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qu*eUe a d'étroit , loin' d'opposer une barrière trop rcs' •errée an véritable génie , sert plutôt k concentrer ses forces qu'elle, rasfceikible en un même point,' puisque la sublimité du 'plus éminent ouTrage n'en fat pas gênée , et semble même s'être accrue en triomphant de ses heureuses entrayes. LhmUé de 7}ue^ que j'ai jointe ^ux trois unités fondamentales , éclate avec pleine éyir dence dans la comédie du Tartufe. C'est Timposture que Molière Yeui signaler ; il ne peut la peindre qu'en représentant avec elle' ta crédulité, sa yictime, et la foi sincère , son contraste. L'imposture lui fournit la ' figure principale de son hypocrite, dont le vice est le mobile de toute Faction } la crédulité lui fournit les portraits 'de la superstition obstinée de mi^dame Pernelle, et de la bigoterie aveuglément soumise d'Oi^n : la foi sincère lui fournit les sentiments raisonnables et la vraie piété de ÇléaAte, dont le caractère est en opposition avec l'imposteur et avec ses dupes. Les autres «ôJes sont très -habilement' attachés au seul point de vue. 90US lequel Fauteur présente le tables^u de l*hj- |>ocrisie. Il nest pas une scène, pas une' phrase, pas unje relique , pas un n^ot qui ne tende au même but. C'est là ce qui captive le spectateur, ce qui le fixe*, ce qui l'enchante; et, si la règle de l'unité de vue n'était pas suivie dans la plupart des meilleurs drames, l'exemple du TaHi^e^* œixyre la plus parfaite des théâtres anciens et modernes, suffirait pour établir son indispensabilité . dans lesprit de tous ceux qui prétendent, à la perfection dramatique. Dirai -je plus? Cette unité est une condition de tous les genres d'où* vrages littéraires. Voulez -vous éclaircir un point de
morale ) de politique, de religion : sous quelque forme que vous argumentiez, il faut que vous noifriez quun objet , et que vos conséquences déduites d'une seule proposition bien énoncée ne présentent qu un résultat. On ne sait nul gré à un orateur d^ incidences étrain-* gères au fait unique qu'il veut. prouver, au sujet unique qu il doit traiter ; on n y voit qu*un désir vague de s attirer des vains applaudissements , ou plus souvent qu'une stérilité dans, sa logique, contrainte à rechercher des moyens subsidiaires pour soutenir un intérêt que la raison et l'éloquence ne lui fournissent pas. Il en esjt de même au théâtre, où mille auteurs ambitieux de remplir cinq actes, et n'en trouvant la matière ni dans leur fable ni dans leur génie , y font entrer des scènes épisodiques qui déguisent leur' infécondité , et remplacent par de^ fiçais d'imaginsaion les véritables ric^es^es de leur vue principale. Considérez le Tartufe d'un bput à l'autre, vous y serez frappés de cette unité de vue dont l'observance , que je rén duis pour la première fois en règle , n'est pas moins respectée que ceUe des autres unités classiques. . De cette considération résulte simplement que le ^„^||;;|^e 'vraisemblabie et le nécessaire n'y manquent nulle part : j^ uUtutàx: en effet l'excessive confiance d'un bon-homme en un dévot impQsteur est doublement fondée en vraisemblance, sur la supériorité d'esprit d'un scélérat accoutumé à vivre du fruit de ses supercheries et trèsexercé dans le métier de son industrie, et sur le respect que sa dupe honnête porte aux choses saintes, dont elle ne soupçonne pas qu'on ose se jouer : les dangers , le malheur des personnes soumises à sa dé-*
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pendanoe deviennent les suites naturelles de sa pré- Tendon en faveur d un fourbe ; la familiarité des réprimandes de la suivante Dorine n'est pas moins la conséquence de la faiblesse du maître, que l'imitilité des sages remontrances du frère de ce bonhomme n'est la conséquence vraisemblable de sa crédulité. L empire de Thypocrite dans cette maison , et le dé» sordre qu*il y répand, n'ont donc rien qui ne soit dans la vraisemblance ordinaire. Elle ne devient extraordinaire qu'au -moment où Tartufe^ accusé, convaincu, se diéfend en sliumiKant lui-même par une déclaration de tou& les vices auxquels il est enclin, confession si odieuse qu'on ne saurait plus la croire et qui détruit , à l'aide de sa grimace , la preuve de son crime aussitôt changé en imputation calomnieuse. Mais ignorât- on même que ce fait ne fftt point imaginé, mais réel, qui douterait de la vraisemblance d'une telle sorte de dénégation et de la possibilité qu'Orgon s'y méprenne ^ puisqu'en cela ce rôle est l'image du public entier, être aveugle et crédule, auquel il ne faut pour innocenter les plus ^grands scélérats et les accueillir avec faveur, que quelque apparence qui les sauve de sa propre condamnation , dès qii ils ont su flatter ses préjugés ? A combien de vils escrocs et de fieffés coquins rend-on un sahit, donne-t-on la main dans le monde, qui) faute d'une matérielle preuve à leurs crimes, sont lavés par les tribunaux même y et passent encore pour gens ^^^ mables dans l'opinion de la société , qui s'obstine à défendre leur cause contre la conviction des témoins de leur infamie dissimulée !
Le sujet contient ce que veut la nécessité au$sî pleinement que ce quexige la vraisemblMice : le choix des personnages , la diversité de leurs humeurs ^ de leur âge , de leurs situations , la marché et Tintenr tion dès scènes, la progression d^intérét dans les actes, rien ne se produit au hasard dans le Tartufe, mais selon la loi du nécessaire ; on n'y prononce pas un discours qui ne soit subséquent en raison à ce qui le précède. Chaque partie de ce bel ensemble est si justement liée au tout , que vous n.'en ssiunez ôter une seule sans déranger lordonnance de Touvrage et sans vous apercevoir du vide défecl;ueux quy laisserait le moindjre retranschement. Des critiques ont hasardé de dire que le sujet étant bien exposé parole premier acte , celui- ci podvait s'unir au troisième, sans que la perte du second causât nul pré* judice à Tintégrité de Taction. Ib ne considéraient ce deuxième acte , rem|>li des chagrins que Mariame 'confie à sa suivante et de sa querelle avec Valère, que comme un ornement agréable, mais superflu ; il est aisé pourtant dé voir que son oijeiission causerait un graud dommage à TefTet de Tintrigue. Outre les gracieux dialogues et les jeux de scène divertissants dont elle enlèverait le charme aux spectateur^ , elle les priverait de connaître l'union des deux cœurs que Tartufe désole et veut séparer; elle les empêcherait de concevoir pour eux cette vive affection qu*inspi^ rent leurs naïves mœurs et leur tendresse ingénue ; elle eût soustrait au public limage des douleurs dont Imtrigant accable ces aimables jeunes gens qu'il désespère ; et la première apparition de Tartufe, d autant
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plus théâtrale qu'elle est mieux ménagée et plus long-temps attendue, ne serait pas précédée du spectacle des troubles jetés parmi tous les membres de la fiimille qu'il agite avant même que de se montrer. Ce second acte, précieux embellissement au sujet, est donc encore un développement nécessaire. Une autre objection s'est élevée contre la nécessité de tenir si Ipng-temps Orgon caché sous une table , tandis que l'imposteur dévoile son ame atroce aux yeux d*Elmire : on a pense que ses premiers discours suffisaient à détromper le mari, et que la jalousie conjugale m souffrait pas qu'il en écoutât la suite avec tant d^ pati^K». Mais Fauteur a convaincu le public, durant trois actes et la moitié du quatrième , de l'entêtement des préventions d'Orgon : celui-ci d'ailleurs , tém^n et auditeur de l'entretien du trsyttre avec sa femme y n'a lieu de craindre aucune insulte de plus ; la stupéfaction que lui cause le langage de l'imposteur enchaîne les premiers mouvements de son courroux: trompé depuis un temps si long et avec tant d'art , confus de sa propre«erreur , à peine d'abord doit-il en croire le rapport de son oreille ; il est besoin qu'on le pousse à bout poiu* qu'il éclate; il faut que le scélérat déroule enfin jusqu'aux derniers replis, de la trame dans laquelle il l'avait si bien enlacé , pour qu'il en conçoive toute la noirceur. La durée de cette scène étendue est , comme on le voit , entièrement néces* «aire j et la précipitation d'une scène plus courte eût moins prouvé la prévoyance de Molière à bien me-> surer les risques dune situation si périlleuse, que l'immobilité du muet Orgon ne prouve combien
Fauteur possédait la science profonde des passions du cœur humain et le talent de les interpréter , de les faire agir, plutôt en fidèle copiste de la nature qu'en esdaTe des préjugés de lart. Une loi générale commande que la catastrophe sorte des moyens et du fonds dii sujet : on reproche à celle du Tartufe d»ne point partir de la fable même et de Tenir du de* hors ^ j'espère détruire ce que cette remarque a de spécieux contre Vouvrage, lorsque j'arriverai à Vexa* men de la règle du dénouement , jet je me flatte dVffacer encore dans les esprits Timputation de ce tort par la condition du nécessaire.
Celle du ridicule ^ essence, mobile, ame de la co- ^ ndicuie. médie, y répand abondamnient sa puissanteinfluence. C'est par le ridicule que la ruine déplorable de toute ^ine honnête famillç perd ce que son spectacle aurait de pathétique , et suscite le rire au lieu du larmoyémenti C'est* par le iîdicule que Taspect de la scélératesse en personne , dont le portrait haïssable ne semblait devoir produire quHine terreur tragique , provoque une dérision universelle qui châtie le crime exposé aux coups les plus sanglants de la férule co* mique. C'est par le ridicule enfin que TinefTaçable tableau de l'hypocrisie et des désastres qu'elle entraîne autour d'elle, offce au monde, éclairé d'une instructive lumière, une leçon capable de frapper étemelle» ment les nombreuses dupes qu'elle tente de se faire, et le signalement accusateur de tous les scélérats qui se sanctifient 'par des apparences religieuses ou par des contritions feintes, et de tous les intrigants qui se font dévote pour s'appuyer d'une grande secte au
défaut d^un propre mérite, et s'enorgueillir, en senri* chissant par mille bassesses , du succès de leur fausse humilité et de leur trompeuse misère, trop fia^tueiisement publiée: subtils caCsirdsqu on rencontre par^tout vagabonds dans Tunivers , quêtant Thospitalitë noB ^n chevaliers de la croix, mais de fîndustrie; non en missionnaires de la sainteté , iaab de Tindigence; non en pèlerins du zèle, mais de la vanité, non en prédicateurs de miséricorde générale, mais de leor personnelle vengeance ; non en simples brebis du Seigneur, mais en moutons delà surveillanc» inqui» sitoriale; ou plutôt race de loups déguisés en agneaux, à laquelle le ridicule ne saurait trop fréquemment donner la chasse hors de tous les bercails de nos villes.
Passons en revue les ridicules principaux et sèeondaires de la comédie de rimposfceur. Le premier est Tartufe; quel est ce personnage? Un homme horriblement vicieux : son vice marqué, est de cacher tous les vices ensemble sous les dehors de sa £ms^té^ son langage sera donc celui de la vertu; ses sentiment seront contraires, et ses actions la démentiront en lui; ce caractère deviendra à. odieux qu'on nlura pas sujet d'en rire ; il conduira ce héros patibulaire à des crimes ; et le procès du crime n est pas du ressort de la comédie. Que fait Molière? Il ne représente que les scélératesses impunissables par les lois, les seules ^e commettent les hypocrites, et qui, par conséquent, ne sont justiciables que de Topinion publique; il tourne ensuite son affreux acteur du setil c^té risible, en le montrant sous une attitude de pudique r^rve , qui
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contraste avec son ardeur effrontée; de mépris pour les biens de la terre avec sa cupidité spoliatrice; de mortificationavec sa gourmandise ; d abaissement évangélique avec rattachement à ses nobles titres de gentil*hommef de ferveur pure en intentions avec la convoitise intempérante de ses sens, et de fraternelle charité avec les mouvements haineux de son cœur imbu de fiel: de sorte qua chaque pas, la fausse timi* dite de sa continence est trahie par l'audace de ses désirs ; et le voile de sa sainteté, sans cesse percé p^r le feu de son tempérament. Ses paroles s'accordant mal avec ses gestes , sa bouche est continuellement démentie par ses yeux et par. sa main. Voilà donc la face du saint impie merveilleusement illuminée de tout l'éclat du ridicule! Le second personnage, quelle est sa physionomie? Celle d'un chef de famille, honnête citoyen,. bon mari, bon père, pieux par instinct naturel plus que par raisonnement, et compatissant envers les pauvres; la simpUcité de son esprit, ne soup^i^ne point la fraude; et ses affections de cœur l'exposent à s attacher sans retenij^e aux objets qu'il aime et révère. S'il faut qu'un tel homme soit indi* gnement dépouillé par les artifices de Tiniposture, il n'excitera . que la conoimisération , et 1-on ne pourra s'en moquer. Aussi Molière mêle-t-il à ce caractère UQe docilité puérile aux conseils du Sycophante pour lequel il se prévient , une faiblesse qui le livre aux impulsions des,fourbes, aux frayeurs d'une conscience timoirée, à l'asservissement minutieux des pratiques d^ l'église ; et cette faiblesse l'entraînant hors de la di^c^ite raison, le ppussera aux derniers excès de l'en*
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gouement. Il n'aura de fixe que renthoùsiasme dune passion extrême pour ce quil croit saint et sacré; son ayeuglement sacrifiera sa fortune et ses enfants à Tidole, dont il fera son modèle exemplaire ; et son dévouement sans bornes, dégénérant en manie violente et obstinée, contrastera plaisamment avec les disciplines , de sa dévotion , dont il ne gardera ni là douceur, ni la patience^ Voilà donc ce personnage devenu , par sa dangereuse bigoterie^ l'exemple d un ridicule aussi risible que fatal ! Qui vient en troisième rang ? Madame Pernelle, vieille dame, opiniâtre en ses étroites superstitions , non moins têtue que babillarde , sermonnant son fils, ses petits enfants^ sa bru, et tous les gens de leur maison ; entichée des lieux communs et de la morale des prônes ; tournant les dictons de son expérience en proverbes; condamnant les plaisirs de la société et les lectures mondaines; n'estimant d*autres livres que ses heures ; et ne voulant d'autre spec* tacle que la messe et les offices ; du reste, impérieuse, acariâtre , médisante, et colérique au dei^nier point par la chaleur de son zèle exagéré , et par les insinuations de Tartufe , dont elle s*est coiffée , comme toutes les bonnes femmes de son âge le sont de leui^ directeur ou du curé de leur paroisse , qu'elles con-^ fisent de sucre et de miel , et qu elles dotent de leurs . aumônes , aux dépens de leurs héritiers appauvris^ L'o« riginalité de cette grand'mère des enfants d'Orgon produit le plus vivant portrait d'un ridicule qui se rencontre dans toutes les familles , et dont le relief théâtral accomplit leifet du comique. Le fils de la mabon, jeune homme bouillant et dissipé j n'entre
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dans ce tableau que par le ridicule de remportement qui le caractérise ; il suit plutôt les élans d'un cœur droit que les voies de la prudence; et sachant mieux frbnder l'imposture en face, que la démasquer, il fait plaisamment ressortir j par son impétuosité sincère , le maintien dé résignation affectée par l'hypocrite ,. contre lequel il n*a d'autre espoir que de lui couper les oreilles. La servaiite Dorine est la raison en per* sonne et dans ses sentiments , et dans ses démarches ; mais sa pénétration d'esprit, qui perce au fond de Famé d^un scélérat , et qui le déconcerte par son babil ; mais sa pétulance mvolontaire , mais ses libertés ironiques envers le facile Orgon ; la gaîté de son juste persifSage, et les saillies de son bon cœur, assaisonnent d'un sel vif et piquant ses dialogues avec ses maîti'cs, et relèvent, par une comique franchise, les travers des personnages qu'elle anime, qu'elle signale et qu'elle met en jeu si risiblement autour d'elle. L'officieuse activité, l'amusant commérage, les coups de langue hardis et familiers , caractérisent plaisam^ ment dans son rôle le ridicule de la classe domestique dont il offre l'image naïve et divertissante. Que restait-il à Molière pour achever son groupe admii*arablement ridiculisé ? Deux amants : ceux-ci, tous deux bien nés, tous deux doués des mêmes nobles penchants et d'une égale fortune ; tous deux liés l'un à l'autre par leur mutuelle inclination et par le vœu de leur famille , n'ont rien qu'on puisse reprocher à l'honnêteté de leurs mœurs ni de leurs vues ; ils se sont^ aimés et choisis sous les yeux de leurs parents; toutes les bienséances concourent à les unir; mais les
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prétentions d*un scélérat vont les séparer. Le spectateur qui s'intéresse à leur passion réciproque , à leur jeune âge , à leur espérance d établissement , aura donc sujet de les plaindre; et la pitié due à son sort suspendra le comique durant rintervalle accordé dans la pièce , à lexpression des chagrins de ces aimables personnages. Non^ non , l'habile Molière sait trop bien que son art réprouve les pleurs et souffre tout au plus lattendrissement ; il sait quelle douce nuance de ridicule peut rendre asse2 risibles les plus honnêtes amoureux. Voici quil les amène eii présence Tun dé Vautre; et pourquoi? Chacun d*^ux est rempli d*un égal amour ; chacun a le même malheur à craindre et à éviter : eh bien ! déjà leur jalousie est aux prises sur une chimère par TefiTet d'un mal-entendu; Tun et l'autre s'accusent, s'outragent, jurent de se fuir y de ne se revoir jamais. On les rapproche ; ils se raccommodent , ils protestent qu'ils s'adorent ; et si l'aide d'un tiers ne s'interposait encore en leur explication , tous deux s'imputant le premier tort, récrimineraient et recommenceraient plus violemment leur querelle^ pour la terminer de nouveau par un même racommodement. N'est-ce pas ainsi que les cœurs jeunes et passionnés consument les heures les plus précieuses en de pointilleux débats? Et jamais la grâce et la vérité s'unirent-elles plus agréablement que dans cette charmante scène, pour égayer le spectacle de* jalouses manies d'un âge aveugle, impétueux, et sensible? Quel couple ne s'est en riant reconnu , tel qu'il fut plus d'une fois, dans le tableau des tendres extravagances de Yalère et de Mariane? La décente Elmire
tie présente aucune^ £aice à la raillerie ; mais la pudeur de son sexe en butte aux témérités enflammées d^un cafard, et son apparence forcément adultère devant son beau-'fils et sous les yeux même de son mari , la placent dans une situation qui n'est pas médiocrement comique. Ainsi le ridicule règne éminemment dans chacun des rôles de cette grande œuvre ; ridicule général dans le fonds sUr lequel la fable est composée , ridicule particulier dans les accessoires et aans les rôles secondaires qui concourent à son exécution. Gléante lui seul en est exempt: cest le sage de la pièce , c'est le contraste de la piété naturelle oppose à Thypocrisie et à la superstition ; et c'est en lui conséquemment que se fonde la moralité de la icomédie toute entière.
Les ridicules imprimés aux personnages ne leur sont L«f canctaret . pas empreints aux dépens de la condition des earac'' teres; ils s'y appliquent immédiatemient , et par-là ne manquent jamais d'exciter le Nre. Nulle comédie ne présenta des caractères si vrais , si constamment pareils à eux-mêmes ,si largement dessinés, et d'une physionomie plus saillante. Aucun de ceux-ci ne se dément pEù: la moindre parole , ni par la moindre démarche. Dès la première scène, la vieille dame Pernelle gourmande toutes les personnes du logis, et veut que tout aille à sa tête ; elle est sourde à toutes les raisons , incrédule à tous les rapports, et ne croit qu'à ses propres idées : on la revoit au cinquième acte opposer le même entêtement à son fils , et lui nier jusqu'aux preuves du crime dont il fut témoin^ lorsqu'il s écrie: //• 28
« Je r» vu , dis-je , tu , '^ mes pibpres yeux va , « Ce qui s*appel)e tu. Faut41 toNià îe rèbà¥tn& « Aux oreilles cent fois, et crier omaÈtt Quatre? a — Mon dieu I le pins souvent ra|q>aretice 'déçoit : « Il ne Êiut pas toujours juger sur ce ^'on yok.
Cette bbstitiaiion d*estiinè pour un Imposteur ne désole pas moins Orgôn que sa conHance invariable en lui n'avait désespéré sa famille. En6n, désabusé sur le compte d*un traître , Orgon ne change pas de caractère : il s^étaît passionné pour ses fausses vertus jusqu'à Textravagaînce ; et gardant une pâireine exagération dans Tes sentiments contraires auprès être irevenu de son erreur, loin de se corriger, son immodérafîbn s'eihporte vers une autre extrémité.
« €*en est fait ! je renonce à tous 'le» genà dé lùen ; « J'en aurai désormais une horreur effroyable , « £t m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable»
ï*aroîes dictées à dessein dé marquer son caractère jpar le dernier trait; paroles dont l'auteur n*a pas Voulu que rihtention pût échapper aux auditeurs les moins attentifs , puisqull fait répondre au raisonnable Cléante:
(c £h bien I ne voilà pas de vos emporteukents !
« Vous ne gardez en rien les doux tempéraments ;
« Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre ;
« £t toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre.
« Vous voyez votre erreur , et vous avez connu
« Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
« Mais pour vouS corriger quelle raison demande
« Que vous alliez passer dans une erreur plus'gxïmde ,
« Et qà'avècqùe le côetîr d'un perfide vaurien
« Vo\lâ ËfèïifohUiéz iës cœurs dé tous les gens de bien t
( La suite ââ discours de Cléànte , que nous éxâtnihérons plus tard, s^accorde en tous points à son bai^ctèré de sage&se et de vraie piété. Le personnage prîÀcipâl i^ârité que nous lé décomposions en toutes !ses parties : son suëcès universel et durable a si pleinendént triomphé des critiques spécieuses, (|û*il ne Sét^it pài bei^oin d'ëik réfiiter tihe seule , si FaUto'^itè lâ'è^ïE de La BrUyère ne s y était mêlée en opposàhb an pëirtrâît de Tartufe, celui d*un certain Oniiphrë, li^'ii sètTotcë de lui confrbntei* à son désavantagée '-à OhUphre, selbn le moraliste , ne dit point ma hâù'é 'é et ma dî^ipline^; au contl^àire , il passerait pour ce W ^'fl fest, poùlp un hypocrite ; et il veut passer pôûf* * èe (^Hl n'est pas, pour utt homme dévot. » Cela est Vi^ai; Tàt^ufe ne le dirait pas hon plus à Gléantè, libnithe àtisë^, qui Saurait le pénétrer, et le liiirepro- 'cher eh fàoé coiiime La Bruyère ; mais il ne le dit qu'à «bn yàliet Làdineht, et devant une dbmestique d'Ôrgon , afin que l'dh croie à s)âS pieUSéS pratiques, dont Tordre ^W. dotine est une simple ihanifesmion. « S'il se « tirdùte Uh hbtnme opulent à qui Ohuphre a su W ihipbser^ dont il soit le parasite et dont il peut tirer « de grands secours , il nfe cajole point sa femme , il ^ ne llii fait dti moins lii àvancîè, ni déclara tlpn: il « s'enfuira, il lui laissera Son maiitéau, s'il n*est aussi « sûr d'elle que de lui-même : il est encore plus éloigné ^ d'employer, pour la séduire, le jargon de la déVo- « tion ; ce n'est point par habitude qu'il le parle ,
« mais avec dessein et selon qu'il loi est utile y eC « jamais quand il ne servirait qu'à le rendre très- « ridicule. »
Je répoitd^i que Tartufe n'étant pas un vrai dévot, mais un homme ardent qui dissimule ses passioBS ^lus qu'il ne les mottifie, ne veut pas être dupe de son propre rôle. Il loge chez Orgon ; sa fenune lui agrée; il risquerait trop en quittant le poste où il la garde par des absences secrètes , et pour des liaisotM clandestines avec de belles pénitentes à sa dévotion : il mesure ses tentatives sur les probabilités de toucher la vanité de son sexe par une victoire aussi grande qgae celle dont il flatte sa beauté : il compte sur le faôbls de la chair; qui sait même si des vues plus profondes ne Itntéressent pas à se 1 enchaîner par une mystérieuse complicité? Il a prévu qu'elle ne dira rien à son époux y et s'il n'eût été surpris en sa déclaration, £1mire n'eût soufflé mot. U connaît sa bonté, et en supposant qu'elle parlât , tout rapport contre lui passerait pour calomnieux. Ajouterai - je qu'Onuphre est un de ces- maigres hypocrites , exténués et timides; mais que Tartufe, cagot d'un frais embonpoint , ayant Foreille rougmtiet le teint bien fleuri y peut se laisser enflammer imprudemment aux appétits de sa santé et aux aiguillons de son feu sanguin. Sa véhémente convoitise éclatera dans un langage mystique, parce que c'est à dessein qu'il s'en fit une habitude , et quf^ tous les hommes se rendent ridicules , à leur insu , en -contractant lusage du jargon de leurs professions. Ainsi Diafoirus et Purgon nous font rire , sans s en douter, par leur idiome 4e l'école , et Yadius par ses
<èxpres$]ioiis pédantesques. Tartufe ne se garantira ^ODC pas ïnieux du danger qu'on se moque de lui , puisqu'il ne s'en aperçoit plus ; le ton quUl prend lui a par -tout réussi, pourquoi le changerait - il ? m Onuphre , ajoute le Tbéophraste nioderne, ne pense « point à profiter de toute la succession de Thomme « opulent, ni à s'attirer une donation générale de tous * ses biens, s^il s'agit sur -tout de les enlever à un « fils, le légitime héritier. — 11 ne se joue pas à la <c ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une faw mille où se trouvent tout-à-la-fois une fille à pour- « voir et un fils à établir; il y a là des droits trop « forts et trop inviolables; on ne les traverse poini ^ sans faire de 1 éclat, et il l'appréhende , sans qu'une « pareille entreprise vienne i^ux oreilles du prince à « qui il dérobe sa marche, par la crainte qu'il a « d'être découvert et de paraître ce qu'il est. » La retenue présumée d'Onuphre serait la condamnation de la conduite hardie de Tartufe, s'il n'était pas vn|i que la scélératesse proportionne toujours la vigueur de ses entreprises a la faiblesse d^ hommes qu'elle fait tomber en ses pièges. Un hypocrite n'oserait tenter ce que fait le Tartufe, s'il n'avait, en insidieux confesseur, su d'abord s'emparer du secret le plus important de s^ dupe imbécille, avant que de songer à dépouiller ses enfants de leur patrimoine : il ne redoutera point qu Orgon le dénonce au prii^ce, dès qu^il possédersi le moyen de le dénoncer le premier : il ne craindra point qu'on .l'attaque devant les tri})upaux, puisqu'il a dans les m^ins de quoi
perdre son accusateur : il n aura nul confident qui le trahisse; il ne lui échappera pas une syllal^ indiscrète; il ne se parlera point à soi-même , tant il sa maintiendra dans son rôle de dissimulation : il samni jeter la discorde entre les membres die la faunî^ç qu'il abuse , et se .défendi-e de leurs propos en les devançant par mille insinuations calonmieuses : il sç fera plaindre , s'il le faut , des mortifications que luj coûtent les bienfaits qu'on Taura forcé d'accepter. Se^ crimes ne seront vraiment que ceux de l'hypocrisie qui nuit avec prudence, et pèse le mal qu'elle peut faire sans danger; car ils n auront donné aucune prisç contre sa personne à la sévérité des lois dont il aar% tourné les formes au profit de tous ses actes ; et s il sq venge lui-même y il s'arrogera dans sa secte Thonneur d un %èle qui sacrifia tout aux intérêts de l'état et du ciel offensé. Tel est trait pour trait le caractère d'uii imposteur consommé dans son art , comme Tartufe : rOnuphre de La Bruyère n'en serait qu'un fySii)k écolier^ qui, s'il lui ressemblait en quelque chose, aurait une fade couleur, et non le lustre animé qui brille en ce modèle tout théâtral. Si le subtil auteur des caractères eût été aussi profond d^ns le talent de les signaler que Tauteur de la comédie qu'il osa blâmer à contre-sens , il ne se fiit pas at^qué à un ai rudç joueur.
Il eût su qu'un faux dévot, qu'un méchant spu& le masque , viole les droits du sang connue les autres; qu'il n'a rien de sacré , que rien n'est fort contre se$ ruses, qu'il ne ménage pas plus un fils qu'un coQsttérali
4{u*il le difF^ijoe pour le yoler, et qu'il n/ç s'arrête i^u'après la ruine complète des perscm^fs dont ]^$ possessioi^s font ssl richesse ou son çnyie.
J^ ifl^e fiçur§ \ç i^oraliste ^ montrant dau^ Içs cerclei éttQ^ 4? l^a société les fines ^liiju^tu^es qu'il traç^ délicatement , et se flattant pçut-être de si^i^passer ei^ correction les larges dessins du philosophe comique, dont les portraits , bien qu'assez grands pour frapper |out un public assemblé, n'étaient pas moins pi;ix$ v^ moins paxfaitsi 4^ns leurs immenses prppprtions. Le p^alLèle d'O^uphre et de Tartufe n^éclaire gue trop la petite rivalité que l'esprit veut ss^s cesse jéla^lir eijLtre ses vues et celles du génie , et l'erreui; d'un critique tel que La Bruyère devrait être un aver^ iissement à la vanité de tous les critiques inférieurs à cet ingénieux écrivain , qui n'a trahi ses prétentions frètes quVn risquant une lutte de s^ faiblesse contre Iji force de MolièrCp
A la cond^l^oa ^es car^tèref s'unit celle des pas* Les jMsioBs. sipns, très-bien tra^itées da^s le Taj^tufe; car tous les ridicules eiii resspr^nt; et \^ seul Cléaipi^e» dont l^ cafactèire est la Siagçsse , ne se monti^e en rien passionpé» madame Pernelle s^ani;^)ncç par la vivacité qui la rend i^soçijable^ et p^r sa charité peu édifiante , qui (distribue Içs injures de droite et de gauche^ qui prêche sur un ton de colère 9 qui s'emporte k tout coup, f^t le martyre dp ses enfs^ntSi et saufflçtte largemeiiit la pauvre FUpote qui la s^uit,
« Jour die dieu ! je saurai vous frotter les oreilles ! « Marchons , gaupe ! marchons 1
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Rien de plus vrai , de plus fréquent que cette violence passionnée en une vieille bigote. Son fils Orgon participe de son humeur impatiente. Il a beau le faire des lois de résignation et pousser renthousiasme pour la douceur de son Tartufe jusqu'à Fadmir Ter de s'être confessé s^ntement,
« D*avoir pris iine pifce en fiûs^t sa prière , « Et de TaToir tnée ^vee tFop de colère.
Cependant les moindres contrariétés qu'il éprouve le mettent heurs de hii ^ et ses fureurs contre les fiuni? liantes de Dorine fourniront à celle-ci roccasion d^ désigner la passion qui Faveugle par ce bon vers de? '^cnu proverbe :
it «
, f Qboî , vous êtes dévot, et vous vous emportez !
On a vu que les scènes ravissantes de Valère et de Mariane brillent du seul feu des passions qui troublent Tes amants^ et que la pétulance de Damis n'ér date en lui que par le naturel passionné de la jeunesse ; mais où l'habileté du poète couronne son chefd'œuvre, c'est dans la peinture enflammée de son imposteur. Il s'est gardé d'en faire un scélérat tranquille et fl^matique ; il en fait un homme en qui toutes les passions brutales combattent un système de continence absolue. Concupiscent, orgueilleux , vindicar tif , ses vices et la chaleur de son sang qui les embrase , agissent malgré lui sops ses déguisements , et la convoitise pétille en ses regards quand le courroux n'y étincelle pas. L'opposition de son effervescence in* volontaire avec le froid maintien qui la comprime ,
et avec son langage contrit, met en saillie conti- ^uellje le comiqu^e du personnage.
Les rôles, l'intrigue, et la diction, de cette belle co- ^ m^* ^édie sont par-tout conformes à la condition des mœujns^ car rimage de lliypocrisie y est tirée de la fausse dé^ motion ; vice à la mode durant le règne de Louis XIV. L auteur a copié ce qu'il avait le plus sous les yeux. Il prend son hypocrite dans' les églises, comme il l'eût pris de nos jours dans les clubs révolutionnaires j dans les conseils politiques, et dans les cours militaires ; les tartufes de popularité, le^ tartufes de pjiilp- 5ophie lil^érale , les tartufes d'humanité, de bonhommie , de douceur domestique , les tartufes d'héroisi^ie et de clémence; enfin le$ tartufes de zèle monarchique, ont remplacé les grimaciers de religion dont un petit nombre qui survit s'obstine , au ^isquie de la risée publique , à ressaisir le masque usé du Tartufe de Molière. Néanmoins les particularités que les mœurs du dix -septième âge ont affectées au personnage représenté par le poète n'empêchent point que la peinture de l'imposteur ne porte des traits généraux dans lesquels on reconnaît encore les fourbes du dix-huir tième et du dix-neuvième siècle. Ceux-ci ^'auraient pas, en effet, une autre conduite avec des moyens différents , et ne tendent au nom de la liberté ou de la gloire, au nom de leurs lois, ou de leur parti et de leur honneur , qu'à voler , qu'à satisfaire leurs vices, qu'à s'enrichir des trésors de l'état, ou du patrimoine des familles (^[u'ils dénoncent et proscrivent i soit par cupidité , soit par vengeance. Le Tartufe du théâtre est , par conséquent , le type originaire et in-
44a COURS ANALYTIQUE
variable des tartufes présents et à venir. Il, lient cette qualité de Fexacte observation des moçu^ y'mxif^ir La règle qui lin^ite T intérêt dans la coinédie ne saurait être étudiée avec plus de profit que dans Fexa* men de ce sujet. Touchaat et terrible ps^r lui-même , il n attache pourtant que par la curipsité qu'inspirent les caractères et Tissue des démarches du personnage principal. Le génie enjoué de FauHeur a tellement su tempérer Texcès du ps^thétique et de Vboixeur impriv mée au fouds de chaque scène , qu'il convertit leurs plus sérieux asp^ts en surprises risibles et en révolu* tiens continueUerojent amusantes. Sans cesse on es( près de pleurer, et sans cesse une chose égayé : pa^ tout on a lieu de frémir , et toujours on rit aux éclats. Les raisons de ce ^agique effet se déduisent de lex? çellence de lexposition, de U force dif nœud, de la vraisemblance des péripéties , de Tordre des ac^ , de celui des scènes, et (k la qualité du dénouement , conr ditions suivantes qui nous restent à considérer. L'exposition. Au lever dc la tpUe , on voit tpus les acteurs rassemblés , hormis Organ et Tartufe : le seul babil dune vieille grand mère expose tous les intérêts , tous le$ caractères, le sien propre, et le sujet de la fable : chaque mot sorti d^ sa bouche est un coup de pinceau hardi , brillant , la^ge , rapide , qui peint comme sur une toile autan^t de vivants portraits de famille. Tout se meut autour de 1^ bonne-femme , et la pièce entre de prime-abord en action : exposition originale , animée, dont l'exemple paraît unique au théâtre. Tartufe qu'on ne voit point au premier acte, y devenant l'objet de tous les débats des uns qui l'attaquent et des
autres qui U défendent, s annonce dayance paj^ 1^ dissensions^ qu'il excite : Dorine Ta sur-tout design^ par ses br/çcards et par son libre caquet : on l'a ^tendue dire que le s^nt hon(im^ s érigent en directeur de la maison , et en surTeillaat d'Elmire; ce n'est point au hasard qu elle s'est éci:iée maligijieme^t :
« Je crois que de madame il est , ma foi , jaloux.
Trait exquis de sa sagacité qui fait pressentir la conduite que tiendra le cafard. On ne doute plus de Tin* tention qu'avait le poète en lui dictant ces mots , lorsjque le confiant Orgon , passionné pour son Tartufe ^ ajoute plus comiquement encore y
9 Je Yois qu'il reprend tout , et qu'à ma femme même « Il prend ppur mon honneur un intérêt extrême : «( Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux , «( Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.
Orgon j en parlant de la sorte , est loin des réflexions que cette conduite devrait lui faire faire , car il songe au mariage de sa fille avec ce fourbe , et cet arrangement ferme son esprit à tous les soupçons qu'il aurait lieu de concevoir,
La présence de Tartufe relardée avec art jusqu'au ^ ■"»*• milieu de la pièce , y vient coïncider avec le nœud de l'intrigue : sa déclaration à Elmire , le danger qu'il court" , son triomphe extraordinaire sur les accusations de Damis , qui l'a surpris aux pieds de sa belle-mère , rinimaginablé prévention d'Orgon en sa faveur , for? ment ce nœud, le resserrent le plus fortement possible^
et redouble la curiosité sur la(|uelle se fonde un ta* térêt qui s'accroît sans cesse et s*adiemine vers 1^ pins
p^iip^ties. frappante des péripéties. Nous avons remarqué à \éi gard de la péripétie du Festin de Pierre, qu'elle résultait du changement de volonté d'un athée dissoin qui se couvre pour sa sûreté du masque de la religion ; ici la péripétie est contraire , et npn nioins belle ; c'est un faux dévot à qui le cours des événer inents fait to^l^er ^qn masque d'impostute et qui , dépouillé d|i manteau qu'on lui arrache , découvre malt gré lui son infernale impiété. On avait vu dans le rôle de Don-Juan que les vices effrontés repdent un bomme moins hideux que l'hypocrisie ; et , pour seconde leçon y on voit dans le Tartufe que l'hypocrisie renferme en elle la réunion de tous les vices les plus, détestables. C'est pourquoi Molière , en nous dévoir lant ce qu elle a de plus odieux que tout ^ servit si utilement Thumanité toute entière.
î^ ^** Sans entrer dans le détail de Forçlrp progressif des actes,, bel ordre déjà prouvé dans fi^hacun par l'anar lyse des conditions antécédentes, notons seulement la sage économie du rôle de Tartufe : il n'intervient que très- tard ; mais il est présent par-tout, quoique invisible long-temps. Je laisserai le dpcte Brumoy, interprète des comédies grecques , vpu$ f^Mre remarquer que l'arrivée de ce personnage est préparée i^ rimitation du Cléon des Ckevaliersiy dont l'entrée tardive est annoncée dans le cours de plusieurs scènes anté« rieures qui font désirer vivement sa présence aux speçtal^eimi. Ce parallèle sera mieux reçu de ce savant que de raoi| à qui Ton reprocherait encore de me
actes.
prévenir pour les modèles d'Aristophane. Plus jaloux d'instruire que de briller, je préfère Tautorité des citations à renonciation de mes propres idées, afin de mieux convaincre mes auditeurs de l'utile vérité des maximes que la partialité révoque en doute, et qui cessent d être profitables quand on me les nie. Les seuls rapports que je me permettrai d'établir à l'égard de remploi du rôle qui nous occupe s'appliqueront au rôle de XAÛtalie de Racine : Us prouveront que dans les deux genres on doit reculer loin des regards les objets odieux , et n'en pas prodiguer la présence. L'au* leur tragique a très -délicatement senti que Taspect d'Athalie trop prolongé répandrait de l'horreur sur sa fable : Tauteur comique a prévu par la même raison que l'aspect de Tartufe trop fréquent imprimerait de la tristesse dans la siennfe. Tous deux ont rejeté leurs affreuses figures dans le fond de leur tableau sublime. Leur exemple peut faire loi constante en de semblables sujets.
\J ordre des scènes , tant capitales que secondaires , Uordre a» maintient , d'un bout à l'autre de l'ouvrage, la liaison conséquente qui les doit enchaîner du commencement à la fin , et la variété d'objets et de nombre d'acteurs qui doit rompre l'uniformité de leur marche et de leur aspect. Ce mouvement oscillatoire qu'impriment aux grandes scènes capitales deux impulsions contraires, alternativement réagissantes Tune sur Tautre, ce double mouvement, dis-je, se produit dans les trois principales scènes de la pièce ^ celle entre les amants qui n'est que la répétition perfectionnée de la querelle du D^U amoureux , pour laquelle Molière s'est gra-
cîéàsement afFectionné ; celle entre Damis , Oi^|mi , et Tàrtnfe, où le méchant, d abord confondu par nne âctàsation, confond après son accusateur; celle enfin, et c'est là plus capitale , entre Èlmiré , Tartufe, et Orgon caché, où Vhonnête épouse, dierchant à entraîner d abord l'imposteur par une feinte cô<5pieitferfe, est prête à se voii- entraîner plâi^mtneut élle-knème par rimpétùeuse concupiscence du scélérat, tandis que la stupéfaction qui tient son mari dans riminôbîtilé FâbandOnÀe ptesque sans défehse atix pressante sitùf ïjaes dont il è^t le témoin à l'ombk-e de h tàbfe (fin le couvre. Cette scène du plus haut cohiiquë préparé un dénàaement terrible qui devient êticore plaisant par un effort dfe Târt, à mon gré, pltrs éonsidétâble en tfc derbier acte tpie ti'é ttié btàtnhlent gtBMs les défaits iqu OU y iâ Mkbai'qués.
^' merr*" '^ **^ iàîùlrtiis' arfoutél* qtie peu de chose aut Juditiè^i^s notes dé Téditéut* Bret sur lès qualité de ce dénouement, bien défendu par sa plume et par les iRustrês écrivaiikis qh'il cite à son appui , afin de mieux iréfùtèr les critiques téméraires. Ou apprendra de lui iUur quelles méprt^bles traditions s'est accrédité et propagé le bHihe injuste d'un cinquièbi'e acte que je tèi^ois dîgtie de ceux qui le précèdent. Le rétour de madame Pemelle y tourne merveilleusetoéht en comi- 'qtie la consternation répandue autour d^elle : je ne dissimulerai point que te rôle bas de monsieur Loyal, huissier à vetge , ne dégrade tant- soit peu le ton élevé de ce chef-d^œuvre ; un tel rôle , très-bon dans une côtnédie facétieuse , dépare une si haute comédie. Ce reproché qui me paraît fondé satténtterà, peutngtrejt
en appréciant la leçon ntife ^'on tetrouve en cet endroit, où lé bon esprit de fauteur semble encore lutter par un dernier effort contre la tristesse de sa matière; mais je ne puis admettre la condamnation de la catastrophe occasionnée par un ordre de l'autorité ^prême. Ce dénouement, comparable aux dénoue^ liients à machine des anciens , me paraît meilleur ici que dans leurs fables. Lepoëte qui, pour exterminer Dom-Juan imposteur , le frappe d\in coup de la tnain de Dieu , se ieit pour châtier Son faux dévot de la main du roi ^ afin de sigpiàler par uti ^and trait que lés religieux hjrpocrites, inattaquables il est vrai à toutes les loix àa monde, au-dessus de tous les Jugements , ne peuvent être réprimés et punis qtre par les arrêts dune souveraine justice. Cette catastrophe, inatteniiveihtfÀtt critiquée, s»e conforih^ à la nature des choses en ^'accordant au vraisetnblabte et au néceàsait*e^ et àccoMifp^it l'œuvre en proportionnant la peine du coupable à ses scélératesses. Sa soudaineté ne porte d'ailleurs aucun |>réjudi(^é à ïa force comique déployée jûsqu^au dernier moment de Taction.
La seixle coïiâition de la force cotnique {>Iace le Tof'tufe au - dessus du Misanthrope , et consé- ^ùeihYrïent de toutes les comédies. Dàms la Vive édèiïé d*eif)ôi5rtiôn , il y a force cdiftiqùé : dans <?èt âitèi'togàtbtre dt)rgoïi , que 1 on instïuit de la maladie dé Sa femme, et dont l'inquiétude h aboutit qu'à reàîre , et Tartufe ? il y a force comique : dans cette exclamation réitérée d'Orgon , à qui îon dotme les meilleurs témoignages du bon appétit, du paisible io'mmeil, et de la fraîche sàrité du dévot, qu'il plaint en soupirant à chaque fois, le pauyre homme! il y a
Lm forc« comique.
448 COUES ANALYTIQUE
force comique : dans la colère extrême où les propos de Donne transportent son maître qui la guette pour la souffleter , au risqué de pêcher contre la patience chrétienne, il y a force comique : dans la pudeur de Tartufe, que courrouce la vue du col découvert de la soubrette, et qui se radoucit à la proposition d*un tâteà-téte avec Elmire , il y a force comique i dans la confession simulée des amas d'horreurs outrées dont k monstre est capable, exagéi^tion par laquelle il ôte toute croyance aux témoignag;tô.du crime réel dont on Taccuse, dans le double agenouillement de cet imposteur en face d'Orgon, lorsque lun feint d'implorer le pardon de Damis , et que Tautre le supplie de sef relever en maudissant son propre fils, il y a force co^ mique supérieure. « Cest dans cette scène, s'écrie « justement Téditeur, qu'il faut s'étonner du génie « de Molière , elle of&e un tableau de la plus terrible « énergie et de Vart le plus consommé, puisqu'on « même -temps qu'il nous présente Je caractère de « rimposteur par les traits les plus forts , il renoue « l'intrigue prête à finir. » Les personnes trop délicates , à qui l'agenouillement risible des deux acteurs paraîtrait dégénérer en farce invraisemblable , ne blâmeront plus son excès de ridicule en apprenant à quelles hautes sources Molière puisait la vérités Quand le duc de Montmorency fut condamné à une peine capitale par l'ordre du cardinal de Richelieu , la princesse de Condé vint solliciter sa grâce en se jetant aux genoux du ministre -prélat , qui, de son côté se jeta aux genoux de la princesse, en la priant de lui pardonner son refus. Une si étrange scène de cour ^ que l'auteur désignait peut-être , ne désanoblit pas la
DE LiTTÉRATURÉ. 449
force comique du Tartufe. En quel endroit manquet-elle? où ne la retroure-t-on plus? Est-ce après quOrgon , ayant enrichi l'inipostéur de la donation de ses biens , lui veut sacrifier sa propre fille , et qu*ayant rassemblé sa famille désolée, la triste Mariane se précipite aux pieds de son père^ qui s'exhorte par ees mots à rester inflexible?
« Allons I ferme , mon coeur ! point de faiblesse humaine I
déjà n^avait-il pas comiquement exprimé les leçons de charité que lui donna son directeur, homtne re* gardant toiU le inonde comme éufufïder?
« Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien ^
« De toutes amitiés il détache mon ame ;
« Et je verrais mourir frère , enfants , mère , et fenlme ,
« Qae je m'en soucierais autant que de cela.
digne expression des seqtimentâ humains de ces bons dévots qui , selon leur propre dire , mettent humblement toutes leurs pertes aU pied de la croix ^ et s^abs-* tiennent de sensibilité envers les créatures li^â plus chères afin de mieux vivre en béatitude devant le créateur. Orgon , fidèle à de si chrétiennes maximes ^ entendra sans pitié sa fille désespérée lui jurer qu elle préfère le cloître à l'hymen affreux qu'il lui comr mande , et détruira par sa réplique Teffet touchant de cette situation :
« Ah ! voilà justement de mes religieuses , , « Lorsqu'un père combat leurs flammes amonreases ! « Debout. Plus votre cœur répugne à l'accepter , « Plus ce sera pour vous matière à mériter* « Mortifiez vos sens avec ce mariage.
45o COURS ANALYTIQUE
Certes ce n^est pas en ces mots que la force comique disparait. Où pourrait-elle naturellement être exclue? au moment que le malheureux Orgon, sorti du coin d*où il écouta le fourbe sur lequel enfin il se détrompe , va se rencontrer en face de Tingrat que sa présence' confond : mais celui-ci, accourant plein d'ardeur pour embrasser Elmire y se jette ridiculement dans les bras de son mari qui se découvre alors; et les deux acteurs , inopinément mis aux prises de manière à exciter le frémissement , demeurent en suspens attachés Tun à Tautre par un nœud de la plus grande force comique. La vigueur de ce plaisant jeu de scène, l'effet de leur mutuelle surprise, s'augmentent encore du tour ironique des reproches qui répriment Tartufe.
« Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie j
« Et vous ne devez pas vous tant passionner.
« Ah I ah ! l'homme de bien , vous m'en vouliez donner 1
« Comme aux tentations s'abandonne votre ame !
« Vous épousiez ma fille , et convoitiez ma fenune !
Ces mots suivis dun dernier effort que tente le faux pénitent pour nier encore 1 évidence de son crime , après avoir été pris en flagrant délit y voilà ce qui s appelle vis comica par excellence !
Continuons de rechercher par quoi cette condition se soutient avant d^examiner celle de la m^ra/Â^e.KFenunes, « enfants, domestiques, tout devient éloquent contre « le monstre , et Tindignation qu'il excite n'étouffe « jamais le comique » , dit Champfort en son éloge de MoUerey éloge qui n'est pas le moindre titre de gloire
« DE LITTÉRATURE. 45i
pour cet académicien. Si, comme il est vrai, tout devient éloquent contre Tartufe, s'il l'est lui-même en son propre rôl^ par ses discours pleins d'onction mystique, de fausse charité, de tendre zèle , d*amour ascétique^ d'humilité feinte , et de sainte fureur pour sa dé«. fense, il faut attribuer cette éloquence continue au stjl^ Le style le plus naturel, le plus rectifié, le plus souple et le plus nerveux qui jamais ait exprimé les sentiments vrais de la comédie. La propriété des termes , leur énergie y frappe, y réveille à chaque instant lattention : les expressions n'y sont nulle part plus figurées que la passion ne le veut. Chacun des acteurs parle sa langue nettement, et Tesprit du poëte, qui se cache par-tout ne reluit que par la clarté des choses et des mots qui les rendent ; ou pour mieux dire , ce n est pas lauteur qui semble avoir dicté ce langage, c'est la nature même qui s explique avec autant de simplicité que de force. Je tâcherais en vain de trouver quelles sont ces trivialités , ces indécences qu'un goût moderne attribue au style du temps, n'osant les reprocher à notre Ménandre. La suivante Dorine, pleine de tendresse pour la jeune Mariane à qui son père vient de proposer un mariage avec Tartufe , craint qu'elle ne mollisse en ses refus : elle excite son courage à la résistance par les plus vives railleries; mais^
s'apercevant quelle ne réussit point assez pour son
bonheur, elle la pousse à bout :
« Ah ! tu me fais momrirk « De tes conseils plutÀt songe à me secourir. « — Je suis votre servante. — Eh ! Dorine, de grac0... « — Il faut pour vous punir que cette affaire passe*
« — - Ma pauvre fille ! — Non. — Si mes vœnx déclara. « — Point. Tartufe est votre homme ; et vous en tâtesei. « — Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée; « Fais-moi... — Non , vous serez , ma foi , tartofiée.
le plaisant de ce verbe actif, dérivé du nom même d*un scélérat ^ n^a rien de trivial et de mal-séant de la part de Dorine y qui par-là couvre cet homme d'un nouveau trait de ridicule pour le faire mieux haïr. Ailleurs^ l'hypocrite se présente devant cette même Dorine ;
« Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
« Par de pareils objets les âmes sont blessées , « Et cela fait venir de coupables pensées.
« — Vous c^tes donc bien tendre à la tentation ;
< Et la chair sur vos sens fait grande impression !
< Certes , je ne sais pas quelle chaleur vous monte ^ a Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte; a Et je vous verrais nu, du haut jusques en bas ,
« Que toute votre peau ne me tenterait pas.
La bégueulerie qui sifflerait aujourd'hui ces parolei comme indécentes mériterait elle-même d être sifflée. Dorine ici ne plaisante pas aux dépens de la pudeur; mais elle prononce la sienne devant un cafard qui lui paraît en manquer, et le voyant tout apprêté^ tout confît en ses discours, elle lui parle crûment, afia de le confondre par ses énergiques propos où la force du comique de style se joint à la force de situation. Les nobles convenances du langage plus élevé de Cléante sont gardées avec tant de justesse que , pour donner une parfaite estime de la diction du poète y
il suffit d*entendre ce qn il lui fait dire au sujet de' ces francs charlatans ^ de ces dévots de place ,
« De qui la sacrilège et trompeuse grimace
« Abuse impunément , et se joue , à leur gré ,
R De ce qu'ont les humains de plus saint et sacré ;
« Ces gens qui , par une ame à l'intérêt soumise ^
« Font de dévotion métier et marchandise ,
« Et veulent acheter crédit et dignités
« A prix de faux clins-d'yeux et d'élans affectés ;
« Ces gens, dis-je , qu'on voit d'une ardeur non communt*
« Par le chemin du ciel courir à leur fortune ;
« Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
« Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;
« Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices ,
« Sont prompts , vindicatifs , sans foi , pleins d'artifices ,
« Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment
« De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment,
« D'autant plus dangereux en leur âpre colère,
« Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère ,
« Et que leur passion , dont on leur sait bon gré,
« Teut nous assassiner avec un fer sabré.
Ce9t là le sublime du style de Thalie : celui de tout i^« «i^as le Taftu£e est pareil ;.et la condition du dialogue^ qui duiogae. en dépend, soutient le parallèle en beauté, en vigueur, en éclat, avec l'excelleAce des discours suivis dont ¥OUS venez d'admirer un éloquent morceau.
En quelle autre règle pécherait ce chef-d'œuvre ? Le» t«w«ux Manquerait-il do tableaux scéniques ? Mais tout y est en situation animée : des attitudes sans cesse variées , de» groupes originaux s'y offrent par - tout sous le relief le plus saillant j- sous le coloris le plus ferme , le
plus chaud , et le plus distinctement nuancé. Manqueu tjmétfie. i-ait-il de cette belle symétrie qui coordonne les parties et Tensemble , qui proportionne la durée des scènes ou retendue relatiye des actes , et qui place en un bon équilibre les oppositions des caractères contrastants ? Non ; tout y est exactement mesuré , tout s'y
contre-balance agréablement et justement: on nyrit jamais aux dépens, de Ihonnéte et du vraisemblable; le comique , enfin , ne lemporte en aucun point sur le moral. Cette inestimable comédie prévaut donc sur les plus belles, puisqu à Vobservation de chacune des conditions que le genre comporte, elle joint la plus rare et la dernière , en réunissant en elle X observation parfaite de toutes ces règles , ce qui est le complément de Fart. l^iBonht^. Cependant, pour accomplir notre analyse, il importe de répondre à des opinions publiées contre la moralité du Tartufe , opinions auxquelles le rang et l'autorité des ennemis suscités pour le détruire donna jadis un poids considérable^
Molière en sa préface qui, j'ose lafBrmer, est en notre langue le plus pur et le plus courageux exemplaire de la philosophie et de la dialectique , Molière commence par ces mots } « Voici une comédie dont on a fxL\ f beaucoup de bruit, qui a été long-temps persécutée; % et les gens qu elle joue ont bien fait voir qu'ils étaient « plus puissants en Fnmce que tous ceux que j*ai « joués jusqu'ici. Les marquis , les précieuses , les a cocus et les médecins ont souffert doucement « qu on les ait représentés ; et ils ont fait semblant « de se divertir avec tout le monde des peintures que ^ Ion a faites deux. Mais les hypocrites n ont poiiv
« entendu raillerie ; ils se sont eftiaroUchës d*aborâ ; et « ont trouvé étrange que j eusse la hardiesse de joiièr « leurs grimaces et de vouloir décrier un métier doïH « tant d'honnêtes gens se- mêlent. C'est un t)rihfié « quils ne auraient me pardonner , et ils ise ààikt « tous armés contre ma comédie avec une fureur « épouvantable. Ils n'ont eu garde de lattaquér par le « côté qui les a blessés; ils sont trop politiques potif 9 cela , et savent trop bien vivre pour découvrir le « fond de leur ame; suivant leur louable coutume^ « ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu; « et le Tartufe ; dans leur bouche, est une pièce qui « offense la piété. » Les raisons par lesquelles Molière anéantit ces imputations perdraient de leur forbesow ma plume : il faut le lire pour être charmé xle leurs conséquences et de la haute ironie de son mépris pour les fourbes. On devinera .dan^, ses phrases à quelle cabale jésuitique il ose rç(pliqiier,.si Ion se rappelle quels hommes en dignité lattaquaienL U n awt.plus affaire seulement aux petites envies littéraires y aux ligues obscures de la société contre laquelle sévissait son esprit. La tourbe des écrivains jaloux ne se faisait plus entendre qu'en embrassant le parti des dévots irrités , et leurs vils murmures se perdaient sous les cris des oracles de Téglise, des chefs des prêtres dont la haine imprudente^ criant au scandale, donna lieu de penser enfin publiquement que les acteurs de la chaire et ceux du théâtre , que Fautel et la scène étaient en pleine rivaUté., et que les prédicateurs et , les comédiens ne se disputaient en cette lutte que le profit de leurs différents spectacle .
^6 CqURS ANALYTIQUE
;^Lg;^^l^i^Fète&4QDîeucraigBiren^ils d'être dévoila SQUSTUi^ B»aDte^]k;i:d0 iausseté dans une pantomime ^Ç^posture, 4aq4;ieii»ijrestrictions mentaks, dans les* ^9ifP3 ^ecûçns .d^.ntonsoience ? pourquoi nous (or-* ^r^tf^b à croire qriiîiUDiç saudre dirigée contre les ^jjfppcrites s'aUressaieot direc^ment à eux? on entendÂl den hautvn^n ^ c<M»rvoucer les intrigaats s^ball;erIles du sacerdoce èhrétien , mais toi^ner les Ç|iry4Q6tômes du temple: ce fut Bonrdaloue, on lésait, qui djsolama ^saintement contre le profane Minière; çt^sipgcQB sait peut- être moins, ce fut le grand Bpssuet,.leDëmostbènes*eatliolique, qui traça (x>ntre bxuîèiik 'écrit que jai dans les mains. La religion que poréehaient ces ombodoAes défend desoupconner qu'ils s'attiibuassent le r&le des Tartufes : leur science ne permet pas non ^lutf- de penser qu'ils jouassent de bonm 4bi, en le prbté^eant , le rôle des crédules OrgQOs: et quoiM'édifice .de la dévotion n*est-il que eelqi du meAsongie, jHïisque, selon ces prêtres, c'est en ébranler les fondements que combattre Ffaypocrisie? Telle serait pourtant la conséquence de leur colère eit de leur jésuitisme. Ecoutons premièrement Bour-
daloue. • - ' . *
« €omme la vràié et hi &usse dévotion onr, je ne « sais combien d^actions qui leur sont communes , « comme les dehors de Tiine et de Vautre sont presque « tous semblables; il' est iion- seulement aisé , mais « dune suite presque nécessaire, que la même raiHerie « qui attaque Tùne intéresse Tautre , et que les traits a dont on peint celle-ci défigurent celle-là:
Ce sont les paroles du texte; et l'on répète que
Bourdaloue fut bon logicien ; on loue en son éloquence le fort des arguments ! celui-ci pourtant & est41 pas le plus faux du monde et le plus dangereux en ses cuites ? n est-ce pas là tordre le sens de la raison et de la vérité? Selon ce père, les religieux prendront donc la défense de Timposture , de peur que sa rail* lerie ne nuise à la foi : voudront- ils qu'on ménage avec autant d'égard 1 hypocrisie, qui est le plus odieux^ le plus iafStme des vices , que la piété , qui est la plus beUe et la plus éminente des vertus? n'oseront-ils donc plus dénoncer ni signaler le crime lorsqu'il por» tera la figure du zèle ? Proclamer cette morale d'aveuglement, qu est-fce autve chose qu assimiler les saints aux démons, les ^nges aux diables, et faire respecter les monstres de Tenfer à l'égal des élus du paradis? Le poète- comédien , avec .plus de droiture, avec une meilleure logique que ces. zélés orateuvs, ne les fivait-il pas éclairés, plus .moralement par cette leçon de . Cléante ?
« Eh quoi l vous Bc ferez Anlle distinction « Eatre rhypocrisie et la dévotion ?
41 Vous Içs Youle^^ traiter d'un semblable langage, a Et reudro même honuçui: au masque qu'au visage , - <i Egaler l-antifice à la sincérité , « Confoudre Tapparencfî avec la vérité , « Estimer le fantcVmc autant que la personne., ft Et la fausse monnaie à Tégal de la bonne ?
• Voilà les n^isonnemeçts de TexcônEunumé contre qui Bossuet,, si apostolique, si véridique, se révolta pieusement dans ses. ma^eim^s- et réflexions- ^ir la ca^ mêdU^ autrefois coacl4niDée:pv quelques sfiinu pères.