TROISIÈME PARTIE
TRENTIEME SÉANCE.
Sur le merveilleux en général, et sur le merveilleux divin, allégorique, et chimérique.
ESSIEUaS,
« LéB merveilleux doit-il entrer nécessairement dans « répopée ? Oui , à moins que le sujet n'en soit pas « susceptible. »
Telle est à-la-fois la demande et la réponse que se fit La Harpe, et que se sont faites les autres rhéteurs, ayant et après lui. La question est de principe , et Taffirmative ne souffre point la restriction qu'ils y mettent. Je vous démontrerai que le merveilleux est es- 6«RàGi«. sentiellement caractéristique de 1 épopée, qu'il en est ^« "*''*'"*■* une condition absolue , et c'est pourquoi je le range après les cinq premières règles élémentaires que j'ai traitées. Distinguons , avant tout y le merveilleux de l'extraordinaire , et nous le distinguerons aussi du sublime qu'on pourrait confondre ensemble , et qui , souvent imis , n'ont pourtant pas d'identité. Une forme
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gigantesque , une action héroïque , bien que naturelles, sont extraordinaires, parce quelles sont rares: une forn^e idéale , conventionnelle ou monstrueux , une action supérieure à la puissance humaine , étant surnaturelles, sont tnerveilieuses parce quelles ne sont jamais. Or le récit épique devant être celui d*une fable héroïque et merveilleuse , ne remplit pas les deux termes de sa définition , lorsqu'il n*est quliéroïque , ainsi que peuvent l'être toute histoire et tout roman : il faut encore qu'il soit merveilleux , c'est-à-dire qu'une partie des faits racontés résulte de causes incompréhensibles et divines. Il s'ensuit que les poèmes où l'usage des machines imaginaires n'entre pas ne sont pas épiques, et que tout sujet qui n'ea est pas susceptible se refuse à l'épopée.
La Harpe déduit, en conséquence de l'exception qu'il admet , qu'il serait absurde d'exiger dans un avii jet moderne l'intervention des dieux de l'antiquité 9> « mais sa logique dévie des termes de la question autant qu'il reproche à Lamotte de s'en écarter. U ne s'agit pas d'introduire les dieux de la mythologie grecque, dans un sujet de notre histoire sainte, ou dans une action de notre chevalerie : Le Tasse et Milton, comme il le remarque aussitôt , ont substitué des agents de leur rdiigion aux ressorts intermédiaires du paga-^ nisme ; et lui même approuve l'emploi de la magie dans la Jérusalem délwrée* Que faut-il donc ? Non pas appliquer les machines de l'antiquité à des sujets mo-: dornes , mais y adapter celles qui sont propres à leur qualité , et convenables aux temps , aux lieux , et à l'espnt des nations. C'est là ce merveijileux spécial
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quon doit chercher, ou savoir inventer , et dont toute grskuâe action est susceptible. On me croirait fort en opposition d avis avec La Harpe , sur ce point comme sur quelques autres; mais ailleurs son jugement est . conforme au mien ; car il contredit sa propre maxime à regard de la Henriade y en combattant les personnes qui ont pensé que le merveilleux ne pouvait pas s'accorder avec la gravité d'un sujet historique et récent. « Dire qu'il nen faut point du tout, ajoute-t- « il , est d'une philosophie trè^faicile , et qui n'est « point la règle de la poésie , mais trouver celui qu'il «fàat, est dun talent difficile et rare. » C'est ainsi que le manqua de méthode rend instable et douteuse la doietrine de ce littérateur , qui trop souvent se réfute Wi-m^oie , et qui , perdant de vue les axiomes qu'il «vjance à telle page , prodigue sa dialectique à tdile 4uti*e pour les attaquer et les détruire , parcequ'il A d'autant plus vite oublié ses documents , qu'il les n jetés au hasard, selon ses impressions momentanées. Rien uest plus curieux et ne prémunit davantage Ciontre les caprices de son goût arbitraire, que de ooQsidiérer toute l'éloquence qu'il déploie contre ses erreujrs , après les ayoir pr^ntées comme de$ lois incontestables. Son talent ne fût pas tombé dans mille écarts qui le forcèrent à revenir en sens contraire sur tous;jes pas, s'il eût appuyé sa marche d'un système exact £t n^ulier, qui seul empêche de s'égarer dans les études littéraires. Je saisis jusqu'aux moindres occasionB.d'en prouver la nécessité aux écrivains , et surtout aux poètes qui répugnent à croire que les él^-; ments fins de leur art ay^at des bases fixes et yoàr-
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tiyes. De -là naissent les contrariétés des jugements critiques sur Tintervention ou Tomission du merreilleux dans telle ou telle épopée, et sur Fessence du merveilleux convenable à chacune. Ces débats n'auront plus lieu si, premièrement, on reconnaît qu'il e^t indispensable en ce genre , et que ce soit une règle posée ; secondement , si Ton définit avec précision ce que c est que le merveilleux ^ afin de ne le plus limiter au seul emploi des agents fabuleux de lantiquité, ou des figures de nos saints mystères , et de le comprendre sous une acception plus étendue.
merreuien Lb MERVEILLEUX, pris géneriquement , est limage
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tipicei. sensible et personninee du surnaturel ; pris spécialement, il est de trois sortes ; le divin, lallégorique , et le chimérique. La première 'comprend toutes les substances célestes et infernales qu on suppose en relations avec les hommes ; la seconde , toutes les forces motrices de la nature morale et matérielle ; la troisième, tous les êtres fantastiques nés de nos rêveries spéculsH tives, et créés par notre imagination. Or ce merveilleux embrasse toutes les religions , tous les phénomènes , toutes les passions , toutes les idées , et ne se resserre pas dans TOlympe des païens , dans le Paradis des • chrétiens , dans leurs Enfers , et dans quelques chà-
aeitrou7orte« teaux de fées. Cherchons à-présent où en est lefonde-^ * 'i^L. *" ment , et nous le trouverons avec celui des autres règles de Tait dans le cœur humain. Car nous avons remarqué que tout ce qui est principalement élémentaire en littérature prend son origine de-là , et ne se fonde que sur les sentiments du cœur. La terreur, la piété, radmiration , le ridicule , Tintérêt , l'ordre des
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parties, et les qualités du style, tout en sort, ou s'y rapporte ; et le bon La Fontaine nous révèle très-bien notre penchant pour le merveilleux, par deux vers plaisamment naïfs :
« Si peau-d'âne m'était conté ,
« J*y prendrais un plaisir extrême.
Aussi se plaît-il à transformer les divers instincts en passions humaines; et nos sentiments et notre voix, qu'il prête aux animaux, sont les ressorts du merveilleux des charmants récits dont ce fabuliste s'amuse et nous enchante. Mais son autorité vous paraît-elle trop légère ? non sans doute , puisqu'elle s'accorde avec celle du grave Aristote, qui attribue à notre amour du merveilleux la propension de tous ceux qui racoptent à grossir les objets pour faire plaisir à ceux qui les écoutent. L'action de l'épopée^ devant être grande et héroïque par elle-même, exige donc , puisqu'on doit l'agrandir encore, qu'à son élévation qui atteint au plus haut des choses possibles , on ajoute llncroyable^ qu'il ne faut pas moins distinguer du sublime que de lextraordinaire.
Le sublime , en effet , est le p6int suprême des vues entre le de la raison naturelle ; mais il est relatif aux facultés et le «ubUm^ de notre jugement , et n^excède pas la portée de notre esprit, qui se l'explique et l'admire'^ tandis que le merveilleux nous étonne, parce qu'il surpasse notre Intel* ligence , et qu'il nous dévoile un comble de hauteur au-dessus de nous et de notre compréhension. Ce qui est sublime ne saurait se prêter à nul agrandissement sans devenir faux et outré ; c'est par cette raison qu'il
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convient aux faits et aux discours des héros ; ce qui est merveilleux reçoit une extension indéfinie , et pour cela convient aux actions et aux paroles des dieux, dont les attributs ne peuvent être exagérés | puisqu'ils sont inconnus et imaginaires. Cette différence notoire entre l'admirable naturel , et Tétonnant surnaturel , prouve que le poète qui parvient même au sublime , ne traite que la partie historique de Tépopée, et qu'il ne la complète que s'il y sait joindre le merveilleux , qui en est la partie fabuleuse.
Nous verrons dans la suite en quoi consiste la condition du sublime; continuons d'approfondir l'essence du merveilleux, auquel nous avons découvert trois Principe sourccs originclles. La plus antique et la plus haute
lo merveilleux "^ * ^ ^ ■ , ', t
divin. est celle qui découle des religions , principe de toutes les fables traditionnelles adoptées par la croyance des peuples, inventions absolument poétiques, et rendues si augustes par le génie de leurs auteurs , qu'on ne doute plus que les premiers poètes n'ayent été les premiers prêtres de l'antiquité , de laquelle des imitations plus pu moins brillantes ont diversifié les récits devenus sacrés dans <ous les sacerdoces , inventions mystérieuses où rimprobable et l'absurde même ont acquis une majesté que leur prête la foi dont l'aveuglement ne juge rien, et reçoit tout avec soumission. La capacité des hommes ne recevant que les choses qui se présentent sous des formes sensibles n'eût pas conçu la pure idée d'un Dieu suprême qui créa le monde et qui le gouyerne , ni celle des divinités secondaires qui concourent à la coordpnnance universelle , si leur imaginatipp Q^ût revêtu ces ètre3 de rabon de quel-,
que figure matérielle qui tombât sous leurs sens , et qu'ils pussent envisager d une vue intuitive. La poésie les leur a £aiit saisir en rassemblant les principes des choses qu'elle a transformées en divinités apparentes sous autant de traits et d'attributs qu elle leur a découvert de propriétés. Elle a satisfait au besoin de la £aiible intelligence du vulgaire, à qui toutes les abstractions échappent, et leur a offert des objets comparatifs à la place des spéculaCions métaphysiques. Les causes de la naissance et de la mort , de Tordre et du désordre, se sont métamorphosées, comme nous l'avons dit , en Oromaze et en Arimane, chez les mages ; en Osiris et en Typhon , chez les Égyptiens ; en Jupiter et en Pluton ,chez les Grecs ; en Esus et en Héla, chez les druides ; en Jehovah et en Satan , chez les juifs et le^ chrétiens^ Ces divinités ont porté les caractères symboliques des principes dontils furent les emblèmes et les hommes en matérialisant ces fictions de leurs pensées, ont tremblé, frémi, et brûlé leur encens devant leur ouvrage.
Elles ont emprunté dés traits analogues aux opinions, aux espérances et aux craintes de chaque peuple. L'agriculture , réglée par les croissants de la lune , le mugissement d un fleuve et la multitude des reptiles venimeux , ont divinisé darts l'Egypte les formes du taureau, de la vache, et des serpents; les menaces et les tributs de la mer ont érigé en monstrueux cétacée le dragon des Philistins : les Grecs , qui n'attribuaient Tautorité qu'à la force unie à la' sagesse, ont déifié leur propre image sous les traits d'un hdmme dans l'âge de la vigueur, tenant la foudre
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et faisant tout mouvoir à son moindre sourcillement : les modernes , conraincus que leur dieu nest que volonté, raison et préscience, se sont faiit de même TEternel à leur image, mais sous la figure d'un vieillard , de qui Fàge est le symbole de la prévoyance et de la majesté qui commandent les respects. Quelle philosophie eût rendu les dieux aussi présents aux hommes , involontairement frappés des traits visibles, que le firent la poésie et 1 éloquence qui peignent leur front , les éclairs de leurs yeux , leur bras ton« nant , ou leur main brisant les trônes , et châtiant les rebelles? Ah! quelle fut venue dire aux chrétiens :I1 est un être ^ans corps, sans origine, et sans fin, qui commande éternellement; la parole ou le verbe est l'expression née de sa volonté , et Tesprit ou le zèle qui en émane a fait éclater le verbe dans le monde ; parce que la parole sort de ce qui est, et qu'elle ne se produit que par Tesprit qui l'inspire : voilà les trois qualités insubstantielles de tous temps réunies , l'être^ Tesprit, et le verbe ; en un mot, la mystérieuse Trinité. Je vo^ laisse à penser si le vulgaire eût adoré cette proposition abstraite , comme la triple image du Tout- Puissant assis au plus haut des cieux , de son fils à sa droite, ou sous la figure de l'enfant ou de l'agneau; et enfin, de l'esprit de charité qui vole en ramier lumineux P Nous avons précédemment rapproché les ressemblances qu'établit ce merveilleux divin entre les combats des Dieux païens avec les Titans , et ceux de nos anges avec nos démons : il est superflu d'y revenir. Contentons-nous d'observer que notre faiblesse nous rendant malgré nous iconoldtresj c'est-à-dire
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adorateurs d'images , les poètes ont raison , pour l'intérêt de leur art, d'être en guerre contre le froid système des raisonneurs iconoclastes, c'est-à-dire briseurs d'idoles. Le merveilleux qui règne dans les religions figurées, et qui brille dans les livres saints autant que dans les épopées , servit à perpétuer également de siècle en siècle le culte des dieux et celui des muses : elles ne le négligèrent jamais sans voii* décroître leurs honneurs, et ne le doivent pas défendre avec moins de persévérance, que les prêtres n'en montrèrent toujours à conserver les riches enseignes de leurs dogmes, de qui la splendeur frappe la dévotion de la multitude éblouie , dont elle leur attire les tributs et les hommages. C'est à l'aide de ce merveilleux, qu'exerçant un sacerdoce moral sur les esprits, elles se signalent vraiment les dignes prétresses d'Apollon ou de Minerve. Il ne faut donc pas qu'elles y renoncent, quel que soit le sujet quelles célèbrent, quelle que soit la nation dont elles chantent les annales , quel que soit le peuple qui les écoute : elles en trouveront les sources dans les religions de tous les pays, de tous les temps, pour peu qu'elles creusent et fouillent les origines des crédulités. Le merveilleux qu'elles y puiseront aura du moins la vraisemblance et l'autorité nécessaires , étant consacré par les opinions courantes, et fondé sur des points de fait. Le plus ingrat de tous paraîtra toujours surprenant. Car le plus stérile en fictions et en personnages fiit sans doute celui qu'employèrent le Dante et Milton : il ouvrit à l'un l'immensité des cercles de l'enfer, du purgatoire, et du ciel, qu'il peupla de lé-
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gions animées, quefe croyance d'un âge superstitieux osait à peine juger fantastiques : il fit assister l'autre au spectacle de la création et à l'entreprise de Vesprit des ténèbres , qui , pour se venger de l'esprit de lumière,.l'attaquant dans la majesté de l'homme, son ouvrage , nous dévoue à perpétuité au châtiment d'une faute commise par notre premier père, aux premiers jours du monde: ce seul merveilleux, consacré par nos bibles, couvre la singularité de sa fable ^ et la fait reluire de la plus haute magnificence. Le succès qu'il eut dans les épopées de ces deux grands génies , que Boileau ne connut point, réfute aussi-bien que la réputation du Tasse, les préceptes tant de fois cités qui réprouvent le merveilleux de l'ancien et du nouveau Testament.
« De la foi d'un chrétien les mystères terribles « D'ornements égayés ne sont point susceptibles : « L'évangile à l'esprit n'offre de tous cétés « Que pénitence à faire et tourments mérités , « Et de vos fictions le mélange coupable « Même à ses vérités donne l'air de la fable.
Autant valait-il dire aux Vinci , aux Raphaël , aux Poussin, aux Corrège : Brisez vos pinceaux, puisque vous n'avez plus à peindre les amours de Jupiter et de Sémélé, de Bacchus et d'Ariane, de Mars et de Vénus, objets des tableaux de Zeuxis et d'Apelle; cependant l'art des peintres, comparable à celui des poètes, selon l'axiome d'Horace , a formé de gracieuses et pathétiques images de l'annonciation, de la nativité, du repos en Egypte , des douleurs de la croix , et du concert des vierges et des anges. Raphaël a coloré
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d'un pinceau, quon peut nommer épique, le chef des séraphins terrassant le prince des abymes, et je ne crois pas que le Jupiter éclos du cerveau dliomère soit plus auguste que notre Dieu éternel personnifié par ce grand peintre, qui nous le montre assis dans le ciel sur les esprits des quatre évangélistes figurés par Vange^et le taureau, le lion, laigle, animaux symboliques, groupe ailé, qui dans son vol lance des yeux enflammés de zèle et d'amour. Ce chef-d'œuvre enseigne comment le génie poétique tait voir et revêtir la nudité des choses que dépouilla de leurs ornements la triste orthodoxie des saints et des pères de réglise. Quant au blâme de donner un vernis d'imposture aux révélations, je répondrai que Linus, Orphée, Hésiode, eurent autant de foi dans leur polythéisme que nous en avons dans la Trinité , que leur religion paraissait aussi sacrée, aussi indubitable àFesprit de leurs contemporains, que le christianisme à la croyance des hommes de nos temps, et qu'on ne les accusa pas de coup<ible impiété lorsqu'ils mêlèrent des fictions à ce qui leur semblait alors des vérités saintes. Poursuivons le parallèle , et nous avouerons que les Encelade, les Briarée, les Mimas, foudroyés et écrasés sous les monts par le roi de l'Olympe , qu'ils voulaient détrôner, ne sont d'un autre ordre que TAstarot, le Belzébut, le Lucifer, et qu'il ne faut pas nous tromper au ridicule que l'expression satirique de Boileau jette sur cette sorte de merveilleux, lorsqu'il nous dit en le raillant :
« Et quel objet enfin à présenter aux yeux ,
t Que le diable toujours hurlant contre les cieux,
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« Qui de votre héros veut rabaisser la gloire , « £t souvent avec Dieu balance la victoire l
Ces vers interdiraient aux muses les théogonies anciennes et modernes, ou, si Ton veut, toutes les bibles de Tunivers, car il n'en est pas une qui ne suppose ces mêmes luttes entre les bons et les mauvais prin» cipes. Résistons donc une fois à Despréaux, en imitant le Tasse et Milton, et tirons le merveilleux de cbaque religion sans aucun scrupule : c^est de -là qu'il tient son caractère authentique et divin : quel qu'il soit, son usage vaudra toujours mieux que de n'en employer aucun. Je ne saurais mieux exprimer la nécessité den user, quen citant l'exclamation d'un de nos poètes renommés qu'un jeune auteur consulta sur le plan d'une épopée prétendue philosophique, où les mystères de la religion devaient être expliqués par des phénomènes naturels; mais, s'écria l'Aristarque , quel diable de Dieu mettrei^vous dans ce -poetne-'là? Ce mot apprit au jeune philosophe qu'on ne peut faire une épopée dénuée de merveilleux , et décida sa conversion poétique.
« Ce n'est pas que j'approuve en un sujet chrétien « Un auteur ibllement idolâtre et païen ,
dit sagement Boileau, qui savait que le merveilleux était nécessaire, et qui ne souffrait pas qu'on l'empruntât de nos dogmes saints, ni qu'on les mélangeât avec des ornements mythologiques. Je me rends à son opinion en ce dernier point; et mes raisons vont me servir à développer les qualités que doit avoir le '■ merveilleux.
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Il n'est puissant sur lesprit qu autant qu'il a cette probabilité qu approuve le jugement, et que lui donne la croyance. Or sa vraisemblance indispensable ne résul^ que d'une complète analogie avec l'époque , les 9^œiirs et les actions des personnages. Supposez un mordent que la Vierge Marie , au lieu de Thétis , de« mandât à Vulcain un bouclier pour Achille ; votre bon sens sera révolté : cette fiction n'est pourtant pas plus bizarre que celle du Gamoëns représentant fiacçhus au seizième siècle^ qui conjure avec Tolympe contre l'expédition du catholique Vasco de Gama ; et Vénus et les nymphes de la mer qui accueillent des navigateurs, chrétiens dans une île enchantée. Une telle machine n'est pas merveilleuse , mais absurde et choquante.* C'est là, dit gaiement Vol taire, que Vénus, « aidée des conseils du Père-Eternel y et secondée en « même te^ips des.flèches de Cupidon , rend les Néréïdes « amoureuses des Portugais. Les plaisirs les plus lascifs « y SQQt pe;iuts sans ménagement : chaque Portugais « embrasse une Néréide; Thétis obtient Vasco de Gama « pour son passage. Cette déesse le transporte sur une « haute montagne , qui est l'endroit le plus délicieux « de r^le , et de-,là lui montre tous les royaumes de « la ferre , et lui prédit les destinées du Portugal. «Cafnoëns, après s'être abandonné sans réserve à la description voluptueuse de cette île , et des plaisirs où les Pprfugais sont plongés, s'avise d'informer le lecteur que toute cette fiction ne signifie autre chose que le plaisir qu'un honnête homme sent à faire son devoir. Mais il faut avouer qu'une île enchantée, dont Vénus est la déesse, et où des Nymphes
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« caressent des matelots après un voyage de long « cours , ressemble plus à un Musico d'Amsterdam « qu'à quelque chose d'honnête. J'apprends qu'un tra- « ducteur du Camoéns prétend que dans ce poème « Vénus signifie la Sain te -Vierge, et que Mars est évî- « demment Jésus-Christ, à la bonne heure : je ne m^y « oppose pas : mais j'avoue que je ne m'en serais pas « aperçu. »
Voltaire eût pu ajouter que Duperron de Castera cherche à prouver par son érudition que les Néréides ne sont là que les vertus théologales personnifiées , et que les moins pures d'entre elles ne sont que les vertus humaines. Il excuse la peinture de leurs vives galanteries , en présumant que Cupidon , étant allégoriquement l'amour de Dieu ou le SaintpEsprit , Fauteur ne présente que des voluptés spirituelles. Il ne voit en cela rien de choquant , et soutient que « la « poésie eut toujours le droit d'employer des images « corporelles pour nous élever à des connaissances « purement métaphysiques ou morales ; non-seulement « des auteurs grecs et latins , mais encore les psaumes « de David , les cantiques de Salomon , et tous les livres « de l'écriture, sont pleins de semblables allégories : « on y voit à chaque page les plaisirs de l'ame exprimés a par ceux du corps. » Oui certes ; mais ou n'y voit pas les dieux des païens exprimant les passions des patriarches ; et c'est une sorte de fiction bien étrange et bien compliquée que celle qui masque les figures divines d'une religion avec les figures divines d'une autre. Si l'apologiste prétend que le Camoéns est exempt de reproche, en donnant à son héros voyageur
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la même conductrice que donne Virgile à son pieux Enée , et s'il le loue d*une pareille imitation , persuadé qu'on ne peut s égarer en marchant sur les traces de si bons guides, il tombe dans une autre erreur, et nous ofire une occasion de remarquer que Ton imite très -mal les anciens quand on ne les imite pas en tout, et que transposer leurs inventions païennes en des sujets chrétiens , c'est les dénaturer par une impropriété ridicule. Les leçons de la pédanterie classique conduisent à copier ainsi les choses que Ion déplace mal-à-propos; et Ion s'autorise en vain de cette imitation servile : les leçons du goût instruisent à copier les formes des fictions antiques, en les adaptant aux choses de façon à leur garder leur caractère propre et original , et cette imitation libre est celle du génie.
L'élégant Fénélon n'a pas seulement imité les inventions des poètes anciens , mais il a pris leurs divinités méme^ et son ouvrage semble une création : pourquoi ? C'est qu'en prenant leurs dieux , il s'est emparé de même de l'un des héros de leurs fables. Aucun lecteur n'est choqué de voir Minerve sous les traits de Mentor sauver Télémaqùe des pièges que Vénus lui tend au milieu de belles nymphes. La le merveilleux est parfaitement analogue au sujet; et c'est bien assez pour l'allégorie que la prudence soit une déesse. C'en serait trop si, comme chez le Camoëns, cette déesse , simplement figurée, était de plus, sous une double figure, l'image d'une autre divinité. Le moindre mélange du merveilleux mythologique avec un merveilleux étranger est une incohérence qui dé-
truit le vraisemblable, parce quelle vous avertit des mensonges de la muse.
On reproche au Tasse d'avoir seulement désigné Pluton et Alecton dans son épopée chrétienne; on ne blâme pas moins judicieusement Milton d'avoir conservé aux fleuves qui circulent dans son enfer les noms fabuleux que les Grecs leur ont donnés. Le Dante eut le même tort avant ces poètes , et le fameux Michel- Ange , dont il fut rinspirateur , imita cette faute lors» qu'il plaça le nocher Caron passant les damnés aux enfers de son jugement dernier; composition merveilleuse qui, du reste, semble être l'épopée de la peinture.
L'illusion que produit la vraisemblance du merveilleux s'accroît de la confiance que nos opinions nous donnent en ses ressorts : elle est conséquemiiient phis forte quand il s'accorde avec les idées religieuses du lecteur. Une partie du grand effet des fictions de l'antiquité s'évanouit pour nous , à qui elles ne paraissent plus que des contes ingénieux et frivoles. Les Grecs, les Latins , tressaillaient au mouvement des sourcils du Dieu qui détrôna Saturne : une sainte terreur se joignait à leur admiration. Tel est l'avantage égal aujourd'hui des inventions puisées dans nos mystiques annales; elles nous saisissent plus intimement en se rattachant aux idées dont on berça notre e*nfance. Les figures moins nombreuses dans notre austère religion semblent se dessiner avec plus de grandeur ^ et le merveilleux qui les accompagne paraît plus élevé, plus auguste : il se lie par-tout à notre histoire, et nul autre ne lui est plus applicable. Le parti qu'en a su tirer
THomère anglais prouva combien le génie en peut multiplier les ressources , en fouilUmt dans les visions des prophètes et jusque dans les contes miraculeux des légendes, qui semblent puérils aux yeux de la raison, et qui sont des trésors ouverts pour la poésie. Les mythologies du nord, trop sombres et trop confuses, ne soutiennent point le parallèle avec celles qu'ont éclairciçs les lumières de lorient et du midi. Les Theuthatès, les Irminsuls, les Odins, ne répandraient dans l'épopée qu'un merveilleux glacial : et si nous parcourions tous les systèmes religieux favorables à ce genre, non-seulement nous répéterions que le plus fécond , le plus riche y le plus brillant , fut celui de la mythologie grecque \ mais nous ne pourrions expliquer le charme qu'on crut reconnaître à celui de ces chants qu'un Anglais publia sous le titre de poésies erses , et que le mauvais goût osa comparer aux poésies de l'antiquité. L'un de nos meilleurs lyriques. Le Brun , combattit la vogue d'Ossian par une ode exquise, dont la lecture jettera sur ce sujet plus d^ clarté que mes faibles discours.
« La riante mythologie , « Que celle du chantre d'Hector !
« Qu'il a de graœ et d'énergie !
« Tout ce qu'il touche devient or.
« De quels feux divers il compose « L*arc d'Iris au vol diligent ! « Son Aurore a lews doigts de rose ; « Sa Thétis a les pieds d'argent.
« Toujours neuf sans être bizarre, « Créant ses héros et ses Dieux ,
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« Que loin des gouffres du Tartare « Son vaste Olympe est radieux !
« De Neptune frappant la terre , « Le trident s'ouvre les enfers :
« Tes noirs sourcils, dieu du tonnerre , a D*un signe ébranlent Tunivers.
« Le dieu qui foudroyait soupire, « Et rida se couvre de fleurs ; « Je pleure à ce tendre sourire « Qu*Andromaque a mouillé de pleura l
« Homère et la nature même (c Ont su, variant leur pinceau , « M*offrir Tantre de Polyphême , « Et la grotte de Calypso.
« Que le doux soleil de la Grèce «r L'échauffé bien de ses rayons !
« Mais Ossian n'a point d'ivresse ; <c La lune glace ses crayons.
a Sa sublimité monotone
« Plane sur de tristes climats;
« C'est un long orage qui tonne
« Dans la saison des noirs frimas.
«c De mânes , de fantômes sombres , « Il charge les ailes des vents , <f Et le souffle des pâles ombres « Se mêle au souffle des vivants.
(1 Ses fleuves ont perdu leurs urnes , « Ses lacs «ont la prison des morts ^
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a £t leurs Naïades taciturnes
« Sont les spectres des sombres bords.
« Il n*a point d'Hébé, d'Ambroisie « « M dans le ciel , ni dans ses vers ; « Sa nébuleuse poésie « Est fille des rocs et des mers.
« Son génie errant et sauvage « Est cet ange noir que Milton « Nous peint de nuage en nuage , « Roulant jusques au Phlégéton.
« Vive Homère et son Elysée, « Et son Olympe et ses héros , « Et sa Muse favorisée « Des regards du dieu de Claros !
« Mes amis, qu'Apollon nous garde « Et des Fingals , et des Oscars , « Et du sublime ennui d'un barde « Qui chante au milieu des brouillards !
Le dernier vers exprime admirablement la confusion et robscurité d'une ràythologie où rien n est distinct, où les corps semblent d'informes simulacres, où les âmes nagent dans les vapeurs. Le Brun composa cette ode dans sa vieillesse , et la pureté des pensées et de la diction qu'on y distingue répond victorieusement aux détracteurs de cet habile poëte. Cet ouvrage naquit d'un de nos entretiens : je déplorais avec lui cette frénésie pour Ossian qu'avait inspirée linfluence d'un chef illettré qui prétendait tyranniser jusqu'aux lois du goût , et qui , bien au-dessous <<l' Alexandre , avait choisi le Barde écossais pour sou
Homère. Les traits principaux de Iode que je viens de lire, et dont je n ai passé que deux strophes moins liées à la matière qui nous occupe , caractérisent succinctement le système clair , éminent, ordonné, des " dTîT* machines merveilleuses inventées par les Grecs. Tout "^ Grew* *' y est divinement à sa place : les puissances de l'olympe, i u \mc. celles de la terre , celles des enfers, ne s'y confondent point , mais réagissent ensemble par les justes relations de leurs discordes ou de leur harmonie. Quand on songe qu a la supériorité d'un si beau système religieux se joignait Tappui de la croyance populaire accordée à ses fictions , on se demande si les grands poètes qui lont manié avec tant dart pour la première fois , ne doivent pas autant Téclat de leur succès à ce merveilleux divin qu'à leur propre génie. Les inconséquences que les modernes ont cru découvrir dans les fables mythologiques , disparaîtraient sans doute à leurs yeux, s'ils en pouvaient pénétrer les mystères altérés par les traditions, et cachés dans la profondeur des temps. Il est injuste de les reprocher aux anciens poètes^ qui d'ailleurs, comme le remarque Fénélon, n'ont pas fait leurs dieux, mais les ont pris tels qu'ils les ont trouvés.
Une fois ces dieux admis dans la pensée sous des apparences corporelles, l'analogie veut qu'ils aient les passions qui animent les corps. Il n'est donc pas étrange de les entendre exprimer l'amour, la haine, la colère , puisqu'ils nous sont offerts avec des traits humains , et que dans toutes les religions l'homme a prétendu que les dieux l'avaient fait à leur image, «parce qu'il n'a pu se les faire qu'à la sienne. Gela est incontestable; car,
sitât cpie nûtis cessons de nous les imaginer sous quelqu'un de nos traits , notre pensée ne sait plus à quoi se prendre, et se perd abstractivement dans le vide où tfûus ne voyons plus rien. Les religions et la poésie qui suppléent à cette impuissance par des êtres fictif^ sont en cela mieux en rapport avec notre infirme nature que la métaphysique : on en doit conclure qu'aucune philosophie ne pi'évaudra contre le merveilleux, qui émane de Fintervention des divinités présumées, et qui satisfait la raison et le sentiment dé toutes les créatures qu'une piété innée attache^ par l'espérance et la crainte, au pouvoir créateur de l'univers. Si les vrais philosophes se déclarent contempteurs des théologiens de tous les temps , ce n est pas qu'ils se vOtient à l'athéisme, c'est qu'ils conçoivent une idée plus sublime de la divinité que les sacerdoces; c'est qu'ils ne la dégradent pas jusqu'à nous ressem- Mer ; c'est qu'ils ne renferment pas son être dans des basiliques étroites, ni même dans les cercles d'un olympe ou d'un paradis , et qu'enfin ils pensent et se disent ce que j'exprimai dans une ode sur leur doute :
« L'enceinte divine est plus vaste , « Non resserrée en vos abris , « Ouverte à Tamé enthousiaste « Qui plane aux célestes lambris :
« Par-delà l'ellipse profonde « Ou Saturne roule en son lien , « Le seul temple digne d'un dieu (c Est rédifice entier dn monde.
La seconde source du merveilleux est l'allégorie : au mlîîîiUeu» on aurait lieu de la confondre avec la première , si •"*^'»"^*
17a COURS ANALYTIQUE
Ion s*en rapportait aux recherches de Térudition qui s'efforça de démontrer que les systèmes théologiques de TAsie, de TEgypte, et de la Grèce, ne furent qu'une suite de symboles des révolutions de la nature et du cours des astres. Quiconque a lu , dans Plutarque, le traité tTIsis et ttOsiris^ se croirait téméraire de rejeter cette opinion , appuyée d'ailleurs, à Tégard de la mythologie grecque, par les réflexions des plus graves historiens qui le devancèrent , et soutenue depuis par les nombreux commentateurs de l'antiquité qui le suivirent. J'écarte cette question qui nous mènerait beaucoup trop loin.; il nous est inutile dapprofondir si les douze travaux d'Alcide , ou les conquêtes de Bacchus , furent les emblèmes de la marche du soleil, traversant les douze signes de sa route zodiacale ; et si les exploits et la descente de Thésée et de Pirithoûs aux enfers, caractérisaient des mouvements célestes, ou des révolutions humaines. Le point qui nous im-. porte est de nous bien rendre compte du merveilleux allégorique , et de ses avantages dans l'épopée. Il consiste en une invention fabuleuse, représentative d'une chose vraie dont elle est l'emblème animé. Cette invention sera bonne , si l'erreur qu elle produit laisse entrevoir la réalité qu'elle déguise : elle s'applique également aux passions et aux phénomènes naturels ; elle les personnifie pour les faire agir , et les habille d'un voile transparent que l'œil de la raison peut percer. « Elle doit, (dit très-bien Adisson), paraître <( vraisemblable , non-seulement dans le sens caché , '4 mais encore dans le sens littéral 5 elle doit être telle a qu'un lecteur ordinaire puisse s'y prêter , quelque
« yérité naturelle, morale, ou politique que les hommes « d'une plus grande pénétration y puissent découvrir. » C'est , pour ainsi dire , la création de la poésie épique, poésie qui , selon le législateur de nos muses,
R Dans le vaste récit d'une longue action ,
« Se soutient par la fable et vit de fiction.
« La , pour nous enchanter tout est mis en usage :
a Tout prend un corps , une ame , un esprit, un visage.
« Chaque vertu devient une divinité :
« Minerve est la prudence , et Vénus la beauté :
« Ce n*est plus la vapeur qui produit le tonnerre,
a C'est Jupiter armé pour effrayer la terre :
« Un orage terrible aux yeux des matelots ,
« C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots :
« £cho n'est plus un son qui dans l'air retentisse ,
« C'est une Nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse.
« Ainsi , dans cet amas de nobles fictions ,
« Le poëte s'égaie en mille inventions ,
« Orne , élève , embellit , agrandit toutes choses ,
« Et trouve sous sa main des âeurs toujours écloses.
Boileau dit plus loin :
c Sans tous ces ornements le vers tombe en langueur , a La poésie est morte ou rampe sans vigueur : « Le poëte n'est plus qu'un orateur timide , « Qu'un froid historien d'une fable insipide.
Il insiste sur ce point , et vous donne à juger combien il eût censuré le mode philosophique de Voltaire, qui substitue sans cesse les idées morales aux peintures visibles: Boileau ne blâme -t- il point
assez expressément ceux qui n'osent de la fahle cm* ployer la figure^
« De chasser les Tritons de Tempire des eaux ; « D*ôter à Pan sa flûte , aux Parques leurs ciseaux ; « D*einpêcher que Caron', dans la fatale barque , (c Ainsi que le berger ne passe le monarque : a C'est d*un scrupule vain s'alarmer sottement , « Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément. <i Bientôt ils défendront de peindre la prudence , «c De donner à Thémis ni bandeau ni balance , « De figurer aux yeux la Guerre au front d*airain , « Ou le Temps qui s^enfuit une horloge à la main.
Quels beaux vers ! et qu ils signalent bien Tesprit vivifiant de la mythologie , qui , multipliant les existences passionnées , met nos sentiments en commerce Effet» avec la nature entière. En effet son prestige nous environne des êtres créés par ses métamorphoses , et charme agréablement Finquiète curiosité des hommes dont Fignorance, ne pouvant expliquer les choses, a recours au plaisir de se figurer des chimères : ne sachant rien , ils imaginent tout. Ainsi leur ame , leur propre vie , passe dans les plantes^ dans les rochers , dans les eaux , dans les airs , et jusques dans les cendres de leur dépouille mortelle. Les souvenirs du parent, de Fami, de Fépouse, que nous aurons perdus, nous tourmenteront d^autant plus cruellement que nous aurons négligé de leur rendre des tributs funéraires. Eh bien ! ce sont là les mânes plaintifs qui demeurent errants sur le bord du Styx jusqu'au jour où leur sépulture obtenue leur permet de le traverser.
«le rallégorîe
DE LITTÉRATURE. lyS
Confiez les grains à la terre, elle en gardera le germe en son sekn durant une moitié de Tannée : voilà cette Proserpine ^ix mois retenue dans lempire des ombres , et six mois au pouvoir de Cérès, qui la retrouve plus riche et.plus belle : Todieux amour du caf'nage se transforme sous vos yeqx , ^ irous frémissez à ra3peçt de laveugle Mars ; les reiQords du crime sont les Euménides armées de torches et 4e fouets sanglants : Minos et Rhadama^i^te sont les témoignages de Tindexible conscience. Rien nlci^tplus ni.muet, ni mort; tout respire, se meut, vous parle, vous interroge ou vous répond. La solitude même se peuple autour de vous ; et le passé , le présent, .et ravepir , vous offrent par^tout des témoins qui vous reuoilvellent ces entretiens imaginaires que Loa supposait eiuire «les,^lessagers célestes et nos premiers aïeujx. Qn cçoit 1^ .approcher, les eptendre, et lame jpyre s'envisage ^Ile-méme au nombre des divinités sous la délicate et timide %u]:e de Psyché.
Irisons Homère qt Hésiode. dans cet esprit allégorique, et peu de leurs fables nous refuseront le secret de ^urs emblèmes. Nous ne serous.plus surpris qu'Apollon enlève Jes hérdis du champ de bataille, cest-rà-dire que ^fin.du.jour suspende leurs périls en an'âtant le combat. .Nous trouyerous probable que la beiaulé, les grâces des jeunes fils de Priam et d*Anchis^, mutilées par le fer des. plus terribles défenseurs de Ménélas, s offrent sous la touchante in^e de Vénus blessée p^ar: la. lance; de Diomède. Le sommeil de Jupiter dans les bras de Junon qui le trompe afin de donner à Neptune le temps de secourir les Grecs, cessera 46 paraître absurde et contraire à la dignité
des dieux , quand vous apercevrez en cette fiction dé» licieuse , Tair calmé sur les sommets de Flda que les nuées semblent entourer dune ceinture légère et diaprée , et ce repos du ciel, permettant de conduire sur la mer les réserves attendues de Farmée. Il n^est pas besoin de s enfoncer dans le labyrinthe des subtils scholiastes, ni den tirer leurs interprétations souvent ridicules, pour manifester que ces. fables ont toutes un double sens que le vulgaire prend à la lettre, et dont les habiles saisissent Vesprit. I/homérique fiction du Rhin se levant en courroux et disputant le passage à Louis XIV, nous explique les combats du Simoitf et du Xante contre le jeune Achille, aussi bien que la victoire d'Hercule arrachant la^'torne du front d'Achéloûs , fleuve dont ce héros détourna le cours, afin de redonner Tabondance aux contrées marécageuses. Je ne finirais pas si je prolongeais ces dévelop-* pemetits autant qu'ils pourraient Tétre.
L exemple de Boileau , digne d être cité parmi ces grands exemples , autorise encore Tusage de ces allégories merveilleuses. Les fleuves, les fontaines, la mer, lair et les constellations, tous objets en qui le mouvement est déjà Tun des attributs de la vie, se prêtent à Fillusion qui les anime; de plus, les bois et les fleurs ont en leur sève une circulation , et brit* lent de couleurs qui semblent vitales; mais jusqu^où va le merveilleux , lorsqu'il ose personnifier un amas d*écueils en monstres hurlants , tels que Gharybde et Scylla ? un mont de l'Afrique tel qu'Atlas , portant le ciel sur ses épaules chargées de glaces éternelles ? enfin un cap doublé pour la première fois par les na-
Tigalcuirs ? Cette dernière.fiction , riyale des plus poé- ^^'"^ tiques, à fidt naître le fameux géant Adamastor, dont ^g^mmIm^ limage , une fois présentée aux esprits quelle frappa , s'y iqaprina en traits ineffaçables, comme celle des Encelades et des Polyphémes.
Cet objet me rappelle une anecdote qui m'est personnelle, et qui peut servir d'un bon avertissement aux critiques. Tima^inai, dans ma jeunesse, d'introduire épisodiquement en un poème sur Moïse, une figure allégorique du frappement du rocher et de la source que le prophète en fit jaillir. J'exécutai ma fable de maa mieux et je la récitai à quelques littérateurs. La plupart censurèrent ma fiction et me conseillèrent d% la supprimer; ils disaient que l'idée de personnifier lin désert aride était folle, et plus gigantesque que grande. Je me soumettab, quand un reste de cet amour qu'on a pour ses propres créations me persuada de ne rien changer avant d'avoir reçu lavis du poète qui nous a traduit X Enéide. Je lui lus mon épisode; et loin d'en blâmer le merveilleux , il compara mon géant k celui du cap des tempêtes, que je ne connaissais pas alors , et blâma les juges qui Pavaient si sévèrement condamné. Le Brun , autre ami de mes jeunes années, très*rigoureux et très-éclairé, fut de l'opinion de Delille ; je gardai donc ma fable et je n*en refondis que la versification. Les Hébreux y sont représentés traversant le désert d'Oreb ; le géant Raphidim , de qui le nom est celui du désert, les menace de l'approche de la guerre et des effets de l'aridité. Après les divers mouvements de la fiction , le géant quitte sa forme, et les lieux où il apparut reprennent leur assiette natuni. 12
ijS COURS ANALYTIQUE
relie. Que signifie cette métamorphose ? Que le , désert perdit son aspect formidable devant les Hébreux, sitôt qu'ils ne craignirent plus d'y être consumés j^ar la soif, et qu'ils se furent abreuvés de^ eaux de la sourcie que leur guide sut leur découvrir. C'est de la même façon que , selon le jugement des doctes interprètes , les montagnes qui de loin semblent se super^ poser et aller menacer les cieux , parurent s'abatre et se disjoindre aux regards des premiers explorateurs qui les gravirent , et qtii devinrent les Jupiter , les y ulcain et les Alcide victorieux des géants qu'on s'ima* gina les auteurs de l'entassement de ces terrestres masses. De même, aux yeux des Argonautes, Tillusioii produite par la course circulaire de leur navire leur fit croire que les roches Cyanées s'écartaient , se rap* prochaient et se heurtaient entre elles; et l'apparence du mouvement de ces écueils fixés après le passage hardi de Jason , fournit au poète Yalérius Flaccus le merveilleux qui prête aux symplégades les passions de la colère et les accents de la menace : ce charme s'évanouit dès que l'optique change et devient immobile.
J'aurai plus d'une occasion de vous citer en vers français des fragments du beau poème, où brille - cette fiction. M. Dureau l'a très-savamment traduit avec son père Dureau de la Malle, en qui je regrette ^n ami dont je m'honorais, en qui nous regrettons tous un digne interprète des historiens latins. Ah ! c'est sur-tout en songeant aux êtres précieux que nous enleva la mort, qu'on a besoin de se déguiser les réalités de ses pertes par ces rêves fictifs de l'ima-
DE LITTÉRATURE. - 179 ginatioB, dont le merydlleux trompe l'absence, et
hous 'transporte dans nn autre inonde! L'allé^rie, qui entre dans tous nos sentiments , ne s'est pas lion plus bornée à ne vivifier que des objets inertes et matériels : elle a figuré nos idées morales , nos passions , et la mort elle-même, qui n'est qu'une ombre, uuun. liéant. Mais ces êtres de raison, moins positifs «u^goriq«e«*
*- . ' ^ moins paisf «B
que les premiers, ne produisent qu'un merveilleux ^^^f^^ trop souvent indécis, vague, et toujours secondaire au milien de faction épique. Ces demi-déités , telles que là Discorde, la Fortune, le Fanatisme, la Renommée, la Gloire, n'y doivent apparaître que passagèrement et comme intermédiaires subalternes entre les héros et les divinités supérieures dont elles ne sont que les instruments. La préférence que leur ont accordée Lucain , Lamotte, Voltaire ^ et leurs tièdes imitateurs , n'a pas peu contribué à la décadencfe de l'épopée: le nombre de partisans qu'elles ont eus parmi nous constate le refroidissement de nos imaginations. Ce n'est qu'en passant qu'Homère tracé la Discorde eh horrible déesse , dont les pieds sont sur la terre , et dont la tête est dans les cieux : c'est par un jet de sa force créatrice qu'il fait marcher la superbe Injure et les Prières humbles et chancelantes à leur suite, implorant Jupiter dont elles sont les filles ; mais il ne retient pas long-temps sous les yeux ces rapides simulacres de ses pensées; il les laisse aussitôt se perdre dans le nombre des divins moteurs de son merveilleux. L'auteur de la Pharscdcy au contraire» celui de laHennade y n'ont pas d'autres agents du leur que ces allégories inférieures : la Discorde, ,
i8o COURS ANALYTIQUE
la Politiqiie et le Fanatisme jouent les premiers lèieê de la ligue ; et le héros n'a , de son côté, que le £uitôme de St.-Louis : ce merveilleux moral peut plaire à la philosophie : j'y consens ; mais il est loin d*étre Beik «n^ori* admirable , et fort près d'être iropoétique. Les beautéi "^ réelles que le talent de Voltaire en a pourtant deux fois tirées, nous enseigneront de quelle manière on peut user de cette espèce d'ornement. Parmi ces froides .allégories que le poète ne signale presque jamais que par leur appellation et par des pensées ^ tandis qu'il .aurait dû les peindre, la Discorde, mobile continuel de son action, va trouver la Politique i la cour du Vatican , où Thypocrite Sixte-Quint , au nom du Dieu dont il est le vicaire , bénit les régicides pouï* s'allier la rébellion des peuples, et bénit les inquisiteurs pour en faire les espions des états. Le projet conçu par les deux monstres caractérise emblématiquement laudace de Timposture offerte aux peuples sous l'appai<ence de la vraie piété; et 1 artifice qu'ils mettent en jeu sépare entièrement celle-ci de la complicité des crimes que léglise sanctifie en son honneur. Rien n'est à-la-fois plus moralement et plus poétiquement imaginé.
« Loin du faste de Rome et des pompes mondaines, -
« Des temples consacrés aux vanités humaines,
« Dont l'appareil saperbe impose à l'univers ,
« L'humble Religion se cache en des déserts.
« Elle y vit avec Dieu dans une paix profonde ,
« Cependant que son nom , profané dans le monde ,
« Est le prétexte saint des fureurs des tyrans ,
« Le bandeau du vulgaire et le mépris des grands.
« Souffrir est son destin , bénir est son partage,
« nie prie en secret pour l'ingrat qui Fonthige :
« Sans ornement , sans art , belle de seis attrahtV' ' « Sa modeste bcfànté se dërobe à jamais «Aux hypocrites yeiix de lâ'fbAleim|k>rtane « Qui oonrt à ses autels encenser kr fortune.
Voltaire exprime admirablement ici les purs 9enti^ ments de la reli|[ion; mais' un ancien nous les aurait ' peints, en traçant son tisage, son attitudcf, et heg' attributs. ' . : : :
« Soudain la Politique et la Discorde impie « Surprennent en secret leur angtisie ënnemw. « Elle lère» è son Dieu ses jeux 'mouilles de pleurs' : « Son Dieu pour Réprouver la litre' à leurs, fiireurtf. . « Cet monstres, dont toujoulps elle a' souffert rinjte^^ « De ses vddes sacrés couvrent - leur tête impure , ' « Prennent seaTètements respectés des humains*^ " ' « Et courent, daiw Paris accomplie' leurs desseids.'^ ' '
Ceci est du meilleur gofkt épique. lia Politique^ se t^^ vêtant des yoiles et des habits de la R^ligioa, et si saintement masquée', se flaltant d^égàrer lès crî^diùès, agit conformément à son caractère insidieux. Je ne connais de plus fort que l'image de Thypocrisie. d^QS Fenfer du Pantç. qui, pour, exprimei: par sonsuppjUçe combien im long.jnensoDgjeL dut lui peser, Tbabille dun 'vê^^n^L^ de j?iomb.yf>lui^ir^ prolonge $st fibtficm très-ingénieusement.
« D'un air insinuant l'adroite Politique
« Se glisse au vastè'sëih de la Sorbouné antique.
On la voit of&i|r,;de For,, des rangs, des mitres : elle corrompt loitf le», orthodoxes ^héologienji '
i8a COURS ANALYTIQUE
« Parmi les cris confus , la dispute et le bruit ,, « De ces lieux en pleurant la Yértté s*enfnit. « Alors au nom dt^: tQU4 ^xt des vieillards i*écrie : . « L'église fait les roia^ les absout , les châtie ;
« En nous est cette église , en nous seuls est la loi.
Oui, comme la liberté souillée par la licence était la loi .dans le sénat de la teneur. Ecoutez. la suite; c'est le même langage révolutionnaire dans la bouche des ultra-catholiques.
« Nous réprouvons V^ois ; il «'est plus potra roî. « Serments jadis s^créf «imoius brisons TOtre chaîne. « A pfWiB.il a parl^ » la Discorde inhumaine ; ! . « Ti^K^e^eu lettres de sang ce décret odieux. « Chacpa jure par .elle et signe 8ou« ses yeux- . « Soudi^n elle s'envole , et d'église en église . « Annonce aux factieux cette grande entreprise.
Yqici. d^iis les temples le^ clubs des liguenos.': ;
Ife, la religion reconnaissez les traits, ,^ . îbit-elle, et du '^es-Haut servez les intérêts.
'^ '«' 11 est temps de sortir de Tombre de vos temples : «Allez d'un zélé saint répandre les exenfj^Tés^ ' « A][^prenez aux français , incertains de leur foi ^ ' t Que <5'est servir leur Dieu que d'immoler ^lenr roi.
Expressions tirées de la bulle même du pontife
« Songez que de Lévi la famille sacrée l >
« Du ministère saint par Dieu même honorée , « Mérita cet honneur , en poft^t à l'auter ' « Des mains teintes dn sang des enfants d'Iittiâ.
DE LITTERATURE. i83
Le nom de Lëvi était à cette époque ce que le nom dé Brutus devint à une autre. La Discorde conciniïe sa harangue, et se glorifiant de la mort deCoiigny, et regrettant les jours où les Français étaient massacrés par leurs frères , elle commande aux prêtres de se montrer au peuple, et de sanctifier les mêmes furies.
« Le monstre au même instant donne à tons I0 ^igna}.
« Tons sont empoisonnés de son renin fiital.
« Il conduit dans Paris leur marche solennelle :
« LVtendard de la croix flottait au milieu d'elle :
« Ils chantent ; et leurs cris dévots et furieux
« Semblent à leur révolte associer les cieux.
« Une lourde cuirasse a couvert leur ciliée.
« Dans les murs de Paris Cette infâme milice '
« Suit , au milieu des flots d'un peuple impétueux «
« Le Dieu, ce Dieu depaix ^qu/on porte. (^ey^nt.^tuu
Tout ce morceau est relevé par une airégoriê aussi terrible que frappante! La Discorde , après avoir chargé la Politique dé la direction de ses crimes» court aux enfers évoquer le Fanatisme; etc^est kii (queVçl^ire peint selon son us^e, moinç par sa physionomie que par ses actions), cjiAÎfMrepd cette fois,
« Dans la nuit éternelle , a Pour des crimes nouveaux une forme nouvelle : « L'audace et Tartlfice eh firent les apprêts. cr II emprunte de Gnist et la taille et les traits.
« D'un casque redoutable il a chargé sa tête , c Un glaive est dans sa main au meurtre toujours prête ; « Son flanc même est percé des coups dont autrefois « Ce héros factieux fut massacré dans Blois.
i84 COURS ANALYTIQUE
C*est lui qui , sous ce maintien , va se présenter i Jacques-Clément, et lui met le poignard à la main. On ne saurait mieux personnifier le souvenir qui excite la vengeance jd'un fanatique. Voilà du merveilleux allégorique par excellence ! Néanmoins il ne devrait briller qu'en épisode, et non principalement; ç£.r le fanatisme , né d'une abstraction morale, n'est qu'un agent des puissances infernales en lutte avec les puissances divines. L'anarchie qui, certes, est une digne sœur du fanatisme, si nous en jugeons par ses œuvres , m est apparue en personnage dans le poème 'de Moïse; mais je me gardai bien de la faire agir en chef, et ne la chargeai que du minbtère de Satan , esprit incorporé sous des formes presque palpaUes.
« n descend au gonflre sans limite , « Séjour de brait et d'ombre , où l'Anarchie habite.
« Âatan suspend son vol, et s'écriant trois fois,
t —Anarchie ! — Oh I quel monstre apparut à sa voixl
« Hydre informe et sans yeux , de ses mains furieuses
« Elle-même abattant ses têtes odieuses ,
« En nourrit une seule , et d'un bandeau sanglant
« Sur ses propres débris la couronne en hurlant :
« Cette tête agrandie et d'elle encor frappée ,
« Roule , et l'hydre renaît de sang toujours trempée :
« Tel est le monstre. — Accours , épouse du Chaos !
« Toi qui souffles la guerre , et qui hais le repos ,
« Des trônes et des lois ennemie étemelle ,
« Ma fille y dit Satan , je réclame ton zèle.
« Si l'homme reconnaît l'empire des vertus ,
« S*il craint un Dieu vengeur, notre empire n'est plusu
DE LITTÊRATUEE. i85
«Il se tait, et de l'hydre une tête te dreMe (i Qui , prononçant ces mots , le remplit d*allégresse. < — Je suis aveugle ; pars : ouyre-moi les chemins. « Saisis pour me guider l'une de mes cent mains : t Les autres porteront le fer, les feux avides. » « A ces mots pleins d'horreur , les deux monstres livides , « L'un à l'autre attachés , et volant à grand bruit , « Traversent tout l'abime et l'infernale nuit.
On sent que je n^ai pas raisonné sur Tanarchie, que je lai positivement montrée : je me flatte qu^on la Toit : on sabit , dans s^ sUitributions , son aveuglement, son impétuosité, et sa rage toiunée contre elle-même ; et cette fiction peut avoir de la saillie y parce qu'elle se borne aux traits les plus fortement marqués* Je pense qu'on ne saurait donner trop de relief aux êtres de raison qu'on veut réaliser en .poésie. Les figurea épiquei^ les plus sortantes,. qui laissent le plus durable souvenir , sont celles dont on circonscrit le mieux les contours dun pinceau bi:en déterminé.
L*un des endroits où la Pharsale 8 élève jusqu^au "^,^^2^* merveilleux est ce passage du Rubicon , où Rome déifiée veut ai;rêter César sur la rive.. «Déjà Gésar^ dit Lucain , avait franchi dans sa course le» sommets glacés des Alpes , agité des i^ànçU mouyements de son esprit et des approches de la guerre future. A peine il atteigpaitle bord des eaux du &ible Rubicon i que la g[rande image de la JPatrie frémissante apparut au-devant de ce chef : sa figure, toute consternée 9 éclatait de splendeur à travers les ténèbres de la nuit. De aa tête couronnée de tours, les restes de sa
i86 COURS ANALYTIQUE
« chevelure blanchie, que son désespoir avait arrachée, « se répandaient en désordre sur la nudité de ses mem- « bres. Immobile , elle profère ces mots entrecoupés « de gémissements : Où tendent vos pas plus loin ? où « portez -vous mes enseignes? Hommes , si la justice « vous guide , si vous êtes citoyens, ici le devoir vous « arrête.
Quel lecteur n'est frappé de cette courte , mais vive apparition , qui concentre comme en un point lumineux , les idées de la majesté des lois , et celles des audacieux attentats de l'ambition. Ce fantôme du pays, ce simulacre de leffroi de la violation la plus sacrilège , personnifie la pensée qui troubla lliomme le plus vicieux , le plus inflexible. « Il s'arrêta tout coi , « dit Amyot , et plas il approchait du fait, plus il lui « venait en Tesprit un remords de penser à ce qu'il « attentait. » L'historien se trompe : c'est le doute de réussir qui retient un moment ces renommés bandits, tels que l'orgueilletix Jules, et non l'horreur de ravager leur pays : ils n'en ont point : cruels cosmopolites j et non citoyens, l'idée d'une pattie s'ëffàcepour eux dans le monde , qu'ils regardent eomfne leur patrimoine et leur théâtre.' Puisse quelque géiiie , aussi puissant qu'Homère j effrayer un jour leurs pareils à Taide d'emblèmes caj^ahles dé'leur rendre plus visibles èes châtiments qu'ils n'évitent jamais au bout de leurs triomphes, soit sous le fer qui les attend, soit sous le poids de l'exécration des ccmtemporains et du mépris de la postérité ; ofu , si leurs cœurs durs et froids ne sent émus dé rien, que dé tels emblèmes de leur perfidie écliairent d avance tous les esprits , soulèvent dV
vance toutes les âmes avec tant de force ^ que le cou* rage prévoyant des nations écrase ces brigands lignalés diès leur naissance. Ce serait là le prodige du merVeilIeui^ allégorique, dont l'illusion doit ton* jours revêtir le vrai d'une forme évidente et positive.
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