‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 22 sur 35 · S6 COURS ANALYTIQUE · texte numérisé non relu

S6 COURS ANALYTIQUE

' « Ce jovt ttiêtno , la renve, inconsolable ttncort « HoM àe» ttitirs, dans nn bois, près d*iin nouveau ScamiDJre, « Au héros dllion, ou plutôt à sa cendre, « Sur un tombeau formé de terre et de gazons , « De son deuil solennel portait les tristes dons. « Pour charmer ses chagrins , loin des regards profanes, 9 A ce lugubre asyle elle invitait ses mânes , « L'appelait auprès d'elle ; et chers à ses douleurs , « Deux autels partageaient le tribut de ses pleurs.

Delille note ici que le poète laisse dierrioet au lec* teur^ sans le lui dire, que Tun de ces autels est consacré à son fils, et Vautre à son époux : ce silence est un trait délicat, et Ton cherche pourquoi le traducteur, qui Ta ai bien senti , ei^ime ce que Vir^l^ a cru devoir taire , fie soupçonnant pas qu'on pût s'y méprendre; et sur-tout lorsque la veuve, apercevant Enée, s'écrie éperdue :

« . . . . Est-ce vous? ou n'étes-vous qu'une ombre? « Ah ! si vous habitez dans la démettre sombre , « Où mon Hector est-il?

Exclamation qui prouve que son amour n'accepta jamais d'autre mari que le père d'Astyanax : et lorsqu'ensuite interrogée par Enée, qui lui demande si elle rend des honneurs funèbres à »on Hector ou à Pyrrhus : .

« Elle baisse la vue, et s'expnmant à peine :

« Que je te porte envie , heureuse Polyxène !

« Ton cœur ne connut pas les douceurs de l'hymen ,

« Tu péris , jeune encor , sous le fer inhumain;

« Mais du moins tu péris sous les remparts de Troie ;

« Mais les arrêts du sort , qui choisissait sa proie ,

UEXITTÉKATURE. Sj

« N'ont pas aommr toa maitre « et , captivant Ion corur , • Mk la fille des roi& aux bras de son vainqueur.

Vertueuse et sublime réponse où respire 1 éternelle douleur de son veuvage, et qui ne laisse plus douter que la victime des liens de Pyrrhus ne soit, dans le fond de son ame, restée la fidèle épouse ^u ^ul Hector. Le sort dePolyxène égorgée lui par^préfé* rable au malheur de profaner son lit conjugal. Enée la trouve rappelant la présence de son époux à sa tendresse , et retraçant la vue de sa patrie à ses regrets trompés par une imitation touchante qui lui en offre la ressemblance.

de sa cour s 'avanoe envircMUi^ , p Neiia recoiinait , nons mène à sa nouvelle Troie , « £t Bnèle à filiaqae mQt une larme de joie. « J'avance, et j'aperçois, dans ce séjour nouveau , . « De la iière Pergame un modeste tableau. « Voilà ses ports , ses murs renaissants de leur cendre ; « Ce coteau , c'est l'Ida ; ce ruisseau , le Scamandre : « Je vois la porte Scéc , et les tours d'Ilion , « £t de Troie , en pleurant , j'adore encor le nom. « itlille doux souvenirs parcourent ce rivage ; « De leurs murs paternels reconnaissant l'image , « L/es Troyens de ce lien jouissent comme moi , k Et leur concitoyen les recevait en roi.

U n'appartenait qu a T^xquise sensibilité de Virgile xl offrir un tableau si vrai des mœurs spéciales de l'exil et de lafQiçtion : la tristesse se plaît à se figurer les pbjets qu'elle a perdus : elle s amuse à £aiire revivre en. des simulacres et par des monuments l'ombre à^

morts et Taspect des grandeurs en ruines. Cette consolante imposture abuse le désespoir, et devient une sorte de jouissance pour le malheur. Eh! qui ne reconnaît la nature à ces traits de réelle mélancolie? On ne s^étonne pas, en les méditant, qu'une si noble cr^fl&on ait enfanté la pathétique tragédie de notre Racii|fl||Msi profondément sensible que le poète latin. A ce même épisode s'attache la prédiction d'Hélénus : et de-là découlent toutes les particularités qui concernent les mœurs de la vieille Itahe, de ses colonies grecques et phrygiennes, et de ses oracles prononcés, par les rois pontifes et p^r la sybille. Les notes eu* rieuses dont M. Walkenaêr a doctement enrichi la traduction de Delille, témoignent la scrupuleuse at-* tention avec laquelle Virgile ramassait les fables traditionnelles, et jusqu'aux absurdes contes des temps grossiers , dont il sema les narrations en tout son ou« vrage , pourle rendre plus piquant aux Romains, qu'il instruisait de leur origine , en portant son flambeau poétique sur les antiquités du Latium et de la Trinacrie. Suivez-le chez le bon Evandre, dans la cour du roi de Lau rente, et chez les Rutùles, vous admirerez la profusion de ces détails de mœurs, répandus avec autant de goût que de sage économie. Vous admirerez quel profit la poésie retire des hasards de la course errante du héros depuis qu Hélénus lui fit cadeau, en partant d'Epire, d*une armure de l'impitoyable Pyrrhus , destructeur des Troyens , détruit à son tour par la mort; et depuis qu'Andromaque , fière de se nommer toujours la veuve d'Hector, fit le don des tissus brodés par ses mains à l'enfant Ascagne,

DE LITTÉRATURE. Sq

seule consolation de son deuil maternel , et seul portrait vivant de son cher Astyanax; vous aurex senti le prix des convenances en ces mutuelles marques d'amitié que se prodiguent des âmes tendres et malheureuses , bientôt prêtes à se quitter pour toujours : vous vous serez dit comme Delille : «^ Les derniers pré- « sents alors ressemblent aux derniers adieux. » Remarque touchante qu'inspira sans doute au traducteur le souvenir de ses propres infortunes! Il dut apprécier mieux qu'un autre , durant nos révolutions politiques, la force du texte rendu par ces simples mots qui renferment lé plus accablant chagrin des hommes, celui de fiiir leurs pénates , et d'ignorer quel sera leur foyer et leur retraite.

« Incertains sur quel bord

« Vont nous guide/ les dieux, va nous jeter le sort.

Cette dure perplexité s-appliquait au poëte firançais autant qu'aux tristes compagnons d'Enée; elle s'était appUquée au poëte latin réduit à s'exiler des champs paternels que lui ravit la soldatesque en des discordes civiles; et l'allusion de ces vers aux fugitifs de toutes les époques , atteste que Virgile caractérise les sentiments conformes aux situations ^ en traits justes et durables. C'est là le secret d'intéresser généralement en peignant même les mœurs particulières.

Au besoin de faire connaître les personna^fes hé- p' •'^•■••

r ^o brements en

roïques , les peuples guerriers, la forme de leurs cam- '""^'^ëm" ^** pements, leur manière de combattre , et leurs armes , «pW"wdifférentes, on doit attribuer ces dénombrements dont la plupart des anciennes épopées composent leur pa-

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rare, et dont les imitateurs ont cru devoir décorer les poèmes modernes. Il faut considérer ces passages comme une partie de l'exposition des mœurs : là te génie fait, pour ainsi dire, la revue des forces militaires qu il va mettre en campagne. Un éclat réel en rejaillit sur les faits et sur les batailles quand, par k justesse des empreintes historiques, le talent ditfingue les chefs qui les dirigeront , et les soldats marchant sous leurs ordres: De telles énumérations acquièrent un avantage de plus lorsque les titres des peuples et des races illustres s y rapportent , ainsi que ches Homère et Virgile, à des souvenirs nationaux. Leurs muses généalogistes servirent à résoudre des sujets de contestation entre des cités, et constatèrent les chartes de la npblesçe des familles, tant leur exactitude rendit leurs témoignages irrécusables ; mais , en renouvelant ces exemples , il importe de ne pas recueillir minutieusement les objets qui ne flattent que l'orgueil des maisons, fussent-elles même royales, et d'approfondir les choses qui éclaircissent les époques, et qui rehaussent la gloire des pays ou celle des grands hommes. Qu'aurait de curieux aujourd'hui l'inspection de toutes les branches par lesquelles se ramifiait Tarbre généalogique de Sésestris ou de Cyrus , tout grands rois qu ils furent? Que fait au lecteur de nos temps la noble succession des petits princes d'Esté,' dont TArioste et le Tasse surchargèrent leurs récits pour aduler les vanités d'un duc et d'un cardinal de Ferrare ? Ces dénombrements ne perpétuent pas même le souvenir des individus, et tiennent la place que réclame l'action et que doit occuper la vue intéressante

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des hërbs et des mœurs. On passe avec ennui sur tant de pages superflues, dont la lecture ne touche que ({uelques personnes d'un même sang; et après les avoir lues, on ne reprend le fil de la fable interrompue qu'avec une lassitude ou une distraction trèsnuisible à son effet épique. Pour tout dire, Vépopée étant destinée à consacrer ce qui est mémorable , refuse d'admettre des choses aussi fugitives que les existences individuelles et que les noms privilégiés par des institutions qu on change et qu'on oublie. Du reste,. q«iand les dénombrements sont avantageux ou indispensables, Homère, Virgile, et, à leur exemple, l'auteur de la Jérusalem délii^rée, enseignent comment on en allège l'uniformité ; tantôt le poète les divise en deux ou trois parties qu'il sépare les unes des autres dans ses divers chants; tantôt il signale lui-même yne.quauitité de ses héros ^ et laisse un de ses peilltonnages désigner ceift dont il n a pas encore parlé ; eomnie le fait Hélène en ses entretiens au haut d'une tour d'Ili&D, ou comme Herminie interrogée par Aladiti sur les ipemparts de la cité sainte. L'esprit a mille m^ojens ingénieux de répandre ainsi la diverâté sur les détails nécessaires. Miiton, de qui la faUe n'^exigeait que deux acteurs humains, a trouvé dans son gétaie inventif l'occasion de &ire un dénombrement de personnages imaginaires afin de signader lears traits €t leurs mœurs. On se souvient de la revue infernale que Satan fait de ses terribles légions : là sont peints tous les dieux du paganisme , sous la figure des princes des démons qui , rassemblés à la voix de leur chef, tirent au même signal leurs étincelantes.épées.dont

la lueur perce tout-à«coup l'immensité des ténèbres qu'elle éclaire jusqu'au fond de Tabyme. Ce trait d'rmagination est sublime. Rien aussi n'est plus brillant que la revue des archanges et des séraphins commandés par la gloire du Messie : leur réunion four* nit à la fécondité du poète labondance des détails qui font discerner les célestes caractères de Raphaël, de Michel^ et des autres ministres divins. Il a bien assorti leurs mœurs à leurs attributs, et les agents de sa fable entière n ont que des qualités en accord avec la religion propre au sujet. C'est pourquoi cette .grande épopée, recommandable par tant de raisons, Test sur* tout par la coordonnance des mœurs idéales que Bfilton y a créées. Injustement on argumenta contre lui de l'emploi des noms fabuleux qu'il donne à ses démons :^car ce ne sont pas les divinités païennes qu'il introduit dans son action transmise par la Genèse, mais seulement les figures des dieux mensongers, dont les esprits de ténèbres se revêtirent pour abuser et séduire les races humaines. Or ces formes empruntées ne sont là que des apparences qui les déguisent, et sous lesquelles on aperçoit toujours les anges déchus. Milton se garde bien de faire agir des êtres mythologiques, réalisés. Il me semble que tout reproche tombe devant cette simple explication. De plus, elle justifie implicitement la divine Comédie du Dante, à qui Ion impute la même faute. Les critiques l'ont blâmé d'avoir associé dans- son enfer et dans son purgatoire des païens avec des chrétiens, et des hiérophantes avec des papes qu'il dévoue aux flammes expiatoires, en représailles des sacrifices de Calchas

et des bûchers de Tinquisition : mais n'a-t«on pas lieu de répondre que le Dante, plus versé dans la théologie que linexorable Sorbonne , se montra plus rigoureusement orthodoxe que ses commentateurs, en jetant dans ses brasiers catholiques les idolâtres de toutes les fausses religions, que, selon nos docteurs, la nôtre damne sans pitié quelque innocents que nous les jugions de n'avoir pas même connu notre charitable loi. Les lecteurs ne devraient donc pas être plus surpris de rencontrer Phèdre et Myrrha dans l'enfer chrétien que 1 épouse de Putiphar et les filles de Loth. Souhaitons seidement que nos prières en fassent sortir des païens teb que Pythagore , Socrate, et Caton, qui, pensant que Tidée de Dieu est la religion universelle , que la morale en est le dogme , et que les vertus en sont le culte, ne me paraiss^t, en vérité, ni damnés ni damnables.

Pour achever de vous convaincre que Milton ni r«»»e«ie

*■ convenance d«

le Dante n'ont péché contre la condition des conve- 'j^'^^^ nances de mœurs, exposons en exemple contraire les dé&uts évidents du Camoëns. C'est au siècle de la catholicité la plus souveraine que le chantre de la LMsiade conduit son héros portugais et chrétien à la découverte des Indes par Tentremise de Vénus et des Néréides ; et quil. oppose à ia mission du pieux explorateur le courroux de Bacchus , défenseur de l'Asie. En vain un savant pèi*e s efforce -t -il à nous dévoiler les trois vertus théologales sous rerobléme des trois Grâces , et les autres figures mystiques sous l'allégorie des nymphes de la fable: si lobscuritéde ce système symbolii]^ n'erop|êchait pfus même d en^t

trevoîr l'ombre des saintetés qu'il explique mvec tSant de bonne foi, le ridicule des Gctions du poème éclaterait plutôt que leurs beautés. Voilà réellenient dei vices de composition ; voilà des incohérences choquantes sous le rapport des mœurs. Est-il un défaut qui les blesse davantage que de diriger les hommes qui suivent une autre croyance par rinterrention des dieux d'un culte qu'ib méprisent? On ne peut généralement regarder cet écart comme une irrégularité dû génie y mais comme un effet dé la stérilité d*invention, qui réduit un auteur à user des formules

antiques, faute de pouvoir s'en créer de nouvelles. Gamoéns, ti^p esclave des errements schblastrqués, ne crut peut-être pas , comme le troupeau des imitateurs , que le merveilleux consistait dans la seule .Mythologie; mais il n'osa le tirer de son propre fonds, ni le puiser, ainsi que le Dante et le Tasse, daiis la religion de son siècle: Eh ! néanmoins , de quel droit Taccuserions-nous d'avoir fait abus d'un sysftéme dont lusage est encore admis dans notre poétique pins ii^me défaut épuréc? Ne voyons-nous pas les allégoriques déités ta H^lLie. qui dénaturent sa LusiaJe garder leur place au milieu des héros de la ligue et dans le sujet de la convér^ sion politique de Henri ? Bellone et Mars ne le dé* fendent-ils pas dans notre propre histoire ? Ne mélentils pas leurs attributs ^ïens aux apparitions de -saint Louis? Et le fabuleux Amour, fib aîné de Cypris, ne lance-t-il pas les flèches de son carquois dans le cœur de Gabrielle et de son amant, soumis au dieu des bosquets dldalie ? Ce sont pourtant là des erreurs 3e Voltaii'e , qtie les lois, du goût ne garanttreflnt -pas

de faire un niélange du profane et du sacré, parce que, plus philosophe que poète épique, il savait mieux raisonner sur les mœurs que les peindre.

Entendons«-nous bien pourtant : ce serait donner à ma critique une extension injuste que de ne pas la borner à ce. qui touche les propriétés de Tépopée, et spécialement le merveilleux employé par lauteur ; car, sous le rapport des mœurs fondamentales décrites dans la Henriadsy je suis loin d adopter les censures outrées de cet inclément Clément, réfutées par la force d'une bonne logique à c^te même chaire, relativement au point en question. Il m est si souvent arrivé d'être en contradiction involontaire avec les maximes de La Harpe , que je me félicite de me trou- Ver cette fois de son avis , et mon impartialité se plaît à transcrire son propre argument : il prouve en ces termes que Tesprit général du poëme s'accorde avec celui du sujet. « On a prétendu, dit le professeur, co^riSirion « que le sujet étant la conversion de Henri IV à la ^^^"^^^ « religion catholique , et par conséquent le triomphe « de cette religion , l'auteur avait été contre son but « en y insérant des morceaux satiriques contre l'am- « bition des papes et contre la cour de Rome. Le « faux de cette observation saute aux yeux : il est évi* « dent que l'on a confondu dans la critique deux % choses très-différentes et même très-opposées , que «'l'auteur a très- bien su distinguer dans son poëme. « La cour de Rome n'est point l'église, et la politique m. ultramontaine n'est point la religion; le pape, suc- « cesseur des apôtres et chef de l'église, et le pape^ « souverain temporel, sent deux hommes tout diffé- IF. 5

rents. Dieu n'a jamais dit que tous les successeurs de '«saint Pierre seraient des saints, et il a permis qu'un de ses apôtres fût un traître. Voltaire a donc très-bien fait de séparer ces deux choses , et ce devait être lesprit de son sujet. Il a peint la religion et Féglise sous les traits les plus respectables, et nous a représenté la Discorde et la Politique, prenant les vêVements sacrés de leur auguste ennemie , la Religion, pour prêcher aux peuples la révolte et le fanatisme , et la vérité de l'histoire ^est trans« parente sous cette allégorie. Assurément ce n'était pas dans Tévangile, qui ne prêche que la soumission aux puissances établies de Dieu, que Sixte^ Quint avait appris à déclarer lliéritier du trône de France, race bâtarde et détestable de Bourbon; c'était rallié mercenaire de Philippe II qui parlait ainsi, et non pas le chef spirituel et le père des chrétiens. Non-seulement il n'y a point là-dessus de reproche à faire à l'auteur, mais (ajoute plus bas son défenseur) traitera-t-on de satire ce que dit Voltaire de la corruption de la cour de Rome?.. Lui fera-t-on un crime d'avoir déploré ces temps malheureux où le meurtre, l'inceste et l'adtiltère souillèrent le trône pontiBcal.'^ Il le devait à la vérité et à son sujet, et il fallait faire voir que les attentats de Sixte-Quint <« n'étaient pas plus respectables que ceux de Jules It « et des Rorgia , et n'appartenaient pas à la religion. » Non, 'sans doute , ajouterai-je, pas plus que les forfaits des Êictieux et des tyrans n'appartiennent à la liberté yk la gloire^ et à la philosophie^ qu'on en accuse calomnieusement en nptre âge. Voltaire s'est donc, en

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M composition, très-sagement rapproché desmoeui«: il serait à désirer qu'il n'eût pas donné lieu de le reprendre à 1 égard de l'elcécution, et qu'il eût cédé moins à l'usage habituel de mêler des êtres mythologiques parmi les agents du catholicisme.

Cet assemblage hétérogène , ces discordances des y mfl«nf •

^ o ' des religions n

cultes incohérents, étrangers aux mœurs des époques, ^^JJ'"*^'*'' dégradent la majesté de la sévère épopée, et ne sont ««^<i'»* tolérables que dans le roman épique. Nous sourions aux caprices de sa muse badine. Observez que sa règle diffère en ce point : elle supplée en se jouant à la condition des mœurs par celle du travestissement; mais encore faut-il que le merveilleux j découle de la source des idées et des habitudes du temps, qu^elle travestit par une agréable satire. L'Arioste décrit l'histoire de l'invasion des Maures et des Sarrasins infidèles dans le saint empire de Gharlemagne. Ge,co];n« bat de religions ennemies va mettre en présence des divinités de toute espèce. C'est l'âge des superstitions, des contes et des miracles. Les légendes multiplieront les . saints ^ les fabliaux engendreront les êtres romanesques : on lira dans les gothiques annales que les chrétiens brûlent les sorciers ; de-là des magiciens et des fées reçus dans Topinlon populaire : oii entendra les traditions du Nord semer les merveilles des démons et des génies; de «là des faits prodigieux et des armés enchantées qui ne paraîtront plus invraisemblables à la multitude. Alors le chantre de Roland, exagérant à sa guise les mœurs extravagantes des chevaliers et les mœurs cavalières des dames, conformera la vie et les coutumes adoptées par ses paladins

à l'existence imaginaire des fantastiques personnages qui les seconderont de leur entremise dans leurs prouesses ridicules. Ainsi loppositiou du paganisme ^ de la chrétienté, de la féerie, dont tous les ressorts réagiront ensemble, bien loin d'être disparates, concourront à l'harmonie de la machine, puisque toutes les sortes de merveilleux s'accorderont avec Tesprit et la foi des acteurs du siècle. Une époque antérieure à celle de Roland m'a permis d'employer le concours des mêmes moyens en. une épopée légère, inédite encore, et intitulée la Mérovéidey où je célèbre la victoire des Francs sur Attila dans la Gaule, alors idolâtre et chrétienne à-la-fois. J'y ai fait l'essai des vers rangés en octaves, à Timitation du poète italien» Un de mes chants contient l'entrevue de l'évêque d'Orléans , qui vient supplier le roi des Huns d'épargner la ville assiégée :

« Sous une escorte de Tartares »

« Ses clercs et lui sont promenés « Parmi les ris de ces damnés, « Trouvant les saints un peu bizarres.

« Anian , muet en ce bruit , « Comme un ange au milieu des diables, « Au 8<your du chef est conduit , « Entre leurs tentes innombrables.

« Du tyran il voit le palais, a Maison de bois à hauts portiques ; < Tel un pavillon sur des piques « Se dresse et démonte sans frais.

« Des piliers affermis et lisses <l Assurent ses larges parois»

« Mars que des mains spoliatrices « PToment que des drapeaux des rois :

« Ces toits de sapin et de hêtre , « D'un prince altier simples abris , « Lui plaisent mieux que les lambris « De cent villes dont il fut maître*

<c Le fils orgudUlepx de Muzuc , à Dans sa cabane militaire , « Méprise les marbres , le stuc 9 <t Les cristaux , et For de la terre.

« Autour de lui, sous Taj^reil, « Brille sa cour humble et parëe ; « Lui fier sous sa toison tigrée , « Marche aux derniers Scythes pareil.

« Les os saillants d'un crâne immense « Enferment son bouillant cerveau , « D'où , sur le monde entier , s'élance « L'excès d'un feu toujours nouveau.

« OEil creux , noir , vif, et barbe rare ^ « Large sein, 09I gros, poil crépu , < Taille petite, et corps trapu, « Tel est le portrait du barbare.

« Qui change en superbe géant « Ce monstre écourté, sans noblesse?

« C'est un magique talisman , « Cadeau que reçut sa jeunesse.

« Muse , apprenons aux curieux « Que les Huns, nés dans les tanières ^ « Ont des sorciers et des sorcières « Pour aïeules et pour aïeux.

« On dit qu'une fée infernale « De Muzuc fit naître Attila;

yo COURS ANALYTIQUE

« Cette fée est Morocëphale, « Qui tout enfant Tensorcella.

m Le sang des tigres d*Hircanie « Au berceau fut son premier lait; «f Et sa mère en son cœur soufflait 1 Son atroce et malin génie.

« Tous ses membres s'étaient accms <i Sur les hauts frimas du Caucase , « Dans les rocs brûlés du Taums , a Aux flots de TAraxe et du Phase :

« £lle endurcit ses jeunes ans « A ne plus craindre hommes ni bètes » A Fer ni feu, saisons ni tempêtes, a I^i mers , ni gouffres , ni volcans.

« Ce fut peu : quand sa frénésie « L'élut tyran du monde enfin , « Lui montrant l'Europe et TAsie , « Sa mère lui dit sur TEuxin :

« Mon fils, tout vaincre est un prodigt « Qu'un homme nain n'accomplit pas, « Si tout ne fuit devant ses pas , t Ou ne tremble , atteint d'an prestige^

« Reçois donc ce prisme infernal , « Prends ce talisman invisible , « Miroir qui porte en son crystal «I Une illusion invincible.

• Elle dit, laissant en se^ mains « Un talisman , où sa figure « Grandit et s'enfle sans mesure <i Aux regards trompés des humains,

• Potentats, capitaines, princes, « A son abord , frappés d'enrcnr ,

DE LITTÉRATURE. yi

« Trônes , républiques , provinces , « L'envisagent avec terreur.

a Le nain leur semble un Briarée « Centuplant sa tête et ses bras , « Et des chefs de ses fiers soldats « L'audace même est efîarée.

Après avoir décrit les étranges eiEFets de ce talisman, emblème, comme on le voit, de ceux que produit la vue des charlatans despotiques sur lame et sur le visage des hommes de toutes les classes^ je représente la droiture et la simplicité du prélat introduit seul devant ce roi des Huns.

« Le grave Anian, dont un ange « AfTermissait Tœil circonspect , .

« L'abordant sans changer d'aspect , « Alors c'est le tyran qui change.

J'ai vu la même tranquille fermeté troubler un de ses pareils , qui troublait tous ceux qui n'osaient le bien regarder.

« Que dis-je ! lui-même surpris

n De son impuissance imprévue ,

« De ce juste craint le mépris ,

« N'étant pas géant à sa vue :

« Tant un sage ^ observant le fond

« Qu'un prisme dérobe aux remarques,

« Reconnaît en d'altiers monarques

« Des hommes , des nains, tels qu'ils sont.

Tout, en ce morceau, rappelle les mœurs de ces temps de barbarie : dun côté paraît un apôtre avec son ange gardien ; de l'autre , un monstre couronné

qui reçut la naissance d'une fée. Mes vers renferment un portrait d* Attila qui n'est que la faible copie de celui que nous laissa par écrit lambassadeur qui lui fut député par le Bas- Empire. Les choses y sont donc exactement tracées daprès les vieilles chroniques. Ceci concerne la partie matérielle du poème. Dans la partie merveilleuse, une allégorie me aert à mettre en opposition Tesprit du paganisme et celui * de la catholicité, par l'entretien des deux oiseaux (laigle de Jupiter et le pigeon du Vatican), qui représentent, l'un l'antique Rome, et Tautre la Rome moderne. J'ai quelque espoir d'avoir en cette fiction neuve , où éclate la jactance de l'aigle païenne et la finesse du ramier apostolique , résumé le double caractère des âges où le vandalisme luttait avec la religion nouvelle, déjà victorieuse de l'ancienne. On sait que ces irruptions des peuplades du Nord furent toujours attirées par les agressions des souverains du Bas-Empire : les pontifes romains et les premiers pasteurs évangéliques tempéraient alors, par leur philosophie charitable et sincère, les atrocités des vainqueurs et l'esclavage des nations. Attila lui-même suspendit ses ravages à la prière du pape Léon, et s'était laissé fléchir, dans la ville de Metz, par les vertus de Vévêque Lupus. Les chrétiens, à peine échappés au péril , ayant témérairement publié que répée de saint Paul avait rais en fuite le roi des Huns dont la colère les épargna, Genséric ne garda pas la même raodération, et sa vengeance brûla les murs de Rome peu de temps après. Leçon terrible donnée à l'imprudente vanité de la faiblesse!

DE LITTÉRATURE. jS

Depuis le troisième siècle de notre ère jusqu'au aperça

r # A des moenr*

neuvième, Thistoire ne présente que le spectacle de „^'**',7^e» la barbarie incendiaire et de la civilisation prête à •***^*** s'éteindre : lancienne Europe , devenue grecque et romaine par l'éloquence et les conquêtes , se transforme en une Europe gothique, vandale, et abâtardie , que lagrandissement du pouvoir de Téglise change par degrés en une Europe toute catholique, divisée par autant de sectes et d'hérésies qu'elle lavait d'abord été par la diversité des religions et des mœurs. Dans l'origine de ces révolutions du Nord et du Midi, le contraste des rites, des lois et des disciplines, les physionomies variées des hordes qui se dépossédaient tour-à-tour de la Germanie, des Gaules, et des Espagnes, fournissent à la poésie le riche tableau des nombreuses superstitions contemporaines qui se combattaient à-la-fois sous les enseignes des nation» rivales. Ce fut là le chaos dont le génie de TArioste nous apprit à débrouiller la confusion , et dans lequel son feu créateur anima les éléments de toutes les chiibères qu il a si plaisamment travesties.

Aux grandes époques de l'Hégire, le monde spiri»- Mœar» tuel n'est plus partagé qu'entre Jésus et Mahomet : i*'»^ les lois sont plus uniformes; notre dogme, dont l'autorité s'étend sur toutes les régions européennes, ne reconnaît plus même d'idolâtres dans l'Afrique et TAsie, mais seulement des infidèles, qu'un seul Dieu veut punir, vaincre, ou convertir. Ce temps, qui n'offre plus que Tunique opposition des croisés et des hérétiques , exclut .sévèrement le mélange du paganisme dans la grave épopée qui le consacre : aussi

oque ou amiame établit.

conyient*iI au ton sérieux du Tasse ^ autant que Fâge antérieur convint aux caprices de VArioste et aux fictions de la Méroiféidcy dont je fondai le sujet sur la bataille des champs catalauniques ^ afin de travestir le barbare héroïsme

« DeifVois moulés sur Altila.

Quoique le genre héroï- comique substitue le travestissement des mœurs à l^ur juste représentation, la fidélité de leur peinture rehausse 1 éclat de Tépopée satirique, et lui sied, sur-tout dans la fable de Bqileau : copiste exact du vrai , son esprit a su choisir des modèles grotesques, que son talent revêt d'ornements épiques sans les défigurer. Le tableau vivant du Lutrin s'assimile, pomr la franchise de la toudhe et du coloris, à ceux de Técole flamande : même vigueur, même relief, même finesse, et même naïveté; ses personnages plaisants ne* sont pas de nobles portraits de Wendeky mais de piquantes et originales figures de'Girardow,deWan«>Hostaêde et deTéniers. On se divertit à considérer des physionomies, des attitudes et des démarches si conformes à l'état et aux mœurs des héros du poëme. Quel critiq[ue ûcheux s'aviserait de reprendre Fauteur sur ce point, et de nier la parfaite ressemblance de ses copies ? La nature perce dès le commencement de la narration : voyez-vous cet irascible prélat , qui , tourmenté d'un mauvais rêve,

« Querelle , en se levant , et laquais et servante * « Et d'un juste courroux ranimant sa vigueur , f Même avant le dîner parle d'aller au chœur ? -

DE LITTÉRATURE. yf)

' A «e trait, déjà Ton croirait le poète hors du carac-* tère , s'il n'eût fait pressentir auparavant quellç est la fougueuse humeur de ce bon ecclésiastique , en parodiant ainsi le vers connu de Virgile >

9 tant de fiel entre-t-il dans Tame des dévots ?

Mais Boileau va le ramener, conformément à ses moeurs, au pieux soin de sa personne, grâce aux conseils d'un aumônier^ son obéissant acolyte :

« Quel aveugle caprice ,

« Quand le dîner est prêt vous appelle à Toffice ! ' « "Ùe votre dignité soutenez mieux Téclat. « EatHce pour travailler que vous êtes prélat ? « A quoi bon ce dégoût et ce zèle inutile ? « Est-il donc pour jeûner Quatre-Temps ou Vigile ? « Reprenez vos esprits , et souvenez-vous bien « Qu'un dîner rechauffé ne valut jamais rien.

Outre les expressions qui retracent la consécrsitîon des jours d'abstinence forcée, la dernière sentence contient une vérité éternelle ; et pourtant , la fureur du saint homme est si grande , que son oreille reste sourde à une maxime qui le doit profondément émouvoir. Dès -lors quelle idée concevons - nous de sa colère, puisque la gourmandise ne peut même la contre-balancer ! Mais comme il faut que celle-ci remporte en dernier lieu, Gilotin, mieux inspiré, joint prudemment les effets aux paroles ,

« . •' . .^ . . Et ce ministre sage ,

« Sur table au même instant fai( servir le potage.

y6 COURS ANALYTIQUE

Aussitôt quel changement! quelle religieuse mode* ntiçn !

« Le prt^lat voit la soape , et plein d*un saint respect » « Demeare quelque temps mnet à cet aspect.

Moment d'hésitation très -naturelle, intervalle -mis avec art entre l'appétit naissant qui triomphe et le courroux qui safiEaiblit dans le cœur du prélat.

« Il cède , il dîne enfin ; mais toujours plus faroadie , « Les morceaux trop hâtés se pressent dans sa boache.

Maintenant on le voit maîtrisé par la gourmandise et la colère à -la -fois qui régnent ensemble sur loi Voilà comment on imite les grandes passions! Bpileaii| durant son épopée entière, n'a pas démenti les mœurs de ces chapelains; et, parmi le tumulte de la chicane victorieuse, il les soutient dignement par ces verf pleins de force :

« Loin du bruit cependant les chanoines à table « Immolent trente mets à leur faim indomptable, t Leur appétit fougueux, par Tobjet excité , « Parcourt tous les recoins d'un monstrueux pâté : « Par le sel irritant la soif est allumée.

Et vous savez que, quand ils boivent,

« La cruche au large ventre est vide -en un instant.

Ainsi Fauteur des satires représente aussi fidèlement la voracité des chantres et des sacristains, qu'il avait bien tracé les délicatesses friandes des directeurs àê femmes; car, à Ten croire,

«... De tons mets sucrés , secs , en pâte , ou liquides^ « Les estomacs dévots toujours furent avides :

z4' Rkou.

L'obserratioft

lit.

« Ee premier masse-pain pour eux , je crois , se fit , « Et le premier citron à Rouen fut confit.

Il importait donc de montrer les héros du Lutrin officiant avec zèle à table, afin de leur donner lailure épique autant qu'à ceux d'Homère, qui ne néglige pas de peindre fréquemment les habitudes des festins.

Non content d'avoir bien rempli la condition des mœurs, Boileau^ rigide observateur de toutes les règles de l'art qu'il enseigna si bien, satisfait encore à la condition des localités : c'est ce qui fera le charme durable de son plaisant ouvrage. Il n'omet ^^5^1^" pas la description de la moindre coutume , des moindres parties du vêtement ou des parures de ses acteurs; on croit voir la soutane moirée du chantre, êes gants violets, le rochet, que la jalousie du prélat lui rogna de trois doigts, et l'aumusse qu'il porte en main. Le poète vous fait pénétrer dans Talcove où repose l'embonpoint de l'auguste béat i^ur un lit de duvet et de plume que garnit la molle épaisseur des coussins, et il couvre de rideaux impénétrables ce sanctuaire d'un sommeil béni; il assigne le lieu où fut déposé le fameux pupitre, la place où cette machine remontée doit tourner sur son pivot, et le banc qu'elle obscurcira; il vous fait parcourir la nef, la sacristie, et le chœur, vous fait entendre la cresselle du saint-jeudi, dont le bruit perçant arrache les*chatioines à leur indolence. Il vous a montré la tour de Hont-Lhéri d'où la Nuit personnifiée tira son sinistre hibou; enfin, lorsqu'au sortir de l'antre de la Chicane, il va raconter le combat livré par les adver-

yS COURS ANALYTIQUE

saires, il tous dresse le plan du champ de batailla situé au bas des degrés du palais et au coin de la boutique d'un libraire. Par le magique effet de cette exactitude dans le détail, le lecteur, présent par« tout, ^'intéresse à tous les mouvements, assiste à toute laction, et ne peut rien confondre ni riea perdre de vue. Or, si la fable la plus mince, imaginée par Tespiéglene du satirique, s'agrandit et prend une telle consistance de Tobservation des localités , combien plus importe cette condition aux fables vraiment grandes et héroïques!

JimlTde* N est-il pas surprenant , par exemple , que le poète rîSiiu*^" de Ferrare, qui chanta les Agramant et les Rodo- *'*'** mont, nous ait nettement décrit les remparts , le^ fossés, les basiliques, les rues de Lutèce, et Tîle de la Seine, qui fut le théâtre des assauts liyrés aux troupes de Charlemagne, quand le poète français^ qui nous raconte un autre siège de Paris soutenu par les ligueurs contre Henri IV, néglige de tracer les lieux où il était né, les circonstances des attaques e^ des défepses , et tout ce qui eût fixé les idées sur U$ particularités de Faction générale? N'est-ii pas étrange que notre propre ville nous soit mieux représentée par l'Arioste que par Voltaire ? Ajouterai-je que nous, . connaissons mieux Pergame et les bords de Xante > dans les poèmes de V Iliade et de Y Enéide^ que nous ne reconnaissons Paris et les rives de la Seine dan3 Même celui dc la Henriade, Ni Hésiode, ni Homère, ni

lactitttde sur » 7 ■•■

uJ'î^u.'te*. Virgile, ni Valérius Flaccus , ni le Tasse, ni Miltpn,

""^J*J^'" ne font agir ou marcher un personnage sans dire de

quel lieu il part, à quel lieu il va, quels sont ses

habita ou ses armes, et sans établir dans Fesprit du lecteur les localités et les coutumes, soit religieuses, soit civiles, soit militaires. Les armures dont se revêtent les rois d'Argos , de Thessalie , et les princes d'Ilion, ont reparu dans tous les tableaux de nos peintres, qui ne nous les ont fait voir sur la toile qu'après les avoir vues chez les poètes grecs et latins. Leur crayon et leurs pinceaux peuvent aussi copier les ornements dont se parent les déesses et les héroïné9 dans les solennités de TOlympe ou de la terre : toutes ces choses leur ont été rendues visibles da^s l'épopée. Est-ce un niédiocre embellissement aux poèmes de l'antiquité que ces boucliers d'Hercule, d'Afdiille et d'Enée, industrieusement fabriqués dans dan^ les forges de Yulcain? Est -il indifférent dç savoir comment les chars des héros étaient attelés et conduits? Ne sommes -nous pas ciu'ieux de voir les lances etles cimeterres des preux qui joutèrent contre les Orientaux? Ne voulons-nous pas même pouvoir nommer la fameuse épée de Aoland ? Suivez la sainte armée de Godefroi et celle d'Aladin et de Soliman, veu5 en distinguerez les chefs à leiu's cimiers, à leurs visières , à leurs cuirasses , et à leurs brassards ; Yous discernerez les fêtes des deux camps à lappareil des diverses bannières et à Tordre des pieuses céré- - taonies dirigées par la croix ou le croissant. Supprimet de la Jérusalem délivrée toutes ces descriptions locales , ignorez la géographie des contrées que parcourent les héros , votre imagination s égarera dans le confus assemblage des objets , et peu frappée des noms qui ne peignent rien, ne saisira plus ni les

faMtnMtÏT«

faits ni les figures. Mais quel intérêt positif résulte des circonstances recueillies et décrites avec soin ! Le massacre de la Saint -Barthélémy^ ou la famine de Paris, vous ferait doublement frémir , si les actions en étaient détaillées aussi épiquement que Fincendie et la ruine d*Ilion. « Le ton du poète semble ( nous 4«i>diiu dit le sensible traducteur), augmenter de force et « de chaleur pour peindre ces intéressants tableau! « des grandeurs humaines précipitées. Toute cette r peinture de Tassant livré au palais de Priam est « pleine de verve , de rapidité , et de pathétique : ce « qu on y remarque de plus touchant , c'est le déses- « poir des Troyens, qui, au défaut d autres armes, se « défendent avec les combles mêmes et les débris du « palais , et roulent sur lennemi ces poutres dorées , « monuments de lantique. magnificence de leurs an- « cêtres.

« C'est dans les plus petits détails quon reconnaît « souvent le mieux le grand talent de Virgile. Il avait « à exprimer ici une fausse porte ou un passage de « communication entre les différents appartements du R palais : cela a peu d'importance ; mais si c'est par « cette porte ou parce passage que, dans des temps plus «heureux, Andromaque sans suite conduisait à son « aïeul le jeune Astyanax, ce petit détail acquiert un a grand intérêt. Ce n'est plus cette porte que l'on «voit, c'est la plus tendre des mères, le plus chéri « des enfants, le plus grand et le plus heureux des « rois, et le souvenir attendrissant de cette grandeur « évanouie. La peinture de la tour renversée sur les « ennemis n'est pas moins admirable : la facilité qu'a-

«i raient les Troyens de voir de là leur ville entière, et « les vaisseaux des Grecs augmente le regret du sacri- . « fice qu'ils font de ce monument à la nécessité de se « défendre. »

Voilà comment la poésie , en consacrant les localités , anime les choses même inanimées ; voilà comment elle transporte le lecteur au milieu des chocs et des siècles passés : voilà comment elle lui fait accompagner tous les pas des héros qu'çlle représente, et l'introduit jusque dans leurs foyers. Elle Fenrichit, par ce moyen , de la diversité des régions et des usages exposés dans la marche de la fable; elle suspend ainsi la narration ou le discours par des images contrastantes ^ et gouverne à leur aide la curiosité sans cesse réveillée. On ne se lasse ni de la lecture des anciens poètes, ni de celle de la Bible, parce que tout y est clairement circonstancié ; là je retrouve le puits de Jacob , les tentes de larabe Ismaèl , le trône d'Esther, et j'aperçois les roues vivantes du char d'Ezéchiel : ici je considère la flotte des Argiens , les portiques de Pergame, les jardins d'Alcinoûs, Far- ' moire d où Pénélope retire Farc et les flèches de son époux; et si mon regard monte dans FOlympe, il y saisit la forme des sièges immortels qui roulent d*euxmêmes et se rangent dans le conseil où les Dieux se viennent asseoir. J*éprouve la même agréable surprise à conteiùpler les portes merveilleuses du Pandémonium de Miltorï qui, sans qu'aucune main les pousse, ouvrent et ferment leurs battants en criant sur leurs gonds inébranlables. Certes la muse qui ne sait pas seulement décrire les objets réels et les sites géogra- IF. 6

Peiatar* In locditÀ

8a COURS ANALYTIQUE

phiques , doit renoncer à porter la lumière sur led choses et sur les régions idéales ; c'est peu que d avoir à peindre les cités, les champs, les fleuves et les mers, que de visiter les cavernes de Polyphême, les gouffres de Charybde et de Scylla, les ateliers de Lemnos, et même les Tartares souterrains ; Homère et Milton atteignent plus haut et vont plus loin.

Si le monde connu n'est à vos yeux qu'un chaos nagiMire*. j»^^ votre imagination ne retire point de peinture circonscrite et distincte, saurez-vous figurer les attributs et le vol des puissances intellectuelles, et suivre le chantre du Paradis perdu dans l'immensité des espaces au milieu desquels il assigne la mesure du globe ^ la carrière des astres, et la séparation préexistante entre le firmament , empire des anges et de la lumière, et l'abyme ténébreux où tombèrent les habitants de la nuit éternelle ? Pourtant ce vaste théâtre de fictions

appartient à Tépopée qui doit, sans s y perdre jamais, voyager dans son étendue.

Ma propre expérience m'apprit quel dut être l'effort du génie de Milton pour décrire tant de choses inconnues, et les placer en des lieux qui même ne sont point , lorsque j'essayai, dans Y Atlantiade ^ de personnifier les principes de la science newtonnienne, et de tracer des objets et des espaces qui ne sont que soupçonnés , en inventant , d'après les modèles des anciens , une théogonie symbolique des lois positives de la nature , telle que nous nous l'expliquons; la condition des mœurs m'avait arrêté d'abord , et je le fus ensuite par celle des localités. Premièrement où placer mon système divinisé? Tous les peuples de l'histoire ayant

lÉTlk I ^

DE LITTERATURE. 8à

eu lenr religion propre ^ il était absurde de leiu* supposer des divinités qui n eussent pas été les leurs. Le silence des annales sur la nation qui habita la terre volcanique de Tîle Atlantide, submergée par TOcéan qui reçut son nom , me parut autoriser la création d'un peuple antérieur à tous les autres^ Je lui prêtai des dieux , emblèmes de nos connaissances ; il eut donc un culte ^ et par conséquent des dogmes, des rites, et deô mœurs. J'avaià créé sa religion et ses lois philosophiques après l'avoir créé lui - ihéme ; il me fallut encore créer les localités de son empire. Quant au merveilleux , les formes seules en furent imaginaires: mais rinstruction vint à mon aide pour le fonds. Des dieux représentèrent lé centre attirant de l'univers et ses forces contre*balancées : deux immortels jumeaux siégeant aux deux extrémités de l'axe de la sphère céleste devinrent les dieux des pôles ; d'autres divinités résidèrent parnii les astres : la terre eut aussi ses déesses et ses nymphes ; et chez l'une de celles qui régnèrent dans la demeure des volcans^ je rencontrai même un dieu foudroyant qui, mieux que! MarS) représente la guerre soutenue de lartillerie ; la physique me découvrit des palais enrichis d'or , de gemmes et de stalactites, et me fit descendre en des jardins oii coulaient des sources colorées par les dis^ solutions des métaux les plus précieux, asyles souterrains non moins magnifiques, non moins brillants que les châteauill et les parcs de toutes les magicien nesa Ces ornements poétiques se multiplièrent par la seule ob^rvation des choses locales : je leur dus l'éclat de deux grands épisodes; lun sur les phases de la lune

et sur les flux de l'Océan , lautre sur Tanticpe formation du détroit des colonnes d'Hercule, par la rupture des côtes de FAfirique et de TEurope, qui cédèrent passage à Vimiption des mers. La triste pensée de tant de contrées englouties par cet événement , perdu dans la mémoire des hommes, m'inspira ces réflexions nées de la localité même :

« De là sortit ton nom , de là ta gloire est née , « Fille de rOcéan , ô Méditerranée !

« De qui Tinvasion sur tant de bords détruits , « A d'un déluge entier porté si loin les bruits.

« Tels se sont entr*ouyerts sur la face du globe , < « En ces grands chocs passés que le temps nous dérobe , « Les golfes, les détroits , où^ des eaux dévorés, « Mille états populeux sont dans Tabyme entrés. « Tels s'ouvriront encor , sous nos villes peut-être, « Les gouffres des volcans que Ton vit apparaître , « Et des hommes épars , reste des nations , « En seront les Noés et les Deucalions.

Je vous prie d observer^ messieurs, que si le cours des idées qui composent cette leçon m'a deux fois entraîné à vous entretenir de mes essais épiques, je ne les expose pas comme des exemples , mais comme des efforts que j ai faits pour ne pas manquer aux conditions des mœurs et des localités, tant leur importance me parait considérable dans l'épopée. Je ne sais d'ailleurs par quelle humble retenue on n'oserait, dans 1 étude des lettres aussi*bien que dans celle des aèiences exactes, appuyer les principes que Ton émet des expériences et des découvertes qu'on peut avoir

faites soi-même. La bienveillance que vous m'avez toujours témoignée m encourage à me dépouiller devan^ vous 4le la fausse modestie qui embarrasse-l'enseignement, et mon respect pour le public Àefaipé- , chera d abuser jamais de votre complabance favorable.

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