TRENTE-HUITIÈME SÉANCE
Sur Vexorde^ tins^ocationy V ordre des chants, et la conclusion ou dénouement.
ESSIEUltS,
l^A première ligne d'un ouTrage est la plus difficile à traoer : cette remarque que Pascal a judicieusement £adte s'applique sur-tout à la difficulté de commencer une épopée , dont les premiers Ters sont ceux qu'on a le plus de peine à trouver. En effet tout esprit un peu logicien reconnaîtra que de renonciation claire du sujet qu'il va traiter résultent l'idée géné^ raie qu'on en conçoit, et la curiosité qu'il fait naître d'en entendre le développement. Lar suite en dérive par une succession de faits nécessaires, et par un enchaînement de Conséquences qui ne doivent jamais tromper l'attenté du lecteur dont le souvenir remonte sanff cesse au principe que les premiers mots ont posé. i Or ht condition de Te x orbe influe sur toutes les i6*»^"parties de la fable épique , ainsi que l'exposition dans la tragédie sur.la texture entière des actes qui la corn*
posent L*exorde d*un poème n*est point tel que ceint d*un discours : lorateur, ayant que d*exposer la matière, doit préparer son auditoire à la recevoir êitorablcment , le prémunir contre les partialités , les distractions et les influences des suggestions injustes , le séduire à Fesperance d'un plaisir ou d'une utilité commune, 1 attacher fortement à là discussion, accroître ou diminuer l'intérêt qu'on lui prête en priH portion des choses qu'il va déduire , afin de n'être ni au-dessous ni au-dessus d'elles , et de tenir exactement ses promesses en remplissant bien son sujet. Le poète n'a pas besoin de ces préparations : pins son exorde est simple et concis, moins le lecteur en perd la mémoire durant le cours de la fable : le poète en débutant ira donc au fait sans vain préambule : il laissera le sujet s'annoncer lui-même sans avertir de sa grandeur, afin de s'engager peu , sans pi^enir de sa petitesse , de peur d'inspirer la méfiance et le dédain en commençant.
« Qae le début soit simple et n'ait rien d^affecté.
a dit Boileau, qui recommande aux auteurs de ne pas s'écrier avec le chantre d'Alaric :
— « Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.
Vainement Scudéri eût cru justifier ce vers en répondant au critique qu il n'exprimait qu'un fait exact^ puisque le roi barbare dont il célébrait les exploits, triompha réellement d'une nation qui avait conquis toutes les autres : le reproche qu'il s'attira n'en est pas moins mérité par le tour emphatique et général.
DE LITTÉRATURE. laS
de ce Ters; ne valait -il pkà mieux en particulariser
le sens, et dire, en désignant soudain le héros et lé^
<Âroonstances : Je chante celui qui par sa victoire à
puni les Romains dominateurs du monde : et ne'
ikllait-il pas éviter la prétention ambitieuse que trahit'
le rapprochement de ces mots » k vainqueur des vaùi'*
queursP Le précepte qui prescrit un début modeste
à Torateur, ainsi quau poète, est puisé comme tous
les Attires dans les lois de la nature, et reçu de
l'exemple des grands maîtres. Ceux-ci savaient très^
bien que les homtnes à qui Ion va parler , ignorantf-
encore le sujet qui les doit occuper, apportent un
esprit calme et froid au commencement , et ne peu*'
vent dès Tahord entrer en intérêt et en admiration.
Si vous les frappez d'une secousse trop subite, vous"
ne leur paraissez pas un inspiré , mais un furieux , et
la première impression qu'ils reçoivent de vos paroles
leur, inspire la répugnance ou l'ironie; mais si leur:
ayant bien exposé la matière de la distortation ou de
la narration, eux-mêmes en conçoivent l'étendûè,'
et si vous leur: semblés craindre de n'en pouvoir assez*
déployer la grandeur, ils vous prêtent roreille avec
autant de curiosité que d'indulgei^ce, et sont disposer
d'avance à s'émouvoir quand votre chaleur les pénètre,
et à s'étonner quand votre imagination répand sur
le sujet des richesses i&attendues. Certes, messieurs,
il me sera plus avantageux de vous prévenir de Tari**
dite des principes que je ne- puis- me dispenser de
vous, déduire en cette leçon, que de commencer par
en exjdter l'importance à la faveur d'une oraison
leurie/dont vous sentiriez le vide, et qui vous pro*
ExorJe â« ÏEnHd».
ia6 COURS ANALYTIQUE
mettrait un amusement dans l'objet d*une séance dont TOUS ne reconnaîtrez que la nécessité absolue i elle ne peut obtenir de vous, en cas où je présenterai les éléments avec ordre et dans toute leur plénitude, que lapprobation raisonnable que vous «ccordei à Vutilité des choses; mais elle nest pas de oatore à exciter ces applaudissements qui signalent quelquefois vos flatteurs suffrages. Cette précaution de meamer d'avance les effets de la matière quon traite, et souvent même de les déguiser en commençant , est remarquée sur -tout chez les bons poètes. Observez avec quel soin Virgile modère le début de son Eméide, début si justement vanté par le sublime auteur de XÉpkre a Pison, et par celui de notre jtri poétique. Loin de vous rappeler la forée de son génie en vous en énumérant les titres, il ne vous parle de lui, de ses Eglogues exquises, et de ses admirables Géorgiques que pour vous intéresser à sa faiblesse, et vous persuader qu'il ne tente sa grande entreprise que par soumission à un devoir, ou à quelque puissance qui, Texige. Encore cet exorde, aussi gracieux que rapide , contient^il la plus simple exposition de son riche et vaste sujec
« Moi qui jadis, assis soas Tombrage des hêtres, « Essayai quelques airs sur mes pipeaux champêtres, « Qai depuis, pour les champ» désertant les forêts, «\£t soumettant la terre aux enûints de Cérès , « La forçai de répondue à leur avide attente.
Ne croit-on pas écouter le langage dun berger de Syracuse, dun modeste disciple de Thébcrité', seulement capable de célébrer lès travaux des campagnes?
Aujourd'hui, saisissant k trompette éclatante, « Je chante les combats.
Ce mouvement trop superbe n'est pas celui de Vir- ^e, qui ne parle ni de saisir la trompette épique, ni de Téclat de ses sons. Pardonne, élégant Delille ! ta mémoire m'est trop chère pour que je la Teuille offenser en t'adressant un léger reproche que m'arrache ma prédilection pour un texte dont tu sus conquérir un grand nombre de beautés, et que tu nous appris toi-même à te préférer, lorsque ta belle traduction publiée devint ton plus bel hommage au poète latin. Virgile dit seulement, en souvenir de ses chants sur les lois rurales :
« foatum opus agricolis , ouvrage €igréable aux agricul- M ieurs.
Et par une opposition frappante , dès lautre moitié du même vers :
« At nunc horrentiaMartis , ti Arma vinvBque Cane ; et tnaintenani je chante Uf « horreurs de Mars , . les combats ,
« et ce guerrier pieux ,
m Qui , banni par le sort des champs de ses aïeux, « Et des bords Phrygiens conduit dans TAusonie, ^ Aborda le premier aux champs de Lavinie. n Errant en cent climats , triste jouet des flots , « Long-temps le sort cruel poursuivit ce héros , % Et servit de Junon la haine infeitigable : « Que n'imagina point la déesse implacable , « Lorsqu'il portait ses dieux ches ect-funeux Albains ,
ia8 COURS ANALYTIQUE
« Nobles fils d'Ilion , et pères des Romiins ,
« Créait du Latiiim la race triomphale ,
« Et des vainqueurs des rois la ville impériale ?
Le texte original ne donne pas le titre Slmpénak à la cité des Romains , et ne les déngne pas comme vainqueurs des rois en attribuant ce titre à leur ville : car Virgile savait que leurs triomphes sur les monarques dataient de leur république; et, comme il écrivait sous le temps d* Auguste, il met simplement les remparts de la superbe Rome , , '
« Altae mœnia Rom».
Ainsi le sujet, expliqué nettement en peu de vers, se grave tout entier dans la pensée. On ne demanderait à Virgile que d avoir nommé son héros qu'il' se contente de signaler par le sommaire de ses infortunes. Peut-être a-t-il cru, en ne donnant à son personnage quun nom général, devoir imiter Fauteur 4*vo^^. ^® V Odyssée dont il affecte de prendre le ton modéré, et qui raconte comme lui les tr€waux d^un homme de qui la prudence expérimentée s accrut en parcourant beaucoup de "villeSy en visitant de nombreux pajrs^ et en essuyant milles traverses avant que de retourner dans Ithaque y sa patrie. Le tranquille début de VO/fy^sie est plus conforme à celui de ïEnéide que Texprde animé de Y Iliade; mais dans chacun on retrouve la même clarté , la même précision et la même simplicité. Ces expositions rapides ont servi de modèles aux plus habiles disciples des muses. Donnons-en la preuve, et marquons les défauts des poètes qui ne les ont pas
imitées. Les six vers de la traduction de M. Dureau rendent fort bien les quatre pjremiers vers latins qui
, "^ , - ■ Ezorde de
suffisent à Texorde de \ Ârgonautique de Flaccus. VArfonaatiqut^
« Je chante ces guerriers , demi-dieuit matelots ,
« Et la première nef qui, sillonnant les. flots ,
« Entre les rocs flottants osa porter sa course ,
« Osa chercher le Phase aux bords lointains de TOurse ,
« Et , méritant sa place au séjour radieux ,
« Conquit et la Toison, et les mers et les cieux.
Pour apprécier la juste mesure de cette exposition, il faut la comparer à celle du Camoëns en un sujet ^^ ^*^*^J^, analogue. Je la citerai littéralement telle que je Tai prise du texte que m'a complaisamment éclairci le docte associé de notre Institut, M. Verdier, aux lumières de qui j'ai eu recours pour traduire cette in- Yocation, et quelques autres passages de la Lusiade^ n'ayant pu me servir de l'interprétation infidèle et vague de La Harpe*
« Ce sont les exploits, et les héros illustres qui, des plate ges occidentales de la Lusitanie, s*ouvrant des mers qu'on < n'avait jamais sillonnées , passèrent au-delà de Tapobrane, « et qui, dans les périls et dans la guerre, plus courageux «r que ne le promettait la force humaine , fondèrent chez « des nations éloignées un nouveau royaume qu'ils ren- « €lirent si mémorable :
« Ce sont encore les souvenirs glorieux de ces rois qui •c marchèrent à Taggrandissement de leur empire et de celui n de ià foi; ce sont les régions profanes de l'Afrique et de «l'Asie qu'ils foulèrent par leurs conquêtes; ce sont ceux %■ qoii y par les hauts faits de leur vaillance ^ s'affranchirent IV. 9
i3o COURS ANALYTIQUE
• des lois de la mort , dont en mes chants je répandrai |>arn toat rhonneur, si j*y puis suffire à Taide du génie et de « Tart.
Voilà le sujet annonce^ quoique sur un ton d'apologie trop huut^ et mêlé de trop d'incises; ce que l'auteur y exprime touchant le progrès de la foi n'était point notable ici ; cette dernière circonstance sort du sujet de la Lusiadcy et ne conTient qu'à celui de la JérU' seUem délivrée. Quelle autre chose aurait pu dire le Tasse, si son génie ne lui eût inspiré le début le plus parfait, en commençant son poème fondé sur Théroïsme du chef des croisés appelés à la vengeance du saint-sépulcre? Camoëns ne s'en tient pas là, et, poussé par un élan d'enthousiasme, il poursuit en ces termes :
« Qa*on vante moins le sage Ulysse, Enée, et les grandes « navigations qu'ils ont faites ; que la renommée d'Alexandre « et de Trajan taise les victoires qu'ils ont remportées; car « je chante le courage du célèbre Lusitain à qui Mars et « Neptune se soumirent. Toutce que les Muses antiques ont « proclamé , cède a la valeur d'un sujet qui en surpasse « l'élévation.
« Et vous, nymphes du Tage , ])uisque vous avez produit « en moi cette nouvelle poétique ardeur , si toujours par « mes humbles chansons je consacrai votre fleuve avec « allégresse , à cette heure prétez-moi des accents hauts et « sublimes, un style coulant et magnifique pour qu'Apollon « ordonne que vos sources n'aient plus lieu d'être jalouses « de celles d'Hippocrène.
«I Donnez-moi cette fureur qui s'exhale en superbes acte cords, non le souffle du chalumeau champêtre ou de « l'aigre flûte , mais de la trompette retentissante et guer-
DE LITTÉRATURE. i3i
« rière , qui enflamme les cœars et change la couleur des « visages; inspirez-moi des chants dignes des exploits de « votre fameuse contrée , si propice au dieu Mars , et qu'ils « se répandent et se répètent dans le mondé entier , si la « sublimité de telles actions n'excède pas celle des vers.
Ainsi Tauteut prend l'engagement de surpasser XOdj-ssée et \ Enéide; ainsi son inadvertance allie avec l'idée d'une conquête chrétienne, celle de l'asservissement des dieux du paganisme qui interviennent en 'sa fiction ; et, à force de relever son sujet, il condamne son talent à donner la preuve de son infériorité à l'égard des faits qu'il annonce, s'il ne parvient à éclipser les brillantes conceptions d'Homère et de Virgile. Que d'imprudences dans ce seul exorde ! mais que d'excuses à ces fautes, en considérant quelles naquirent d'un noble excès d'enthousiasme dans l'auteur pour la gloire du sol natal , et en se rappelant à quelle époque reculée sa muse créa tout-à-la-fois dans son pays, son art, sa langue, et son épopée! Sans doute il avait le droit d'avertir que son sujet était nouveau, mais non d'avancer qu'il était supé-* rieur à tous ceux qu'avaient consacrés les muses grecques et latines. Mil ton aussi proclame la nou-
• i%iifii Tk 1 7 Exorde du
veaute de son sujet des le début de son Paradis perdu ^ Paradù perdu. mais il n'en proclame pas la beauté. Son ton est grave et juste; que dit -il solennellement?
« Je chante l'homme en proie aux pièges tentateurs , « £t le fatal péché de nos premiers auteurs , « Qui , par le fruit mortel privés de l'innocence , f Nous léguèrent le .mal, le crime et la souffrance,
i3a COURS ANALYTIQUE
« Jtts<)a*au jour où i calmant le courroux paternel 9 « L 'homme-Dieu nous rouvrit les demeures du ciel : « Sujet vaste et sacré , dont jamais le génie « N*enchanta les bosquets des nymphes d*Aonie. .
Le sens de ces vei'S ne renferme point d'ëloge, il constate seulement un fait : c'est que 1 objet de ses chants n*a point été célébré pat les lyres païennes. Le upkMU. commencement de la Pharsale se ressent du caractère oratoire de Lucain , et son inspiration ressemble bien plutôt à Téloquence qu'à la poésie; aussi la ponope de sonexorde, plus majestueuse que solide » embarrasse- 1- elle la netteté de son esqpôsition, et donne-t-elle lieu de préjuger que le ton ampoulé de l'ouvrage correspondra par-tout à l'emphase du début. Cette prévention que la manière de Fauteur fait naître est malheureusement justifiée^ et c'est elle qui altère la confiance que mérite la vérité de son récit. Il importe donc à l'effet total de n'affecter nulle prétention en entrant en matière , et de n'y rien mêler d^étranger,afin c[ue le -lecteur ne reçoive aucune impression fausse ou fâcheuse , et de ne faire dévier son esprit par aucun écart de la direction qui le mène où Ton doit le conduire. L'expérience ne prouve-t-elle j)as que les poètes les plus stériles sont ceux qui se livrent d'abord à une profusion inconsidérée , et que les plus féconds ménagent leurs ressources abondantes par une heureuse économie? Craint -on de ne pas assez tôt manifester son génie, lorsqu'on suit la méthode des écrivains qui en ont prodigué le plus, en commençant par se montrer avares de leurs richesses? Les préceptes de Boileau vont si directement à lin-
DE littérature: i53
stradion, (ju'il £aittt méditer, pour èa tirer profit, non-seulement chacun de ses vers, mais diaque mot quil y place. A larticle où nous en sommes^ il écrit, en réprimandant les poètes dont le début lui semble trop élevé , et surchargé d'émements superflus :
« Oh ! que j*aime bien mieux cet auteur plein d^adresse,.
« Qui , sans faire d'abord de si haute promtfis^j
« Me dit d*un ton aisé, doux, simple , harm<mieax » ete.
Ces quatre seules qualités suffisent, mais aucune ne doit être négligée ; le ton sera donc aisé ; ce qui dépend d une diction correcte et élégamment pure ; il sera doux, c'est-à-dire modesle et tempéré; il sera simple par TefFet d'une claire précision; enfin harmonieux , ce qui résulte d un heureux choix de termes «loBt.les sons flattent lor^le^ ainsi que, dans. les ters de Virgile.
« Sa mfisé en arrivant ne met pas tout eii feu , « Et pour donner beaucoup ne nous promet que peu : « Bientôt vous la verrez , prodiguant les miracles , «Dû destin des Latins prononcer les oracles , etc.
Examinons si le début de la Henriadie remplit les ,^"**
. ^ ;; * du début .
mêmes obligations. àtuffannd^,
« Je chante ce héros qui fég;na sur la France ,
« £t ^r di*oit de conquête , et -par droit de naissance.
Ne reprendrons -nous pas ce second vers inscrit sous la formule d'un enregistrement, dun acte en s^le judiciaire ? La poésie n'avait-elle aucun moyen plus heureux d'exprimer ces particularités ? Ce tour
i34 COURS; ANALYTIQUE
n'est paf. ce qu'on- aj^elk aisé, mais trop facile à employer :,4m ne sent pas que ce soit là unTers, sinon par la mesure des syllabes; il n*est pas simple, mais plat. Les suivants ont daaDS leur tournure sententieuse un sens trop peu fixéy.^t qui* anticipe sur celui du dernier vers de la période :
« Qui fiât ilë> longs malbeiirt apprit à gouverner, « CaIflËtf les faetionsvsat.iKainbre et pardonner.
heê einqûlèftie et sixîètne térsqui terminent l'exorde^ renferiftênteux senlstout le sujet ^ sont très-corrects
et 'pleins d*une douce harmonie: '
« Confondît et Mayennç et la Ligne et Tibère ,
« Et. fut de ses sujets le ^^ainquenr et le père.
Voilà cef qn'i) était nécessaire de dire , et^tbilàie trait distinctif que Voltaire affaiblit en disant^ par avance que Henri sut vaincre et pardonner^ ce. qu'il répète à la. fin d'une manière plus forte et plus touchante. Les fautes qui nous apparaissent dans Texppsé de la Henriade deviennent d'utiles avertissemeiiiM aux poètes qui ne se tiennent point en garde dès les premiers pas dans la carrière épique : ils peuvent ^ékitët de pareils défauts en observant avec scruphlé la' simplicité des anciens; mais on ne saurait leuy; apprendre à égaler le début de \ Iliade; il n'appartient qu'au génie , bien maître de son sujet et de son art , d'oser dire , eii donnant un ordre à la divinité qui l'inspire :
« Muse chante avec moi la colère implacable « Qui) servant du destin Tarrêt irrévocable.
DE LITTÉRATURE. i35
n Dans les champs dllion , sous ses fameuses tours , « Livra tant de héros à la faim des vautours ; « Du jour que s*enflamma la querelle homicide « D'Achille fils des dieux , et du superbe Atride.
On voit que cette énonciation du sujet est exacte et concise; et quelle n a de hardi que le commandement impérieux qu adresse Homère à l'une des filles de Mémoire. Un seul poète ^ élevé par la sublimité de Tobjet de ses chants , a renouvelé cette forme animée : c'est KIopstock, auteur allemand du poème de la MeS' "^. i^Mmu^é^ siade; son exorde produit un effet d^autant plus vif qu'on y reconnaît moins l'ouvrage de l'imitation que de l'inspiration mémo» Si sa verve emprunta cette beauté, elle sut si bien la fondre dans le sujet qu'elle se l'appropria , ou plutôt c'est la grandeur des choses qui, s'emparant de celui qui les veut consacrer, le force à recourir à un interprète ; il a dessein de ce* lébrer la passion de Jésus , la mort incompréhensible de l'Homme ^ Dieu : est - ce de Torgane des Muses païennes qu'il apprit ce mystérieux événement ? Est-ce sur la foi des traditions historiques qu'il en racontera les miracles ? Sont*ce les arguments de la raison humaine qui l'aideront à les constater? S'agit- il de la destruction de la chair dans ce sacrifice d'un héros céleste? La sagesse naturelle lui expliquera -t- elle l'effusion d'un sang divin , et versé pour le salut des races expirées, des races vivantes, et des races à naître? Nos pensées matérielles, qui n'aboutissent qu'à la mort , lui révéleront-elles le mystère de l'immatérialité des êtres destinés à se survivre ? Est - ce avec les yeux du corps, touchés des seuls attributs
i36 COURS ANALYTIQtJE
physiques qu'il saisira, qu^il verra Fidéal des objets incréés ? Non sans doute ; il s adressera donc^ en son sujet tout mystique , a la plus auguste puissance qu'il l'essente en lui-même capable d*y répandre une lumière intérieure et profonde , et s'écriera par un nécessaire transport :
« Ame immorteUe ! chante la rédemption de Thomme « coupable, accomplie sur la terre par le fils de Dieu, revêtu « de la nature humaine. Chante la sainte alliance cimentée « par son sang, annonce à la postérité d*Adam la nouvelle « preuve de Tamour de son Créateur.
Qu'est -il de plus précis, et à -la -fois de plus 90^ lennel que cet exorde cfourt et dicté par un moave» ment sublime? Le ton impératif du po^te ne s'adreste point à des êtres de fiction, mais à Tame» c'ettridire à une sorte de divinité sensible que l'honune porte en lui, qui Féclaire, le dirige, et lui semble être essentiellement impérissable.
f rum. xjn tel début, ana1o£nue à celui de YlUadiù, semblait permettre à Klopstock de s exempter, comme Homère, de la condition ordinaire d une invocation : mab le poète grec chante un sujet terrestre, tandb que le poète allemand veut chanter une action célesle. La colère d'Achille n'est qu'héroïque ; la passion du Christ est divine. La muse à laquelle Homère commande est reconnue pour une divinité , et son génie qui la maîtrise n^a plus besoin de l'implorer à son aide; mais Tame à qui s'adresse Klopstock, n'est que figurément personnalisée ; il faut qu'un être supérieur seconde l'essor de sa pensée en son sujet religieux.
invocation.
DE LITTERATURE. iS?
La poésie, s'écrie-t-il , osera-t-elle porter ses regards sur un mystère que Dieu seul connaît dans toute son étendue?
« Toi devant qui je me prosterne , Esprit-saint ! condais- ^^"25^*1^^ «loyers moi comme ton interprète; orne -la de tons les « attraits ; donne-lui ta force victorieuse et ta beauté immor- « telle; embrase-la de ton feu divin, fais-la pénéti*er avec « toi dans les abymes de l'infini. Tu peux, quand tu le veux, « ssuictiûer lliomme , cet atome tiré de la poussière , et tu « te ùii& un temple de son cœur. Daifîne purifier le mien ; « alors j*oserai , quoique d*ttn pas knaJ assuré , entrer dans la « carrière redoutable qui s'ouvre devant moi ; alors, avec la « voix tremblante d'un mortel, j'oserai cbaater un Dieu « réconciliateur. »
C'est ainsi que Tauteur allemand reprocUjut dans soD invocation la forme qu'avait imaginée Milton , qui lui-même s était enrichi de celle du Tasse à laquelle il avait joint son invocation au Saint - Esprit. Il n'est pas superflu de remarquer ces sources d'imitation successive d'oîi s'écoulent les beautés que le génie accroît (l'âge en âge , en y ajoutant les grandeurs de sa propre originalité. L'auteur de la Jérusajem délivrée était guidé par un goût trop sûr pour invoquer une muse profane dans un sujet saint; aussi se hâte-t-il de caractériser celle qui doit le soutenir, en disant à la sienne :
« O toi qui ne ceins pas ta tète des lauriers vieillis sur invocatioa « l'Hélicon, mais qui, dans- le ciel, parmi les chœurs des « bienheureux , portes une couronne d'or forftiée d'étoiles • immortelles, tu inspires à mon sein de célestes ardeurs,
x38 COURS ANALYTIQUE
K ta Tiyifies mes chants , et ta me pardonnes si , mêlant ane « apparence mensongère à la véritë , j'ose te parer d'antfes « ornements que de tes propres appas.
Ï^SwêÎ Cette invocation du Tasse ressemble à celle de Mil ton, frappé comme lui des mystères qu'il consacre par la poésie.
« Toi donc qni, célébrant les merveilles des cienx, < Prends loin de l*Hélicon nn vol audacieux ; ^
« Soit que , te retenant sons tes palmiers antiques , « Sion avec plaisir répète tes cantiques ; . « 5oit*qae, cherchant d'Horeb la tranquille hauteur « '•■ «Tu rappelles ce jour on la voix d'un pasteur, « Des Hébreux attentifs ravissant les oreilles^ - « De la création leur contait les merveilles; « Soit que , chantant le jour où Dieu donna sa loi , « Le Sina sous tes pieds tressaille encor d'effroi ; « Soit 'que, près du saint-lieu d'où partent ses (nades, « Les flots du Siloé te disent ses miracles ; «Muse sainte, soutiens mon vol présomptueux! « Jamais sujet plus grand et plus majestueux « Des poètes divins n'échaufîa le délire.
Voilà ce que le chantre anglais emprunta du chantre italien; voici ce que lui doit le chantre allemand, son imitateur.
« Et toi , toi qui , planant sur le sombre chaos, '« Où dormaient confondus l'air , la terre et les flots , « Couvais par la chaleur de ton aile féconde , <c La vie encore informe et les germes du monde , « Esprit saint ! remplis-moi de ton souffle puissant , « Et , si ton plus beau temple est un cœur innocent, «r Viens épurer le mien , viens aider ma faiblesse ; « Fais que de mon sujet j'égale la noblesse ,
invocations.
DE LITTÉRATURE. iSg
« £t que mon vers l>ri!dant, anioQ^é de ton feu, « Venge aux yeux des mortels la justice de Dieu.
La rtele de l'invocation épique dont ces premiers frîncîpfdw exemples nous conduisent à examiner le principe, prend son origine encore dans la nature de nos esprits. Au moment d'entreprendre quelque grande chose, notre pensée reste comme étonnée devant les obstacles, et je ne sais quelle incertitude nous y ferait renoncer, si nous n'apercevions un pouvoir tutélaire qui nous protège en notre dessein : c'est vers lui que nous tournons nos regards, c'est en lui que nous fondons nos espérances ; c est par lui que nous nous raffermissons , ou bien c'est à lui que nous nous efibrcons de plaire. Par cette raison, le poëte, qui envisage 1 étendue, les difficultés et la fatigue d'une narration héroïque, qui craint que son imagination, ses souvenirs et son langage ne reproduisent pas la sublimité de son objet, ou n'en pénètrent pas bien les mystères^ le poëte, dis-je, n'esant se confier à sa faiblesse, s'appuie de quelque génie inspirateur, de quelque divinité , de quelque muse , afin de marcher en assurance dans la carrière épineuse et profonde qu'il s'ouvre pour la première fois, ou dans laquelle il tremble de suivre de trop illustres explorateurs. L'invocation lui sert à préluder au ton merveilleux qu'il va prendre^ à relever l'importance ,du récit qu'il annonce, à répandre la solennité sur les matières de son invention, à tempérer l'excès de> surprise qu'exciterafit la fable, et à commander la croyance. Le personnage allégorique ou réel qu'il invoque, lui accorde les secours dont son intelligence a besoin pour dé-
i4o COURS ANALYTIQUE
voiler les causes, traduire les miracles, et prêter la Traisemblance au chimérique : il ranime sa vigueur dès qu elle s épuise, il reçoit en passant ses confiileiices et ses réflexions , il entretient un commerce de aenliments et dldées avec lui dans les intervalles de repos, et change ou renouvelle la face des choses, en lui redonnant une force inattendue pour la continuation de SOB grand ouvrage. Ainsi nous entendons Virgile dire , avant de commencer :
« Masa , mihi causas memora.
Dès-lors nous ne nous étonnons plu^ qu'il nous transmette des événements extraordinaires, puisque c'est une déesse qui va les lui révéler : ainsi, vers le milieu de son récit, nous lentendons dire encore :
« Tu vatem, tu, Diva, mohe.
Et ces mots nous rappellent que la divinité le soutient dans tout le cours de son épopée. Souv^it, sans rintervention d une muse ou d'une autre puissance invoquée , le poète , à qui la sévérité du genre épique interdit toute digression étrangère au fonds qu'il traite, ne pourrait suspendre , interrompre son récit, et nous parler de soi-même. Nous eussions perdu ces passages où Camoèns et Milton déplorent d'une voix si noble et si attendrissante leurs personnelles infortunes; car cest une erreur d'Adisson, que d*avoir attribué au seul poète anglais^ comme une innovation heureuse, les plaintes quil faàt sur Touchante lui ^gitis soïï tToisièmc chant. Déjà lauteur portu£[ais
invocation "' •■• o,
du camoëni. avaîi forcé la pitié de mêler ses larmes aux pleurs
DE LITTÉRATURE. i4i
que rindignation lui arrache en songeant à Tingratitude de ses compatriotes. Avec quelle noblesse il les accuse de l'abandonner dans la misère et*le mépris^ de le proscrire et de le repousser des lieux dont il fit'Ia gloire. Sa fierté respire dans ses tristes exclamations aux nymphes du Tage, lorsqu'il se compare à Canacée prêt à mourir. La loi morale que tout poëte doit se faire, en écrivant, est tracée dans ce tableau de son désespoir :
« O aveugle que je suis , dans ma folie et dans ma témé- « rite, d'entreprendre sans votre aide, ô nymphes du Tage « et du Mondégo , des courses si difficiles , si longues , et si « diverses ! J*invoque votre appui ; car je navigue en haute « mer sous des vents ennemis, et si vous ne m'assistez, je « crains bien que mon frêle esquif ne soit près de s'en* « gloutir.
« Considérez que depuis si long- temps que je chante ^ votre Tage et vos Lusitains , la fortune m'entraine errant « sans, cesse accablé de nouvelles peines et de nouveau dom- « mages , tantôt battu dés mers , tantôt essuyant les périls « de la guerre inhumaine , semblable à Canacée qui , se « condamnant à la mort, d'une main tient toujours Tépée, « et de l'autre la plume.
« Tantôt poursuivi de la pauvreté qu'on abhorre , et « rejeté dans les hospices étrangers ; tantôt jouet d'espérances « qui me flattent , et que je vois de jour en jour plus que « jamais déçues ; tantôt traînant comme après moi une vie « suspendue à un fil si délié , que ce n'est pas un moindre « miracle de la sauver, que ce n'en fut un au roi Ezéchias « de prolonger la sienne.
« Encore , ô mes nymphes I ne suffisait^il pas quç tant de « misères m'environnassent, sans que les hommes même que
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« j*ai célébrés s^acquittassent envers ma mase par un 'si « indigne prix. £n échange des loisirs qne j'espérais et des «I lauriers qui devaient me couronner avec honneur , ils « m'inventèrent des peines qu'on n'avait pas encore subies , « et sous le poids desquelles ils me précipitèrent en cet état « cruel.
« Voyez , nymphes , quels nobles esprits votre Tage en- « faute ! quels cœurs généreux, puisqu'ils récompensent par « de telles faveurs celui dont les chants font leur gloire! « quels exemples pour les écrivains futurs ! quel aiguillon « pour réveiller les génies industrieux à consacrer dans là « mémoire les objets qui mériteront une éternelle célébrité !
Et alors il découvre noblement la véritable cause des maux quon lui fit subir, cause perpétuelle de ceux qu'endureront toujours les poètes qui sauront garder le courageux caractère qu il signale , en ajoutant ces octaves qu il adresse aux déïtés du Tage.
« Ah ! puisqu'au milieu de tant de maux il est urgent « qu'au moins votre protection ne me quitte pas , et sur- « tout quand j'arrive au terme où se multiplient les exploits « que je dois aggrandir,' accordez -moi, vous seules , votre « faveur. Naguère j'ai juré que je ne l'emploierais pas à « louer en vil flatteur la puissance au lieu du mérite ; je l'ai « juré sous peine d'encourir votre disgrâce.
« Non , ne croyez pas , mes nymphes , non , que j'ai cé- « lébré celui qui , trahissant le bien public et son roi , leur « préfère son intérêt personnel , au mépris de la gloire hu- « maine et divine. Nul ambitieux , aspirant à monter aux « suprêmes emplois, n'obtiendra mes chants pour s'être ac- « quis seulement le droit , par ses honteuses démarches, de « donner plus de latitude à ses vices.
« Ni le courtisan à qui l'usage du pouvoir suffît peur
DE LITTÉRATURE. i43
« contenter ses désirs immondes, et qui, pour complaire aux « yeux du vulgaire égaré , se transforme sous plus de figures «que Prothée, muses, ne croyez pas non plus que je le « chante : ni Thy pocrite qui , sous un dehors décent et grave, « est venu dans sa nouvelle charge arracher, comme appar- « tenant au roi , la dépouille et le bien du malheureux « peuple.
« Ni l'exacteur qui trouve équitable et droit de maintenir « les règlements du prince avec rigueur , et qui ne trouve « pas également juste et convenable de payer leurs sueurs « aux indigents que nourrit un salaire : ni le concussion* « naire dont Tesprit toujours inexpérimenté invente des « prétextes , et juge prudent de taxer d*une main étroite et « rapace les labeurs d'autrui qu'il est exempt de supporter.
« Eux seuls je les proclamerai , ces hommes qui hasar- « dèrent pour leur dieu, pour leur souverain, une précieuse « vie qu*ici même ils ont perdue , afin d'en étendre la re- « nommée , récompense si bien acquise à leur dévouement! « Apollon , et les Muses , qui daignèrent m'accompagner , re. « doubleront l'enthousiasme dont ils m'ont rempli : cepen- « dant reprenons l'haleine et le repos , et retournons à « l'œuvre , après m'être délassé de mes fatigues.
Rendons hommage à la pureté d'une invocation inspirée par de si généreux sentiments , et qui renferme, au 7* chant du poëme, une déclaration si exemplaire. Ce n'est pas du temps perdu que la citer en modèle à tous les poètes jaloux d une estime inaltérable. Camoëns leur donne par-tout la leçon de la noblesse et du courage dans le malheur : parmi les plaintes qu'il exhale encore au 5^ chant de la Lusiade^ tout en accusant l'injustice, l'ingratitude, la sourde ignorance de ses contemporains , il ne cesse pas 4'en-
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courager le cœur des hommes aux grandes actions, et termine en leur présageant que la postérité leur en assure le prix (i).
Les écrivains y verront aussi quel adoucissement secret la poésie apporte aux plus dures adversités, puisqu'elle tempéra les amertumes de la vie du Camoens, ainsi que les longs chagrins de Taveugle Milton, qui renouvela dans une de ses invocations le témoignage des consolations qu'il recevait de sa f«*»^'?"« muse. Pouvait- il en placer lexpression plus à-propos 4c Mihoiu qu'à rinstant où, sorti des gouffres obscurs de son enfer, son génie s élance vers Tempire de la lumière qu'il sent, quil salue, quil appelle, et qu'il ne voit plus ? Alors la tristesse d une cécité qui le consterne à jamais s'empare de son imagination : il se souvient de l'éclat de l'univers, spectacle dont son infirmité le prive pour toujours^ il se compare à Toiseau qui chante au milieu de la nuit sous les bois , caché dans une affreuse obscurité ; il gémit de ne plus contempler le visage de Thomme, et dit en soupirant:
» J*ai gardé ses malheurs et perdu ses plaisirs.
« Où sont les doux tableaux si chers à mes loisirs ?
« Rien , rien de cette scène en beautés si féconde,
«r Ne se peint dans ces yeux où se peignait le monde.
« Vainement se colore f*t le fruit et la fleur ,
«( Pour moi dans Tunivers il n*est qu*une couleur ,
« Ma vue à la (^arté refusant le passage ,
« Des objets effisicés ne reçoit plus l'image ; ,
(i) Cette prédictîoii 8*est accomplie à son égard. Voyez la notice insérée à la fia de cette séance.
DE LITTÉRATURE. i45
« Tout est vague , confus , couvert d'un voile ëpais ,
« £t pour moi le grand livre estiîermë pour jamais.
« Adieu l des arts brillants la pompe encbanteresse ,
)i Les trésors du savoir , les fruits de la sagesse !
« La nuit engloutit tout. £h bien ! fille des cieux ,
« Eclaire ma raison au défaut de mes yeux ,
« Epure tout en moi par ta céleste flamme ;
<c Mets tes feux dans mon cœur, mets des yeux dans mon ame
« Et fais que je dévoile , en mes vers solennels ,
« Des objets que jamais n'aient vu des yeux mortels.
Qui voudrait supprimer une invocation si pathétique et si bien en accord avec la mélancolie du poète à rapproche de la lumière dont il va chanter les régions éthérées ?0n excuse volontiers ce retour que THomère anglais fait sur lui*méme , et la plus sévère critique ne peut le blâmer d'implorer une seconde fc^îs l'assistance de sa déité consolatrice. D'ailleurs lusage de ce moyen ne dégénère pas en abus chez lui autant qu» chez leCamoëns et que chez KlopstocL Ce dernier, ae»JttlJîti*iu sur - tout , poussé d'un transport continuellement iyop*"Ôck. lyrique, épuise sa verve en invocations surabondantes. Toujours hors de lui, toujours en extase, il surcharge ses vers de monotones vocatifs : point de chants qui ne contiennent de fréquents appels à l'Ame, aux Tombeaux, au Saint-Esprit, à la Yierge, aux Anges, à Jéhova; et la perpétuelle répétition de ses prosopopées rompt à chaque instant le fil de son intérêt narratif.
On ne saurait user avec trop de sobriété de cette sorte de recours qui ne convient que dans les suspensions nécessaires du récit ,, et dans ces circonstances IF. lo
f46 COURS ANALYTIQUE
difScileft où le poète a besoin de prendre un (âaii plus rigoureux. Cela ne suffit pas au bon emploi de la règle ; peu d*atiteurs savent adresser leur prière i des puissances convenables , et conformer l'objet de leur invocation à la nature du fait qu ils ont à consacrer. En ce point, ont excellé Homère^ Vii|[ile| et Flaccus, en invoquant leurs filles de mémoire, nymphes de leur temps héroïque; et depuis , le Tasse et Milton , en appelant à leur aide Tauguste muse des cantiques d'Israël , et lesprit qui enflamma les pro* Eseriwiit* phètes. Mais combien ne devons -nous pas admirer
u utmrimdt. le noble génie de Voltaire, si habile à saisir les justes rapports, si délicat dans les convenances? Digne chantre historique d'une guerre suscitée par le fana* iisme et Timposture sacerdotale, à quelle divinité pouvait-il mieux s*adresser qu à celle à qui son coulage sut dévouer sa vie entière , et dont il ne cessa ^'étre Tapôtre le plus ardent? Qui, par plus de 2èle', avait acquis le droit de dire solennellement en invo* épiant Tennemie du mensonge ,
« Descends du haut des cieux , auguste vérité I « Répands sur mes écrits ta force et ta clarté : « Que Toreille des rois s*accoutume à t*entendre.
Chacun sait par cœur cette suite de beaux vers pleins d élévation et de sagesse , vers dignes de son talent et empreints de son caractère, vers que termine une indirecte imitation de ceux du Tasse, embellis encore par notre poète, qui, cette fois, ne permit pas à la mélodie et aux grâces italiennes de l'emporter sur les charmes sérieux de la langue française. Rappelez*
TOUS sur quel ton harmonieux il invoque sa noble et fidèle compagne , la vérité :
« Viens , parle ; et s'il est vrai que la fable autrefois ,
« Sut à tes ûers accents mêler sa douce voix ,
«i Si sa main délicate orna ta tête a]tière,
« Si son ombre embellit les traits de ta^umière,
« Avec moi sur tes pas permets-lui de marcher ,
« Pour orner tes attraits, et non pour les cacher.
Tenons -npus- en à ce parfait modèle d'invocation ^ qui, dans la Henrîade ^ rachète les légères fautes de lexorde, et souhaitons que tous les successeurs de Voltaire , pétiéti^s d'autant d'horreur que 'lui pour les noires h^ocrisies des pontificats, n'invoquent, à son exemple, d'autre muse et d'autre puissance inspi« ratrice que la vérité qui les terrassa soixante ans par aa voix, ou philosophique, ou libre, ou libérale, con^me on voudra, pourvu qu'on entende par -là qu'elle fut constamment élevée contre la discorde; car Voltaire la fit parler dans le même sens que Boi-^ leau , qui avait déjà fait dire à cette déesse , exhortant un honnête prélat :
« Pour soutenir tes droits que le ciel autorise, « Abyme tout plutôt , c*est Vesprit de l'église.
Le seul nom de Boileau nous remet dans la mé- ^^J^^l^!, inoireles deux bons exemples qu'il nous laissa des deux i^*£^. conditions dont il s'agit, lune et l'autre applicables aussi aux épopées héroï-comique et satirique. L'exorde du Lutrin comporte bien l'exposé de sa comique £ible| et l'invocation qu'il adresse au sage Lamoi^pOn
i48' COURS ANALYTIQUE
en fait pressentir agréablement la noble et fine ironie» Après avoir annoncé son badinage en vers sérieuse-^ ment pompeux, et dignement imploré sa muse, il dit au magistrat :
« Viens d*un regard heureux animer mon projet » « Et garde-toi de rire en ce grave sujet.
Déjà sa malice espère que vous lui désobéirez; et, pour mieux exciter votre rire , il vous le défend r c'est le secret des bons plaisants^ de qui la tnine tranquille et sévère contraste avec les paroles bouffonnes s'échappant de leurs lèvres, et qui se gardent bien d emoiisser le trait de leurs saillies en vous promet«> tant de vous égayer. La chute du vers de Boileau trompe 1 attente que vous causaient les vers précé^ dents; et ce tour, qui vous étonne, est, <;omme la remarqué le spirituel Delille, une sorte d'espièglerie gui "VOUS divertit par une surprise tres^fasforahle a r^fet de ce poème. On goûte un plaisir plus vif de la variété des tons qu^il a droit de prendre : mais ce n'est point assez que de varier le style pour amuser et intéresser, si Von ne répand une continuelle diversité dans la marche de la fable et de ses épisodes; et ceci tient à l'ordre dbs chants, ordre successif ciuirt». q^'Jl jjg fam rendre uniforme dans aucune espèce d'épopée.
Cette condition ne saurait être trop bien observée par les auteurs ; ils doivent ne jamais laisser languir l'attention ni l'intérêt, et ils n'y parviennent qu'en mélangeant alternativement le sévère et le gracieux, le triste et le riant, le touchant et le teiTÎble, le
18'' RàttLS.
L'ordre deâ
simple et- le sublime. Pourquoi les poëmes d'Homère et de Virgile ne nous lassent -ils pas? Pourquoi les relisons - nous sans cesse avec une satisfaction nou- Telle ? C'est que la savante ordonnance de leurs chants amène par-tout des événements qui contrastent entre eux^ des descriptions opposées; c'est que les combats y succèdent aux conseils , les fêtes aux travaux , le spectacle des jeux aux effrayantes catastrophes, et U poxnpe des cérémonies aux mouvements impétueux des passions ; le cœur aime à se reposer des commotions quil a reçues, et leur continuité l'accable et
I épuise. L'esprit se rebute s'il n est retenu par un enchunement d'objets divers qui captivent sa légèreté. Enfin Tame , qui ne se nourrit que de fortes et hautes pensées et que de grands sentiments , ne soutient pas le perpétuel exercice de ses facultés intellig:enteâ , et ne veut pas toujours planer dans les régions de l'enthousiasme : nous nous fatiguerions de son essor/
II &ut que, de simples et douces images remplacent les^ objets pompeux ou redoutables de notre méditation. Il faut, en un mot^ qu'un poème épique ressemble à la vie qui est pleine d'incidents et de sen-
' sationsj par lesquels nous passons continuellement du plaisir à la douleur^ et de l'agitation: au repos. Laissons à part l'ordre des ohants de V Iliade , dont nous réservons la complète analyse à l'application de toutes les règles : jetons les yeux sur les autres poëmes. N'est-ce pas au sortir de la maison de Pénélope , où ^/JtTeTeV les inquiétudes d'un fils et d'une chaste épouse nous à^Yodj'U* ont intéressés au. retour d'Ulysse? N'est-ce pas après nous avoir fidt parcourir le palais de Ménélas que le
i5o COURS ANALYTIQUE
poète nous conduit dans la demeuré de Galypso , où languit ce roi dlthaque? Aux scènes touchantes qui tiennent de se passer succède la peinture tlu pins épouvantable orage quait jamais soulevé Neptune en courroux; çt c'est du milieu de cette tempête ^ à kqudtte échappe le héros bientôt accueilli par llios* phalité gracieuse de Nausicaa et de ses folitres compagnes, que nous arrivons dans la cour d'Aleinods : là , le tableau des festins; là, les chants de Démodoque; là , les récits des aventures chez les Cyclopes, du pas* sage deCharjbde, et de révocation des ombres infer* nales, précèdent et suivent la description des joutes et ^tê luttes athlétiques. Un vaisseau rapide emporte le père de Télémaque en son île ; et Minerve, qui le déguise en humble mendiant pour le conduire chei le bon pisteur Eumée, fournit au poète Voccasion de tracer les mœurs champêtres qu'il oppose à la grandeur des actions héroïques dTTlysse ; alors , tel qu'un Dieu vengeur, il perce de ses flèches homicides les dévorateurs de son héritage. Que d'événements! que de récits ! que de diversité !
TtnM Uu^ marehe. non moins variée et plus maîes*
xoaue des ' « J
tueuse encore, distingue Tordonnance industrieuse de \ Enéide, La muse de Virgile commence par vous frapper des éclats d'utie^^ horrible tempête; mais son génie la dissipe aussitôt, et vous montré les Troyens épars sur le rivage où la chasse leur prépare un sobre repas, où Vénus accueille leur chef et le guide chez la reine de Carthage; une fête qui leur est donnée devient le prélude du sublime récit de Tembrasement de Pergame; mille aventures curieuses et at-
ckants dtrJVWiÀ.
DE LITTÉRATURE. i5i
tendrissantes tous font perdre rimpression cruelle des ' désastres de Troie. L'amour prend la figure du jeune Asoagne et s'assied sur les genoux de Didon qu'il enflamme : ici se développe l'appareil des exercices dé Diane, et les coups du tonnerre sont au fotid du bois le signal d'un hymen , source de toutes les larmes que fait couler la plus déchirante des passions. Ôh! comme alors l'habileté de Virgile prend soin de suspendre les émotions excitées, en profitant des hasards qui poussent Enée sur des bords où des solenttités annuelles et des bonheurs funéraires, consacrés par les peuples, s'allient à des jeux nobles et divertissanls. Son art vous y arrête à desseih ; mais il su^pplée à 1 mtérét qu'il économise par une prodigalité de détails qu'il enrichit des précieuses recherches du plus beau style. Ne craignez pas néanmoins qu'il vous rassasie de cet amusement: déjà l'antre de la Sybillé est prêt à s'ouvrir : le poète avait besoin de vos forces auxquettes il n'accorda quelque relâche , "que pdùr vaas Ssûre descendre dans les profbndeiu^ dé FErèbe, et remmiter ensuite ^ sur les hauteurs de son admi- Fable Elysée , tout peuplé de mânes prophétii|ues. Les six àienàets chants seront destinés aux images de la guerre^ et se rempliront d'une fi[>ule' d'incidents tantôt pathétiques ou gracieux, tantôt majestueux ou terribles* On retrouve le même artifice dans l'excellent ouvrage de Valérius-Flaccus.
Ce docte imitateur du chantre de Mantoue a su o^„^,^'^ j, mélanger alternativement les circonstances du voyage ^'^'s^n'utique: de ses Argonautes avec leurs combats et les prodiges opérés par la magicienne qui les seconde à l'instar de leurs divinités tutélaires.
éHhrit.
iSa COURS ANALYTIQUE
îï'yJîîlSili Cette alliance de, la religion et de la magie produit une diversité plus brillante encore dans le poème du Tasse; mais disons mieux : ce nest pas tant aux ressources de la féerie qu aux mouvements de son imagination et à la connaissance profonde de son art| quil .doit une succession de chants si agréa* blemeut ordonnée. Admirez avec quelle supérieure adresse il passe de lenceinte des camps de Bouillon « dont il vous a déployé les forces et révélé Tantreprise y dans les murs de cette Jérusalem , où le premier spectacle offert vous présente le bûdier d^Olinde et.de Sophronie, qui vous apprend à-la-fois le malheur des chrétiens, la férocité d'Aladin, et le généreux courage de Clorinde. 11 interrompra les. trairaux du siège, en vous . décrivant les marches deji |$<kcvi:ieTs, en vous tran^ortant au milieu. des enchantiéo ments d'I^men. Tour^à-tour sa muse asMSte aux.assembléeiâ des chefs., aux concerts des organes de rharmonie céleste, et aux délibérations du sénat infcj^nal que préside Satan; mais il ne séjourne pas assez longTtemps dans le même lieu. pour, que luniformité ppse dans ses récits* Cest à traversée tutnulte des camps qu il introduit la séduisante coquetterie d'Armide ; c est du riant aspect de Tamour quil fiât naître la sinistre discorde. Il ne se précipite dans les horreurs du carnage que pour s^y dérober soudain avec la timide Ilerminie , et se réfugier sous le toit rustique d'un pâtre, qui contraste avec la majesté des palais et des temples de FAsie. Jamais il n^est pareil à lui-même, et son génie, qui voyage continuellement dans les contrées sublunaires et souterraines,
reploie en tous sens le fil ingénieux de son épopée, sans le quitter et sans le briser en ses heureuses incursions. Tel est l'agrément qui résulte de Tordre d'un plan où ne se suivent point des tableaux d'un ffenre semblable, où les passions s opposent les unes aux autres, où les accidents multipliés offrent la mouvante image de la nature entière. Sans doute le Tasse serait le plus varié des modernes épiques, si FArioste n'existait pas; mais la nature de Fépopée badine se prêtait plus facilement à ce prompt changement d'objet auquel l'inépuisable esprit du chantre de Roland ajouta tant de force, de splendeur* et de vivacité.
Coipparons aux poètes que nous avons nommés, le Dante , Milton et Klop^tock d'un côté, Lucain.et Vol- ^ taire de l'autre.. Nous sentirons mieux quel préjudice un malheureux ordre des chants apporte à la fable. a^'^'J^u^ he plan formé par le Dante n'admettait que trois di- ^*'*''' vifioiï^ principales. Une suite uniforme de chants vous traîne de cercles en cercles dans son immense enfer : son génie ne peut y modifier ses images que par la pi^ognession des crimes auxquels se proportionnent les supplices. Ici, la même sombre couleur attriste un grand nombre de chants : plus loin , il arrive à son purgatoire, où des expiations continuelles font durer une lamentable monotonie.; enfin il monte vers son paradis, où l'imagination ne tarde pas à se fatiguer autant des torrents de lumière sans borne dans laqudile nagent les bienheureux,. que de la longue horreur des ténèbres où gémissent les damnés. Il ne &llait pas moins que la vigueur du coloris et que
Hilton.
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Ténergie du dessin qui relève tant de tableaux du même genre, pour en faire admirer Tinnotaibrable t^^^itm^ ^ étonnante galerie. Milton, par des divisions plus heureuses , partage avec une sage économie les effeti de son plan. Il se plonge d'abord dans les enfers , U y fonde un empire, il y bâtit un Pandémonium, il y crée des êtres fantastiques dont les mouvements attachent la curiosité, et se fraie des routes imaginaires au sein d'un orageux chaos. G*est là qu'il reste enfoncé durant le cours de *deux chants ; son séjour dans cette obscurité rend son essor vers k lumière plus resplendissant que s'il fût sorti plutôt de Fabyme infernal. Dès-lors commencent des fictions éclatantes dont la grande opposition étonne, éblouit d'autant plus que la durée de ses fables ténébreuses consternait l'âme du lecteur. D'autres chants jettent la semence du dramatique intérêt qui va toucher les cœurs émus à l'aspect de Finnocence des deux premières créatures humaines. Les plus ravissantes descriptions dévoilent ensuite leurs beautés; les jardins et le ber> ceau d'Eden s'ouvrent au couple heureux; et ces riantes peintures sont interrompues par les récits pompeux de la création et des bruyantes batailles livrées par les anges aux démons que terrassa le fils de Dieu. Eve, séduite, entraîne son époux par ses charmes et par l'amour : voici le premier homme coupable accusant la première femme de sa tentation ^ scène douloureuse , où le pathétique intervient dans toute sa puissance , et qui se termine de chants en chants par les arrêts de la colère divine et par Vexil des transgresseurs de la loi, qu'un ange armé
use
dfS
DE LITTÉRATURE. j55
chassé du paradis. Le grand ordre de ce plan n'a point la mobile variété des épopées mythologiques, mais il n^a pas Tuniformité de Touvrage du Dante ; il ressemble à la majestueuse architecture de ces mo-> numents égyptiens dont les parties correspondantes s'appuient parallèlement ensemble, contrastent assez pour le noble effet de la vue, et ne se varient que dans les larges et sblides compartiments que présente leur magnificence. En s'efforçant de s^arder cette haute ^»^<i|«« simplicité que détruit labus des oppositions , l'auteur ^^^1^^ de la MessiaJe, au contraire, amoindrit l'édifice de son poème : la charpente eii est trop nue. JN est-ce pas une triste idée que de construire toute son épo« pée sur le jugement du Sauveur , et que de consacrer ]^usieurs chants entiers à ses souffrances , aux heures de son agonie sur la croix? Ni les discours;, ni les situations, ni les images ne changent. Le poème ^ où tant de patriarches et d archanges déplorent le cru* cifiement dans le ciel, où les apôtres et Marie le pleurent sur la terré , où même un diable , assez repentant et assez bon , en soupire dans lenfer; ce poème ^ dis-je, par une succession de sublimes complaintes, ne forme quune longue litanie. Accuserat-on l'austérité du sujet pour justifier Klbpstock de la tristesse de ses chants ? U ne faut que relire YEi^angile poiir se convaincre absolument que luniformité de la Messiade résulte du mauvais plan de son auteur, et non du livre fondamental. Peut-être aucun écrit moderne n'offrit plus de diversités , plus de touchantes incidences, plus de naïves scènes, et plus d'oppositions du grave au doux, du naturel au merveilleux idéal.
i56 COURS ANALYTIQUE
Pourquoi nul récit épisodique ne rappelle-t-il Fenfance divine bercée dans une humble crèche, et la lumineuse adolescence d'Emmanuel éblouissant les docteurs du temple ? Pourquoi Tinvention du poète ne supplée -t- elle en rien au vide que la fuite en Egypte laisse dans cette miraculeuse histoire ? N'eùt-il pu le remplir en nous apprenant ce que devint son héros disparu jusqu'à sa trentième année ? Le tableau de la vie des humbles pécheurs quittant leurs filets pour le suivre, n aurait-il pas contrasté par ses charmes avec la vie somptueuse des pharisiens et des princes des prêtres? Tant de gracieuses paraboles ne four» nissaient elles pas des épisodes animés, dont le mau-^ vais riche, Tenfant prodigue, et la femme adultère,, eussent été les plus touchants? L amoureuse pénitente qui répand des parfums et des pleurs aux pieds de Thomme miséricordieux, aurait embelli cette épopée des traits de sa physionomie neuve et originale, où se serait hautement prononcée cette noble passion de l'ame, qui ravit une faible créature au désordre des passions de ses sens, et qui reçoit de leur influence qui s y mêle encore , une expression aussi voluptueuse que tendre. Quelles oppositions que celles de la douleur empreinte à-la-fois sur les figures de l'amotir, de lamitié, du zèle, et de la maternité! Un tel sujet, si riche sous les pinceaux des artistes de Tltalie, devait-il être infécond pour une muse épique, dont la plus importante loi est de plaire par la variété de l'ordre qu'elle établit en son plan ?
«"cw"de ^^^ deux poètes historiques que nous rapprochons u^€»riàde^. l^ï* de Tautre, parce qu'ils ont tous deux célébré les
DE LITTÉRATURE. iS?
Faits des guerres civiles de leur temps, Lucain et Voltaire , ne surent point éviter Vécueil de Tuniformité. Le premier, toujours politique et toujours orateur, ne varie ni le fonds ni les ornements de son sujet ; son récit a par-tout la gravité de Thistoire ; ses dialogues ont par - tout le ton de la tribune aux harangues. Jamais sa muse ne daigne descendre du forum et s'abaisser jusqu a cueillir des fleurs poétiques sur les rives sinueuses du Permesse. Ce n est point Calliope, vêtue dune robe souple et transparente, parcoiàrant les lieux qui Tinspirent^ c'est Clio, sous la toge pesante , ne quittant ni les sénats ni les camps, ou la vue des crimes la courrouce. Quand le merveilleux se mêle à ses narrations dans les chants de U Pythie et de la Thessalienne , il participe au sombre caractère de toute la^Pharscde : rien ne l'égaie, rien oe détend la roideur des liens qui enchaînent cette composition trop sévère. Cet ordre de chants totale- Qient graves y fait régner l'ennui , malgré les beautés majeures qui prédominent par intervalles. Il en est de même de la Henriade : elle abonde en choses admirables, mais qui se perdent sous une couleur égale dont rien n'éclaircit et ne change la teinte. Dès le second chant , les horreurs de la Saint-Barthélemi se déploient à l'imagination frappée du meurtre de Coligny, et du carnage d^un peuple proscrit par le fanatisme.religieux. Le chant suivant prolonge l'impression reçue de tant de forfaits expiés par la mort affreuse du roi qui les commanda , et par l'assassinat du féroce çt ambitieux Guise. Le chant qui succède étale un spectacle de nouvelles .fureurs fanatiques dans la
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proscription des magistrats ennemis de la ligne monacale. Le /cinquième chant se remplit des apprêts menaçants et de lexécution d^un régicide consommé sur la personne de Henri IIL Après ces meurtres catholiques viennent les meurtres de la guerre, qui ne sont suspendus quau neuvième chant, par Fépi* sodé stérile et mal enclavé des amours de la belle d'Estrée , et qui recommencent au siège de P^ria , oà le tableau de la plus hideuse famine couronne cette œuvre chargée d*un bout à Tautre des images lugubres de la discorde et des fbr£aiits des prêtres. A peine quelques vers sur la triomphante entrée de Henri IV consacrent-ils les heureux effets de sa clémence et de la joie populaire, en ce cours de crimes bien signalés par la philosophique indignation de Voltaire. On eût souhaité que son génie eût fait intervenir plus souvent des fictions aussi heureuses que le rêve dans lequel Bourbon voit apparaître S. Louis son aïeul , au sein d^un olympe où les astres roulent assujétis à la loi newtonienne. On eût souhaité que Tordre de ses chants eût été vraiment épique et non historique. Ce défaut, sensible à travers les plus belles parties de son poëme, prouve combien la condition que je traite est recommandable, puisque les qualités de la ffenriade ne peuvent en déguiser la triste uniformité^ et qu on la lui reproche malgré le charme flatteur du dénouement le plus propre à lui conquérir la faveur nationale.
»9 "*• Nous n'avons plus à considérer que la condition
L« conclusion, on
épique; celles qui nous resteront à examiner cen-
**■ du dénouement parmi les règles de composition
DE LITTÉRATURE. i59
ceruentles parties du style, ou autrement dit, Texécution.
Quelques débats se sont élevés entre les critique» au sujet de la conclusion de l'Epopée : les uns ont pensé qu il ne suffisait pas que le sort des principaux personnages y fût rempli d une manière satisfaisante pour la curiosité du lecteur^ si la conclusion n'était heureuse pour le héros : les autres, sans affirmer que le destin du héros dût tourner du mal au bien, ont justifié la conclusion malheureuse. Adisson même 9 en son éloge raisonné de Milton , objecte au reproche quon lui fait, que les consolantes espérances de salut données au triste Adam par la voix de lange qui le bannit, équivalent au bonheur après son châtiment; et que les supplices auxquels est livré le ten* tttteur puni de son triomphe, tendent encore à Theu* reux dénouement tle ce poème. Jl me semble que la contestation n a point de fondement , et que la concluâon épique peut être heureuse ou malheureuse selon la nature du sujet, et les caractères qui en oociqp«nt le premier plan. De trop grands exemples appuient les deux opinions , pour qu on ait la liberté de choisir entre elles dans un art où les bons exemples de réussite ont produit les règles. A la vérité, les trois antiques épopées , qui semblent avoir servi de types à toutes les autres , se terminent par le bonheur : mais de beaux poèmes, dignes aussi de devenir des modèles, n'ont d'autre conclusion que le malheur. Je citerai la Pharsale^ le Paradis perdu y malgré Tavis de ringénieux Anglais qui la comipenté, et laMessiade^ mx oe qui touche la catastrophe.
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Une distinction que les rhéteurs auraient dû faire, avant que d entrer en discussion ^ leur eût, je crois, ëclairci ce point litigieux. Utie épopée ne commence pas comme une tragédie : le poème débute par un exorde qui annonce nettement le sujet , et le drame par une exposition de faits et de caractères qui le font seulement pressentir. Dans le premier genre, lauteur promet ; dans le second, il ne s'engage point: mais vous savez que le but de la tragédie est de vous faire frémir ou pleurer ; et votre attente est déçue en ce point, si la catastrophe n'est pas terrible ou pathétique ; par cette raison , on estime les tragédies qui vont au malheur du héros meilleures que celles qui finissent heureusement pour lui. De Tautre côté, le but du poème épique est d'intéresser et d'étonner; or on y parvient également par une action héroïque et merveilleuse que suit un grand revers, ou que couronne un grand succès. On n'a droit de demander compte au poète que de ses promesses. H annonça qu'il ramènerait Ulysse dans ses foyers , où sa sagesse triompherait de ses ennemis ; il faut que le retour de ce roi dans Ithaque , et sa victoire sur les poursuivants de Pénélope, satisfassent l'espérance du lecteur. De même, à Touverture de l Enéide ^ il apprend que l'établissement des colonies phrygiennes en Ausonie, deviendra le premier fondement de la grandeur de Rome; la conclusion sera donc conforme au début, autrement 1 objet paraîtrait manqué. Le titre seul de la Jérusalem délivrée ne commande pas moins que son exorde , un dénouement produit par la gloire des croisés libérateurs du saint- sépulcre. Il en dut être
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pareillement du récit des eitpéditioDS du fameux Jason et de son émule Yasco - de - Gama : c^ëtaient leurs conquêtes que célébraient les auteurs de /'^^r^ gonautique et de la Lusiade. La même obligation d'acquitter la dette quil contracta dès les premiers vers , exigeait un dénouement heureux du chantre de fienri. Au contraire, Milton^ Klopstock, et Lucain^ vous déclarent en débutant quHls vont chanter des sujets douloureux^ des catastrophes mémorables^ et si leurs poèmes ne se conformaient pas vers la fin aux paroles du commencement^ la conclusion en serait défectueuse. Considérons de plus que certains poèmes épiques semblent composés à lapologie d'un héros ) et que d'autres racontent seulement des événements illustres : ceux - ci prennent les faits et les transmettent tels qu'ils sont; tandis que ceux-là ne récitent que les actions avantageuses au principal personnage : la différence est grande» Sous cet aspect , lu Pharsale n'est pas faite à Thonneur particulier d'un héros, non plus que l'épopée de Milton, mais à la consécration d'un événement extraordinaire. Car^ si Lucain eût voulu montrer Pompée dans sa haute fortune, il neût pas choisi le moment où sa triste défaite entraîna la ruine de la liberté du monde ; et l'on ne supposera pas qu il ait eu le dessein d'illustrei* César, contre qui, par- tout ^ il s'élève avec le courroux qu inspire un spoliateur de tous les droits, un oppresseur des lois de Fétat, un monstre politique^ dont sa vertueuse muse présente la destinée et les victoires comme le plus odieux tissu de perfidies et de crimes ; autant vaudrait-il dire qu'il est là le héros IF. n
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du poëme, ainsi que Dryden assurait que le détes» table Satan était celui du Paradis perdu. Concluons de ces remarques dernières, que la conclusion épique doit tourner à la prospérité du héros principal, quand le poème a pour objet de le chanter personnellement; mais quelle sera également bonne, en tournant à Fadversité, quand le poème, ne racontant quun mémorable fait, se terminera conséquemment aux promesses de lexorde. Il me paraît superflu de reeommander la néi^essité des dénouements heureux dans l'épopée héroï-comique : son seul titre en fait une loi d après Tunique exemple du Lutrin. On sentirait combien la sensible dévotion des lecteurs resterait froi^sée^ et leur amour de lliumble hiérarchie ecclésiastique scandalisé, si la dignité dun prélat était obscurcie par un chantre , et si la discorde , assise sur son banc, empêchait à la fin que la paix régnât dans les saintes chapelles. Le dénouement du Lutrin est dicté par la Grâce même, et doit servir de leçon à jamais efficace aux auteurs de ces sortes de poèmes spirituels.