TRENTE -DEUXIEME SÉANCE
Sur les caractères, et sur les passions propres
à l'épopée.
BSSIEURS,
•«n esfèceê.
Ràoi.E. l^Es rapports du genre épique et du dramatique les 't font participer tous deux à la plupart des mêmes conditions: celle des caractères leur est commune: je crois superflu de vous retracer les définitions que j'en ai faites en traitant de la tragédie , et de renouveler les distinctions établies entre les quatre sortes de caractères principaux et secondaires, généraux et particuliers. Vous savez que les caractères principaux sont ceux qui impriment le mouvement à Faction de répopée, ainsi qua celle du drame; que les secondaires , modifiés par les premiers , concourent moins énergiquement au sujet, et n y éclatent que dans ce demi-jour où les nuances accompagnent les couleurs vives et tranchantes. Vous savez aussi que les caractères généraux sont ceux qui manifestent les inclina-
tions dÎTerses de l'ame, du cœur et de fesprit, dans l'universalité des hommes ; telles que la vertu , le vice 9 rUéroïsme, la générosité, Fambition, lenvie, la cupidité , la haine ; et qfue les caractères particuliers sont individuellement propres à telle ou telle personne dénommée soit dans l'histoire, soit dans la fable , telles que Gécrops, Hercule, Sésostris, Périclès, Socrate, Tibère , ou Henri lY. Nous n'avons pas besoin de revenir à ces principes élémentaires , prenons seulement en main les deux flambeaux dont nous avons l'habitude de nous éclairer, XÉpître d'Horace à Pisorty et VArt poétique de Boileau : quelques traits de la lu-^ mière qu'ils jettent répandront des clartés suffisantes sur l'objet de notre examen, et nous les verrons s'étendre et reluire à mesure que se développera l'étendue de la r^le par les applications de ses exemples. La lucidité de ces ouvrages pleins et compactes , rejaillit (le la précision et de la justesse des maximes qiii y sont concentrées : les idées qu'ils renferment com-^ posent les seuls rudiments d'instruction qu'il soit profitable de commenter; tandis que dans la plupart des livres d'enseignement à peine trouve-t-on autre chose qu'un amas de communes redites sur des généralités littéraires, noyées en des flots de paroles et de phrases méthodiquement stériles , ou l'on n'aperçoit que la prétention du pédagogue et non les racines du savoir. Vainement y cherche-t-on ces axiomes clairs et solides , desquels il ne reste plus qu'à tirer les conséquences comme autant de brillants corollaires. Horace et Boileau , moins diserts que tous nos maîtres , ont encore dit le plus et le mieux. Comment nous conseillent-ils
aa8 COURS ANALYTIQUE
«TH^!!!!^''.. ^® peindre les caractères? Autfamam sequere^ ou de poète ëpi^«. . jçg tracer d après la renommée : Aut sibi convementia finge : ou de les imaginer bien en accord de conrenanee avec eux-mêmes ^ c'est-à^^dire^ selon Fexplication quii en donne plus bas, que le personnage conserre jusqu'à la fin les traits qu il aura portés au comment cernent, et quil reste constamment lui^ et sihi.consM. Si par hasard vous représentez Achille vengé , qu'il se montre actifs emporté, inexorable, violent, qu'il méconnaisse toute loi ^ qu il s arroge tout par les armes : .que Médée soit féroce, indomptable; Ino gémissante, Ixion perfide y lo fugitive, Qreste triste et sombre. Le poète, après vous avoir commandé de ne point trahir la ressemblance en vos portraits, vous avertit qu'il est rare de donner un air de vérité individuelle à des caractères généraux , et qu'il est plus sûr de les retirer d'une fable ou d une histoire connue^ que de produire des êtres ignorés et de qui Ton n'ait parlé janôais. dépendant il indique l'art de s'approprier les choses que l'on emprunte, en ne les copiant pas servilement trait pour trait, mais en leiur ajoutant ou leur retranchant avec discernement, ceux qui peuvent rehausser ou altérer la beauté d'une libre imitation. ae^BoUetâ Ecoutous maintenant Boileau : il nous apprend que ce n'est pas tout de peindre les caractères tels que la tradition ou l'histoire les offre, qu'il faut aussi les choisir d'après les nobles bienséances de l'épopée.
« Youlez-Yous long-temps plaire et ne jamais lasser,
« Faites choix d'un héros propre à m'intéresser ,
« £n valeur éclatant , en vertu magnifique ;
« Qu'en loi jusqu'aux défauts tout se montre héroïque ,
« Qne ses faits sarprenants soient dignes d*être onis ; « Qn*il soit tel que César, Alexandre on Louis , « Non tel que Polynice et son perfide frère : « On s*ennuie aux exploits d'un conquérant vulgaire.
Le dernier vers jette une grande lucidité sur les préceptes contenus dans ceux qui le précèdent. Boileau recommande, non que les héros soient parfaits, mais ^e Thé^oïsme se fasse sentir jusquen leuifs dé- £rats : ce n'est pas assez que leurs faits excitent la surprise , s'ils ne sont dignes d'être ouis : les crimes de femille des fils d*OEdipe déshonorent lepopée; et les crimes d*état de César ou d'Alexandre n'empêchent pas les vertus de leur caractère d'éclater assez pour qu'il rapproche ces personnages de Louis XIV , qu'il Teut flatter : il ne considère ici que l'espèce de gran* deur qui relevait leurs actions à. légal de celles du roi dont il a loué la jeunesse, et ne les envisage pas de leur côté blâmable et vicieux qull a su condamner par^un arrêt de la raison dans sa satire sur le véritable honneur.
« Un injuste guerrier , terreur de l'univers ,
« Qui y ssins sujet, courant chez cent peuples divers ,
« S'en va tout ravager jusqu'aux rives du Gange ,
« ^est qu'un plus grand voleur que Du tertre et Saint-Ange.
Deux fameux héros de grand chemin , suppliciés du temps de Boileau.
« Du premier des Césars on vante les exploits ; « Mais dans quel tribunal , jugé suivant les lois , « Eut-il pu disculper son injuste manie ? « Qu'on livre son pareil en France à la Reynie ,
2io COURS ANALYTIQUE
Ancien lieutenant général de police,
« Dans trois joars noas verrons le phénix des guerriers ce Laisser sur Féchafaud sa. tête et ses. lauriers.
.Je ne néglige pas, messieurs, le soin d appuyer les maximes de bon goût que j*extrais de Boileau, par celles de son bon sens et de. sa droiture, .persuadé qua la pureté des principes du cœur tient la pureté des vuçpi.de l'esprit, et que récrivain dont^r^me n*est pas viciée-, garde ep tout If plus sain jugement : cette observation est, uti(p.eii.n^pn -cours, dont la nbu- Yj^uté^pjisjste à. De; pas moins rend];e compte des chqses et des sentin)ents,q^i constituent les l^ons ouyragesy gue des règ]e$ .dq,plAU qt de style q^i relèyent leur perfectio^i» Princigùim et/ons, voilà* notre litière première. :Lpin de prendre la peine de dis* çpurir sur Vart des poètes et des orateurs,. je n^en parlerais .que pour vous démontrer ce qu il a de pernicieux,, si je n'y voyais .qu un instrument fabriqué pour donner un faux relief aux hideux caractères du crime, et pour 1 étaler en spectacle à notre admiration : je ne vous dirais pas : Etudiez les beaux poèmes^ mais brûlez-les, de j)eiir que leur poison n^nfecte les esprits : craignez que leurs exemples nlnstruisent le talent à faire briller llmposture, et ne vous fassent mépriser Thonnéte et le juste. J'aime, au contraire, à vous prouver que la poésie et l'éloquence,, en leurs plus nobles genres, n'ont servi qu'à nous enthousiasmer de l'amour du bien, et que les hommes qui ont le mieux usé de l'art d'écrire ont été les plus rigoureux ceifiseurs dti mal. Je pense que vous regardez
DE LITTÉRATURE. aSi
cpmme superficiels tant de traités de littérature qui rebattent les errements die la rhétorique , et négligent la morale que ses leçons nous apprennent à revêtir de formes séduisantes qui lui prêtent des charmes.
Bbileau veut sur-tout que lecrivain soit vrai :.4e-là dëèoule; cette bonté résultante de TefTet des peintures du poète : les personnages vertueux brilleront de tout leur lustre : les vicieux apparaîtront tels quUs sont; et ceux de qui le caractère se mélangera de bon et de mauvais, intéresseront davantage parce qpiUf ressembleront le plus au grand nombre des hommes. Que le poète épique soit donc vrai; mais qu-il choisis3e bien l'objet dont il doit montrer la ressemblance.
« Des héros de roman fuyez les petitesses : « "f outefois aux grands coeurs donnez quelqaeis faiblesses. « Achille déplairait , moins bouillant et moins prompt ^ ' « J'aime à lui voir verser des pleurs pour lin affront.
r ff ■
«A ces petits défauts marqués dans sa peinture ,' ' « L*est9Ît avec plaiâr reconnaf t la nature. ' « Qn'il soit sur ce modèle en vos écrits tracé :
« .Qu'Agamemnon soit fier , supérlie , intéressé ;
« Que poursf» dièikx Evé^ fâlufi respect austère. . ..•
« Conservez à chacun %o^ propre caractère.
Du respect de cette, règle dépendent rarrangemeni dramatique de la fable ^ , et la diversité des scènes qu elle expose. Si la plus exacte conformité d'humeurs distingue les personnages introduits dans Taction , ils se. placeront d'eux-mêmes, dùn bout à Fautre, dans le rang qui leur convient; et le lecteur, qui les aura d'abord connus, ne confondra dans la suite ni leurs
a3a COURS ANALYTIQUE
traits ni leur situation. Le^ éminentes qualités pren* dront nécessairement le dessus par-tout, et leurs contraires lés plus prononcés apparaîtront dans l'opposition directe qui mettra toute leur valeur en jeu : les qualités intermédiaires se partageront les rangs inférieurs plus ou moins élevés , en raison de leur importance réciproque : et du concours mutuel des unes et des autres, ressortira la variété du tableau général, où chaque figure distincte se détachera comme il buti
confbnnia Mesurcz maintenant l'échelle des caractères épiques %i^t»M^ ^r la proportion des acteurs qu'admettent le mer-
"v^^^i^* veîlleux et le naturel de l'épopée : elle ne lés prend pas parmi le vulgaire des hommes, ni seqlemept parmi les héros, mais entre les divinités ; et même elle. &it agir et parler les premiers des Dieux. Je n'ai encore vu cette considération dans aucune poétique ; et j'en attribue l'omission à la méthode qu'ont suivie jusqu'ici les professeurs de littérature : il était facile pourtant d'appliquer les leçons d'Horace à cette haute spéculation : les choses qu'il indique à l'égard des personnages humains, soit fabuleux, soit historiques, peuvent comprendre par extension les acteurs des machines célestes et infernales. On n'inventera pas sans danger ces êtres divins , purement possibles , à moins que Fallégorie ne leur prête des traits individi^els et spéciaux : mais on emprunters^ leurs caractères des religions courantes, des livres sibyllins, ou des écritures saintes, ainsi que Ton tire les traits caractéristiques des héros, delà tradition et de l'histoire sacrée et profane. Jupiter 3era souverainement équitable, Junon jalouse et vit(-<>
BÊ LITTÉRATURE. nSS
dicatÎTe ; Minerve ou Rellone constamment sage, invincible; Mars, ardent; impitoyable et furieux; Vénus tendre, séduisante , voluptueuse ; Neptune orgueilleux, indomptable; Pluton sévère et taciturne. Ces caractères seront donnés par la mythologie et les discours que proféreront ces divinités ne les signaleront bien qu'autant qu'ils s'accorderont à l'idée qu'on en a prise. D'autre part ^ les mysticités hébraïques et chrétiennes offriront dans leur Jéhovah le caractère de la préscience, de la justice inflexible^ et de la miséricorde infinie ; dans leur Satan , celui de l'implacable orgueil , de l'ambition insatiable, et de la révolte; dans leur Messie, celui de l'amour et de la charité; dans les chérubins, les archanges et les anges, ceux des ministres de la rigueur. et de la clémence éternelles : leurs qualités permanentes , invariables , éclateront en des discours conformes à leurs mœurs prononcées, et ne se modifieront par aucun de ces mélanges qui altèrent celles des hommes, toujours faibles^et mobiles dans leurs plus grandes vertus et dans leurs plus grands vices. Ces divinités resteront constantes en leurs traits, et le moindre changement qui les rendrait méconnaissables s'imputera comme une f$tute de l'art qui les aura peintes. C'est en les caractérisant avec sublimité qu'Homère, sur- tout, mérita qu'un ancien dît de lui^ qu'il était le seul poète qui eût vu , ou £iit voir les Dieux.
Son Jupiter domine sur les déités comme sur les Auguste héros de son Iliade : rien ne dément sa justice et sa premier suprême autorité: du haut de l'Olympe, il préside aux conseils des cieux, et pèse les destins de la terre.
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C'est lui qui inspire les sages résolutions du roi des rois, lui qui châtie ses erreurs, lui qui venge Tinjure du fils de Tbétia^ lui qui £ait rentrer la pitié dans le sein du fier Achille, et qui le force à rendre le corps d'Hector auit raains suppliantes de son père. La fierté de Junon fléchit sous ses décrets ; ses redoutables frères n'osent lui désobéir; et l'immuable caractère de son équité surveillante et protectrice des hommes, n'éclate nulle part avec tant de splendeur qu en un passage éloquemment rendu par l'une des plus belles lyres françaises. On est heureux de devoir un tel exemple à J. B. Rousseau, qui nous retrace dans la prosopopée de son Ode à la Paix ,
«... Ces combats affreiix où le dieu Mars lui-même ' <t De son sang immortel vit bouillonner les fldts.
« D*un cri pareil aa bruit d*une armée invincible , « Qui s^avance'au signal d'un combat furieux, " tt II ébranla du ciel la -ironie inaccessible , «'ISt vint porter sa plainte au monarque dés' dieux:
« Mais le grand Jupiter, dont la présence* auguste « Fait rentrer d'un coup-'d'œil Taudace en s6n devoir, « Interrompant la voix de ce guerrier injuste , " « En ces mots foudroyants confondit son espoir :
« Va , tyran des mortels , dieu barbare et funeste , « Va faire retentir tes regrets loin de moi : « De tous les habitants de l'Olympe céleste A Nui n'est à mes regards plus odieux que toi.
« Tigre,* à qui la pitié ne'peut se faire entendre, « Tu n'aimes que le meurtte et lès embrasements".' « Les remparts abattus , les palais' trlis en cendre; * « Som de\à ^auté les plus ddux monument».
DE LITTÉRATURE. a35
« La frayetir et la mort vont sam cesfte à ta soite , . « Monstre nourri de sang, cœur abreuvé de fiel, • <t Plus digne d'habiter sur les bords du Cocyte , « >Que de tenir ta place entfe les dieux du ciel.
« 4h I lorsque ton orgueil languissait dans les chaînes , ' « p% les fils d'Aloiis te £usaient soupirer , . : «.^Pourquoi, trop peu sensible aux misères humaines, « Mercure malgré, moi. vint-il t*en délivrer ?
: . «:]Li^ Discordç dèsr-lor$ avec toi détrônée
« £ùt été pour toujours reléguée aux /enfers ^ , « .]Çt l'altière Bellone , ajo repos condamnée ,
tt Tf^eût jamais e}(ilé la, paix de l'univers.
. <Y LaiPaix , l'aimable Paix ,. fait bénir, son empire ; I «,Le bieii de seâ sujets fait sOn soin le plus qher i a-£t toi >- fils de Jnnon', c'est elle qui t'inspjre « La fureur de régner par la flamme et le fer»
Nulle citation ne relète davantage le htd d'itomère, C[uiiie ichanta les batailles que pour en faire abhorrei^ les^ cauéa^', et plaindre Abb- dé^stres. J'en l^troute ta JwéiWe diins les pirincipatit Caractères de ses gwerriers; ainsi' ipiedatis lès traitd du premier de ses Dieux. Sur qui rassemble<rt«il lès ihiiarques éclatantes de la valeur animée par le patriotistpë et par la nécèssÂHé d-nne îfidMe défehse ? c'est sur Un prince, innocente victime déTiiîitkiitré des GreCs , sur Hector , citoyen vertueilx, pTrtrS ma¥i tendit, bon père^pa^ent sensible, et courageux rnùuu. sc^tàëti de sa famille cft de sa ville menacée. Le poète iratottiplit en ce- personnage le modèle des vertus civiles et miUtairesv.aifin de redoubler le pathétique de Beau canct«r« i'àctiéh, en dévoilailt ee héros à la fatalité de là gueirre. Son vafeiqûéui^ iddiné^^^diquéf sâr un plus haut plan ,
dans la fable , n'y prédomine point par la cruelle impétuosité de son courage ; mais plutôt par une énergique sensibilité à la gloire , aux outrages , et sur-tout à lamitié quiTarrache à toute commisération humaine dès que la vie de son cher Patrocle lui est enlevée à jamais : il rugit de sa perte irréparable : sa fureur nait de sa tendresse: ce sont ses larmes qui Taveuglent; cest le désespoir et non la barbarie qui le plonge dans le sang ; sa fougueuse douleur immole tout aux mânes de son ami ; et vous pleurez son égarement , alors même qu il vous fait frémir : l'extraordinaire immodération de ses sentiments, en qui tout est extrême, fait de ce héros, attendrissant et terrible à-lafois , un caractère inimitablement épique. Je dis qu'il est inimitable, puisqu'il devint l'écueil et d'Alexandre, et de Virgile. Le conquérant^ en traînant, à son exemple, le magnanime gouverneur de Gaza , qu'il suspendit par les pieds à son char, après l'avoir vaincu , n'exerça qu'une atroce vengeance de l'orgueil irrité, et n'eut pas pour excuse le délire de l'amitié désespérée.: le poète ^ en faisant; égorger Turnus par Enée, vengeur du fils de son allié, paie une férocité par une autre, et contredit le caractère tempéré de son héros législateur, pieux et doux. Les éloges que les enthousiastes de r Enéide ont accordés à cette catastrophe ne m'empêchent pas de la croire susceptible de blâme. Car nulle réputation ancienne ou nouvelle n'eût prévalu contre l'autorité du raisonnement, si l'on eût soumis tous les ouvrages à une méthodique analyse. Autant Virgile est supérieur aux autres poètes par çert^nes conditions du genre, et sur-tout- par celle du style»
t)E LITTÉRATURE. ûij
àotant il est inférieur au Tasse même , par celle des caractères. Vainement s'est- on efforcé de le justifier de ce défaut, que n'a pu déguiser l'adresse de son art. Godefroi de Bouillon égale Enée en piété, en valeur, en vertu; mais il le surpasse en grandeur, en inébranhble constance, en force agissante, et en. conformité de sentiments avec lui-même : les traits de son héroïsme n^ont rien d'emprunté; tous partent d'un premier dessein original ; ce n'est point un chef passif des événe» ments , mais un héros actif qui les commande , qui les gouverne, ou lutte victorieusement avec eux. Enée n'est suivi que de compagnons dont les caractères ne sont signalés que par des- épithètes : Godefroi marche environne comme Agamemnon dune foule de guer^ riers que distinguent leur courage et leur zèle différents. Son Renaud est le nouvel Achille de la Jérusalem délivrée : mais il n'est pas imité de celui d'Homère : celui-ci se montre plus touché d'une offense que des afflictions de l'amour ; celui-là, moins entraîné par le ressentiment d'une injure que par les appas de la volupté : l'un , en s'éloignant lui seul de Tarmée des Grecs, lui ôte la force de résister à ses ennemis, la prive de son rempart, et semble la désarmer tout entière par son absence; Tautre, en quittant les tentes des chrétiens, laisse derrière lui des défenseurs capables de repousser leurs adversaires ; et l'absence de tous lès principaux chefs ensemble est nécessaire pour que l'armée des croisés s'affaiblisse autant que celle des Grecs par la seule disparition d'Achille. Combien cette unique circonstance ne rehausse-t-elle pas le caractère du demi-dieu de t Iliade? De tous les poèmes héroïques
DE LITTÉRATURE. aîg
< mais il n'est pas le héros du poëriie : c'est Hercule « que Valérius a décoré de Téclat de la plus brillante « valeur. Jason n'efTace pas Hercule par ses exploits ; «mais il efface tous les héros, par son adresse, sa « fermeté et sa prudence. »
Le traducteur a raison de le comparer au Godefroi du Tasse ; mais il a tort de voir son Renaud dans Hercule qui ne lui ressemble pas. Il insère avec justesse l'analyse que le chevalier Pindémonté , émule du traigique Alfiéri, a faite du caractère de Médée. « Une jeune deû^M^d** « -Vierge dun sang royal qui, atteinte par 1 amour, ne riaccuf. « connaît d'abord ni letat de son cœur, ni ce trouble « nouveau pour elle ^ qui ensuite s'en étant aperçue , « s'en indigne, eh soupire profondément, lutte de « toutes ses forces contre cette ardeur naissante; qui, « après avoir long- temps combattu , lorsqu'à toute la « puissance de lamour se joint la volonté des Dieux, « se laisse insensiblement vaincre à leurs efforts ; qui « bède enfin, et trahit sa patrie^ nrikis le cœur toujours « déchiré des remords les plus dévorants : telle est la Mé- « dée de Valérius Flaccus , digne (selon M. Pindémonté) « d'être mise à côté de la Didon de Virgile, avec cette « seule différence, que lune a à combattre la chasteté « du veuvage , et l'autre la pudeur virginale. » Et voilà pourtant encore un ouvrage assez beau pour mériter de tels rapprochements , duquel notre La Harpe parle avec un mépris si peu fondé , que MM. Dureâu n'hésitent pas à le soupçonner de lui avoir préféré Appollonius de Rhodes, sans même avoir lu ni l'un ni l'autre : il eût trouvé comme eux, chez Valérius, qu'il juge d'un ton si tranchant, des modèles de tendresse
dans la fable , n'y prédomine point par la cruelle impétuosité de son courage ; mais plutôt par une énergique sensibilité à la gloire , aux outrages , et sur -tout à l'amitié qui Tarrache à toute commisération humaine dès que la vie de son cher Patrocle lui est enlevée à jamais : il rugit de sa perte irréparable : sa fureur nait de sa tendresse: ce sont ses larmes qui raveugleni; c'est le désespoir et non la barbarie qui le plonge dans le sang ; sa fougueuse douleur immole tout aux mânes de son ami; et tous pleurez son égarement, alors même qu'il tous fait frémir : l'extraordinaire im modération de ses sentiments, en qui tout est extrême, fait de ce héros, attendrissant et terrible à-lafois , un caractère inimitablement épique. Je dis qu'il est inimitable, puisqu'il deTint l'écueil et d'Alexandre, et de Virgile. Le conquérant^ en traînant, à son exemple, le magnanime gouTcrneur de Gaza , qu'il suspendit par les pieds à son char, après l'aToir Taincu, n'exerça qu'une atroce Tengeance de l'orgueil irrité , et n'eut pas pour excuse le délire de l'amitié désespérée.: le poète ^ en faisant; égorger Turnus par Enée, vengeur du fils de son allié, paie une férocité par une autre, et contredit le caractère tempéré de son héros législateur, pieux et doux. Les éloges que les enthousiastes de r Enéide ont accordés à cette catastrophe ne m'empêchent pas de la croire susceptible de blâme. Car nulle réputation ancienne ou nouTelle n'eût préTalu contre l'autorité du raisonnement, si l'on eût soumis tous les ouTrages à une méthodique analyse. Autant Virgile est supérieur aux autres poètes par certaines conditions-dû genre, et sur-tout- par celle du style»
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autant il est inférieur au Tasse même , par celle des caractères. Vainement s'est- on efforcé de le justifier de ce défaut, que n'a pu déguiser l'adresse de son art. Godefroi de Bouillon égale Enée en piété, en valeur, en tertu; mais il le surpasse en grandeur, en inébranlable constance, en force agissante, et en. conformité de sentiments avec lui-même : les traits de son héroïsme n^ont rien d'emprunté ; tous partent d'un premier dessein original; ce n'est point un chef passif des éyénements , mais un héros actif qui les commande , qui les gouverne, ou lutte victorieusement avec eux. Enée n'est suivi que de compagnons dont les caractères ne sont signalés que par des- épithètes : Godefroi marche environne comme Agamemnon d une foule de guer^ riers que distinguent leur courage et leur zèle différents. Son Renaud est le nouvel Achille de la Jérusalem déliwée : mais il n'est pas imité de celui d'Homère : celui-ci se montre plus touché d'une offense que des afflictions de l'amour ; celui-là, moins entraîné par le ressentiment d'une injure que par les appas de la volupté : l'un , en s'éloignant lui seul de larmée des Grecs, lui ôte la force de résister à ses ennemis, la prive de son rempart, et semble la désarmer tout entière par son absence; l'autre, en quittant les tentes des chrétiens, laisse derrière lui des défenseurs capables de repousser leurs adversaires ; et l'absence de tous les principaux chefs ensemble est nécessaire pour que l'armée des croisés s'affaiblisse autant que celle des Grecs par la seule disparition d'Achille. Combien cette unique circonstance ne rehausse-t-elle pas le caractère du demi-dieu de t Iliade P De tous les poèmes héroïques
a38 COURS ANALYTIQUE
NoUet modernes, il n'en est pas qui renferme une ôuantitë aefh^ro* de divers personnasfes mieux prononcés que ceux de
■onbreaz m. o g. x
•"^^'« là Jérusalem déliirée : Soliman, Ismen, Argent, Gld» rinde, Armide, opposent d*heureux contrastés aux Bouilloti, à Renaud, à Tancrède, à Herminie; et les traits des acteuts secondaires y sont très-saTaroiUékit gradués : principalement de cette condition résultent la richesse, l'intérêt, l'ordonnance yariée, de ce brîUanl ouvrage. Le Tasse n^est pas moins imitateur que Vir-» gile ; mais il déguise plus ses emprunts ; s'il s'empare des traits d'un personnage , il né les déplace pas pour les approprier à des caractères différents : on revoit la double ressemblance de Didon et de Médée en son* Armide : les traits passionnés sont de Virgile ; les traits
Beu« peindre masfiqucs sout de Valérius Flaccus:ce dernier poété^
de Jaton daiu O x V '
rArgontu. très-habilc à marquer les physionomies héroïques , a supérieurement dessiné son Jason , que la fenheté d'Hercule retire du sein des voluptés de Lémhos, ainsi que la voix des messagers de Godefroi fait sortir le vaillant Renaud de ses langueurs amoureuses. L'imitation du Tasse est évidente. Jason aussitôt presse le pilote Typhis, et abandonne la tendre Hypsipylêy ainsi que Renaud quitte son enchanteresse. On peut citer les curieuses remarques dont l'érudition du tra-^ ducteur a enrichi son livre ; quelques-unes viennent ici fort à -propos:
« Jason , dit-il, est ferme et adroit : aussi ses qualités « distinctives sont un courage tranquille et une élo* « quence persuasive. Jason est le chef de Texpédition j " c^est sur lui que roulent tous les soins du comman- « dément. Il est le général d'une armée de héros,
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« mais il n'est pas le héros du poëriie : c est Hercule « que Valérius a décoré de Téclat de la plus brillante t valeur. Jason n efTace pas Hercule par ses exploits ; «mais il efface tous les héros, par son adresse, sa « fermeté et sa prudence. »
Le traducteur a raison de le comparer au Godefroi du Tasse ; mais il a tort de voir son Renaud dans Hercule qui ne lui ressemble pas. Il insère avec justesse l'analyse que le chevalier Pindémonté y émule du tragique Alfiéri, a faite du caractère de Médée. « Une jeune de^^M^dk-e
• 1* 1 • « « ) de Val^rios •
« Vierge dun sang royal qui, atteinte par 1 amour, ne ritccu.. « connaît d'abord ni Tétat de son cœur, ni ce trouble « nouveau pour elle y qui ensuite s'en étant aperçue y « s'en indigne, en soupire profondément, lutte de « toutes ses forces contre cette ardeur naissante; qui, « après avoir long-temps combattu , lorsqu'à toute la « puissance de lamour se joint la volonté des Dieux, « se laisse insensiblement vaincre à leurs efforts ; qui « bède enfin, et trahit sa patrie^ miais le cœur toujours « déchiré des remords les plus dévorants : telle est la Mé- « dée de Valérius Flaccus^ digne (selon M. Pindémonté) « d'être mise à côté de la Didon de Virgile, avec cette « seule différence , que lune a à combattre la chasteté « du veuvage , et Tautre la pudeur virginale. » Et voilà pourtant encore un ouvrage assez beau pour mériter de tels rapprochements , duquel notre La Harpe parle avec un mépris si peu fondé , que MM. Dureàu n'hésitent pas à le soupçonner de lui avoir préféré Appollonius de Rhodes, sans même avoir lu ni l'un ni Tautre: il eût trouvé comme eux, chez Valérius, qu'il juge d'un ton si tranchant, des modèles de tendresse
dans la fable , n'y prédomine point par la cruelle impétuosité de son courage ; mais plutôt par une én^gique sensilûlité à la gloire , aux outrages , et sur-tout à lamitié quiTarrache à toute commisération humaine dès que la yie de son cher Patrocle lui est enlerée à jamais : il rugit de sa perte irréparable : sa fureur naît de sa tendresse: ce sont ses larmes qui laTeugleni; cest le désespoir et non la barbarie qui le plonge dans le sang ; sa fougueuse douleur immole tout aux mânes de son ami; et vous pleurez son égarement, alors même qu'il vous fait frémir : } extraordinaire immodération de ses sentiments, en qui tout est extrême, fait de ce héros, attendrissant et terrible à-lafois , un caractère inimitablemeut épique. Je dis qu'il est inimitable, puisqu'il devint l'écueil et d'Alexandte, et de Virgile. Le conquérant^ en traînant, à son exemple, le magnanime gouverneur de Gaza , qu'il suspendit par les pieds à son char, après l'avoir vaincu, neiesrai qu'une atroce vengeance de l'orgueil irrité , et n'eut pas pour excuse le délire de l'amitié désespérée.: le poète ^ en faisant; égorger Turnus par E^née, vengeur du fils de son allié , paie une férocité par une autre , et contredit le. caractère tempéré de son héros législateur, pieux et doux. Les éloges que les enthousiastes de fEnéide ont accordés à cette catastrophe ne m'empêchent pas de la croire susceptible de blâme. Car nulle réputation ancienne ou nouvelle n'eût prévalu contre l'autorité du raisonnement, si l'on eût soumis tous les ouvrages à une méthodique analyse. Autant Virgile est supérieur aux autres poètes par certaines conditions-dû genre, et sur-tout-par celle du style«
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autant il est inférieur au Tasse même , par celle des caractères. Vainement s'est- on efforcé de le justifier de ce dé&ut, que n'a pu déguiser l'adresse de son art. Godefroi de Bouillon égale Enée en piété, en valeur, en yertu; mais il le surpasse en grandeur, en inébranhble constance, en force agissante, et en. conformité de sentiments avec lui-même : les traits de son héroïsme n^ont rien d'emprunté; tous partent d'un premier dessein original; ce n'est point un chef passif des éyénements , mais un héros actif qui les commande , qui les gouverne, ou lutte victorieusement avec eux. Enée n'est suivi que de compagnons dont les caractères ne sont signalés que par des- épithètes : Godefroi marche environné comme Âgamemnon dune foule de gueririers que distinguent leur courage et leur zèle différents. Son Renaud est le nouvel Achille de la Jérusalem délivrée : mais il n'est pas imité de celui d'Homère : celui-ci se montre plus touché d'une offense que des af&ictions de l'amour ; celui-là, moins entraîné par le ressentiment d'une injure que par les appas de la volupté : l'un , en s'éloignant lui seul de Tarmée des Grecs, lui ôte la force de résister à ses ennemis, la prive de son rempart, et semble la désarmer tout entière par son absence; Tautre, en quittant les tentes des chrétiens, laisse derrière lui des défenseurs capables de repousser leurs adversaires ; et l'absence de tous les principaux chefs ensemble est nécessaire pour que l'armée des croisés s'affaiblisse autant que celle des Grecs par la seule disparition d'Achille. Combien cette unique circonstance ne rehausse-t-elle pas le caractère du demi-dieu de t Iliade P De tous les poèmes héroïques
ï4a COURS ANALYTIQUE
tableauides révoltes populaires, et de l'empire affreux des chefs qui s érigent au milieu d'elles, et qui gouvernent leur rage. Pas un de- ces caractères infernaux ne se trahit, ne change, et ne se dément; on les voit se dissimuler sous mille formes , et toujours se maintenir les mêmes. M*avons-nous pas assez rencontré de ces djémons-là, pour être à même d'en juger? Le personnage de Satan , le plus dramatique du poème, loéchant et audacieux génie , est dessiné d'une touche mâle, vigoureuse :eti fière. Il représente à merveille l'info tigj^ble activité, de faiobition :.elle brûle d'un fieLcptt.la dévora, et qpii l'excite à renouveler sans cesséleâ-soins laborieux qui la consument ; elle s'irrite dalnik Im- tevers^ elle défie les chàtifnents , et s'en courrouce «n<x>re.p)us qu'elle ne s'en laisse abattre: un «spqir éloigné de se venger et de nuire la soutient dans «(95.. dures traverses, et la fait sourire à l'exécution des crimes; jalouse de l'admiration de ses compliceft, eUe s'efforce de les étonner de sa gloire, fût-ce méiiiepardes succès monstrueux, et se gonflant dans ses prospérités sdus les attributs qui lui pèseint, elle entasse couronne sur couronne sur sa tête, et frémit sans -cesse de se briser sous le fardeau qu'elle accroît, erqui la surcharge d'ennuis dont elle retombe écrasée. Tel est Satan ; nul trait ne sign^ile mieux sa fureur incorrigible que xse fameux discours qu'il s'adresse, à . la rencontre du soleil j dont un ange l,umineux dirige la sphère.
« Globe resplendissant , majestueux flambeau , « Toi qui semble;s le dieu de ce monde nouveau ,
DE LITTÉRATURE. a43
« Toi dont le seul aspect fait pâlir les étoiles, « £t commande à la Nuit de replier ses voiles , € Bienfait de mon tyran , cbef^'œuvre de ton roi , « Toi qui charmes le monde et n'affliges que moi > « Soleil , que je te haisi et combien ta Inmîiàre • « Réveille les regrets- de ma splendeur première! • « Hélas ! sans ma révolte , assis au haut d«s cieux, • « Un seul de mes rayons eût éclipsé tes ieiixi; « Et sur mon trènc'd'or, presque «égal à diea niAptt>, « J*aurais vu sous mes- pieds ton brillant diadème. ; « Je suis tombé ; Torgiieil m*a plongé dans les fers,' « Il m*a fermé les cieux et creusé les enfenL
« Pourquoi fus-je placé si près du rang suprême ? « Hélas 1 tout mon malheur est né du bonheur mèmef ; « Plus éloigné du tï*Ane il n'eût pu ine tenter :' -'"'* « Le faible se soumet , le puissant veut monfer. « Oui , l'orgueil du pouvoir me conduisit au crime , n Je prétendis au trône et tombai dans l'abyme. « Mais quoi ! de sa puissance enivré commç moi , . « Quelqu'autre aurait peut-être osé braver sou ro| , . « Et , suivant de l'orgueil l'amorce enchs^nteresse , « Aurait dans ses complots entraîné ma faiblesse. « Mais non ; de mes égafux autun n'a Baccowbé ; * . « Tous sont restés debout, et moi seul suift tombé.
Ensuite , reconnaissant que ses passions ont creusé dans son cœur un enfer plus cruel que celui qu'il habite;
« Eli bien ! sois repcMant^si tu' fus «riminel. '•^' « N'^st-41 plus de remèrds-^oum'est-il plus de grâce? ' ft Devant le Dieu Ttoégeur fais plier ton audace. . • i « Mgiy plier! «e mpt pqi^.flt uft af&ont.pojfri9|^i, f-
« Que diraient ces guerriers dont j*ai séduit la foi?
A Ah ! quand ils m'opposaient à ce dieu que je brave ,
« Leur ai>je donc promis de devenir esclave ?
« Dois-je aux pieds d'un tyran, me courbant en leur nom,
V Au lieu de la vengeance emporter le pardon ?
« Ah I si je dus prétendre à leur obéissance ,
« C'était sur les débris de sa toute-puissance :
« Et, quand à pardimiker il pourrait consentiri
« Lé pardon serait court comme le repentir.
« Satan s'indignerait d'avoir obtenu grâce ,
« Assis au même rang j'aurais la même audace ;
« Je briserais, mes fers , et bientôt le bonheur
« Se jouerait d'un serment qu'arracha le malheur..
Enfin rejtènu par la fausse honte , par les liens de la vanité y par le dotite d une clémence que la scélératesse ne conçoit jamais :
« Adieu donc l'espérance et la crainte avec elle ! « Fuyez , lâches remords I Vengeance , je t'appelle : n Que du monde entre nous l'empire soit égal ; « Qu*il soit le dieu du bien , je le serai du mal. « C'en est fait; je lui voue une étemelle guerre.
Le trouble -des sentiments qui animent ce discours peint si fortement Tagitation du personnage, que Louis -Racine et Voltaire se sont rivalises pour en rendrp les expressions en vers français , et ce n'est pas un léger titre, en honneur de Delille, que de nous en avoir donné une traduction préférable. Du reste Voltaire soutiendrait .rarement le parallèle avec lui dans ce genre de poésie : il a mieux réussi , dans certain poëtne trop gai , à peindre une impénitence finale [Pareille à celle de Setaift' i le caractère de Tan-
> .ji'
glais Tirconei, quun noir chagrin conduit chez les trapistes^ y reste constamment.^e qu*il est d'abord ; car cet autre diable a beau vouloir s*y convertir, Voltaire dit de cet endurci :
« U mit le ciel entre le monde et lui ; « Fnyant ce monde, et se fuyant lui-même , « C'est là qu'il fit un étemel carême : « n y vécut sans jamais dire un mot , « Ifais sans jamais pouvoir être dévot
Ce comique personnage nous rappelle un fameux mécréant , de qui TÂrioste a laissé le nom à tous les tueurs d'hommes, et à tous les braves de dure cervelle : on se souvient comment le poète signale l'humeur de ce Rodomond, qui, stupéfait quune chaste veuve se fût donné la mort pour échapper à sa brutale galanterie, s*obstina dans son éttange mélancolie à demeurer pendant une année sur un pont dont il fermait, la lance en arrêt, le passage à tout venant.
Je ne vous exposerai pas l'innombrable quantité de ^ ^irnnu
■• * * de» canctfres
chevaliers amoureux, insensibles, courtois, discour- ^'Mw.tr.cë»
' ' ' par rAnotte.
tois, vaillants, poltrons, avares, prodigues, magnanimes ou perfides, que TAxioste a copiés d'après nature : je ne vous citerai pas l'exemple de tels ou tels caractères originaux quil ait tracés; car il a peint tous les caractères imaginables, et les a tous offerts sous un aspect si vrai , que , dans le dédale de leurs marches, il n'en est pas un qu'on ne reconnaisse sitôt qu'il reparaît, et qu'il en est une foule qu'on ne peut perdre de vue, tant ils sont élevés et attachants. Cette variété d'objets , et cette vigueur d'un franc coloris , lui méritent la palme de lepopée héroï-comique.
Les lûipiM Nous penserions avoir assez éclairci l'importance ncMn/ilt de la règle des caractères, si nous avions relevé ' l'erreur des écrivains modernes qui se flattent d'en tracer ) en faisant des povtmts. La Henriade est remplie de ces physionomies ressemblant à certains personnages de l'histoire, que Fauteur a très-habiletnent dessinées et coloriées ; mais on ne voit pas un seul acteur se mouvoir et se caractériser lui-même pas ses faits et par ses discours , dans toute l'étendue du poème. Les personnages une fois nommés et désignés par le narrateur , n'agissent point , ou trop rarement) pour que le lecteur les reconnaisse et les distingue entre eux chaque fois qu'ils se représentent. Ce défaut malheureusement autorisé par les succès de Voltaire , et qu'ont excusé ses sectateurs , a prévalu chez tous les poètes de Técole du dix-huitième siècle. Peut-être suffit-il de les bien avertir que les portraits sont l'ouvrage de l'esprit , et les caractères celui du génie : ils sentiront ass(éz quelle différence existe entre les uns et les autres , et lesquels conviennent à l'épopée.
s* xuu* Pouvons-nous passer maintenant à la condition non ^p^wir* moins indispensable des passions. Eh bien ! ne quittons point encore FArioste qui les a parfaitement représentées. Entre les auteurs épiques , aucun n'a mieux connu ces affections de l'ame humaine exaltées par la privatioti et le désir de l'objet moral ou physique auquel tend l'imagination , avec un trouble pénible qui porte l'effervescence dans les sens et dans les idées. Les passions sont dans Thomme , qu'elles fpnt mouvoir y ce qu'est le souffle du vent dans les
voileft dun liavire : que sa force soit modérée, elle
lui communique Theureuse impulsion qui le dirige
avec facilité vers un but; que son impétuosité soit
trop viye^ elle remporte, l'égaré et le brise. cootre
un écueil. Le poëme ^ique n a pas de mobiles plus
paissants ; et Ton a droit de dire que les passions sont
les premiers leviers de cette grande machine. Elles
seules produisent l'action qui cesse dans Tépopée
comme en nous , dès qu'elles ne nous agitent pin».
Leur diversité résulte de celle des sentiments : elles
ne sont que les effets de l'exagération de ceux-*ci.:
c'est donc traiter des sentiments de Fépopée que de
traiter des passions qui l'animent. Les passions seront
propices ou funestes, nobles ou basses, raisonnables
ou folles, et plus souvent de cette dernière espèce.
Roger et Bradamante, unis l'un à l'autre d'un pen- ^*JJ*nJï;f°"
chant vertueux, triompheront de tous les obstacles » f'^''
pour se demeurer fidèles, et sacrifieront )iisqu'à leur
volonté de s'appartenir au noble voeu de se mériter
également par les actes dVne générosité mutuellOé
La lutte des deux passions de Khonneur et de l'amour
fera des peines de leurs coims. un spectacle aussi
noble qu'attendrissant. La dédais^neuse insensibilité Fr^iSdqne
* " paMÎon
d'Angélique^ dont la vanité se piiaît à mépriser lés «i*' Roland. plus dignes hommages, irri^^akB fougueux désirs de Roland; et lorsqu'il apprendra que cet orgueil qu'il prit pour une vertu, dans l'objet de son illusion, a tout-à-«coup échoué devant un caprice inspiré par le jeiuie Médor , le fier et ardent paladin , frappé de la chute de son idole, perdra soudain la raisoa, et manifestera, par soa exemple^ que toute passion excès-»
a48 COURS ANALYTIQUE
sive n a de terme que la folie. Ici le génie du poëte suspend le cours des railleries de son esprit : ce n'est pas pour extraTaguer lui-même qu'il décrit les extra* yagances de son chevalier romanesque : la démence qu'il lui donne est proportionnée à la yiolenoe de ses sentiments et de ses facultés robustes. Elle sert de mesure à l'excès de son malheur que ne peut sur*» monter son grand courage , et qui tourne ses forces extraordinaires contre lui-même et contre tout ce qui l'approche. Cet insensé n'était point un homme Yut gaire, mais un héros invincible ; rien ne pourra doue le dompter : il rompt tous les liens dont on ew^e de le diarger : les arbres qui portent des chîAriss amoureux, dont la vue l'irrite, sont arrachés par set mains ; les toits qui ont abrité son ingrate maita^Mie sont renversés par sa furie ; les rochers de Je 'grotte où la perfide s'est reposée , volent en mille éclats : les hommes , fes animaux s'épouvantent de son abord , de s^ cris; il se jette sur eux et les tue: oh se rallie, on court à sa poursuite; il se débat, et son habitude de vaincre n'abandonne à ceux qui Fattaquent que les lambeaux ' de ses habits déchirés. Le voili vagabond, affamé, nu sur la terre qu'il traverse en bête farouche : tout devient une' arme à sa rag^; son aveuglement , enhardi par son héroïsme accoutunië ^ le jette tête baissée au milieu des troupes de soldats^ et le misérable croit que d un seul bâton , que de ses seuls bras, il les peut tons assommer , et faire reculer des armées entières. Son délire passionné n'est que celui d'un fou ; mais ses traits n'ont rien d'outre : c'est un fou qui vous fait pleurer. et trembler^ un
DE LITTÉRATURE. a49
fou terrible comme Tétait Ajax dans sa démence, et non moins insaisissable qu Acbille dans sa frénésie douloureuse. Peu d'écrivains savent élever ainsi les passions à leur comble, suivre la progression des effets de leur énergie relative > les mettre aux prises aviéc le désespoir , les surprendre dans leurs transports, les voir, les montrer, et répéter leurs propres paroles* U faut soi-même être passionné pour entrer dans le délire des passions extrêmes. Un ..cœur doué d'une sensibilité commune n'eût jamais imaginé que Tamour pût causer la folie d'un preux tel que Roland : une ame froide n'eût jamais conçu que le regret d'une ^^^ vive amitié pût rendre Achille si barbare : elle eût d'^<^>Ue. craint de £adre horreur au lieu d'attendrir: elle n^eût point songé à mettre dans la bouche de ce héros cette sublime réponse adressée à toutes les victimes qui tombent à ses genoux , en lui demandant Ja vie.
« Heurs ; Patrode est bien mort !
Excuse pathétique de son inflexibilité qui les égorge^ en vengeant son ami par le glaive : justice passionnée que se crée son désespoir, au regard duquel la mort de tant d*hommes, faible compensation de la mort du guerrier qu'il pleure, ne paraît plus qu'une loi désor^ mais inévitable à tous :
« Meurs; Patrocle est bien mort !
Répéte-t-*il, sans pouvoir se rassasier de ses meurtres , et ce trait ne vous révolte pas , mais il vous déchire , tant il est dicté par le génie des passions.
Vous vous apercevez qu'à chaque examen d'un# condition nouvelle nous revenons au gnoid Homèr».
aSo COURS ANALYTIQUE
Le respect de son antique réputation ne nous y con* traint pas ; mais lui seul a excellé dans toutes les parties de l'art, et sa supériorité se soutient dans les passions, ainsi que dans les autres règles. Ecartons pour l'instant son Iliade^ et jugeons-le sur Y Odyssée j dont le héros Sage et modéré n'est entraîné ni par Vtmaw d'impétueux amours, ni par de fortes amitiés. L'image ^'i'ijMe. d'une passion raisonnable y brille néanmoins par-tout d'un doux et pur éclat. Cette tendre affection , si naturelle à tous les hommes, qui les attache au sol qui les vit naître, ce penchant de leurs désirs vers la patrie que ne détruisent jamais les longues absences , ni les attraits des relations étrangères, et qui les y rappelle et les y fait vivre en idée du fond des contrées lointaines^ ce besoin de revoir ses foyers domestiques prend dans le cœur d'Ulysse le triste et inquiet caractère d'une passion qui lafQige. Dans les grottes de Calypso , il gémît d'être éloigné de sa chère Ithaque; djins le palais de Circé, il soupire des retards qu'éprouve son retour; aux banquets d'Alcinoûs , et parmi les jeux, il pleure et ne peut goûter les plaisirs de l'hospitalité qui l'arrête : prévenu d'une seule pensée , effet distinctif de toute passion , il ferme l'oreille aux séductions des Nymphes , il affronte le$ tempêtes de Neptune : les gouffres de Charybde et de Scylla ne le retiennent point : il regarde d'un œil glacé l'innocente beauté de Nausicaa : tous ses vœux «ont pour sa patrie , et sa persévérance à s'en rapprocher répand sur chacune de ses aventures une empreinte passionnée, qui sans cesse fait craindre pour lui le malheur de n'y jamais rentrer. Quel lecteur
DE LITTÉRATURE. aSi
'sensible ne partage la mélancolie dune si touchante passion ! Imfbrtune d'Ulysse est de ne point revoir son Ithaque : en est-il une plus grande ? oui , celle des hommes de cœur qui vivent dans leur propre pays, après la perte de son indépendance , et qui n'espèrent pliis y jamais voir une véritable patrie.
Ce: malheur fut celui de Caton, personnage bien J^"^'. 'tracé' par le poète Lucain, plus habile toutefois à *^J^^V décrire, et à conserver les caractères qu'à donner aux j^^l passions leur propre langage. Un tour continuellement oratoire^ imprimé à son éloquence , leur ôte la vivacité simple, et l'expression vraie qui leur sont Ëimilières. Le trouble dé leurs mouvements repousse une égale et monotone emphase.
« La nature est en nous plus diverse et plus sage. « Chaque passion parle un différent langage. « La colère est superbe , et veut des mots altîers : « L'abattement s'explique en des termes moins fiers.
Boileau ajoute, en proscrivant le style ampoulé ,
« Tous ces pompeux amas d'expressions frivoles « Sont d'un déclamateur amoureux de paroles. « Il faut dans la doaleur que vous vous abaissiez. « Pour me tirer des pleurs il faut que vqus pleuriez.
Lucain s'assujétit rarement à cette loi du goût : son ton , peu flexible, conserve uniformément la noblesse convenable ^ux harangue^ , mais non aux discours di^logqés ; et si ce vice se fait moins sentir en son ouvrage qu'en d'autres poèmes , c'est que ses personnages politiques délibèrent publiqu/ement sf^T la tri-
a52 COURS ANALYTIQUE
Imne du peuple ou à la tête des armées. Il serait intolérable si tes acteurs parlaient souYent dans le secret de leurs foyers. La séTérité des sentiments et des expressions de l'auteur s'est fort bien accordée arec la rigidité de Gaton. Je nai pas examiné ce iiéros dans le nombre des caractères, quoique le sien soit admirable , parce que la Tertu qui le distingue se rapporte dayantage à la condition que nous analysons ici. La fidélité aux lois du pays nest que Tacquit d'une dette qu'on y contracte, en recevant leur protection dès le berceau ; mais cet amour du pays, qui porte un homme à défendre ses loix au prix de la vie, est une vertu rare et magnanime. Qr une telle vertu naît d'un héroïque enthouûasme, et dès-lors est une passion : c'est la plus noble, sans doute ; et le modèle qu'en offre Caton démontre que c'est la plus courageuse. Il connaît l'affaiblissement et les vanités de Pompée, autant que la profonde habileté de César, caractères tous deux largement dessinés par le poète ; il pressent la chute du juste parti, et c^e^t celui qu'il embrasse pour se précipiter avec lui. Il épouse tristement la publique infortune comme il reprend Marcie^ veuve, au sortir deis funérailles de l'ami tendre auquel il l'avait cédée :
« Non, Rome, dit -il, je ne me détacherai de toi n qu'après avoir reçu ton dernier soupir. Liberté, je R suivrai ton nom , même quand tu ne seras plus qu'une « ombre. — Ah ! que ne puis- je offrir au ciel et au)t «-enfers ma tête chargée des crimes de ma patrie , et « condamnée à les expier ! — Eh ! pourquoi feraît-on « périr des peuples dociles au joug , et disposés &
...MUiù
DE LITTÉRATURE. a53
« fléchir sous ud maître ?<^*est moi qu'il faut perdre , « moi qui m^obstine seul à défendre inutilement nos « lois et la liberté. »
Sa retraite, après la victœre impie de César, n'est point une fuite, mais un dernier effort du courage pour rallier le reste des ennemis de ce traître: il apprend l'assassinat de Pompée : « Que tu es heureux^ « s'écrie -t« il, d'avoir trouTé lar mort au sortir de « Pharsale! Tu aurais eu peut-être la faiblesse de «. yiyre sujet de César. Le premier arantage de l'homme « dans le malheur est de savoir mourir ; le second ^ d'y « être forcé. » Il s'embarque avec les débris du sénat et de son armée : il ne dissimule pas aux soldats leurs périls futurs. Sa grandeur n'imite en rien les artifices de. son politique adversaire : il exécute par vertu tons les actes que l'autre n'égale que par ostentation. Il tra^ verse les sables de la Lybie , en disant k ses concitoyens : « Je veux éprouver le premier tous les périls qui votti « menaceront. Si quelqu'un me vcHt boire avant lui^ < ^'il se plaigne de sotifirir la soif; qu'il se plaigne » de la chaleur, s'il me voit chercher un ombrage:; « qu'il se rebuté d'aller à pied, s'il me voit aller à « «heval à la tête des cohortes , ou si l'on distinguée c qiidque marque le 'chef entire les soldats. » La vertu, qiii se ùàt ime triste joie de s'exercer en de si dures extrémités, ne ressemble pas à l'audace du tyran que trouUent des influences superstitieuses: il passe devant le temple de Jupiter- Ammon, et répond au Romain qui lui conseille d'en consulter l'organe : « La divinité « n'a pas besoin de parole : celui qui nous a fait naître^ f nous <ht.quand nous naisaàns tout ce que nou| de^
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« Tons savoir. Sa demeure est le cœur -de i^hoteme « juste : elle est tout ce que tu vois, et tout ce que tu « sens en toi-même. Que ceux qui, dans un ayenir € douteux y portent une ame irrésolue aient besoin « d'interroger le sort ; pour moi, ce n'est point la cer» « titude des oracles qui me rassure y c'est la certitude « de la mort. • En ses discours, en ses actions, tout respire la passion du bien , du juste et du Trai ; la passion, dis- je, car le sentiment «ordinaire du devoir ne pousse pas le commun des hommes à tout sacrifier aux lois, et à se poignarder plutôt que de survivre à la honte- de voir le crime régner sur la patrie ensanglantée. On admire César qui sacrifia des milliers d'hommes à renverser Pancienne constitution de son pays; on se prosterne devant tous ceux en quilen moindres de ses qualités le rappellent : on rend à peine justice- à Caton, qui ne sacrifia personne, et qui s'in»» mola lui-même à la fidélité conservatrice des droit» de l'humanité. Pourquoi les passions du crime sontelles les plus éclatantes dans l'histoire P pourquoi celles de la vertu ne semblent -elles que des fictions poétiques ? Quand ne dira- 1- on plus, braire comme César j dont la réputation de courage ne fut peut-être qu'un effet de son adroite imposture? Et quand di-< rons-nous , brave comme Caton , qui mourut volontairement pour qu-on ne doutât plus du prix de la liberté des nations ? Que voulait Caton ? que 1 état , le sénat, le peuple, ne fussent point la propriété de César; ique le courage de tant de généraux des armées du pays ne fût point uniquement nommé celui de César; que la gloire nationale ne devînt pas la seule gloire de
DE LITTÉRATURE- a55
Gësar ; que la grandeur de tous ne fût pas appelée César ^ et qu'enfin le sang versé pour la commune patrie ne cimentât pas le seul nom de César? C'est à cela qu'il consacra son admirable dévouement. Ahl tu te dévouais aussi , Lucain! tu ne craignis pas d'expier, par la sentence du Néron -César sous lequel tu vécus^le crime d avoir chanté une passion si généreuse: mais tu t'efforçais à te faire entendre des grandes âmes dans la postérité; et les fautes de ton art» effacées par la pureté de tes sentiments, nont pas empêché que Corneille, plus homme que rhéteur, ne recueillît L^ accents de ta jeunesse inspirée. C'est là ta récompense. Pour nous , tâchons seulement d^expliquer à ceux qui ne sentent, ni comme Gaton, ni comme Corneille, que l'on peut s imaginer le désespoir dun citoyen -qui 5e détruit par le noble amour du pays, aissi que Ton conçoit un monarque bravant la mort par amour de sa gloire et de sa religion. . Sans doute, le sujet de la Jérusalem délivrée était, comme nous lavons dit^ le point central de Vhistoire des ^croisades; mais siupposez que , sans blesser la chronologie , un malheur tel que celui de notre roi chrétien, prisonnier à Massoure, entrât dans les' circonstances de cette >al;tion épique, et fût célébré par le Tasse, au lieu de lavoir été par le père Le Moine, combien Théroismé passionné de Louis IX; n'y eùt^il pas ajouté de grandeur ! Quel pathétique eût résulté' de ce combat d*un martyr du courage qui, désarmé, dans les fers, parmi des bourreaux^ et séparé dune épouse captive à Damiette , au moment de la naissance d'Un fib, s arrache sttix sentiments defarmiUe, surmonte
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5on amour conjugal et sa douleur paternelle; résisté seul à des barbares qui lui mettent sOus les yeux le cœur tout sanglant de leur chef, en le menaçant de percer le sien , s'il n'abjure sa croyance ; s'endurcît aux apprêts de son supplice, au spectacle, plus cmd pour lui que la mort, des tortures d'un vieillard, son ami; et, se montrant comme impassible aux humiliations, aux tourments, à la nature révoltée, refuse de se faire musulman pour racheter sa vie, celle de sa femme, de son enfant, et de ses cheyaliers^ et sou* tient en sa personne l'honneur de la royauté, comme Caton soutint en lui la majesté des lois publiques. Les fortes passions produisent seules ces nobles iiireurs de lame , qui étouffent en elle la voix de toute considération , qui n'admettent nulle excuse à TaffidbKssement, et ne connaissent d'autre nécessité que celle de périr fidèle à sa foi sincère et à Finviolabihté de ses paroles. G*est par de tels dévouements que les revers des vertus sont aux yeux de l'histoire plus triomphants que tous les succès des vices de César. C'est par ces traits que l'on consacre les institutions, qu'on leur im« prime un caractère étemel , et qu'on se met à la téce des législateurs. C'est ainsi que l'héroïsme de Catonlégua la vengeance de la liberté aux Cassius du monde, et le respect de sa république aux peuples futurs ; c'eat ainsi que la magnanimité de saint Louis perpétua ce long amour de la vertu monarchique, et ce vieux respect de sa race qui survécut dans la France à tant de .siècles et de révolutions !
Aurait-on plus de peine à comprendre le dévouement d'un grand citoyen. que celui d'un grand roi?
Eh bien? nous ferons mieux sentir ce qui inspira les jaints exemples quils donnèrent, en comparant ces sacrifices où le zèle du devoir est la passion qui rompt tous les autres liens, à ces actes tragiques où le regret des nœuds illicites est la passion qui lutte contre le devoir; et peut-être sexpliquera-t-on du moins par quelle douleur un héros ne veut pas sur- TÎTre à son pays, en songeant à la pitié qu'excite une reine telle que Didon, qui ne peut perdre son amant sans renoncer à la vie. Nous aurons assez de peine encore à bien pénétrer le vulgaire de la puissance de cette autre frénésie causée par un amour moins rare, moins élevé, mais sincère et profond dans les êtres vraiment sensibles. Tant de cœurs sont éteints au milieu des dissipations de notre monde, qu'ils ne savent plus ce que c'est réellement qu'aimer! Le charme de plaire et de séduire ne leur permet de voir le comble des peines amoureuses que dans la séparation de Renaud et d'Armide. La succession des discours que Didon s'adresse, des confidences qu'elle fait à sa sœur, des reproches timides que lui dicte sa première inquiétude en interrogeant Enée; les soudaines explosions de sa surprise et de sa douleur, quand son abandon lui est assuré; les accents de sa rage désespérée, et son silence plus effrayant que ses menaces, à l'instant des apprêts de sa mort, tout fait passer dans l'esprit du lecteur les agitations diverses qui la déchirent tour-à-tour. Son amour est désigné comme un poison agréable et subtil qui pénètre peuà-peu jusqu'au fond de ses veines, et dont les blessures internes jettent le dernier désordre dans ses ///• 17
Pauion de Oidoiu
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sens et dans ses pensées, et la brûlent dun feu qui finit par la dévorer. Cette figure ne cesse point et sans oesse reparait. 11 faut entendre le poète à qui notre langue doit une heureuse traduction de ce chefd'œuvre, en louer Tinvention et l'exécution originale: ses remarques annoncent le rare sentiment qu'il eut de son art. « Rien, nous afBrme-t-il, n'égale la force « et l'harmonie avec lesquelles sont peints les symp- « tomes du désespoir qui conduit Didon au bûcher : « la vérité de ce tableau (dit notre Delille , en par- « lant de lautre Virgile ) ferait croire qu'il avait vu « lui*méme de pareils événements , et qu'il avait été « témoin de tout le désordre de lame et des sens qui « accompagne le suicide. » Que ne puis -je vous rapporter tous les. secrets que cet illustre ami m'a confiés cent fois dans nos familiers entretiens sur ce chant délicieux et pathétique. Ses notes fines, délicates, et fructueuses pour le bon goût, n'en sont qu'un précis trop succinct. Par un prodige des mystères de l'art, cette passion amoureuse renferme dans ses imprécations le présage de l'inimitié passionnée de Carthage et de Rome, en des vers où la chaleur première est conservée. La mourante reine maudit Enée , qui l'abandonne, et prédit Annibal. Il faut citer cette fois le texte latin; car ce serait en donner une faible idée que de recourir à quelques traductions françaises; aucun de nos auteurs n'a pu, ce me semble, encore atteindre à la force, à l'élévation, à la belle fureur poétique qui éclate dans ce morceau de l'antiquité, que je me souviens d'avoir entendu très-bien interpréter par M. Lemaire, l'un des professeurs de Tùniversilé de Paris :
« Tum Yos , o Tyriî , stirpem et genus omne fiitiinim
« Exercete odiis, cineriqae haec mittîte nostro
« Munera : nullus amor popnlis nec foeden snnto.
« Ëxoriare aliqnis nostris ex oesîbus «Itor,
« Qui face Dardanios ferroque seqoare colonof ,
« Nanc , oliin, quocumque dabant se tempore vires.
« Littora littoribus contraria, fluctibas undas,
« Imprecor , arma armis : pugnent ipsiq\ie nepotesque.
En vain les |riaintes ingénieuses des amants représentés dans la Jérusalem délivrée^ démentent Texcès désordonné de leur douleur; en vain les pointes de l'esprit blessent la vérité de leurs sentiments ; en vain les apprêts de Fart fardent leurs emportements et leurs reproches : on prendrait encore les regrets de la volupté pour le désespoir de l'amour, si le bon goût, conservé par les admirateurs de Virgile, n'eût sans cesse opposé le pathétique naturel de sa muse aux passions élégamment trompeuses de celle du Tasse.
En ce moment , messieurs , j'éprouve l'impuissance de vous parler dignement du chef-d'œuvre le plus accompli de la latinité , premier objet de nos études classiques, inépuisable sujet de nos méditations litté* raires en tous les "ii^esl Tant de profonds et doctes commentaires des amours de Didon et d'Enée ont multiplié les analyses des beautés de cette épique tragédie , que ma mémoire en est surchargée : que vous en dirais-je qui ne vous fût déjà révélé ? que vous en citerais-je dont vous n'eussiez pas gardé le souvenir ? Ce ne sont pas seulement les scholiastes , leii professeurs les plus versés dans la bonne latinité^ mais les orateurs et les poêles fameux, mais les t>hi*
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losophes renommés, mais le saint d'Hippone qui se reprocha les larmes que ce bel épisode lui arracha, mais les érudits les plus sévères, qui nous léguèrent le témoignage de leur admiration qu'aucun littérateur éclairé n*a contredit jusqu'à ce jour. L'assentiment de tous les modernes a confirmé cet unanime suffrage des Romains, qui virent dans le quatrième chant de V Enéide le plus beau tableau d'une passion malfaetireuse. Mais n'eût-on jamais exposé les innombrables qualités qui le distinguent, n'eût-on encore expliqué aucune des raisons qui nous le rendent exquis, à peine la durée de plusieurs séances consacrées à son çxamen suffirait-elle à vous en décomposer entièrement la perfection presque indéfinissable. Cet ouvrage. si pur, si achevé, sur une seule passion , ressemble aux gravides passions elles-mêmes^ qui, dans le trouble charmant ou douloureux qu elles causent , nous ôtent la faculté d'exprimer absolument tout ce qu'elles nous font sentir , et qui nous tiennent muets , faute de leur trouver un langage qui communique lemotion qu'elles inspirent au fond de Tame. Mesurons uniquement .de quel point de chasteté part la jeune veuve de Sychée qui atteste sa pudeur de la foi qu elle veut garder au premier époux qui emporta ses feux dans la tombe, et par quels progrès la révolution involontaire de son cœur, d'abord douce, insensible et lente, bientôt vive, ardente, désordonnée, enfin s'accélère jusqu'aux emportements qui Tarment contre elle-même pour sa punir d avoir sacrifié sa fidélité aux cendres conjugales, son rang, son honneur^ sa personne, à l'ingrat qui la délaisse , et que poursuit la flamme du bûcher
où cette amante se précipite. La malédiction ne s'es^ que trop accomplie, et ces funestes legs de la haine, qui diTisent les puissantes nations, n'ont que trop passé aux rivaux des héritiers des Romains.
Concluons, en remarquant que Virgile, moins sa* Tant qu'Homère à tracer les grands caractères, ne le cède à nul poète dans Fart de peindre les grandes passions. Si l'on n'a pu traduire sa Didon au théâtre, on ne doit s'en prendre qu'à la Phèdre de Racine, qui lui a enlevé ses plus beaux traits. Etudiez les anciens , et vous vous convaincrez qu'ils n'ont produit de si surprenants effets que pour avoir tout passionné jusqu'à l'extrême, Ihéroïsme, l'amitié^ l'amour, la gloire , la vengeance, la douleur, la politique même, et la vertu. Leur étude approfondie vous découvrira pourquoi nos muses réservées et raisonneuses n'enfantent plus d'Hercule, d'Alceste, d'Hécube , de Phèdre, de Médée, d*Oreste, et encore moins d'Achille : elle vous décèlera pourquoi Voltaire , si dramatique sur la scène, l'est si peu dans l'épopée. Les amours enjolivés de Henri et de Gabrielle sont même trop au-dessous des amouis qu'a peints le Tasse pour être cités après ceux de Virgile ; et l'intérêt de la règle m'engago à laisser vos souvenirs frappés du magnifique exemple que l'art >doit au poète latin.
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