‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 10 sur 35 · TRENTE-UNIEME SEANCE · texte numérisé non relu

TRENTE-UNIEME SEANCE

Continuation sur les deux premières espèces de merveilleux; définition et développement du merveilleux chimérique.

JVlBSSIBUaS,

j\ o 1T8 avons approfondi les deux plus grandes sources des fictions épines , et nous allons descendre à la troi* sième :

« Qu'Enëe et ses vaisseaux par le vent écartés, « Soient aux bords africains d'un orage emportes; « Ce n*est qu'une aventure ordinaire et commune, « Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune : « Mais que Junon , constante en son aversion, « Poursuive sur les mers les restes dllion ; « Qu'Éole, en sa faveur, les chassant d'Italie, c Ouvre aux vents mutinés les prisons d'Éolie ; « Que Neptune en courroux , s'élevant sur la mer , « D'un mot calme les flots, mette la paix dans l'air, « Délivre les vaisseaux , des syrtes les arrache ; « C'est là ce qui surprend , frappe , saisit, attache.

C^ aussi là ce merveilleux divin auquel ne peuvent lupplëer dans l'épopée , ni le merveilleux allégorique, ni le merveilleux chimérique. Bien que le sort du fugi* lif de Troie- vous intéressât , vous ne seriez pas surpris de le voir échappé à tant de traverses , si la main d'une déesse ne s'appesantissait pas sur lui, et ne Vexposait pas A ;rotre pitié en victime d une puissance surnaturelle : mais lepouse de Jupiter est l'ennemie qui le poursuit directement ; une autre déesse, dont il est le fils,. le protège; tout l'Olympe s'émeut pour sa destinée : vous devenez Troyen en lisant Virgile : dès-lors ses dieux sont les vôtres ; et plein de foi dans sa religion , Junon n'est pas pour vous un amas de nuées ,' Eole n'est point la force des vents qui soulève les eaux , c'est une divinité , c'est un dieu , dont le courroux s'allie pour exercer immédiatement leur vengeance contre un malheureux mortel. Nous avons remarqué l'infé- TÎorité des machines allégoriques à côté de ces machines célestes dont les ressorts agissent d'une manière inexplicable , parce qu'ils tiennent aux systèmes relil^eux. On peut juger de celles-ci relativement à celleslà , comme des principes et de leurs conséquences. Les principes ou causes remontent jusqu'à l'inconnu : il en est de même des dieux reçus d'autorité, soit d'une . révélation quelconque , soit de l'antiquité des traditions vulgaires : les conséquences ou effets ne sont pas incompréhensibles comme les principes dont elles se déduisent : il en est de même des allégories dont l'esprit saisit et pénètre le sens , dès qu'il admet les causes ou les effets dont elles offrent l'expression emblématique. Nous savons, par exemple , que la ni-

iQo COURS ANALYTIQUE

ture et rindustrie humaines ont la double faculté dcf rebâtir et de repeupler des villes détruites. Une vive allégorie nous en présentera l'image , facile à pénétrer dans les pierres qui , jetées par Deucalion et Pyrrha, s'animent aussitôt derrière eux; mais cette image intelligible ne nous paraîtra pas si tnerveilleuse que les créations des dieux qui passent notre intelligence ^ et que leurs actions qui toutes sont des mystères im» pénétrables. Nous en dirions autant de Pégase , figure qui caractérise la force et l'audace de la poésie en uH cheval impétueux y et son essor en des ailes qui l'enlèvent au sommet du Pinde. Les premiers poètes vinrent d'Egypte et d'Asie, chanter dans les îles de la Grèce : c'est aussi d'un coup de trident que naquit ce coursier ailé. L'emblème n'a rien d'obscur.

La fiction du poème épique doit donc se composer du divin , de l'allégorique , analysés tous deux datis notre leçon précédente, et même du chimérique, dont nous allons faire l'analyse pour complément de notre sujet ; car ces trois éléments de Finvention forment en se subordonnant les uns aux autres ce que l'on pouiTait nommer l'hiérarchie du merveilleux, dont la partie sacrée est prédominante , la partie figurative est secondaire, et la partie purement fantastique est accessoire et inférieure. Toutes trois concourent à la beauté des grands poèmes, et se trouvent réunies dans les plus parfaits, mais l'usage de la dernière doit y être rare et modéré. Définition Je définis le merveiUeux chimérique un ordre de fic-

«lu merveilleux -*

chimériqne. tious arbitrairement imaginaire , qui naît de la fantaisie humaine, et qui ne se tire ni des croyances re-

HgieuseSy ni des formes emblématiques; il orne l'épopée héroïque , mais il ne la constitue pas , tandis qu'il ^t principalement dans Tépopée héroï-comique , dont 1 idéal n'exige pas la même vraisemblance, et qui récite plus souvent des . contes que des histoires. CTest lui qui créa les harpies, les magiciennes, les monstres , dans Fantiquité ; et les fées, les nécromants, les hippogriffes , chez les modernes. Clomparez quelques-uns des êtres fictifs entre eux , leur différence vous paraîtra fort distincte. Circé, Médée, n'exercent pas la puissance régulière attribuée à chaque divinité dans son ministère céleste ou infernal , mais un pou* voir d'illusion emprunté de la magie : à leur caprice, elles renversent la nature, métamorphosent les hommes , les animaux, et changent Faspect des lieux à Taide de leurs enchantements ; mais les effets que produisent leurs prestiges ne représentent point les phénpmènes moraux et physiques , et ne se rattachent à nulle idée raisonnable. Quels que soient les efforts iivgwddes des commentateurs pour expliquer allégoriquement dcufru*. d'après Hésiode, Homère, et Virgile, l'existence des harpies, qu'ils veulent considérer comme étant les furies des vivants , ainsi que Mégère , Alecton et Tisiphone sont les fiiries des morts, nous restons sur ces monstres femelles , nés de Thaumas et d'Electre , Me d'Océan , dans le même doute que le héros de \ Enéide , et nous ne savons ce qu'ils sont :

Sive Deœ , seu sint diras obscœnœque volucres. Ou déités , ou bien , oiseaux féroces et immondes.

, , Explicatiq*

La chimère ailée des monts de la Lycie n'était pas ''"."'^J*^ si vaine encore , bien que formée d'unie tête de lion , '' ^"^

ipa COURS. ANALYTIQUE

d*un corps de chèvre , et d une croupe termioëe en dragon couvert d'écaillés , puisqu*elle ofïrait l'image animée d une montagne dont la cime ombragée de bois était peuplée d*aigles et de bétes sauvages, dont les côtes fournissaient la pâture aux troupeaux, et dont les pieds s'enfonçaient en des marécages pleins de serpents et de reptiles venimeux : là perce daire^ ment l'allégorie; les harpies nous cachent leur emblème.

Les prévisions fatidiques de la sibylle de Gumes interrogée par Enée, les feuilles mobiles et volti» géantes , dont l'arrangement offre les destins écrits au fond de son antre , et prêts à se disperser en désordre au souffle de l'air, ne font pas de celte étonnante interprète du sort un chimérique personnage ; car on comprend que le dieu qui la tourmente figure le trouble passionné du génie, et que l'ordre de ses oracles emporté par les vents représente la suite d^ vérités profondes que nous découvre la méditation recueillie dans la solitude, et que nous dérobent en peu d'instants la dissipation et les bruits extérieurs. ï*^^^J^* C'est avec raison que le chantre de la Pharsale com* •*^J^J**ï** pare à cette fameuse sibylle, sa Phémonoé pythonisse decîmir V^^ consulte Appius dans le sanctuaire du Parnasse. •iieiVirgU*. ^ Lg p2^^ grand malheur de ces derniers temps ,

« dit Lucain , fut la perte de cet oracle , lorsque les «rois, qu'effrayait l'avenir, imposèrent silence aux « dieux. Les prêtresses de Delphes , loin de s'affliger K de ce long repos , en jouissent au fond de leur « temple ; car une mort soudaine est pour elles la peine ou le prix de l'enthousiasme. »

Notez que le poëte écrivait cela du temps de Néron ; et que nous eussions pu, durant le nôtre, exprimer sous une même figure le péril des muses prophétesses. «Jamais Apollon, continue-t-il , ne s'était emparé « si pleinement du corps d'une mortelle : Famé unie « à ce corps fragile en est cliassée : le Dieu la force « à lui céder. Eperdue , hors d elle-même , la Pythie « errait dans son antre, roulant sa tête échevelée.... le « feu divin bouillonne dans ses veines ^ elle porte dans « son sein Apollon furieux, et tandis quil emploie à « l'irriter ses fouets invisibles ^ ses aiguillons de flamme , « il lui met un frein , qui la dompte , et il s'en faut bien « qu'il lui laisse prédire tout ce qu il lui laisse prévoir. Enfin Appius lui arrache le secret ambigu de Toracle , et la Pythie s'échappe hors de son temple.

« Mais du moment qu elle repasse de cette lumière «céleste qui 1 éclairait sur le sort du monde, à la «clarté faible et commune qui conduit les simples «mortels, elle se sent tout-à«coup enveloppée de* « ténèbres. Apollon commande à loubli de s'emparer «de son ame, et d'eu effacer la trace des secrets de « l'avenir. La vérité chassée du sein de la Pythie se « retire vers les trépieds , et à peine la malheureuse «Phémonoé a repris ses sens qu'elle succoxàbe et • qu'elle expire. »

Cette fiction , loin de porter un catactère chimérique, retrace toutes les idées augustes que nous panent les transports extatiques et la retraite de la Sibylle, et de plus, une touchante allégorie de la mort qui suit souvent les prédictions inspirées par un saint zèle. Là tout porte l'empreinte divine et

Tii«iiâ«ine ^yn^'^o^'^u® • voyons si la Thessalienne de Lucain , ^uph^rJltT* qui révèle aussi les événements futurs , ressemble à ^ImériaZ. ^^^ dcux Pj thoiûsses. Le fils de Pompée , inquiet dea hasards de la bataille préparée qui doit décider de Tesclavage ou de la liberté de Tunivers , va consulter la magicienne Erichtho, dans la ténébreuse Gaveme quelle habite au pied des rochers de TEmus. Là croissent des herbes dont elle exprime les sucs nécessaires a la composition des philtres et des charmes tout-puissants qui lui soumettent les dieux , les astres , les enfers , le destin , et la nature entière. Son art arrête le soleil , soulève Tocéan j suspend les fleuves , et tire de la lune, qui descend à sa voix, une écume dont la force mystérieuse ressuscite les morts. Je n'entreprendrai pas lenumération des prodiges mon* strueux <[ue la muse déréglée du poète lui soggère. Lucain, n ayant jamais su borner ses peintures, accumule ici les horreurs les plus hideuses et les moins croyables. Il nourrit son enchanteresse barbare du sang des victimes humaines ; il Vabreuve de poisons plus morteb que ceux de la Golchide ; il la ceint de couleuvres. Ni la terrible Médée, ni laffreuse Canidie , dévoratrice des enfants, ni les Furies, n'ont rien de comparable à son atrocité. Elle dérobe aux bûchers ' les os et les chairs à demi-brûlés ; elle s'habille avec

les lambeaux des linceuls ; elle donne aux mourants de derniers babers , les blesse dune morsure impie, ou fait passer aux enfers les noirs secrets qu'elle murmure sur leur. bouche entre- ouverte et glacée. Sextus l'aborde en pâlissant , et lui demande quel est l'arrêt dès destinées. Ne croyez pas que ce soit TEmonide

DE LITTÉRATURE. igS

qui lui réponde par son propre organe ; il faut que les lèvres d'un mort profèrent son oracle , arraché du fond du Tartare, qu'elle coure pendant la nuit, à la lueur d'une lampe magique, disputer aux bétes yoraces un cadavre devenu leur proie sur un champ de bataille abandonné. Elle le traîne dans son séjour obscur et fangeux , où les dieux infernaux ne craignent pas d'envoyer les mânes , parce qu ils ont lieu de douter, en y arrivant , s'ils sortent de l'Ërèbe , ou s'ils y descendent. Elle détrempe des flots de venin avec du sang et l'écume que distille la rage des animaux , et verse le tout dans les plaies du corps mutilé , qui reprend la chaleur vitale : ses fibres recommencent à palpiter dans son sein refroidi ; mais il tarde à se relever. Alors les clameurs d'Ërichtho , formées du mélange des plus épouvantables sons, forcent Hécate et les Euménides à relâcher des liens de l'enfer l'ombre évoquée que cesdéités n'osent plus retenir. Le poëte , par un de ces traits sublimes qui lui sont fréquents , peint cette ombre frémissante elle-même à la vue de sa dépouille livide et déchirée qu'allé regarde en reculant , et dans laquelle elle oe rentre qu'avec effroi. «Ah malheureux! lui dit-il, on « lui ravit le dernier bienfait de la rigoureuse mort , « celui de n'avoir plus à mourir. » A l'aide de nouveaux enchantements, le triste spectre se redresse tout entier , mais sans perdre sa pâleur et la rigidité de ses membres; mais les yeux ouverts et fixes, mais dans un stupide étonnement de son retour à la lumière , il reste immobile et muet. Enfin l'accomplissement du noir sortilège lui rend la voix; Erichtho lui promet,

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s'il veut parler , qu'il repassera paisiblement le fleuve du Lethé, et que nulle évocation ne larrachera plus à son sommeil éternel. 11 obéit en gémissant, et prononce, tout baigné de larmes, un discours dont la beauté ne se reproduirait sans altération qu'en de beaux vers , mais dont la poésie éclate à travers la prose de Marmontel, mieux que dans la paraphrase rimée de Tampoulé Brébeuf.

Le cadavre consterné répond à la Thessalienne: « Quand tu m'as rappelé du séjour du silence, je nai « pas eu le temps d'examiner le travail des Parques ; a mais ce que j'ai pu savoir des ombres, c'est qu'une « discorde effroyable agite celles des Romains, et que « la fureur qui les anime encore trouble le repos des « enfers: les uns ont quitté l'Elysée, les autres ayant « brisé leurs fers, se sont échappés du Tartare, et c'est « par eux que l'on a su ce que les destins préparaient, (c Les ombres -heureuses paraissaient consternées. » Il raconte qu'il a vu pleurer sur le malheur de la patrie les Décius , Camille , Scipion , tous les héros qui furent ses défenseurs ou ses victimes , et qu'il a vu se réjouir les Gracques, les Marins, les Gatilina, et tous les factieux et les criminels. « Pluton, dit-il, « fait élargir ses prisons infernales : il fait préparer «des rochers aigus, des chaînes de diamant, et des « tortures pour les vainqueurs. O jeune homme! em- « porte avec toi la consolation de savoir que les mânes « heureux attendent Pompée et ses amis, et que, dans « le lieu le plus serein de l'Elysée , on garde une « place à ton père... Qu'il n'envie point à son rival la « faible gloire de lui survivre. Bientôt viendra l'heure

« où les deux partis seront confondus chez les morts. « Hâtez-vous de mourir, et d'un humble bûcher des- « cendez parmi nous avec les grandes âmes, en fou- « lant aux pieds la fortune et Torgueil de tous ces « demi-dieux de Rome. Ce quon agite à -présent se « borne à savoir entre ces deux chefs , lequel périra « sur le Nil , lequel périra sur le Tibre. Pompée et « César ne se disputent que le lieu de leurs funérailles. » Ce trait, dune mélancolie admirable, est suivi de la fin de sa prédiction, et sitôt qu'il a prononcé son fatal oracle , il se tait , et son visage attristé redemande la mort : « Mais pour la lui rendre , ajoute Tauteur , il « fallut un nouvel enchantement , car les destins ayant «exercé leurs droits, ne pouvaient plus rien sur sa « vie^ L'Emonide compose donc un bûcher magique « où ce corps vivant va se placer lui-même. Elle y met «le feu ^ etly laisse mourir pour ne ressusciter jamais. » Certes, une si extraordinaire invention qui produit la plus sinistre fantasmagorie, subvertit la raison, n est fondée ni sur le vrai , ni sur le possible , ni sur aucun sens figuré : elle ne s'^appuie sur rien de naturel et de reçu : ce n'est qu'un sombre rêve, et voilà pourtant du merveilleux d'un haut genre, de celui que j'appelle chimérique, parce quil n'a point de base convenue. Ce chant est un des plus épiques de Lucain : on dirait que le poète contemporain des plus odieux des Césars , irrité par la vue des scélérats couronnés qui reçurent l'héritage de la tyrannie du vainqueur de Pharsale, remontant avec indignation à la cause de tant de forfaits, dont l'horreur naquit de cette seule journée ; prêt à la raconter^ et préparant les esprits à

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la terreur, sent son imagination émue dune frénésie qui lui fait chercher, hors des limites de la nature 9 quel inconcevable démon avait décrété la profanation de tous les sacrifices passés , le malheur et l'opprobre de l'avenir. Son génie ne pouvant supposer des dieux qui secondassent le triomphe du plus atroce des'crimes, sans maudire leur noire injustice, cherche par-delà rOlympe et le Tartare, quelque être exécrable audessus des divinités du Ciel et de TEnfer, qui marque les champs du carnage^ qui soit avide des ossements et des cendres du genre humain , et qui lui révèle , par la bouche des morts même, les sanguinaires arrêts de la fatalité. Il mesure ainsi la force de sa chimère incroyable à des forfaits qu^on a peine à croire; et la monstruosité de sa Thessalienne se proportionne à Ténormité du meurtre général qu'exécute le bourreau de ses concitoyens, le destructeur des libertés de la teri'e. Un tel merveilleux est grand , parce qu'il sort de la profondeur d'une grande ame.

L^auteur, qu'on ne peut accuser ici d'exagération, s'est tellement plongé dans l'imaginaire, qu'il se demande quelle loi soumet les Dieux aux rites criminels de son Emonide : « Est-ce de force ou de plein gré, « qu'ils lui cèdent ? Est-ce par un culte qui nous est « inconnu qu'elle se les concilie ? ou bien sont-ils in- « timides par ses menaces ? A-t-elle cet empire sur tous? a ou ne l'a-t-elle que sur un seul , qui peut sur le monde « ce qu'elle peut sur lui , et qui force la nature ence tière à subir lascendant qu'il subit lui-même? » Les questions insolubles qu'il se fait dans latdeur de sa verve communiquent son trouble au lecteur, et sont

arbntte PolTtior*

autant de poétiques artifices pour Ventraîner, le précipiter avec lui loin du réel et du probable. C'est ainsi qu'on maîtrise la raison de ses juges et qu'on les asaujétit à ses chimères.

La sage et régulière imagination de Virgile n'a pas ^*.^ ^^ dédaigné de parcourir les régions de ce merveilleux i«»i'^»««fc «jui va jusqu'à Timpossible. Une fiction qui porte l'empreinte de sa sensibilité va contraster avec la terrible fable inspirée à Lucain par un courroux vertueux, Enée raconte qu'il descendit avec ses compagnons ^ son fils et ses pénates , dans les champs de la Thrace.

« A la belle Vénus , aux dieux dont les auspices

« Sont aux nobles projets funestes ou propices ,

« J'offre mon humble hommage ; et le sacré couteau

« Immole à Jupiter un superbe taureau.

« J'aperçois une tombe où de leur che^celure

« Le cornouiller, le myrte, étalent la verdure :

« Mes mains les destinaient aux autels de mes dieux ,

« Lorsqn'iui soudain prodige est offert à mes yeux :

« Du premier arbrisseau que mon effort détache

« Un suc affreux jaillit sous la main qui l'arrache ,

« Et rougit en tombant le sol ensanglanté.

« Un froid mortel saisit mon cœur épouvanté ;

« Je tressaille d'horreur ; mais ma main téméraire

« Du pi'odîge effrayant veut sonder le mystère :

« Je tente d'arracher un second arbrisseau ,

«Un nouveau sang jaillit d'un arbuste nouveau.

« Tremblant, j'offre mes vœux aux Nymphes des bocages ,

« Au fier Dieu des combats ; et mes pieux hommages

« Implorent humblement un présage plus doux ;

% Et déjà sur la tombe appuyant mes genoux ,

«^Luttant contre la terre , et redoublant de force 9

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