‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 23 sur 35 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

TRENTE-SEPTIÈME SÉANCE, Sur les épisodes.

BSSIEURa,

Les voyageurs , dont une affaire trop pressante ne hâte point la course, aiment à rencontrer sur leur route des aspects variés qui divertissent leurs yeux et leur esprit, et qui les soulage de la fatigue d'un long trajet sans les éloigner de leur but. Entraînés par le plaisir autant que par l'intérêt , ils s*écartent par-fois de leur droit chemin , et prennent des sentiers agréables et fleuris qui les y ramènent : souvent curieux de s'instruire en marchant, ils s'arrêtent sur leur passage, ils observent les lieux et les mœurs; ils écoutent les bruits qui les frappent; et recueillent les récits des aventures avec attention : n'en est-il pas de même des lecteurs ? Le poète épique , jaloux de leur faire parcourir la vaste carrière qu'il leur ouvre , ne doit donc pas oublier de les tenir en haleine, par Tintérét, le plaisir, et l'instruction. Nous avons démontré que rintérét résulte d'une action commencée, de laquelle la curiosité cherche à connaître le nœud et la fin :

par conséquent il faut que le narrateur ne trompe jamais leur espérance, et n'en retarde pas trop l'accomplissement ; mais , comme à cet intérêt se joint le goût des distractions et de renseignement , il peut les amuser en les menant par des détours au terme vers lequel ils tendent, et les délacer dans leur marche, en leur ménageant des pauses , ou en leur offrant des Tues instructives qui rallentissent leurs pas. Cette né« cessité fait une loi dans 1 épopée de la condition des ÉPISODES. On voit en ceci, comme en nos leçons antécédentes, que nous prenons toujours le besoin naturel pour base de toutes nos règles littéraires. Une exacte analyse conduit à prouver que les règles qui nWt pas ce fondement ne sont point posiûves , et sortent arbitrairement du système qui constitue le bon et le beau.

l^s ÉPISODES sont dans la poésie épi({ue ce que xS*R>6i-»' son|; les digressions dans le discours: en effet l'épopée étant une narration continue , ne souffre rien d*étran* ger au récit, et n'admet ni les réflexions morales, ni les développements oratoires qui interviennent sub* ftidiairement dans le sujet des traités polémiques, des harangues, ou des panégyriques. Qu'est-ce qu'un ^isode ? une histoire incidentelle tt^vant de Fhistoire principale que le poète raioofiita^ 1 il devient un hors*d'œuvre qui surcharge ;inutileMent le poëme, s'il lie rentre dans le fait exposé d'abord , et s'il ne s 7 rattache secondairement. Au contraire, il en est un des plu& beaux ornements, s'il se mêle à l'actiou sans l'interrompre , et s'il s'y incorpore comme un des membres animés de la iable/ Considérez l'épisode

L«i ëpUode»

sous ce point de vue relativement au tout, dont il ne compose quune faible partie» et considére^le comme un tout dans sa composition partielle ; car vous pour-' riez le détacher du corps de Vépopée sans ^e c^ra perdit autre chose qu^un embellissement ; mais il se forme d'une petite action qui doit avoir son esLpop tion, son nœud, et son dénouement; ainsi vous ne pourriez lui retrancher de ses éléments sans nuire à son intégralité particulière. Je dis qu on peut à la rigueur ôter au poème ses épisodes sans le tronquer; oui sans doute : néanmoins les meilleures hhleg inci« dentelles se lient si intimement à la fable principale qu^onne les en séparerait qu au préjudice de celleH»^ et que leur absence y laisserait une lacune à remplir. Autrement il n'est rien que le caprice de rimagina* tion n'introduisît dans un ouvrage à Taide d'un l^[er artifice, ou, dune transition forcée : toutes les anecdotes du monde trouveraient leur place à côté du moindre fait; et Tesprit du lecteur chercherait vaine-^ ment, en partant d*un point, à quel autre point Tau* teur eût dessein de le conduire.

L*usage limité des épisodes doit par conséquent se borner à Tagrément qu'ils apportent, puisque leur abus ferait disparaître l'essentiel • L'art exige qu'on n'en modère pas moins lefFet que l'usage; et ce n'est pas un des moindres inconvénients de leur emploi que de les mal choisir, quelqu'inhérents qu'ils parais» sent à l'action. N'excitent-ils qu'un intérêt &ible; la diversion qu'ils causent paraît superflue ou traînante : en produisent-ils un puissant ; ils attirent à eux seuls la plus forte part de l'attention réservée. à la totalité ^

■Mi

de l'ouvrage, et la vive impression que Tesprit en reçoit fait tomber tout le reste en langueur. Quand leur choix est l>ien assorti au sujet du poème , quand leur proportion n'excède pas la place qu'ils doivent occuper, quand, sans faire dbparate avec le fonds, ils le soutiennent, le parent et le diversifient, alors ils servent au développement du fait qu ils accom*pagnent, ils augmentent la richesse des détails, ils rompent l'uniformité de la narration , et ajoutent à la. vraisemblance de l'ensemble.

Regardez le cours des événements naturels : tout grand fait entraîne, depuis la première impulsion donnée jusqu'à soa achèvement, une multitude de petites incidences que l'historien ramasse pour les ranger avec discernement dans leur ordre nécessaire. Une quantité de circonstances et d'actions particuf lièr^ influe sur le résultat général , et souvent le prépare et le produit. Telle est la marche ordinaire des choses :. l'imitation qui doit la suivre représentera donc rarement une grande action seule, nue et dégagée de tous les faits qui en secondent l'accomplis^ senoiciit, et de tontes circonstauces accessoires; sinon» infidèle à la vérité même, elle omettra l'utile et sor» tira du possible, unique fondement du vraisemblable^ Le nombre et l'étendue des épisodes dépendent de la nature et de la force de Faction : celle de Xlliadej vive^ rapide, véhémente, et se précipitant sans repos^ à sa fin, ne coi^.portera que de courts incidents ;^ eelle de XO(fyssée\ lentement progressive, et n'arrivant à son terme que par des sinuosités , se remplira de diverses aventures enchaînées tes unes aux autres,:

go COURS ANALYTIQUE

ainsi qu elles le sont dans le cours d'un long voyage. Cette dernière marche sera celle de YEnéide, dont le héros passe comme Ulysse, de mers en mers, et de villes en villes, avant de parvenir au lieu de sa destination, «le 5Criu* em C^^ ^ ccttc épopéc dc uous fournir à-la-fois les mo- *'jM>)tiII'* ^^^^ ^®* meilleures épisodes épiques, et les exemples ^iqae*. j^g défauts prcsquc inévitables en les employant, puisque l'art et le goût exquis de Virgile n a pu que les pallier ou les couvrir d*un éclat qui les a rendus éblouissants. On s'abuserait de croire que les second et troisième chants, remplis de la narration faite par la bouche d'Ënée , soient épisodiques : ils forment une partie expositive de la fable, que l'auteur ramène sur elle-même par le moyen des récits, afin de suIk vertir l'ordre historique des événements quUl lui a fallu laisser en arrière pour se jeter au milieu de l'ac-^ tion. L'embrasement de Troie est la cause de là fuite d'Ënée ; et sa navigation vers les contrées qu'il a psHr-^ courues est le commencement de l'entreprise qu'il n'achève qu'en abordant au Latium. Ces deux chanta tiennent donc essentiellement au sujet que célèbre le poète; mais ils renferment des incidents dont la suppression n'empêcherait pas que la Table restât en «on entier; et voilà proprement ce qu'on appelle des épisodes. Voyons néanmoins avec quel art ils sont liés au tout, de façon à paraître nécessaires à l'ensemble.

?s!tî« Les Troyens , fatigués d'un long siège , se flattant que les Grecs ont enfin abandonné leurs camps, accourent sujr le rivage déserté par leurs ennemis,

éê Sinon.

DE LITTÉRATURE. pf

^^ils croient embarqués et déjà loin d'eux sur les mers; ils se livrent à la. joie que leur inspire une se* curitp nouvelle, lorsque le fourbe Sinon, traîné les fers au naains devant leur roi, fait succéder le sentiment d^une compassion générale slux transports de l'allégresse publique. Le récit de son infortune simulée, des fausses persécutions d*Ulysse, du sanglant sacrifice dont il sauva sa tête , attire momentanément sur lui seul un intérêt qui suspend celui qu on porte aux habitants dllion ; mais si 1 exposition et le nœud de sa feinte aventure semblent détourner l'esprit de «>n premier but, le dénouement Yj reconduit aussi-tât^et cet éloquent épisode devient un des ressorts de Faction même; il répand une source de pitié sur les victimes de Tartificieux étranger; il concourt à signaler leur aveugle confiance et la magnanime bonté de Priam, quil fait connaître à l'heure où la mort Ta le punir de sa générosité pour un perfide; enfin il détermine l'instant de la chute de Troie.

A peine cet acte épisodique est- il achevé qu'un Episode

* 1 j. * du Laococ

autre commence avec des circonstances plus menaçantes et plus terribles. Considérez comme Virgile dai( varier soudain la forme de deux incidents qui se touchent de si près. Le premier est raconté par uo personnage quEnée fait parler avec tout-es les recherches oratoires si communes aux Grecs savants dans 1 art de feindre , d'émouvoir et de persuader ; le second est rapporté par Enée lui-même en un langage tout descriptif, où la concision ne diminue rien de la richesse des images qui causent l'étonnement et répouvante. Rappeler la mort de Laocoon » c'est

ocooa.

retracer au soutenir le morceau le plus parfait en toas points; c'est rendre aux yeux et aux cbmrs la présence du double chef -d œuvre de la poésie et de la sculpture, qui figurèrent à Fenvi Tune et l'autre^ le double supplice dun pontife enlacé par des serpents entre ses deux jeunes fils ; c'est renoirveler le spectacle du martyre de l'auguste père expirant avec eux en des vers douloureux et déchirants, et, selon une sublime expression latine, saxo morienUy dans un marbre qui respire et qui meurt. Observes aussi que le trépas de Laocoon , offert aux regarda des TroyenS; passe dans leur crédulité pour le châtiment rigotu^ux de la déesse à qui fut consacré le cheval funeste qu'il insulta d un coup de sa javeline^ et que cette terrible scène décide l'introduction de la machine incendiaire qui menace leurs remparts. Ainsi donc l'admirable épisode concourt encore puissamment à la catastrophe principale.

Le même chant, si fertile en incidences nécessaires, offre, dans une succession graduelle de scènes de fureur et de carnage , le destin du jeune Gorèbe , dont la mort ajoute au pathétique de celle de la prétresse Cassandre , qu'il aime et qu'il voit arracher du sanctuaire au seuil duquel il l'a vainement défendue au prix de sa vie. Ces tragiques événements, et quelques autres qui les suivent, se détachent en haut relief sur le tableau que le docte peintre a semé de groupes habilement distribués sur les divers plans , afin que des couleurs distinctes et des traits vivement prononcés échappassent à la confusion de mille objets horribles. \

* Je ne vous arrêterai que sur le plus frappant de . ^v^oâe

* * * * de la mort «U,

ces nombreux épisodes, et ce sera pour vous repro- P"*™duire les remarques profitables que Delille a publiées à la suite de sa traduction. « Je ne crois pas, écrivit- « il , qu'il y ait rien dans Homère d'aussi beau que « ce récit de la mort de Priam. » Cette phrase n'est, je crois, que l'expression dictée par un extrême endiousiasme, et ne peut être prise à la lettre; autrement, ni mon respect, ni mon ancienne amitié pour le traducteur ne m'empêcheraient de répondre que les plus rédiles beautés de Virgile ne surpassent point ce qu'Homère a de sublime, et que son plus grand effort se borne à l'égaler en ce qu'il a de plus grand : c'est ce que nous prouverons en examinant V Iliade» Je reviens à la note, qui, du reste, est excellente*: «Que Priam, surpris au milieu de son palais, déjà J,*î'î3J'*. « vaincu par le chagrin et la vieillesse , perde sous «les coups de Pyrrhus une vie prête à s'éteindre, « cela serait déjà touchant; mais que ce monarque «ranime sa vieillesse, et résolu de mourir en roi, « arme ses faibles mains d'un fer inutile; qu'Hécube, « réfugiée avec ses malheureuses filles sous un laurier « sacré à côté d'un autel protecteur, détourne ce vieiU « lard d'un vain projet de défense , et le place à côté « d'elle; qu'un de ses enfants, poursuivi par Pyrrhus, « vienne tomber mort à ses pieds , et souille de son « sang ses cheveux blanchis par Tâge ; qu'alors Findi- « gnation paternelle s'exhale en imprécations ; que «par un dernier effort, il jette d'un bras débile un « tnàt Èmguissant qui vient mourir sur le bouclier « de Pyrrhus; que ce guerrier, naturellement violent, ,

« et 8ur*tout irrité par la comparaison que fait Priaitt « de sa lâcheté avec la magnanimité de son père^ qui « lui rendit le corps d'Hector, le traîne à Tautel, 0t « termine sa vie : voilà une belle, une admirable, me « sublime composition ! Tous les détails ajoutent i « Fensembie ; la comparaison d*Hécube et de ses fiUes «avec de faibles colombes, qui se pressent Tant « contre Tautre pendant Torage^ est à-la-fois gracieuse « et touchante ; rien n'est plus pathétique que le dis* « cours de Priam couvert du sang de son fils. L'indi* « gnation de Pyrrhus, attaqué dans ce qui le toudie « le plus , dans sa gloire et dans son orgueil à-la-fois, « rend plus excusable Fatrocité de sa vengeance. N'oo* « blions pas que Priam vient de reprocher à ce héros, «héritier de toute la fierté d'Achille, d'avoir dégé* « néré de son père : c'est ce mot qui décide de la « mort de Priam ; et si ce malheureux prince , au « moment où Pyrrhus est prêt à tuer son fils^ se fftt « écrié , songe quelle eût été la douleur d'Achille, « si sous ses yeux on eût attenté à tes jours! peu^ « être que ce peu de mots l'aurait désarmé. » La fin de cette note confirme la vérité de ce que j'observais au commencement : Homère est rivalisé dignement danÀ ce morceau; mais il n'y est pas vaincu, puisque Ja réponse que Delille imagine pour mieux émouvoir Pyrrhus est une sorte de réminiscence des simples et belles paroles que le Priam de Y Iliade adresse aux pieds d'Achille , qu'il veut attendrir sur ses malheurs et sur sa vieillesse : « Souviens-toi de ton père Pelée,» et le meurtrier d'Hector fond aussitôt en pleurs avec le vieux roi. N'ai -je donc pas raison de dire quoa

DE LITTÉRATURE* g5

. ftltehlt à peine les sublimités du poëte grec, et que Virgile apprit de lui, pour me servir des termes ingénieux du traductei^r, la savante généalogie des idées, et comment elles sont de proche en proche réveillées les unes par les autres ? Loin que cet art , èi Uen connu de Virgile, le îdt mieux de lui que d*Hoaière, cest à l'aide dune imitation déguisée de eejbel endroit que, par ces nuances des images qui 8*tfitraînent mutuellement, par ces fins et mystérieux passages des idées qui s'engendrent entre elles , Enée, à l'aspect de la tnort du vieux Priam , songe aux périls de son vieux père Anchise, et que cette seule pensée lie aussitôt l'épisode à la continuation du sujet. Voilà comment le génie sait s'approprier ce qu'il emprunte, et rend original tout ce qu'il imite. Si l'auteur latin eût remplacé le discours injurieux de Priam par la touchante exclamation que la sensibilité de Delille 4îftt voulu lui suggérer, le dialogue eût été moins vrai, et le meurtre du vieillard plus odieux. La scène, dans ï Iliade, se passe sous la tente d'Achille et dans mn moment de repos. Ici tout se fait et se dit au milieu du tumulte d'une cité prise d'assaut et livrée aux flammes; horrible instant où les chefs comme les soldats s'enivrent d'une brutale fureur, où la pitié n'a plus d'accès, où tous les sentiments généreux sont étouffés, et où les guerriers, ne se distinguant plus que par leur rage dans le sang et l'incendie, ressemblent à des bétes farouches sans yeux pour les larmes, sans oreilles pour les cris, et sans commisération pour le sexe ni pour l'âge. C'est là ce qu'a montré Virgile dans les reproches du malheureux père et dans Tin-

humanité du vainqueur. Tout autre dialogue eût été déplacé, quelque préférable qu'il eût paru. Virgile la si bien senti, quil s est gardé de renouveler en ce lieu le pathétique rapprochement de pensées qui dé^ arme Achille, et qui n'eût pas alors désarmé son fils; et pourtant ce moyen s'était offert à son esprit, puisqu'on le retrouve imité plus bas à l'égard d'Enée, ému tout-à->coup du souvenir d'Anchise, en voyant le vénérable monarque exhaler sa vie par une large blessure ... Subiit cari genitoris imago, ^vbS^iMM L'image d'un père menacé devient la transition '• *iw*"* q^i ? dw milieu des transports du carnage^ conduit le iê VEnUde. p^j^ ^ ^^ allégoriquc épisode plein de charme et de pitié, épisode qui naît encore du fonds des choses, et qui se distingue des précédents par une forme et des couleurs différentes. Hélène, de qui la beautéque vantaient les vieillards phrygiens eux-mêmes, fut la cause de la destruction de leur ville; Hélène apparaît cachée derrière .le seuil d'un temple aux yeux: irrités d'Enée , témoin de la ruine de sa patrie et de la chute des grandeurs d'une famille royale qui périt sous le glaive, et d'un empire qui s'évanouit dans les flammes : quel tableau ! La lueur des feux homicides * qu^alluma cette coupable femme éclaire son visage, qui pâlit à la lumière; le héros, dont le couitoux se réveille à sa vue, s'excite à la punir; il s'avance prêt à l'immoler; mais Vénus descend de l'Olympe, et la protège, contre son fils en se dévoilant toute entière à ses regards : emblème délicieux du pouvoir de la beauté, que défend contre la haine et la colère le seu aspect de son éclat et de ses larmes! ingénieuse allé-

gorie, dans laquelle se confondent le merveilleux et le yrai, qui se prêtent tous deux une force mutuelle! Je m'étonne que les commentateurs n'aient pas relevé plus hautement ce sublime passage, qui contraste par tant de grâces avec les effrayants objets qui l'envi* Tonnent: ils eussent remarqué qu'Enée, déjà disposé par sa tendresse filiale à des sentiments moins cruels, incline plus facilement à Findulgente pitié qui le sur« ' prend et le séduit. Supposez qu'Hélène lui fût ap- ' parue à travers les chocs des armes et dans la première émotion de sa vengeance, quand son cœur était emporté par les spectacles du meurtre; le bandeau, qui eût aveuglé sa, fureur, eût dérobé ses appas à sa vue, et leût rendu peut-être inflexible. On ignore si l'on doit plus admirer Fart de cette invention que la judicieuse habileté de Tinventeur à mettre si exactement les choses à leur place. On se demande s'il ne &at pas le louer davantage de sa profonde connaissance des mouvements du cœur humain , et des ressources qu'il retire de leur usage pour accroître l'intérêt qu'il veut répandre sur son héros et sur le malheur des Troyens. Il représente les Grecs, et Pyrrhus à leur tête, n épargnant rien, et n'assouvissant qu'avec peine leur soif du sang excitée par la seule attente d'un triomphe complet. Il leur oppose Enée, spectateur du renversement de ses murs embrasés et du carnage de ses concitoyens, qui, dans Thorreur de ces calamités , éprouve encore une compassion généreuse envers l'auteur dé tant de maux irréparables^ furmonte ses justes ressentiments ^ et se laisse attenir par une femme muette d effroi. Cette oppoMîon, IF. 7

honorable à son héros, n est-elle pas absolument dans la nature? ne retrace-t-elle pas généralement la différence qni existe toujours entre le fort et le £ûble, entre Tbeureux et le malheureux ? La victoire en effet tend à exalter la violence et lorgueil; la défaite, ainsi que toutes les autres infortunes, rend les hommes à des impressions profondes qui les dépouillent de leur cruauté : lune est présomptueuse, barbare, inhu* maine , ce qui la porte à tout oser , à tout sacrifier : Vautre est abattue, souffrante, et réfléchie, ce qui lui apprend à compatir, et à ne pas repousser la prière. Nous plaignons le malheur parce quUl rappelle les âmes à la modération et aux vertus : nous haïssons les passions de la prospérité, parce quelle foule les lois et la faiblesse à ses pieds dans le triomphe qui 1 étourdit et qui laveugle ; de - là naît le sentiment unanime qui nous fait aimer et embrasser la cause de tous le' vaincus; de- là naissent laversion et les mépris ur .versels pour les férocités qui souillent la gloire de u)us les vainqueurs.

ipUode d« ]^e quittons pas encore ce deuxième chant de Virgile, chant magnifique et si digne d'éternels él<^es. Le pieux Énée, chargé de son père, dç son fils, d^ ses pénates , et de la conduite du reste de son peuple, ^ suivi de Creuse, nouveau ressort de cette poétique machine, va fournir un épisode savamment imaginé pour faire rentrer le héros à peine sorti de Troie, que les Grecs livrent aux feux, au meurtre et au piljbjige , dans Troie désormais fumante , à demi -» consumée , réduite en cendres , et triste proie des ennemis qui A9-partagent s^s trésors, «es débris, ^ fies fnmilles

captives. Par ce moyen un double tableau vous offre Ilion sous une seconde face : vous avez assisté d abord aux impétueuses dévastations de la guerre, vous contemplez après les suites lamentables de ses désastres ; et la pitié qui Vous pénètre s égale en votre ame à la terreur qui vous a saisis. Que dire d*un si parfaij; complément produit par la liaison heureuse des épisodes, si ce nest de les recommander sans cesse pour modèles? On ne peut exprimer leur effet que par des exclamations et des applaudissements.

Les épisodes du chant suivant portent l'empreinte d'une douce mélancolie qui, charmant et reposant le lecteur, signalent aussi -bien la vive sensibilité^ du poète que son rare talent à les conformer au sujet, aux personnages et aux époques célébrés par son génie. Nous n'analyserons pas l'incident si connu des amours de Didon : l'admiration des siècles commande la nôtre , et nous en ressentons une si intimement sincère, qu'on ne fera pas à notre goût Toffense d'en douter : ne parlons de ce grand exemple qu'afijn de démontrer en quoi soil excessive beauté devient nuisible à l'intérêt total : mais ce peu de mots suffit ; ' car on n'a pas à craindre qu'un excès d'éclat répandu sur un seul chant redevienne souvent le défaut des poèmes; et, s'il se renouvelait, il faudrait encore s'en laisser éblouir, et ne pas alarmer le poète à qui l'on n'aurait à reprocher que cette faute résultante d'uifb sublimité démesurée.

Passons donc à l'aventure de CacuS , morceau clas^ Epûod«

. * de Gacus.

sique et vanté. S'il est à l'abri de toute critique, il ne l'tst pas de tout éloge nouveau : on en a loué la

îX)o COURS ANALYTIQUE

rapidité narrative, Tharmonie métrique, la yariét« d'images , la richesse de nuances et de couleurs : mais je ne crois pas qu on ait observé combien il y a de sagesse et d*art dans le choix de cet épisode et dans le choix de Tinterlocuteur qui le raconte. Evandre est un monarque d*un âge expérimenté, qui parle à un futur législateur : quoi de plus convenable «n sa bouche que le récit du châtiment de la rapine et de la barbarie personnalisées sous les traits d'un monstre du brigandage terrassé par une force légitime que représente * la figure d'Hercule? Ne reconnaît -on pas en cette allégorie frappante la pureté du goût qui présida par- ' tout à la composition de Y Enéide y et fense^t-on que le hasard ou le caprice des prétendues in^rations dirigent si constamment l'ordonnance des réelles beautés littéraires?

'^'ppo^ Comparons maintenant la manière dont ouatre

Dire quatre ^ *■

^UAUê P^°<^îp^ux auteurs épiques ont traité des épisodes ^f^^d» ressemblants ; dont )e premier modèle fut tiré d'Ho- ^'*'' mère, qui reste toujours à la tête des inventeurs, et dont les trois autres semblent empruntés successivement de lui.

Epûoae Parmi les nombreux combats décrits dans Vlliade^

l'expédition nocturne de deux héros rompt Funiformité de ces luttes guerrières, dont l'imagination la plus féconde a tant varié les circonstances. Un conseil militaire, présidé par les Atrides, autorise Ulysse et Diomède à pénétrer dans le camp des Troyens, par lequel est assiégé le leur : en ce même temps, Hector promet à Dolon une ample récompense , sHl ose passer jusqu'aux tentes des Grecs, et s'il revient instruit des

DioaMc.

DE LITTÉRATURE; loi

secrets de leurs mouvements : lespion accepte le messaige ; il part : Ulysse et Diomède le rencontrent dws l'ombre, et le^ tuent après Tavoir interrogé sur la ^tuation de leurs ennemis : ils entrent ensuite au quartier de Rhésus; et, tandis que Diomède égorge ce roi de Thrace et ses défenseurs endormis , Ulysse s'empare de ses chevaux précieux qui , au travers des cadavres, reportent les deux guerriers hors de la sanglante enceinte , et sur le chemin de la flotte où les rois attendent leur retour et les reçoivent triomphants.

. • . • • Episode

Aux circonstances d'une entreprbe pareille , Virgile d'Euryaie ajoute rintérét de la jeunesse d*Ëuryale et deNisus, d'un héroïsme naissant qui tente un premier essai d'audace , et du dévouement d une amitié magnanime. Même conseil tenu par les sages commandants de l'armée qui donnent leur consentement au départ des généreux amis ; même pro.messe de la part d'Ascagne, qui leur destine pour salaire les chevaux de Turnus avant de l'avoir vaincu , comme Hector flatte son messager de lui accorder les coursiers de Tinvincible Achille : même invocation aux dieux ; même espoir de réussite ; même carnage des Rutules plongés dans le sommeil et les ténèbres; même spoliation des dépouilles de Tennemî; même impatience desTroyens^ assiégés de près en Fàbsence de leur prince , à recevoir des nouvelles de leurs envoyés; mais au lieu d'un succès semblable à celui des deux Grecs ^ le Tevers et la mort attendrissante des deux adolescents terminent cet autre épisode par i\n dénouement tragique. Cette catastrophe implique une seconde imita-

tion d'un passage admiré dans Homère : 1 attitude et le saisissement d'Andromaque, au premier bruit du trépas d'Hector , se reproduisent fidèlement dans le trouble de la mère d*EurjaIe, à la fatale annonce ée la perte de son fils.

« Soudain, sans mouvement, sans chalenr et sans toîx,

"m Elle tombe; Taignille échappe de ses doigts,

« Et le lin déroulé fuit de sa main tremblante :

« Tout-à-coop, ranimant sa force languissante,

« Se meurtrissant le sein , arrachant ses cheveux,

« Malheureuse, elle court avec des cris affreux,

« Fend les rangs des soldats, vole au haut des murailles:

n La pudeur, le danger, l'appareil des batailles^

« Sa douleur brave tout.

Et dès quelle élève la voix, ses plaintes ne sont moins douloureuses que celles de la gémissante Andromaque. Il ne s'agit, à cette heure, que de juger spécialement de l'essence et du. fonds des épisodes. Quand nous en viendrons à la condition du s^le, nous rapprocherons les deux traductions que Lebrun et DeUlle ont fiiites du beau morceau d'Eurjale et Nisus. Il paraît que la triste catastrophe , qui le finit, est un perfectionnement qui rend Tépisode de Virgile préférable à celui d'Hoinère; car les autres poètes, qui les ont imités l'un et l'autre, ont dénoué de pareib incidents, non par le bonheur comme le chantre grec, n^^is par le malheur comme le chantre latin. Epuode C'est sur ce dernier exemple qu Arioste semUe

! Cféridan et . , ,. ,

deMédor, avoir calqué l'intéressante aventure de Cléridan et de Médor : le motif qu'il prête aux deux jeunes Sarrasins

DE LITTÉRATURE.. n>5

m quelque chose de pluâ toochant que le vain desît de s'illustrer par un coup dl'ëdttti Médoi*, fidèle- 4 )i recènnaiissance envers son prineë «t plein du Iregfet de sa perte y veut lui rendre des devoirs ftit*<lelà ménkf de la vie, et se résout à exposa ta sienne ponriiii donner la sépulture. Le corps de Dardinel redie abaii^ donné sur le champ de bataille, que gardent '^erioore les troupes de Charlemagne. Le généreuic p«ge forme le dessein deùlever cette chère dépouillé aut vi<}to^ lieux auteurs de la déroute qui coft^ernofOut le camp des Afiricfains : il profite de k mrit J et là; ùoUè Mditié die Cléridài*^ l'accompagne, ainsi qu'Euryale «cMm^» pagnait Nisus. Les voilà iÉiarcbant dlans fcMihre, 01 cherchant à travers lés dangers, et -dans k fôoled^ ÎBOrts, lé précieux cadavre de leur maître. Mëdof le découvl^ et àe chargé couragen^meitt de ée fàtéeà%'i> un éfléàdron sapprpohe : la frayeur ^«épavcf les deux mmis. Clérîdan s^évàde dans -rdbsctaritâ,^ se Voyant mivi de Médor, à qui le pëtdl fisiit rejeter trop: tard le fâift qu'il ne veut pas quitiev^ -^ -Qui rallentit sa fuite* De sen côté, Gléridan est déjà hors d'atteinte ; mais se retournant et n appercevant phis son coinpa«> gnon, il revient précipitamment sur la route où Médor lutte conm? de nombtseux assaillants jaloux de hii arracher le corps de anÂ^roi, et la lumière. N'est-ce pas iiiti;|t:que le tendre^Niius , égaré loin de son Euryal^^ revoie à son secotam au^vant de la mort qu'il Mçoif avee lui? Clériddn, eoitame Nisus, lance des tftûts ittr liM adversaires dé Médov, et leMr colère HBfrpi^e à s^en venger en l'immolant à ses yetts : il se ^ne na ittllieu du combat 9 et k seule diCBrence de

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leur sort et de celui des jeunes Troyens , cent que Xédor y profondément blessé, survit au trépas de son cher Oléridan, et que, laissé mourant sur la terre, il pleure à-la*fois la mort de son roi et celle de son •mi. Cette charmante histoire , moins bdle par Vexécution que lepisode de Virgile, lemporte par la beauté delà composition y en offrant le double spectacle d'une fidélité pieuse et d'une amitié fraternelle. Un avantage ■plus important s*y joint: ôtez l'incident de ÏEnéide^ ce poème n'en sera pas moins entier ,. et n^aura perdu qu'une riche parure : ôtez l'incident du Rolandfwrkux^ vous tranehez le nœud central de Faction \ tous m»» tilex la £ible à laquelle FArioste a pris soin de Tatt»cher intimementL La superbe Angélique ne doit-elle pas rencontrer Médor?Ce beau page dont Faspect gracieux suspendit le glaive d'un chef de meunner^i ne désarn^ra*t*il pas mieux l'insensible oigueildela reine de Cathay? La pâleur d'un héros^ adolescent, la pitié qu'excite la vue de sa blessure , te récit de son acte magnanime , le plaisir de la bienfÎEiisance animée par Fespoir de le guérir , ses regards et sa brûlante approche an moment de la convalescence, n'en voilà-t-il pas plus qu'il ne faut poiur vaincre les dédains de la fille la plus sévère , et même pour tourner la tête à une femme plus chaste qu'une prude ? Angélique ne voudra ni £ûre soupirer de chagrin,, ni désoler un cœur qu'elle a iait renaître ; elle achèvera de soulager toutes ses souffrances avec d'autant plus d'empressement , que les plaies de Famour sont con* tagieuses pour une princesse, médecin d'un page. 11 faudra qu'un prompt hymen devienne, leur commim

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spécifique, et le remède salutaire à tous deux : malheur donc à Roland qui apprendra comment s'est opérée la f^érison radicale, et qu'une plus violente maladie rendra bientôt fou de désespoir. C'est ainsi que la marche de tout le poème s'enchaine à cet unique épisode. L^Arioste s'est montré par-là le plus ingénieux à lier les incidences au fonds principal , et son talent •excelle en cette partie.

On présume que les progrès des sciences exactes tendent à leur avancement perpétuel , tandis que les lettres font souvent des pas rétrogrades; mais nous voyons, dans ces exemples , que la poésie hérite des découvertes antérieures , et marche de même au perfectionnement que lui procure l'imitation. Notre analyse est partie d'Homère, qui, pour ainsi dire, a fourni la matière première, et l'a d'abord façonnée. Virgile ensuite l'a plus délicatement remaniée ; elle a reçu de meilleures formes encore en sortant des mains industrieuses de l'Arioste ; et nous la trouvons enfin repétrie , et refondue purement dans le poétique moule de la Jérusalem délivrée. L'emprunt du Tasse est le même, le talent de le mettre en valeur n'est pas moins grand, que chez l'Arioste , et l'art de le déguiser , en se ^'appropriant, y ajoute un sceau d'originalité.

Ce ne sont plus deux guerriers tels qu'Ulysse et ^e c£ri^ «t Diomède, deux jeunes amis tels qu'Euryale et Nisus, qui s'offrent à partager dans la nuit les périls et la l^ire d'une incursion secrète; c'est une héroïne impatiente de se distinguer par quelque exploit extraordinaire , et qui veut brûler une des tours ambulantes que ies chrétiens ont construites pour menacer le^

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remparts de Solyme. Le caractère et la physionomie de cette guerrière rappelle le personnage épisodique de la vaillante Camille , alliée de Turnus et du roi de Laurente , comme Clorinde est lalliée du Soudan Aladin et d'Argant , son fier compagnon dWmes ; elle consulte celui-ci sur son projet : tous deux recoiyent leur mission du monarque , dans une assemblée des chefs principaux de la ville , à Texemple des héros que nous avons cités. Ils parteilt ensemble, et des hasards conformes à ceux que hous avons remarqués les désunissent au milieu des camps ennemis. Argant , assailli par le nombre, se réfugie dans les murailles de Siorï ; Clorinde, sur qui les portes se refermettt, combat errante autour des fossés ; et rencontrée en ses courses parTancrède, son amant, méconnue de lui dans les ténèbres , et sous la noire armure qui la couvre, elle le force à se défendre de ses agressions» et reçoit la mort de la main du héros qui la pleure, et qui Tondoie des eaux baptistnales , avant que de s'en séparer à jamais. Epai'gnons-nous le développement des circonstances pathétiques de cette aventure , que nous avons examinée déjà sous un autre point de vue, en démontrant ce que Tamour et la religion lui imprimaient d'attendrissant et d auguste. Disons seu* lement cju'il fallut le génie de Virgile et du Tasse pour anoblir les traits de. Camille et de Clorinde , au point de leur donner une gratideur épique : la vertu de ces amazonies convient irarement à la sévérité de l'épopée : je ne sais quet ridicule se mêle à toutes les démarches de ces femmes masculines et chevaleres- ^es ; mais si les Penthésilées et les Thomiris ne »ea

sont pas sauvées , nous sommes en droit d'assurer que les guerrières ont des mœurs trop hardies et trop bizarres pour ne pas défigurer un peu les peintures du beau idéal. Qu'on se représente vraiment ce qu il y a de hideux à pourfendre des corps , à couper des bras et des têtes, ce qu'il y a de licence à piller et brûler les bourgs et les campagnes; ce qu'il y a de hasardeux à chevaucher jour et nuit par monts et par vaux; et Ion verra si le métier de la guerre s'accorde avec les grâces, la modeste réserve, la timide sensibilité dun sexe qui ne triomphe de la force que par la décenCe et la pudeur. Gomment concilier rimage de la beauté avec les convulsions de la colère et de la féroce rage? Gomment concilier Tinnoicence avec le meurtre , et sur-tout la chasteté avec les risques, sans cesse courus par les robustes Akrphises et les vigoureuses Bradamantes? Leur honneur se tiret*il bien intact de toutes les rencontres des preux, lance en airêt devant elles y joutant et les désarçonnant? N^est-ce pas, par miracle, que la vagabonde Angélique, quelque altière, quelque froide qu'elle soit , échappe au jeuue défenseur qui , l'ayant délivrée d'un monstre marin, et emportant sur le dos de son hippogriffe cette moderne Andromède , aussi nue que l'antique , s'enflamme pour les charmes dévoilés qu'il tient en croupe , et ne peut s'empêcher de se tourner vers eux de temps en temps, et d^ lancer d'infidèles œillades qui la font trembler, jusqu'à la dernière crise où certain magique anneau la rend fort pudiquement invisible ? Ces sortes d'épreuves , dont les lecteurs honnêtes frissonnent pour les héroïnes, m'ont con«

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vaincu qu*elles ne doivent entrer qu'épisodiquement dans Tépopëe sérieuse ; la vaillante effronterie de ces belles aventurières les relègue chez les muses grivoises du Roland furieux et de la Pucelle; car, dans la poésie et dans la peinture homéri^e , la plus noble cavalière ne sied pas si bien qu une Hélène inspirant la volupté, qu^une Andromaque pleurant sur le malheur des combats, et quune Hersilie séparant des guerriers par la seule puissance des larmes^ cette Hbhsilib qui inspira l'un des plus beaux tableaux otf grand peintre des Horaces et de Léonidas !

Nous aimons à voir le fer tomber de la main d' Armide au moment de poignarder l'ennemi dont la jeunesse 1 éblouit et Tenchaine : nous nous plaisons a la douce victoire qu'elle remporte sur un lit de . fleurs : nous ne nous intéressons qu'aux tendres luttes de lamour et du devoir , seuls combats qui relèvent en Vanimant la beauté dun sexe délicat et sensible. S*il est agréable de suivre un moment la démarche embarrassée de. la faible Herminie^^i Toa sourit de la peine qu elle éprouve à porter la lourde armure sous laquelle son sein palpite de crainte , . c'est qu'on reconnaît en elle une amante périlleusement déguisée : Fésprit, qui l'accompagne avec plaisir, dans sa fuite, partage tellement son émotion,^ qu à l'heure où, réfugiée sous la chaumière des pasteurs, elle y détache sa cuirasse, on croit soirméme en déposer le poids. Méditons ces épisodes charmants : Ije Tasse, mieux que personne, a su faire contraster le& images de la faiblesse avec les plus énergiques figui^es,. Chacun de ces incidents s'enlace et se prolonge dans^.

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ia "contexture entière de son élégant oi;iTrage. On n*en pourrait excepter que l'histoire d'Olinde ; mais elle aoiind*. sert à jeter une teinte odieuse sur les infidèles^ afin ' que la cause des croisés en ressorte plus pure: elle ouTre la scène par un spectacle de pitié profonde : elle devient l'occasion de signaler aussitôt la tyrannie d'Âladin , et les caractères de ses défenseurs. Qu auraiton inventé de plus frappant Pet quel besoin aurait eu l'auteur d étendre ce sujet et de le conduire plus loin ? On lui conseilla de le supprimer; mais heureusement il n'y renonça pas. Ce n'est pas la seule fois que le génie eut raison contre la critique, et se dirigea mieux en s'écoutant lui-même. Les périls qu'Olinde et son amant courent l'un pour Tautre sur le bûcher, où la fureur veut^leur faire expier leur généreux héroïsme , n*occupent point assez de place dans l'action pour TOUS distraire de son intérêt majeur : il suffit seulement à pénétrer le lecteur du sentiment des infortunes que subissent les chrétiens , et accroît le désir qu'il a d'arriver au terme de leur délivrance ; c'était le but du Tasse, et son épisode y tend avec justesse. Douterait-on que , si la moindre correction y eût été nécessaire , son art n'eût trouvé autant de ressources qu'il en a prodiguées au sujet des amours d'Armide, mieux incorporés à sa fable que les amours de Didon au fait de ï Enéide, et supérieurs à ceuxd'Alcine, desquels ils semblent imités? Si nous accusions cet habile poëte^ quels reproches n'aurions-nous pas à faire à la composition de la Lusiade du Camoëns^ ouvrage où les épisodes, sans liens nécessaires, absorbent le £Mids et n'en sortent pas, où la belle et mémorable

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histoire d'iNSs forme un poëme détaché, où le seul incident du cap des tempêtes parait être né de Faction?

dM^^^^'Qne dirions -nous du chant superflu que Voltaire a enjolivé des galanteries de son héros et de Gabrielle? Se rattache*t-il à autre chose qu au seul nom d'Henri VI? Influe -t-il en rien sur les mouvements de. la ligue, sur les batailles livrées, sur le siège de Paris, sur la conversion du roi? Gardons-nous de nous laisser séduire à de semblables modèles ; et si nous voulons ^îlr^Aiiy'.** prendre l'exemple d'un bon é^vioà&àxn^laHenTiade^

UH^Mt. relisons le combat du vieux et du jeune d'Ailly : cet incident sort bien du sujet d'une guerre civile: il met bien en action la plus philosophique leçon qu'il faille en tirer : là le fils et le père ont l'épée à la main l'un contre l'autre : là le père immole son enfismt^ qu'il méconnaît dans les rangs du parti contraire; et là l'enfant eût égorgé son père méconnu de même , si celui-ci neAt remporté le premier une détestable victoire. Voilà l'image des fureurs inspirées par les sectes aveugles qui divisent les citoyens et les parants. Voilà ce qu'il importait de bien peindre; et dans ce tableau nous retrouvons l'ame de notre poète, si passionné pour l'humanité.

B«i^uo<i« Le peintre d'une autre discorde civile, Lucaia, a

uph*nmi0. dans une vue différente , mais avec un succès pareil, épisodiquement offert une leçon aussi recommandable ; il présente aux réflexions des Romains^ faisant consister leur gloire à servir des tyrans, l'exemple de Sœva , long-temps soldat obscur, et nommé centurion dans l'armée de César. « Cet homme voué à tous les « forfaits (dit le poète), ne savait pas que contre son

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« pays la valeur est le plus grand des crimes. » Les troupes de Pompée viennent assiéger un fort qui couvre le camp où César a laissé ses bataillons. Sœva le défend | exhorte ses compagnons de servitude , combat à leur tête sur les palissades , comble les fossés de morts y jEait des prodiges de bravoure y se jette percé de flèches et tout mutilé parmi les assaillants ; la perte de ses forces, de son sang, et de Tespoir du^alut, ne le désarment point : il poignarde ceux qui s approchent de sa personne pour lui offrir la vie, et sa rage ne l'abandonne qu'en rendant le dernier soupir au nom de César, à qui la dévoué son aveuglément. C'est alors que s'écrie Lucain : « O nom glorieux à jamais , « si. ce vaillant homme eût signalé son zèle à vaincre « les ennemis de sa patrie ! O Sœva , tu ne suspendras « point aux murs du Capitole les monuments de ta « ^victoire ! Rome ne retentira point du bruit de ton • trionaphe. Malheureux , fallait'il employer tarit de « C4mrage a te donner un maître ? »

« Infelix ! quanta dominum virtute parasti ?»

Quel épisode mieux imaginé pour apprendre aux

ffuenriers à redevenir citoyens, et à distinguer labus

de la valeur militaire qui se vend à la tyrannie, de

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