‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 11 sur 35 · MO COURS ANALYTIQUE · texte numérisé non relu

MO COURS ANALYTIQUE

« D'an troisième arbrisseau ma main pressait Técorce ,

« Quand du fond du tombeau (j'en tremble encor d'effroi),

« Une voix lamentable arrive jusqu'à moi :

« Fils d'Anchise ! pctnrquoi, souillant des mains si pures,

« Viens-tu troubler mon ombre et rouvrir mes blessures?

« Hélas ! respecte au moins Tasyle du trépas ;

tt D*un insensible bois ce sang ne coule pas.

« Cette contrée a vu terminer ma misère ;

« Mais celle où tu naquis ne m'est point étrangère :

€ Epargne donc ma cendre , ô généreux Troyen !

« Ma patrie est la tienne , et ce sang est le mien.

« Ah ! fuis ces lieux cruels , fuis cette terre avare ,

« J'y péris immolé par un tyran barbare.

<c Polydore est mon> nom ; ces arbustes sanglants

« Furent autant de traits qui percèrent mes flancs.

« La terre me reçut , et dans mon sein plongée

« Leur moisson homicide en arbres s*est changée.

Cet épisode , pxgé vicieux par quelques critiques sous le rapport de la vraisemblance , mais trop touchant pour être condamné par le raisonnement, rentre dans ce merveilleux dont il ne faut pas abuser, mais dont les plus habiles auteurs ont usé très -heureusement à l'exemple du chantre latin. Le lâché Polymnestor avait égorgé l'enfant que le vieux Priam lui avait confié, dans lespoir que ce meurtre lui serait payé par les Grecs victorieux.

« Quid mortalia pectora cogis, « Auri sacra James ?

Ce crime , commis par l'insatiable soif de l'or , révoltait la nature, et la fiction se montre analogue à ce forfait, eh renversant les lois de la nature outragée.

DE. LITTÉRATURE. aoi

Là f comme dans lautre exemple , le chimérique est de sentiment. Nous en retrouverons l'emprunt dans les lAagies de TArioste et du Tasse : il a chez eux plus d'éclat, mais moins de ce charme que répand la mélancolie.

Considérons avant de quelle façon Homère a manié La to!x d» ce merveilleux et le tour que lui donne sa vîffueur dAchiiie. originale : il a besoin de retirer Achille de son repos , et de le mener pour la première fois au combat. Déjà le héros monte resplendissant sur son char, et son* ressentiment de la mort de Patrocle accuse la lenteur de ses chevaux de Tavoir trahi sur le champ de bataille : il les nomme et demande à tous trois s'ils lais* seront leur maître étendu dans la plaine d*où ils n'ont pu sauver son ami. Xanthe, Tun de ses coursiers immortels, fils des vents et des harpies, incline sa tête dont la crinière flotte sur le timon et balaye la poudre ; il prend une voix miraculeuse, et répond au fougueux Achille qu il le ramènera dans son camp , mais que le jour de sa mort n'est pas loin ; que Balie, Podarge, ni lui-même, n'en serojit coupables; et que, dussent-ils égaler le vol de Zéphyre, le plus rapide des vents, les destins veulent qu'un homme secondé d'un dieu le terrasse avant peu de jours : aussitôt la terrible Erynnis étouffe les accents du coursier. Achille, vraiment caractérisé demi-dieu , ne s'arrête pas étonné d'un tel prodige, qui eût confondu tout autre homme ; mais seulement courroucé des menaces de Xanthe , il le gourmande avec fureur, et se précipite dans les hasards au mépris des destinées qui lui sont prédites. Jamais illusion poétique futf^Ueplusaudacieusement fabuleuse ,

âoa COURS ANALYTIQUE

et De porte-t-elle pas leffet de Fadmiratioii au plus éclatant degré de la surprise ?

J'oserai dire, à legard d'une fiction moinalieureuse, si toutefois elle ne cachait pas quelque allégorie perdue, qu'Homère dort avec son Ulysse, tandis que les compagnons de ce héros lâchent les vents quÉole lui avait remis captifs en des outres attachées au mât de son vaisseau. Ces sortes de contes semblent convenir mieux au badinage de TArioste qui, divinisant de» êtres de fantaisie , prodigue à ses héros le don des miracles. On rit de voir Astolphe descendu de la lune sous la protection d'un saint évangéliste, diriger sa course chez les Nubiens, « vers une montagne d'où « part le Vent austral qui souffle contre les deux ourses: « il trouva la caverne d'où, par une étroite ouverture, « ce furieux s'élance en se levant. D après les instruc- « tions de son maître, Astolphe avait apporté avec lui R une outre vide, et tandis que le fier et sauvage Autan « se reposait de ses fatigues au fond de son antre tf obscur , il lajuste adroitement et sans bruit à lou- « verture , et cache si bien cette embuscade , que le « lendemain , ce Vent croyant sortir comme à son or- « dinaire, s'y trouva pris et renfermé bien étroitement. » La fiction, devenue comique, sied plus à ces légères aventures quaux graves sujets : j'en dis autant de l'histoire de Phinée , gaiement imitée de VEnéide et de YArgonautique : mon goût préfère les sept harpies de TArioste aux deux d'Hésiode, aux trois de Virgile , et aux quatre d'Homère ; et j aime à voir Astolphe chasser de la table de Sénapes, roi d'Ethiopie, ees sales et gloutons oiseaux^ venus des îles Stro-

DE LITTÉRATURE. 2o3

phades pour empoisonner ses mets :.le cor magique du paladin les écarte plus victorieusement que la lance de Calais et que le glaive drlnée : il sonne eu, s'élançant , bride abattue , sur son cheval volant , et le bruit de son cor merveilleux les fait fuir à travers la zone torride jusques sous une grotte profonde où le Nil prend sa source, si, comme dit follement l'auteur , sa source est quelque part. De cette grotte la troupe scélérate descend par une fente dans F Enfer , et pour ne plus entendre le son du cor , elle s'enfonce au bourbier du Gocyte, doii je ne conseille pas aux poètes sérieux de les retirer jamais. Leurs mains rapaces, leurs ongles crochus, leur ventre insatiable, et leurs queues de serpent , n'offrent que des chimères bizarres et dégoûtantes , qui n'ont que trop servi de modèles aux hideuses figures du Péché et de la Mort tracées par Milton.

Tournons plutôt Ti mita tien des disciples de Tart vers des fables aussi pures, aussi gracieuses que celle de Polydore^ dont on suit la trace dans les métamorphoses du château de la fée Alcine , et qui se reproduit deux fois avoc plus d'éclat dans la forêt enchantée par le magicien Ismen. Qui de vous ne se souvient ^/'ciorindc des plaintes que pousse lame de la belle Clorinde, au moment où le haut cyprès qui la couvre, blessé par lepée de Tancrède , verse des flots de sang aux pieds du héros , et l'accuse de donner une seconde mort à sa maîtresse , dont il frémit d'entendre la voix sortir d'une écorce entr'ouverte ? Il serait superflu de m'appesantirsurles rapports exacts de cette illusion magique, «t de la fiction de Polydore : vous serez plus curieux

ao4 COURS ANALYTIQUE

de revoir comment le Tasse a varié le même moyen en amenant Renaud dans cette forêt d'où les conjurations "^eT** infernales ont éloigné la fermeté de Tancrède. La tralu«ï'^^ dnction élégante de M. Parceval - Grandroâison va doT«»e. joindre à Futilité de la citation dun bel exemple, lé plaisir (l'entendre des vers bien faits. Le poète italien , fidèle à ne pas démentir l'idée qu'il a fortement empreinte de Fintrépiditéde son premier héros, se garde bien de lui opposer, comme aux autres guerriers, l'essaim des fantômes effrayants, et les torrents de feu qui les arrêtèrent. Inaccessible à la peur, de tels objets ne le feraient pas reculer. Un prestige plus dangereux l'attire et l'environne. La pureté des airs, la fraîcheur des bois , le murmure des sources vives, la vue et les soupirs des nymphes errantes sous les ombrages , tendent le piège le plus insidieux au penchant de son âge pour la volupté.

« Tandis que le héros , que ce spectacle étonne , « Craint l'attrait séducteur du lieu qui Tenvironne, « Au milieu du bocage il voit un myrte altier « Dominant le cyprès et l'orgueilleux palmier : « Ses bras sont déployés sur des arbres sans nombre ; « Son verdoyant sommet répand au loin, son ombre; « Il semble de ces bois l'auguste souverain. « Renaud le voit , l'admire , ô prodige soudain ! « Voilà que tout-à-coup , du sein d'un vaste chêne , « S'échappe une légère et charmante Syrène, « Dont les souples habits , avec grâce flottants y « Décèlent mille attraits encore à leur printemps ; « Cent autres déités , qu'autant d'arbres enfantent , « Aux regards du héros à-la-fois se présentent.

DE LITTÉRATURE. aoS

^ Ne croirait-on pas que c'est là pour un si jeune brave , qui ne veut pas faillir , la plus périlleuse féerie ? L'enchantement inépuisable lui rend le pas plus glissant encore : soudain le myrte exhale un son ; déjà son écorce s'entrouvre, et l'on en voit sortir une beauté ravissante. C'est une jeune immortelle, c'est Armide ! Elle approche avec timidité ; le trouble , la pudeur, l'amour, étouffent sa voix; mais enfin elle adresse au guerrier un discours tendre, insinuant; et le conjurant de réparer ses ingratitudes envers elle, dans son émotion , elle se précipite à ses pieds qu'elle aiTOse de larmes. Cependant retenu par une secrette défiance , et résistant à ses charmes ,

. « Renaud saisit son fer ,

« Il va frapper le myrte.... Alors , comme Téclair,

« Armide vole au tronc, le saisit ,,s'en empare ,

« Le couvre de son corps : « Ah cruel ! ah barbare I

« Oses-tu frapper Tarbre auquel j'unis mon sort?

« C'est là , c'est dans ce sein qu'il faut plonger la mort.

« Ton bras , avant d'oser frapper l'arbre que j'aime ,

« De ce fer assassin me percera moi-même. »

« Mais ses cris douloureux le conjurent en vain :

« L'inexorable bras frappe le tronc... Soudain

« Le fantôme, ô prodige ! étend ses traits , s'allonge ;

« Ainsi l'on voit souvent, dans un funeste songe ,

« Des simulacres vains l'un par l'autre effacés ,

« Ainsi par d'autres traits les siens sont remplacés :

(( La fraîcheur de son teint déjà s'est obscurcie ,

« Son corps est plus nerveux , sa peau s'est endurcie ,

« Il s^élève entouré d'un crêpe ténébreux ;

« C'est un monstre-géant, un firiarée affreux :

2o6 COURS ANALYTIQUE

. a Cinquante boucliers sur sou dos retentissent ,

«( Cinquante fers tranchants entre ses mains frémissent :

a II rugit , et ses cris font tressaillir ces lieux.

n Son corps remplit le bois , son front s'élève aux cieux.

« Chaque Nymphe devient un Cyclope terrible ,

n Roulant un œil sanglant dans une orbite horrible;

(c Leurs gigantesques bras s'arment d'airain, de fer,

« Et leur bouche vomit tous les feux de l'enfer.

« Mais Renaud, méprisant leur impuissante rage,

« Sur l'arbre de ses coups redouble encor l'outrage : ,

« L'arbre , entouré d'éclairs , tout sanglant , tout meurtri ,

* Tremble, chancelle, exhale un lamentable cri;

« Le tonnerre alors gronde , éclate ; la tempête

« Frémit , siffle en fureur. Renaud , que rien n'arrête ,

« Malgré l'air , et la terre , et l'enfer en courroux ,

<t Frappe.... l'arbre expirant reçoit ses derniers coups,

« Il tombe ; l'enfer fuit , l'air d'ombres se dégage ,

« Et le charme rompu montre un myrte sauvage :

« Sans magiques attraits , sans, magique terreur ,

« La forêt n'offre plus que son antique horreur.

Quelque brillant que soit ce morceau, Fespècede merveilleux qui le relève n atteint qua peine à la vraisemblance conventionnelle que demande la grande épopée. Ces rapides fantômes qui s'entre-détruisent à Tinstant, avertissent trop tôt de l'artifice qui les a créés ; c'est le tort du chimérique t dès qu'il cesse d'éblouir, on ne s'attache plus à son erreur. L art infini du Tasse n'empêche pas qu'elle ne jette sur les plus agréables endroits de son poëme une teinte romanesque plus apparente dans son sujet historique que dans les sujets fabuleux du chantre des amours de Jason et de Médée. Cette autre magicienne , consa-

•rëe dans l'âge des fictions , semble avoir reçu de son ^ Ai^y» antiquité je ne sais quel caractère plus grave et plus ^^J^ili^* épique. Elle est reconnue pour fille du soleil , pour ^7iri«M«!* confidente d'Hécate, pour alliée des demi-dieux; c'est une des créatures immortelles de la mythologie, et le poète Valérius Flaccus lui en conserve tous les traits. On sent en elle une mère des Armides et des Alcinies , plus auguste que ses filles. Peut-être aussi les magiques secours qu elle donne au conquérant de la Toison-d'or conviennent-ils mieux à l'entreprise des divins argonautes , que les prestiges ennemis d'une enchanteresse à la sainteté des libérateurs de Sion.

Le véritable empire des magiciens et des fées , en ^^^^^^ un mot, de tous les êtres purement fantastiques , c'est a!Îi"!'An9«ti. lepopée badine : FArioste n'a pas d'autres divinités agissantes , et c^est à leur aide qu'il remue toutes les sphères merveilleuses où s'élance son hippogriffe ailé, dont le vol est l'emblème de sa propre imagination extravagamment emportée , et si vagabonde. Non content des puissances chimériques auxquelles il assUjétit son univers idéal, il s'y élève jusqu'au Père-Étemel, il a recours à tous ses saints , et les met très-plaisamment en contraste avec Satan , les sorciers et les mécréants. Le merveilleux sans fondement raisonnable est là dans son centre , et l'exemple de l'Arioste en a fait la condition principale de l'épopée héroï-comique. Il prend d'ailleurs les fées et les enchanteurs à l'époque où le nord avait rempli l'Europe de leurs histoires miraculeuses ; chez les Maures et les Sarrasins, dont les mœurs n'étaient qu'amour et galanterie; chez les neveux des jCeltes et des Gaulois , enclins à

2o8 COURS ANALYTIQUE

supposer en leurs prophétesses des facultés sumatu* relies et presque divines; chez les Francs, accoutu* mes à croire que le beau sexe conquiert les châteaux et les ruine en un. clin-d'œil, peu surpris de voir les tranformations et les prodiges qu'opèrent ses charmes, et ne ré[fugnant pas à prendre les dames pour des enchanteresses et pour des fées , qui rajeunissent par fois les vieillards , qui vieillissent très-vite les jeunes gens , métamorphosent les hommes d'esprit en bétes^ et mènent tout à la baguette. Enfin ce temps cfaeva** leresque était celui des barons et des comtes , grands mangeurs de leurs vassaux, et qui, dans leurs forts et sur Içs routes , avaient assez Tair des Cacus et des ogres : c était le temps des hermites , passés-maîtres en fait de sortilèges , et celui des saintes dévotes , grandes opératrices de miracles. Les folies du poète de Ferrare^ vont à merveille avec tout cela. L'épopée badine a des licences que n a pas Tépopée sérieuse.

Parmi les éléments du merveilleux propre au genre héroïque, nous choisirons , de préférence à tout autre , ceux que fournit la théologie grecque, autant qu'il sera possible de la conformer au sujet. Aucune n'est plus brillante, plus riche, plus gracieuse; elle déifie tout, elle anime et transforme tout. Notre religion sévère nous parle d'un être infini qu'on nepeutpein- ^ dre, et les deux personnes divinement incarnées,' qui en éràanent, n'offrent pas aux poètes la variété du polythéisme. Le seul Jupiter qui communique sous notre chair avec la chaste Alcmène, pour la nativité d'Hercule, et qui devient Cygne auprès de Léda, se prête plus aisément aux fictions que notre Dieu, qui

DE LITTÉRATURE. aog

s^est fsiit homme dans le sein d une femme , et que notre SL-Esprit sous la figure d un pigeon. Les Muses auraient donc intérêt à demeurer païennes ^ si leur culte n'était pas usé par le temps , qui en a prodigué les trésors à tant de grands génies. Elles ne feront jamais mieux que ce qu'elles ont fait à laide de leur vieil Olympe. Je les avertirais volontiers que les fa- « milles d'immortels vieillissent et passent comme les races humaines, et que les druides de notre Gaule D encensaient pas le Jésus de nos prêtres....; mais ne diraient-elles pas de celui qui leur tiendrait ce lan-

« Comme avec irrévérence a Parle des dieux ce maraud !

Il vaut mieux leur rappeler ma dévotion poétique , et la reconnaissance que je dois à leurs divinités, qui m'ont fourni tout le merveilleux dont j'avais besoin pour chanter leur Homère (i).

Cet illustre aveugle, abandonné par des pêcheurs sur un bord de l'île de Ghio , passa la nuit errant au rivage , et fut rencontré , le matin , par un berger qui le sauva de la fureur de ses chiens , et le reçut dans sa cabane. Ce simple fait s'agrandit à l'aide de la mythologie. Homère est le chantre d'Achille , et le bruit de la mer est représenté par la déesse Thétis qui s'élance des eaux , et vient avertir celid qui rendit son

(i) Mon poëme snr Homère , joint à celai sur Alexandre, fnt publié en 1800, et te trouve dics M.' Benonardy libraiie, m^ St««Aadn-de8-Arct.

Page 1