DIX-SEPTIEME SÉANCE
Sur la Fable ou fait comique; sur la mesure de V action; sur les trois unités; sur le nécesssaire et le vraisemblable.
ESSIEURS,
^3î""«riir -L'O^^Q^^ je considère I^ quantité de divisions et '. di«i5tî' ^® so|Ulldivisions que j'établis dans le genre comique *w èjil"** ** ^°^ *®* espèces , lorsque je suppute le nombre de ses qualités et de ses règles, ou conditions spé* ciales, qui me paraissent les seules recettes capables de purger lart de tous %qs vices, de guérir le goût de plus en plus malade des contagieuses erreurs du jour, et de rendre une circulation plus facile et plus libre à la verve du génie que les mauvaises critiques ^ paralysent; je crains, en faisant le compte de mes spécifiques, de ressembler au malade imaginaire, assis comme moi devant une table , pour compter exactement la somme des remèdes superflus que lui a fournis son apothicaii^e.
Me voici, comme lui, le mémoire à la main; allons en avant, et tâchons de l'additionner en expert, le plus nettement qu*il nous sera possible , sauf à laisser
aux railleurs le droit d'en rabattre , si toutes nos par» ties ne sont pas raisonnables.
Primo ^ donc; une, deux, trois, quatre, cinq^ six espèces dans le genre : mais vam de ces espèces est traitée ; c'est la comédie grecque : nous en sommes quittes. Qui de six ôte une, reste cinq. Doucement r . ne nous trompons pas : ces cinq espèces ont été déjà Tues , et bien évaluées dans les séances passées. Nous en avons de plus apprécié toutes les qualités : ce qui m'en plaît, messieurs, c'est que nous 7 avons appliqué une scrifpuleuse exactitude ; mais ce n est pas tout que d'être exact, il ne faut pas être fastidieux ni remettre deux fois les mêmes comptes sous vos regards.
Poursuivons, prenons la liste des conditions. Pour telle espèce de comédie, dix-huit. Gomment dix-huit règles^eh! jamais a-t-on entendu multipUer autant les difficultés de Fart P N'est-ce pas vouloir tout compliquer, et soumet- on l'imagination à des calcuU d'arithmétique ? Patience , messieurs ! telle autre espèce n'en compte que six, souvenez-vous-en bien, et ne trouvez pas déraisonnable qu'une pièce à tiroir, formée de scènes épisodiques sans suite, sans nœud, sans catastrophe, ne renferme pas autant de règles qu'une pièce de mœurs ou d'intrigue. D'accord , me direz -vous; mais si vos cinq espèces de comédie exigent chacune une diverse quantité de conditions , le calcul n'en finira pas. Eh ! messieurs , ne vous ai-je pas dit que le genre entier ne comprenait qu'une somme déterminée de règles, dont chacune de ses espèces employait celles qui lui étaient propres en nombre inégal , mais que ces règles étaient les mêmes
i4o COURS AlfALYTIQUE
pOar toutes les sortes de pièces comiques. La comédie mixte les contient toutes. Voyons à combie» se nonte le total; à vingt «-trois^
Geb est exorbitante Tout doux , attendes : ne ^ew rappelez -VOUS: "pas que le caleul des concfitions de là tragédie s.'éievait'à ringt <» six ? Vous souvenez -vew que cela pajrut être une multiplication exagérée quand j en présentai le lésiUtat? Ne soupoonna-t-^m pas que je serais forcé d^en retrancher ? N'en avons^nous pas fait la révision ? Et les vingt-àx règles existantes en efibt n'ont-elles pas eu leur application dans l'analyse de YAthaliô de Raci»e ? preuve indubitable que mon compte nétait pas fiaux. Fort bien \ naais Fart de la tragédie est grave et imposant; il exige peut-é^^ de plus grands frais de génie. L art de la comédie , {dus superficiel , se réduit à faire bien rire ; et vous ]%n<iiis> persuaderez pas qu'il faille remplir vingt-trois eo»& tions pour cela , si ee n'est que le professeur veuille, par sa pédantesque méthode , jouer lui-«méme un ridi« cnle personnage , afin- d'amuser les honnêtes gens, f e ne demande pas mieux, messieurs, que de déridter, si je puis, mes auditeurs, en les instruisant, et je ne craindrai pas, comme certains pesants docteurs, que mes leçons paraissent moins solides aux esprits seneés^ parce qu elles sett>nt moins sérieuses ; mais dussent ' quelques personnes se moquer de la somme de mes règles , je leur prouverai , en conclusion , que les vingt-» trois s'appliquent toutes à l'exceHente comédie de TcuriMpSy aussi réellement que les vingt*six conditions tragiques aux che£i-d'œuvre de Melpomène.
Ah! monsîear le rétheur ! arrêtez, s'il vous plidt, tt
DE LITTÉRATURE. i4i
fiMit «voîr pitié des pauvres poètes ! Si tous en usez de cette façon^ si t^oua exigez tant de «qualités dans un ouvrage , on ne vouiLra plus ^éupe auteur. Vous ne <defvez pas épluolit^ les fNXHlucûons si rigoureusement ! Contentez -VOU6 >de trois ou ^Uattfe règles d^a prèseritesi et a«sez diliiciles à auivre ; le cbdix d'un bon sujet, les trois unités , la vraisemblance théiidrale, et le nécessaire y Fart dramatique se réduit à ces choses , et c est en obscurcir les principes que détendre indéfiniment ses conditions subdivisées. Entendons*nous ;j avoue que ce peu de règles suffit pour les grai»ds mahres qui savent .tout oe que renferme leur implication : mais il n est pas beaucoup de gens qui les conçoivent comme euX| et qui puissent tirer de ces principes généraux toutes les lois particulières qui en dérivent ; on les interprète à sa guise ; et c est faute de les comprendre entièrement que les avis ne sont jamais d'accord sur les ouvrages de goût. La condition des trois unités , par exemple , est si bien déterminée , qu'on en aperçoit soudain le défaut dans toutes les pièces où ^le manque ; mais la condition du choix dW bon sujet, ou celle du nécessaire, à besoin d'être expliquée ; autrement on y attache un sens trop vague. Si toutes les autres conditions qui constituent une vraie comédie étaient bien déduites de son examen, et bien exprimées, il n'y aurait plus tant de caprices dans les jugements : on saurait à quoi s'en tenir; et Tomission d'une seule des lois requises marquerait où pèche un ouvrage. Ce n'est point embarrasser la marche de Fesprit que d*en assurer les pas. Je ne prétends point hérisser la carrière dramatique de préceptes
t4a COURS ANALYTIQUE
épineux , ni faire un grand mystère de cette nomenclature de mes vingt-trois conditions, qui ne sont^ après tout, que des remarques faites avec exactitude sur la composition des belles comédies. Ai» je ouUié ce que le docte Molière adresse , dans la Critique de VÉcole des Femmes , aux pédants qui se récrient si fort sur Fimportanoe des règles ?
« Ce ne sont, dit-il, que quelques observations aisées « que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que « Ton prend à ces sortes de poèmes , et ce même bon sens, « qui a fait autrefois ces observations , les fait fort aisément «( tous les jours sans les secours d*Horace et d*Aristote.
« Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les « règles n*est pas de plaire ; et si une pièce qui a attrapé « son but n'a pas suivi un bon chemin. »
Telles sont les expressions de Thomme de goÂt que fait parler Molière. Il ajoute , en raillant ceux qui veulent embarrasser les ignorants , et qui les étourdissent tous les jours de leurs disputes littéraires :
n Si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, « et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles , «f il faudrait de nécessité que les règles eussent été mal- «( faites. »
Et plus loin en résumé ;
n Ne cherchons point de raisonnements pour nous empè- « oher d'avoir du plaisir. »
Certes Molière nous donne un sage CQnseil : ne raisonnons donc que pour trouver les causes du plaisir quil nous a donné, afin d^en renouveler la jouissance:
DE tiTTÉRATUHE. i4»
coticleons husA que les règles parr lesquelles il a bit ses pièces étaient bonnes ^ ptlisqu elles ont plu dans son siècle , et qu'elles plaisent dans le ndtre.
Analysons-les, étudions-en toutes les parties, et détaillons-en les conditions Tune après lautre, quelque nombreuses quelles soient ] nous n'aurons pas perdu notre temps , et nous déterminerons la théorie complète de son art , sans doute inimitable tant qu'on eh ignorera les secrets ^ et qui même ne sera point imité par les auteurs qui les sauront, s'ils ne sont doués d'un génie égal au sien ; mais qui du moins sera mieux connu , mieux senti, et mieux goûté de jour en jour, grâce à la clarté des préceptes.
' Les personnes qui ont honoré mes séances de leur assiduité se souviennent que je leur répétai plusieurs fois qu^ était au-dessus de toutes les règles une condition sans laquelle on ne pouvait les appliquer avec succès , le génie qui les comprend toutes : mais on ne saurait prétendre sans absurdité à donner des leçons d'inspiration ; on ne peut en donner que de méthode. Car s'il ne fallait en littérature qu'énoncer les principes généraux qui se trouvent résumés en quelques préfaces des grands écrivains , et en quelque^ vers de l'Art Poétique , s'il suffisait de dire ensuite , vous ne serez auteurs que si iffias êtes inspirés de l'esprit divin ; dès ce moment , on n'aurait plus qu'à jfermer toutes les écoles, qu'à vider toutes les chaires publiques; car il ne serait plus' besoin ni possible d'entreprendre aucun co^irs littéraire. Mais , pi«isqu'il est vrai qu'une bonne théorie ne peut être assez éclaircie en quelques ^ignes , et que des axiomes prin«
ftipaul n'eu font pas pénëtner les particularités iostruG* tiy^, Ile fiéfifligeoiis pas d entrer dans les détails | et développons les bons documents, sans craindre que leur ftiulûplicité n'embarrasse les. esprits attentifr et iermes) que rien d'utile ne surtliarge, et qui seu|i| soât capables de profiter de tout. Si l'appareil de notre «ystédie analytique évertue Tesprit des railleurs i i|e ' nous y arrêtons pas , et songeons que leurs plaisan^ ( téries n'étant pas des critiques, nous devons pour* suivre en sécurité notre route, et les laisseiE^ s*égayer aux dépens de nos nàaiiimes sur la comédie*
O^ commfen^tis classifiquement l'analyse [à^ • fios conditions, dont les trois preiùières, comme Tcf^plique plaisamment le philosophe de la comédie de Mokâre, aont la première , la seconde ^ et la troisième. Celle»«i étant 4es mêmes que celles qui constituent la tragédie | leurs définitions que j'ai déjà faites en traitant de ce genre , ne seront pas répétées en ce lieu : nous verrons que plusieurs des règles constituantes sont comoGmnes aux deux genres dramatiques, et qu'il serait superflu de les définir dm nouveau. Mais ces conditions, pa-» reilles en chacun d'eux, diffèrent cependant par l'usage tju'ilsen font. Il faut dans la tragédie ainsi que dahiila comédie, une fablb ou un i^ait sur quoi tout se fonde : I* Ràoiv. cette né<;essité se setf d'elle-même, puisque l'cssenoe
La iaole ou le •■ •> i i> t i ' • • i« ■* * .
ftit comique, uc 1 unc Cl GC 1 autTO n cst pas le récit, mais 1 action j que les personnages, comme l'a très -bien rappelt Cailhava , dans son traité sur ces matières, se nomment acteurs, et non orateurs, et que le concours des assi^ tants qui les écoutent ne se désigne pas par le nom d'auditoire , mais par celui de spectateurs.
Par les raisons déduites de chaque genre , le fait imaginé sera grand, majestueux, touchant, terrible ^ et triste en sa catastrophe , pour convenir au but de la tragédie : il sera commun , vrai , plaisant et sérieux à -la -fois; satirique et heureux en son dénouement) pour se conformer en tout à la fin de la comédie* he fait aura la même proportion dans Tune et l'autre, et marchera dans cliacune d'elles par des circonstances qui naîtront successivement les unes des autres y et non les unes après les autres* Le fonds de la règle est 4ono semblable; mais Fapplication en est différente relativement aux impressions diverses que les deux genres se proposent d*exciter. L action comique, c'està-dire, celle qui tend à corriger par le rire, est de deux espèces , simple ou compliquée. Simple dans les pièces de mœurs et de caractères , compliquée dans les pièces d'intrigue; moins composée dans la comédie mixte.
Quelquefois elle se combine dacte en acte d^uu fait principal et de plusieurs faits secondaire.
Un homme droit et inflexible, tourmenté par un Exemples,
procès injuste , veut que l'équité seule sollicite le gain
de sa cause auprès des magistrats , et qu'une femme
coquette dont il est amoureux se décide en sa faveur
entre lui et trois fats qui la courtisent : trahi par elle ,
et perdant son procès, il est réduit à se retirer du
inonde. Ce seul fait peint à merveille la noble humeur
dun misanthrope qu'indignent les mœurs corrompues
de la société. Une femme savante^ entichée de la
manie du bel esprit, veut sacrifier à un pédant le
bonheur de sa fille ^ aimée d'un, galant -homme : on
i46 COURS ANALYTIQUE
la détrompe sur les prétendues qualités de l'écnTai» intéressé , et la main de sa fille est donnée à son honnête rira].
Ce simple fait sert de toile au tableau de tous let ridicules des bureaux de science et de littérature aux* quels le poète oppose la force du naturel et du bon sens. Ces deux exemples démontrent sur quel fonds mince la (ablé des comédies de cette espèce doit être établie. Il en est autrement des pièces d mtrigue : elles ne marchent qu a travers les obstacles imprévus et les surprises. Tous les plans empruntés des Latins , quantité de cannevas italiens et espagnols en four* Hissent les preuves. On les retrouve sur notre théâtre*
Un jeune amant est amoureux d^une captive qu'il ii*a pas le moyen d acheter d*un marchand cupide; et son valet muttipUe les inventions et les fourberies pour lui procurer de For et sa maîtresse : Tamant déconcerte toutes ces mesures par ses imprudences ; ils luttent tous les deux , Tun d'astuce et Vautre d'étourderie, pour un même projet sans cesse traversé par un rival, par des pères, par mille hasards : enfin la bdle esclave que l'on cherche à ravir, au moyen de tant d'efforts et de ruses, est donnée à Tétourdi par la fortune qui lui fait retrouver inopinément le secret de sa naissance et la liberté , dont les pirates Tavaient privée. Ici Faction est compliquée ainsi que dans la plupart des fables de Plante et des Journées espagnoles.
Un homme , jaloux dans cet âge mur où à peine est-il bien-séant d'être encore amoureux, garde étroitement chez lui una innocente dont l'origine lui est
inconnue : c^ jaloux a deux noms : Vamant qui pouiv suit celle qu'il tient renfermée ne le connaît que 50US un seul , et lui porte les confidences apiicales .qui désolent sa jalousie et traversent coup -sur -coup «on propre intérêt de rivalité. On voit que cette fable, 4ujet de \ Ecole des Femmes^ est propre au mouvement de la comédie mixte , parce qu elle ne se com« plique ni trop ni trop peu , et que le cours des faits dépendant de la marche des caractères n*empâche pas ceux «^ ci de se mouvoir à leur aise, et de se dessiner largement. Le grand effet de cette sorte de pièces résulte de la justesse des deux combinaisons exactement en équilibre.
Un athée incorrigible achevé sa carrière de désordres en désordres , sans pouvoir être ni détrompé ni puni que par un coup du ciel : ce fait principal est le sujet du drame espagnol intitulé : Del Burlador de Sevillay combibado de Piedra^ imité par Molière et Thomas Corneille , dans Don Juan , ou le Festin de Pierre : mais les séductions du personnage , le# méchancetés dont il amuse Tennui qui le possède , les sinistres plaisirs qui laveuglent au moment de ïa catastrophe , sont autant de fjjiits épisodiques liés secondairement à Faction capitale.
Mes citations en chaque espèce de comédie confirment assez quune fable, convenablement imaginée^ est la première règle en ce genre. Ce nest pas tout qu'un fait créé ou trouvé soit la base d'un ouvrage, si Fauteur ne le choisit selon la forme que doit avoir son drame. Il faut mettre une particulière attention à la bonté d'un tel choix. La comédie étant un miroir