F Inconstant; mais cette piè(;ë rèstb^lsi seuté constamment assez bien dictée pour enchanter lés lecteurs les plus sévères. Offrons -en quelques exefn pies. Dès l'ouverture de la première scène KiÎGOiistaiitt expose son ridicule en déclarant à Grispîn> ' qu'il f vient de

quitter le service et sa gaifiiison :

. ' ■ " ■ . ^ '".■■' ■ « Je suis vraimçiit surpris d*avoir un mois entier

« Pu supporter V.çimui.d'un si triste métier l . .

« — Mai^ j'îui.inire ,..en effet , votre persévérance . .

« Un mois dai^s. nu état ! quelle rare constance^ l

DE LITirÉRATURE. Sg't

<t Dept^s ^Qfti^d'^t éiuiui?-— Depuis le ppemièi^jcinr n J*eus d*abord da dëgoàt pour ùe morne sëjoar. « Dans une garnison toujours mêmes usages , fr Méme8'soin9, inêinés jeux, toujours mêmes visages : ti Rien de nouveau jamais à dire, à' faire, à voir : a Le matin on s'ennuie et Ton baille le soir. ft Mais ce qui m'a sur- tout dégoûté du service, « C'est , il faiit l'àf ôùer, ee maudit exercice. « Je ne pouvais jamais regarder sans dépit « Mille soldats de front, vêtus d'un même habit, « Qui, semblables de taille, ainsi que de coiffure, ' A Ëtaient aussi, je crois , semblables dé figure. ' « Un seul niot à-la-fois fait hausser mille bras : <( Un autre 'mot les fait retomber tous en bas. « Le même mouvement vous fait à gauche, à droite, « Tourner toiiâ ces gens-là éômme une girouette. <i — Cependant. . . — A mon gré je vais changer d'habit, « Et né te mettrai plus, uniforme maudit.

«-^— JPkuVre dis^tâTcié! va dans la garde-robe « Rejoindre de ce pas' la soutane et la robe. ' ' ■ * ■ . ' , " ■ .

Le feu de cette description , le mouTement de ce

style, ravissent par leur effet, que mille autres détails de ce geiire soutiennent sans cesse avec la même vivacité.

Florimond, resté 3eul un moment d^ps l'auberge où il s'est logé, ne sait que faire de son court loisir.

(c Qu'est-ce {]ç^e j'aperçois?

te Des livres ! ... Je n*ai plus besoin de compagnie.

« Quand j'ai des livres , moi-, jamais, je ne m'ennnîe. ■ a Est-il rien., en effet, de si délicîea&il . tt Cf la tioit lieu d'amijs, souvent cela t%m mieux.

SgB COURS ANALYTIQUE

« Que je vais m'amuaer I ah i «k l c*eft Le, Brajrère ! « J'en fais beaucoup de oaa : liaoïii un caractère.

Celui qu'il rencontre est le sien; cette prose bientôt le rebute : il cherche de la poésie. Boileau tombe sous sa main : il lit.

« Voilà rhomme en effet; il Ta do blanc au noir, « U condamne an matin les sentiments du soir. « Importun à tout autre , à soi-même incommode « « Il change à tout moment d'esprit comme de mode ; « Il tourne au premier vent, il tombe au moindre choc, « Aujourd'hui sous un casque, et demaip dans un froc. (t — L'insolent ! c'est assez ; et puis dau^ v^ï a^uteur « La satire à-coup>sûr décèle un mauvais cçeur. a Tens toujours du dégoût pour ce genre d'çscrime.

Ce vers est d'autant plus gai, dans la situation , que Florimond vient de déclarer qu il aimait fort la satire. Les vers suivants supportent le parallèle avec ceux de Boileau, sous lesquels ils sont placés; ils semblent de même facture.

« La peste soit des vers , de cette double rime , « Exacte au rendez-vous , qui de son double sou « M'apporte à point nommé le mortel unisson I « lifais , d'un autre c6té, la prose est insipide : « 11 faut qu*éntre les deux pourtant je me décide; « Car enfin , feuilletez tous les livres divers, « Vous trouverez par-tout de la prose ou des vers.

Certe, qn ne saurait mieux écrire la comédie; cette pièce est paMout semée de ces excellences choses qu'on relient malgré soi dans 39t mémoire. Le premier

DE iITTÉRAÏURE. S99

personnage s'excuâe de la mobilité de son humeur en vers tournés à ravir.

« La constance n'est point la Terta d'un mortel ,

«.£t pour être ccmatant il faut être étemel.

« D'ailleurs, quand on y songe, il serait bien étrange

« Qu'il fût seul immobile : autour de lui, tout change.

« La terre se dépoiiUe él bientôt réverdit;

<« La lane tous les Ittois décroît .et s'arrondit. . . .

« Que dis -je ? en moins d'un jour, tour-à-tour on essuie,^

« Et le froid , et le chÀud i €i le vent , et la pluie :

« Tout passe , tout finit, tout s'efface ; en un mot,

<t Tout change : changeons donc , puisque etest notre lot.

L*élégance et la variété des nombres relèvent, on ne peut mieux, ce joli passage; la grâce y éclate au* tant que la gaité brille dans le rôle plaisant de Cris<4> pin; un exemple de la diversité du ton que prend récrivain convaincra chacun du mérite de son souple talent. L'inconstant a chassé son valet par caprice, et celui*ci reparaît devant lui déguisé de nom et de vêtement pour se rattacher à son sorice.

« J'ai , dépouillant ma cape, et mes gants et ma. veste ,

'< Pris d'un valet de chambre et l'habit et le geste :

<i J'ai mis bas la bottine et chaussé l'escarpin :

a Vous voyez bien, monsieur, que ce n'est plus Crispin.

x — Le stratagème est neuf, et ne peut me déplaire.

« — Oh ! vous me reprendrez) car je suis votre af&ire.

« J'ai senti que j'avais mérite mon congé.

«( Mais je suis jeune encor : j'ai tout à-coup changé

« De manière, de ton, et presque de visage.

« — Taut mieux, -r Crispin 1 dit - on , «'avisait d'être sage :

4oô COURS AHALYTiQtîE

« Le faquin ! oh ! la Fleor est tm franc liberdo^

« C'était un buveur d*ean que ce monsieur Crisphi i

« Le fat ! la Fleur boit sec. Tai su que l'imbecille

n Valet officieux , souple, ezftct, et docile ,

<c Courait au moindre signe et servait rondement :

« Patience ; la Fleur est nn bon garnement

t Qui vous fera par jonr donner cent fois aa diable.

« Mais on m'a dit encor nn trair plus pitoyable :

« Il se donnait les airs d'être honnête homme : fi !

« — Oh ! j'entends que la Fleur le soit. -^Cela suffit.

« Eh bien ! —Je te reprends j mais si tu veux qa*on t'aime,

a Plus de Crispin. — Parblen ! n'en parlez' pins Tonis-méine.

Que de gaîté ! que de concision, et sur -tout quel bon choix de termes^ Ces vers sont si bien faits.qifils ont la liberté de la prose, et que runîfonnité de la mesu]^ et le retour de la rime, en se dissimulant à Toreille, ne s'y font sentir que pour la chatouiller agréablenvent et mieux clore le» sens que renferme la phrase. On chercherait vainement dans les autres comédies modernes des exemples qui éclaircissent mieux le mystère de la bonne versification comique. La différence que nous avons observée entre le comique et le burlesque, dàiis Tinvention des choses, existe* aussi dans le style; c'est sur elle que nous en avons établi les. deux espèces très-dîstinctes : nos citations ne touchent encorf^ que le style naturel et comique , expression simple et gaie des caractères et des Sur i« style situatious diverses. Développons Vartifice du style sa-

satiriqne en ■'■■'■ •'

*H«^I» !• tirique et plaisant dont Regnard a combiné le mode à rimitation de Racine , qui lui en donna \ès type. Leur langage n est point etactement celni de la vérité ;

DE LITTÉRATURE. 4ot

îi^st celui de rimaginatipn et le résultat industriel de l'esprit : il ne' s'arrête pas seulement à la clarté du sens ordinaire, ni à la propriété du mot commun, il pousse la recherche des expressions risibles jusqu à la dernière originalité, il presse les traits qu'il lance coup-sur-coup , il se joUe ironiquement de la raison , et variant ses coupes , ses tournures , il étincelle partout d*éclairs vifs , imprévus^ , et réjouissants. Cette sorte de style n'a d'autre inconvénient que sa causticité continuelle qui y prêtant le même ton plaisant à tous les rôles, fatigue dans les longs ouvrages. Par exemple, dans les Plaideurs on ne saurait discerner le langage caractéristique de Chicaneau , de l'Intimé, de Dandin, et de Petit-Jean. Ecoutons ce dernier :

K Un juge , Tan passé , tne prit à son service ;

« Il m'avait fait venir d'Amiens pour être suisse.

« Tous ces normands voulaient se divertir de nous :

« On apprend à hurler, dit l'autre , avec les loups.

« Tout picard que j'étais , j'étais un bon apôtre,

« Et je faisais claquer mon fouet tout côlnihé un antre.

« Tons les plus gros monsieurs me parlaient chapeau bas ;

« Monsieur de Petit- Jean , ah I gros comme le bras I

« Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladie.

« Ma foi ! j'étais un franc portier de comédie :

<c On avait beau heurter et m'ôter son chapeau, .

« On n'entrait point chea» nous sans graisser le marteau.

« Point d'argent, point de suisse; et ma porte était close*

Comparons les discours de Dandin à son fils : nulle différence.

4o2 COURS ANALYTIQUE

« Qa'ést- ce qn*iiii gentil-homme ? 1:^11 pilier d*anti-chambre. « Combien en as-tu vn , je dia des pins huppés , . ' ft A souffler dans leurs doigts dans ma cour occujpés» « Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche ; « Enfin, pour se chauffer, venir tourner ma broche. « Voilà comme, on les traite : Hé ! mon pauvre garçon , « De ta défunte mère est-ce là la leçon ?

. « La pauvre Babonnete ! Hélas ! lorsque j'y pense, « Elle ne manquait pas une seule audience.

<t Jamais , au grand jamais , elle ne me quitta , « Et Dieu sait bien souvent ce qu'elle en rapporta : « Elle eût du buvetier emporté les serviettes , « Plutôt que de rentrer au logis les mainS nettes ; «r Et voilà comxde on fait les bonnes njtaisons. Va , « Tu hé seras qu'un sot.

Ce style égal , et sans cesse épigrammatique se re* trouve pareil dans la bouche des ihaîtres , des valets y et même des amoureux. Dans les pièces de Regnard , ce sont moins les personnages qui font parler leur esprit, que ce n'est Tesprit de Fauteur qui sVxprime toujours par leur bouche. On aperçoit 1 ecueil de cette manière décrire pour tout poète dont l'imagination et la foUe verve n'abonderaient pas. comme lui en ironiques badinages; ses rôles en fourmillent, et sa gaîté qui les prodigue sans cesse, divertit, charme, surprend, et déguise l'invraisemblance même des discours que lui inspire une inépuisable bouffonnerie.

Le Légataire universel en fournit mille preuves; prenons au hasard le moindre échantillon de la pièce; la soubrette de Géronte dit, en parlant de l'avarice de son vieux maître :

DE tlTTÉRATUnE. 4o3

« Il ai pour médéoiii pris un apothicaire , «c Pas plus haut que ma jambe et de taille sommaire^ « Il croit qu'étant petit, il lui faut moins d'argent, « £t, qu'attendu Sa taille ^ il ne pairait pas tant.

Et plus loiii , dtâpâint le même personnage ,

ft Non , je ne vis jamais animal de la sorte ! « A le bien mesurer , il n'est pas , que je crois, « Plus haut que sa seringue, et glapit plus que trois. « Ces petits avortons onj tous l'humeur mutine.

£st-il rieii de si bouffon , de si gai ? Chaque mot est un trait de folie ^ un coup de pinceau le plus burlesque du monde. Dans la comédie des Folies amoureuses^ la suivante Lisette se rit d'être chassée de la maison du jaloux Albert, dont Thumeur inquiète et brutale tourmente ses gens et sa pupille. Elle lui fait comprendre son contentement par les comparaisons les plus risibles.

<t Ah ! par ma foi , monsieur , vous me la baillez bonne

<« De croire qu'en quittant votre triste personne ,

«< Le moindre déplaisir puisse saisir mon cœur.

« Un écolier qui sot*t d'avec son précepteur;

a Une fille , long-temps au célibat liée, .

<t Qui quitte ses parents pour être niariée;

t^ Un esclave qui sort des mains des mécréants ;

« Un vieux forçat qui rompt la chaine après trente ans;

<c Un héritier qui voit un oncle rendre Tame;

« Un époux quand il suit le convoi de sa femme ,

« N'ont pas le demi-quart tant de plaisir que j'id

«( En recevant de vous ce bienheureux congé.

Plus loin ^ Eraste , amant d'Agathe dans la mêm^ pièce y consulte sur les moyens de l'enlever au soup*

4o4 COURS ANALYTIQUE

çonneux tuteur : le génie de Grispin lui répond par cette métaphore.

« Il fant savoir d*abord si^ dans la forteresse,

« Nous nous introduirons par force ou par adresse ;

« S*il est plus à propos, pour nos desseins conçus,

« De fidre un siège ouvert, ou former un blocus.

«( — Tu te sers à-propos de termes militaires ;

« Tu reviens de la guerre. — En toutes les affaires ,

« La tête doit toujours agir avant le bras.

« Ce nest pas d'aujourd'hui que je vois des combats;

« J'ai même déserté deux fois dans la milice, etc.

Là-dessus il reprend son langage figuré en coniparant gaîment Tassaut d une ville et d'une fille aux dépens du vrai naturel , mais non de la bonne plaisanterie.

Au second acte j Agathe , contrefaisant Tinsensée , sexpriroe sur un ton d'extravagance qui ne serait vraisemblable qu'en une soubrette, et non en une modeste demoiselle.

< Touchez là , « L'air que vous entendrez est fait en amila^ « C'est mon ton fs^ori : la musique en est vive, « Bizarre , pétulante , et fort récréative ; « Les mouvements légers, nouveaux, vifs, et pressés. ft L'on m'envoya chercher l'un de ces jours passés, « Pour détremper un peu l'humeur mélancolique « D'un homme dès long-temps au Ut paralytique. « l^\^ que j'eus mis en chant un certain rigaudon , «c Trois sages médecins venus dans la maison , « La garde, le malade , un vieil apothicaire, « Qui venait d'exercer son grave ministère ,

DE LITTÉRATURE. 4oS

« Sans respect da métier. se prenant par la main, « Se mirent à danser jusques au lendemain*

Tout le reste se ressent du même goût durant le cours de la scène.

.« Mon maître, comme il faut, chantera sa partie , « Je suis sa caution. — Il faut que, àhs ce soir, V Dans une sérénade, il montre son savoir; ff Qu'il fasse une musique et prompte , et Tire , et. tendre ,' « Qui m'enlève. . . £ntends-tu ?-^e commence à compràidre. « C'est comme qui dirait une fugue. — D'aecord.

Le plaisant du style consiste là', comme on Tôit^ dans un jeu de mots ; ailleurs , il ^e fonde quelquefois sur un simple jeu de syllabes coiisontiahtes ou' sur la répétition d'un ternfie bizarre. Les comédies de Plante sont semées de ces cacophonies arrangées à dessein pour divertir lesprît et l'oreille; rien dans notre langue ne donne mieux Vidée de ce choc ar^

tificiel de syllabes répétées par le poète latiit^ que ces deux réparties d'un valet et d^un maître s'alarmant des projets de leurs créanciers.

« i-ai yn v^ir leurs geof .

'« — Ces gens ont41s des gens?— Leursgens sont des sergents.

Regnard en offre un autre dans le Crispin du Légataire qui, déguisé en nièce ;' héritière de Géronte, lid dit, en racontant devant Lisette l'histoire du procès qui l'amène :

« La cause au bailliage ainsi revendiquée, . , , « Oa plaide , et je me vois enfin interloquée.

4o6 COURS ANALYTIQUE

« — Interloquée ! ah ciel ! quel affront est-ce là ?

« Quoi ! TOUS avez souffert qu'on voni interloquât ?

« Une femme d^honneur se roir interloquée ?

« — Pourquoi donc de ce terme être ai fort jnqciée ?

« C*e8t un mot de barreau. — Tout ce qa*â vevs plaira ,

« Mais juge , de ses jours ne m'interloquera :

« Le mot est înunodeste et le terme m'en choque,

« Et je ne veux jamais souffrir qu'on m*inteiioqne.

De aemblablei quolibeto font quelquefois rire : pnais il y ÙLUt une g^nde sobriété ; leur abus d^énève en turlupinades ; on les passe à une plume subtile et bien exercée ) qui prodigue avec eux une quantité de bppnçs saillies et de traits fins. Mais on préférera tQUJours la forcç comique et la variété du langajg[Q naturel <{ui son d^ ri^iç^l^s ^t qvi marque les caractères : lui seiil éclate cUns Faction thé.âtrale qu^il relève 9 tandis que le langage qui n'est que plaisant et sa^iique s'ef&ce à la $cène^ et ne reluit vivement qu4 U liscture. Je me résume à dire qu'il ne £iut tâcher de suivre les traces du style piquant de Regnard^ que si l'on ne peut suivre celles du style vrai de Mpao« Rào«. lière. La condition du dialogue influe particulièreset deux méat sur l'éclat des scènes dramatiques : nous nous contenterons de definn' ses deux e^eces, sans ies appuyer de longs exemples qui seraient superflus , et mul^plieraieot les citation^ dans une leçon qui en a déjà nécessité de fréquentes. Les citations ont à-l^-fois un inconvénient et un avantage. Leur choix y indispensablement borné au peu de beaux morceaux littéraires et au petit nombre de bons modèles que fournissent la poésie et la prose , ramène trop souvent

le souvenir des auditeurs instruits sur les mêmes exemples; ce qui les £aitigue de redites inutiles , et rebute quelquefois leur a^ttention : car chaque professeur vcootraiot de recourir aux pieilleures preuves ^ pour réclaireissement des préceptes, se sent oblige de reproduire .çdUes qu 09 ft déjà t^ntjde fois présentées 9 et le dégoût qu'apporte ces réjpéûtions inévitables, empêche qu on ne s'attache au;^ jiojuyelles ajpplications qu'il fait de son exapaeo des règles,, et aux nouvelles conséqfueiiccs qu'jil en tire. I)'wtre part, Q^s fragments relus, quelque J^Doulière que soit la co;[)i^aissance qu'on en n, pj^e^t pfir-fpis aux ^u^iteurs.qui i^^imçnt à se ies bien tmpwper dai\s ^a m^oire^.et qyi ne se lassent point. de cpnsi^^rer. j\es.Jbea,i;ités .qu'ils .se rappellent) ne pré^p^ant jamais hss aypir a^se^ç admirées. Ge^lectuirea cS^oisies i^v^ptendenit pa|* ijn^ctry^lle la continuité, êtes é|ioncii^onSi^.pr^cipes, ^.d^^f^^ tissent l'ennui quy^, ^^iç ,1e ;^§qçqrs ^ jejjfçjw^p^e?^, produirait l'aiîidijbé ^dfi .^J^s^Sl^^afv&at .do^a%^ç^ J'avouerai ique, pour moi, fOQS^i^i^lfions desq^siUe^^^^ morceaux i»qt tiQ iàff^^içaffof. 4^ giw ^ rCUes rassurent ma défiance, de, moi sur. la qr^inte ji^ {fçt^l fisjer .àfi^ heures de loimrque ya.us ^{^^ifie^.à ^'^ntep^iie. le me sens soulagé jdu d!evqir de ^irous déyelopper me^ propres . idées au i^qoe.^e çf^u^ifir çei\es .^e yql^e goût, et |e jouis ^n Siëotret 4ç prêter .iium organe aux expressions >du génie des grftnds maî^es; car c'est aeulement nlpr^. que je suis certain d'offrir à vos suffrages des rfjhç^s* vraiment spirituelles ,e(t dignes (de Vos àpplaudi&semçijits.

. Les deux .«sj^èpes du dialogue ^nt dans la comédie

Dialogue •out«n«.

Dialogue coupe.

4o8 COURS ANALYTIQUE

ce qu'elles sont dans la tragédie ; le dialogue soutenu ^ et le dialogue coupé : ou en fait un pareil usage dans les deux genres dramatiques , et ce que j*ai dit à l'égard de Tun , suffit à Tégard de l'autre. On trouvera bon conséquerament que je renroie^à cet article 'précédent. Je me borne ici à la simple définition que j*ài promise. Le dialogue soutenu se forme de la proposition exposée par un discours d une certaine étendue y de son développement, ou d'une réfutation dans un autre discours suivi , et ainsi de suite jusqu'à la conclusion. Le dialogue coupé se forme de rapides interlocutions renfermées en peu de paroles , en une courte phrase, ou en un vers, ou en un hémistiche , ou même en un mot. Ce vif combat de ripostes seconde à merveille le jeu ides passions et des caractères; ni l'une ni l'autre de ces espèces de'dialc^e ne doit être préférée , mais toutes deux employées alternativement. Chaque tirade qui ne contient pas un exposé nécessaire à l'action , ou qui présente des portraits , des tableaux étrangers au sujet , n est qu'un hors-d'œuvre poétique dans la comédie , et sort de la règle du dialogue soutenu ; chaque répartie oiseuse y superflue, qui ne répond pas nettement à ce qui vient d'être dit , n'est qu'un abus de mots , un verbiage inutile et vague qui sort de la règle du dialogue coupé. On apprend aisément à disserter en discours suivi >; mais on n'apprend pas à renforcer lés arguments d'une comique éloquence et d'une substance de bon sens qui les soutiennent, comme dans les rôles de l'Alceste , du Philinte , et du Ghrysatle de Molière. On apprend sans peine à rompre deS vers.

des hémistiches, et à briser de courtes phrases pour les partager à de divers interlocuteurs ; mais on n'apprend pas à diriger nettement les répliques , ou à les lancer comiquement dune façon qui surprenne, comme Plante et son imitateur dans ce dialogue, entre Mercure et Sosie.

Meaçvre.

« Quel est ton sort, dis-moi ?

Sosie.

« D'être homme , et de parler.

Mercure. • « Es-tu maître,' ou valet?

Sosie.

« Gomme il me prend envie.

Mercure.

« Où s'adressent tes pas?

Sosie.

« Où j'ai dessein d'aller.

Mercure.

<t Ah ! ceci me déplait.

Sosie.

« J'en ai l'ame ravie.

Mercure.

« Résolument,* par force ou par amour, ' « Je veux savoir de toi , traître , « Ce que tu fais , d'où ta viens avant jour, ft Où ta vas , à qui tu peux être.

• Sosie.

« Je fais le bien, et le mal tour-à-tour; «Je viens de là, vais là ; j'appartiens à mon maître.

On ne peut plus succinctement répondre; le dialogue de tout YAmphftrion est serré, pressé de.cettte

4ia COURS ANALYTIQUE

manière, et Ton pen a pAS fait de plus piquant, si n est Racine en ses Plaideurs. Le juge Dandin teot siéger de jour et de nuit à son tribunal; son fib l'arrête au sortir de son logis, ^ l'ii^terroge.

« — Mais qui vous nourrira?

« — Le buveticr, je pense.

« — Mais ou dormirez- vous , mon père ?

« — A l'audience.

Ce trait de dialogue vaut le meilleur discours suivi : voilà de ces mots qui frappent , et qui font rire. Les débats entre Harpagon et sa fille , 1^ <|iieielles entre Argant et Toinette , les entretiens entre Nicole et Mt Jourdain , sont d'inimitables modèles de dialogue rapide en prose. Concluons qu il faut une logique solide et une verve abondante pour nourrir le dialogue soutenu ; et quil faut une fine justesse et un grand feu d'esprit pour animer le dialogue coupé.

aJ^dbi!f'ae Parmi les comiques modernes , Beaumarchais , qu'on '^"PJ*^^"jJ** ne peut citer que comme un auteur spirituel, et non

Beaumarchais, ç^nime uu écrivaîn épuré , jeta pourtant un vif éclat en ses dialogues coupés : la bizarrerie de son style lui interdisait les dialogues soutenus ; mais la vivacité de ses saillies , la promptitude de &^ ripostes , équivalent en ses pièces dramatiques à ce que Dufrény a de plus fin , et Regnard de plus bouffon. Lt Barbier de Séville est notable par la gaîté de ses répliques; on n^ peut xeprocber qu^une profusion de traits parmi lesquds échappent quelques fitointes et quelques épigranimes forcées qui ^ç. mêlent aux bons jnpts et dérangent le naturel ; l'emploi dç Tc^sprit dé-

génère chez lui en ^i^m ; il affecte si^^-tour le dessein d'igayer .da.n$ l^ Fç^e Journée; mais ce défaut nem^ pécbe pa6 qu,e $Qn 4ÎAlogue, géuéralemept plaisaaf et satirique, ne 9e diiîtîngu^ par des passages exquis, tels que les interjp/cutions suivantes. Marceline s étonne de la stupidité du magistrat Bridoison.

<t Quoi! est-ce vous qui nous jugerez?

« — Est-ce que j'ai acheté ma charge pour autre chose ?

« — C'est un grand abus que de les vendre !

« — Oui, Ton ferait mieux de nous les donner pour Tien.

Ailleurs , le cointe Âlmaviva , dans lobscurité de la nuit y istïlé de rencontrer son page à son rendez- vous gal^pt, vent lui appliquer un soufflet, et sa main, t\un le jeune bomme esquive, frappe le yisage de Figaro qi|i se trouve là. lie comte revoyant Chérubin^ après quelques ^nes» s*étonne fie Tavoir entend^ rire ki, Tinjm'e qu'il c/roy^ lui avoir faite*

Almaviva , à Chérubin.

• « Pour vous, ipoQsieur , qu'avez-yous donc trouvé de si gai à certain soufHet de tantôt ?

« C'est sur ma joue qu'il l'a reçu. Yoilà comme les grands font justice. ^

L'ouvrage est rempli de ces saillies imprévues dont \t^ étini^lles éclatent dans tout^^ \e$ parties du dia- Ipgue 4e Beaumarchais ; c'est à cette .^iigilité qu'il doit des sqceè^, qu'on P*a pas pourtant liçu de lui trop envier ; parce qu^ils furent plu$ brillants que solides.

4i2 COURS ANALYTIQUE

On ne saurait toutefois lui refuser le mérite d'avoir très-subtilement tissu ses intrigues à Timitation des comédies espagnoles. Les nombreux fils qu'il tend se brouillent et se dénouent agréablement sans que jamais un seul en embarrasse la complication et s y perde. Il joint à ce talent d'intriguer celui de remplir une des conditions majeures du genre que nous analysons. Personne , depuis les bons maîtres , n a su mieux disposer les situations en tableaux scéniques, et les multiplier plus heureusement : ses drames offrent d'acte en acte des surprises, des coups de théâtre très-neufs et très-frappants. Le premier et le second acte du Mariage de Figaro re^emblént, sous ce rapport, aux imbroglios animés de Caldéronydont ils présentent une vive image; le troisième acte renouvelle I par son appareil satirique , le tableau des scènes d'Aristophane , qui censura dans ses Guêpes les corporations entières des tribunaux d'Athènes, cgmme Beaumarchais , son imitateur en ce point, étala le spectacle d'une cour de justice par intérim , dont il critiqua la magistrature parlementale. L'exemple de sa réussite en ce genre atteste encore le profit que notre art peut tirer de l'étude trop négligée de la comédie grecque , dont j'ai cru le génie digne de notre estime.

2i*RèGi.ï. La condition des tableaux scéniques, c'est-à-dire Bcéniquet. ccUe qul vcut que les personnages, mis en attitude, contrastent plaisamment, ou se groupent ensemble d'une façon naturelle et sans cesse variée , cette condition n'est parfaitement observée que par MoKère, en qui se retrouvetat toutes les règles de J'art;

fci

Succession de$ scènes de XEcole des Maris semble une galerie de tableaux mobiles aussi frappants les uns que les autres. Lun des plus piquants termine le second acte : quatre personnages le composent; Isabelle manifeste une rigueur feinte à son amant, en présence de son tuteur, et tandis que Sganarelle, trompé par un discours qui lenchante , tourne le dos à Yalère, pour embrasser sa pupille, celle*ci glisse sa main derrière lui et la donne à son amant, qui la couvre de baisers : le tuteur courbé se relève; Isabelle à l'instant reprend le maintien de la pudeur , Yalèrç celui de la confusion, et son valet celui de la pitié pour son maître. Ainsi les acteurs, faisant tout-à-coup volte-face, changent à- la- fois de situation d'une manière plaisante et inopinée qui frappe d'étonnement et ravit les spectateurs. Dans X Avare , au moment où le père usurier rencontre en face son fils emi)runteur, les deux personnages qui les introduisent prennent soudain la fuite, et les deux acteurs, restés en présence, font tableau par leur stupéfaction et leur mutuelle colère. Le dénouement du Malade Imaginaire donnerait lieu lui seul à l'établissement de la règle que je retrace par le double effet xles péripéties que produit la prompte résurrection d'Argant , en contrefaisant le mort devant sa femme et devant sa fille. Ces deux situations, fortes et vraiment à peindre, manifestent toute la magie des tableaux scéniques bien préparés et bien exécutés. Ils ne résultent que de la puissance des combinaisons et du concours motivé des personnages que le public con. naît, et qui ne se connaissent pas entre eux.

4i4 COURS ANALYTIQUE

aa^RèoLi. jj^^ jg jgg Ijjgjj grouper dépend de la symétrie, ^tfaacraie. coiidition semblable dans la comédie et dans la tragédie ; condition qui tient à Tordre général de toutes les parties du di'ame , et qui fixe Téconomie des' scènes, des actes, du sujet, et des caractères. II. faut une mesure relatiré entre les proportions des trois ou des cinq parties de la fable; il en faut une dans la gradation de rintérét et du comique , depuis Texpoûtion jusqu'au dénouement ; il en faut une entre leif caractères principaux, èl une entre les secondaires, pour que les uns n'écrasent pas les autres, et que leur poids, en se contre-balançant, établisse un agréable équilibre durant toute lactioii , enfin c'est d'une juste inésure que résulte laccoid de l'ensemble et le jeu des ressorts qui meuvent la machine ; cependant on la doit cacher artistement, afin que Fourrage ne se ressente point de la gêne qu'imprimerait cette règle , et conserve une apparente liberté dans l'aisance de ses mouvements. Les autres particularités, concernant cette condition et celle dès tableaux scéniques , ont été développées dans la première section de ce cours, relativement au genre tragique : leur application étant pareille dans le comique , il est superflu d'y revenir et de m'éténdre davantage sur c0 point. Avant d'entrer dans l'examen de la dei*nière condition du genre > c'est-à-dire dé celle qui résulte d'une réunion corn* plète des vingt-deux règles aiitécédentes appliquées à

une comédie , il est à-propos de faire observer le

perfectionnement de l'art de Thalie, en récapitulant

ce que nous avons dit des six espèces que son genre

comporte. On a vu que , dans son origine, la comédie

DE LITTÉRATURE. 4i5

ne fut qu'une parodie satirique plus ou moins personnelle : de la Grèce y elle passa chez les Latins , qui fi'imitèrent que faibletnent les hautes formes qu elle avait reçues de Méndndre , et qui ne s'attachèrent qu'à traduire les comédies d'intrigue proprement dites. Les Espagnols enchérirent sur cellen^i par le goût des complications d*aventures; et les Italiens, joignant aux imbroglios les lazzis , les pasquinades et les caricatures satiriques, créèrent la comédie facétieuse après avoir traduit long-temps les fables siciliennes de Plaute et de Téretice. Les scènes détachées qui se jouaient dans ritalie, sous la forme de nos proverbes, suggérèrent ridée de la cdniédie nommée à tiroir; mais la comédie de mœurs et de caractères, à peine entrevue par l'esprit des auteur^, n'avait encore paru dans sa beattté que dans le rôle du Menteur et dans les personnages de Don-Juan et du Prince jaloux. Molière, à Texemple de ses devanciers, commença par imiter; mais bientôt averti par son génie , il ne.prit plus pour modèle que son siècle et la société. Ce fut alors qu'ingénieux élève de la nature, il cessa de copier les auteurs , et devint maître en son art. Le caractère du Misanthrope rendit au théâtre lé vrai type delà comédie de mœurs qu'on attribuait à Ménandre , et qu'on se plaignait d'avoir perdu. Ge fUt peu: son génie allia depuis , dans un chef-d'œuvre , cette espèce de haute» comédie aux éléments de la comédie d'inttigue ; et balançaht justement la fof-ce dés resàoits de 1 une et de l'autre, agrandit leurs effets par le concours de leur mutuel mobile , et créa réellement la comédie mixte ^ qui est la plus théâtrale de toutes. Ce fut donc

4i6 COURS ANALYTIQUE

en saffranchissant des entraves de Vimitation quii étendit les conquêtes de son art. La marclie de son génie nous doit instruire à tendre comme lui ven les créations neuves. Nous lavons vu tour* à -tour emprunter des Latins la vérité des portraits et du dialogue; des Italiens, le sel des plaisanteries^ la bouffonnerie ingénieuse et la vivacité de ridicule; des Espagnols^ les profonds caractères et les embarras d^intrigues clairement débrouillés ; enfin , d'Aristophane, le tour parodiste, et la censure générale des corporations entières : la comédie, dont il semble avoir épuisé les ressources dans ses applications aux vices domestiques, accroîtrait peut-être sa richesse, si, mêlant quelques éléments de plus à ceux qu'il y a mêlés, nous étendions son domaine en l'appliquant à Thistoire. Qui sait si ce ne serait point lui ouvrir un nouveau champ fécond , et lui faire faire un pas de plus ? Je n'ai proposé ceci que comme un doute; mais je crois que la comédie, en s emparant des annales comme la tragédie, acquerrait une moralité plus universelle. Thalie exposerait à la dérision et au mépris les actions basses et ridicules , ainsi que Melpomène les ofïre à la terreur et à la pitié ; elle raillerait les travers et les petitesses des faux grands-hommes dont l'autre fait abhorrer les scélératesses et les crimes; et sa censure serait plus efficacement dirigée contre les politiques du monde que les déclamations tragiques , parce que rien n'avilit plus l'ambition intrigante que l'ironie , et ne la punit mieux que le rire. Cette création de la comédie, que je nommai historique , aurait encore l'avantage de peindre, sans artiBce et sans exagération.

De littérature. 417

les physionomies nobles et franches des héros que leurs traits simples et leur naïf langage enlèvent au genre tragique , et qui sont tristement défigurés dans le drame larmoyant: j'ose à peine vous parler de .^rT'Ti^ lessai que je fis ^ il y a dix-^sept années, de cette """"JÔmëiuê '* nouveauté ; ce ne fut qu une première ébauche hardie ^*°''^"*' d'un genre de tableau dramatique que j'étais jaloux de présenter plus correctement. Malgré le soin que j avais pri& d'écarter de ma comédie toute espèce d'in* térêt qui Teftt confondue avec le drame, et de tournei^ l'objet de toutes les scènes du côté plaisant ^ le pathé-^ tique attaché aux situations trop fortes me contraignit de dévier de ma route, et fit quelquefois grimacer de trop près, par leur contraste, le ridicule et la pitié. Ce défkut de ma comédie de Pinto ne m'échappa point à la représentation ^ et même j'eus le malheur d'être approuvé dans des endroits où je n'eusse pas Toulu l'être, et blâmé dans plusieurs autres qui méri* taient d'être applaudis : cependant le succès trèsmarqué des parties de louvrage vraiment comiques ^ tn éclaira sur les corrections que son genre demandait! il me fournit la preuve des possibilités de le fonder^ de rétablir; et je profitai de lexpérience que je venais den faire, en composant, après, cinq actes en vers^ soumis régulièrement aux trois unités, sur une aven* ture très*connue arrivée au cardinal de Richelieu, une fois ébranlé dans son ministère^ aventure qu'on appela d'un titre de comédie ^ /â Journée des Dupes*, Si je présumais en ma faveur du nombre des suffrages ^ tant des comédiens du théâtre-français qui reçurent •ette pièce à Funanimité il y a plus de douze ans , IL ^j

4ao COURS AN4LYTIQUE

mlnclîner tci-s les Horaces ou Cinna^ Ters Phèdre on Iphigénie en Aulide; la prééminence entre ces belles tragédies n'est point assez marquée pour être incontestable, et les défectuosités légères qui les placeraient dans un rang inférieur les unes à Tégard des autres, se contre-balanceraient respectivement avec leuri» beautés supérieures. Mais Tirrésolution du choix disparait, selon moi , en ce qui distingue la meilleure des^ comédies. Notre Molière ne fut surpassé par aucun poète de son genre, ni ancien, ni étranger, ni national, et son. propre génie ne put se surpasser lui-même dès qu il eut créé le Tartufe. C'est donc à ce chef-d'œuvi-e que nous appliquerons , par une juste préférence , les vingt» trois conditions de la comédie, ou plutôt c'est en lui que nous allons trouver la preuve de ce nombre de règles, déjà définies, excepté la dernière, qui n'est que la réunion de toutes, ainsi que nous le démontrerons dans cette séance.

L'auteur se propose d'attaquer le vice le plus général et le plus dangereux du monde, Thypocrisie. Il regarde la société, il voit que chaque maison renferme quelques fourbes intéressés, qui par leurs mensonges gagnent la confiance des gens crédules , usurpent les droits de l'estime, et se servent du crédit qu'ils acquièrent pour dépouiller leurs patrons, et les trahir avec ingratitude, après s'être enrichis à leurs dépens. Il examine le^ divers imposteurs, et reconnaît qu'entre tous il n'en est aucune sorte de plus détestable que ceux qui se couvrent du manteiau de la religion ; parce qu<; ceux-là se font le mieux respecter, tant qu'on ne les démasque pas , et le plus redouter

OE LITTÉRATURE. . 4m

encore y après qu'on les a démasquiés. Il n*imâ^e donc pas une fable propre a son dessein^ mais il trouve le fait y et le prend tel quil se reaconfue parto«tl;. Lao tion du Tartufe a conséquemmeht cet a^aàtage su^ les autres actions dramatiqueS| de n*ètre pas ^seulement une invention vraisemblable, mais la vérité même. .

Un Émx dévot, reçu chez un boBuâûie siinpie et bon., ^ ^^xT' veut corrompre sa femme et. devenir à4a*fois son gendre et son unique héritier ; oh fe prend dans ses pièges^ et Vautorité le châtie : tel est le fait, rénou<«> yelé chaque jour dans tQUs les liemps.

Il comporte une certaine étendue , ainsi que la se* ^ \^^. conde règle le requiert ^ car du moment où llijpo«> crite commence à mettre en oeuvre ses moyens artificieux jusqu'au moment où ses fourberies sont dé* voilées et punie», il y a néoésslBiiremeht lui long intei^ valle^ dans lequel se déployent le jeu dé Imtéhét, ei les r^sQrts de. l'intrigue^ L*aclion n'étant pas instauf tanée, mais sensihteakient progressive, remplit ?[;oniiû» nablement la durée des cinq actes qui la divisent. -

Elle «'assujétk sans effort et sans învraisëinblance<i L«tripi««aiu la condition deb trois ùnitis^ t;ar le TartuiBe^ soups* çonné le n^tin, convaincu dbns la journée^ ekt^em^ prisonné.idailli la tiuit ; car l'intrigue s'engage ^ se brouille , et ise dénoue danis une même idiambre da login dK)rgio)n ; car rtinique £ut contenu dsitis (à pièce eft te proj^ formé d'appropirier à son usa^ tel membres et les biens d'une Eamiltè , projet quç dé* conceriè-la catastrophe. Cette exacte observation dé la tr^)lemii|é deviont^un écialam appui de celle règfé si favorable à l'illusion théâtrale , et prouve que eé

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