‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 26 sur 35 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

Sur la nouvelle publication de la Lusiade ,

par M. De Souza.

U N traité d^enseignement ne peut être utile qu'autant que les applications des axiomes didactiques y sont rigoureuse-^ ment &ites : tout démonstrateur est contraint en comparant les ouvrages a une sévérité plus grande que celle de la multitude qui les juge; et,s*il tend au progrès de TinstruCtion , il doit, fidèle aux règles de Tart , les opposer à toutes sortes de prestiges et de séductions , et se défendre même de les Aiire céder aux propensions de son propre goût. L'exactitude de Tanalyse ne se prête ni aux partialités , ni à l'indulgence : en littérature il faut examiner les opérations de Tesprit avec le même scrupule que les sentiments du cœur en morale ; et dans l'une blâmer les défauts , comme dans l'autre on censure les faiblesses ou les vices. Cette nécessité qui ne m'a pas permis de déguiser les défectuosités de notre poëme national, malgré la renommée de Voltaire, excuse suffisamment, envers la gloire de Camoëns, mes remarques sur les imperfections d'un poëme étranger qui manque, selon mon avis , à la condition du merveilleux convenable au sujet et à celle de l'invocation. Je ne crains pas pourtant que mes arguments puissent être allégués contre la supé-

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riorité de Tautear portugais : ses qualités prévalent sur ses fautes; elles ne sont imputables qn*à son temps, et qu'à IVsprit des vieilles écoles, qui n'admettaient d'antre merveilleux que le mythologique; mais «es beautés originales sont dignes des meilleurs âges littéraires. Il devança le Tasse; il lui servit de modèle ; et le chantre italien déclara luimême qu*il doutait de pouvoir l'égaler. Quel titre qu'un pareil éloge ! C*est le génie jugé par le génie. Je me suis donc abstenu de prononcer sur lui aucune sentence avant que des confrontations avec les anciens m'aient acquis des certitudes contre les choses que j'y trouvais à condamner. Mais si je n ajoutais aux louanges que j'ai trop succinctement données au mérite de ce grand poëte , ne risquerais- je pas de paraitre injuste , après avoir reçu les clartés que vient de répandre M. de Souza, sur sa vie et sur ses ouvrages? Comme la noblesse de l'une révèle bien les causes de la sublimité des autres ! Comme son existence explique bien son poëme I Comme elle m'of&e bien la preuve du principal axiome sur lequel je fondai tout mon cours de littérature ! Comme elle témoigne en effet que les sources du suprême génie ne découlent que des hauts degrés de la vertu! Cet exemple est trop favorable au systi^me philosophique par lequel je corroborai la puissance des préceptes de l'art d'écrire , pour que je néglige d*en appuyer mes maximes. Quiconque voudrait me nier leur vérité , sentira ses motifs atténués par la lecture du docte travail que M. de Souza divise en deux parties : dans la première il expose le destin de l'auteur, et dans la seconde il discute les matières de ses poésies : ingénieux rapprochement qui , mettant en regard les qualités personnelles et les talents de Camoëns , nous

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- aide à les évaluer ensemble, et les fait mutuellement reluire du plus vif éclat.

La vie du poëte est écrite avec ordre , naturel , simplicité, sans autre ornement que dé qu'exige le bon goût, et sans autre appareil que le vrai nettement constaté. L'examen de sa Lusiàde est intéressant, précis, animé, soutenir par des autorités irrécusables, enrichi de détails instructifs,^ et de remarques fines on savantes. La raison, la- iensibHité, la justice du noble éditeur, n'omettent rien ni de touchant ni d'utile, ne vous laissent rien ignorer de ce qui Voua fait ap* précier à4a- fois l'homme et le chefnd'œuvre.

- La date de la naissance de Camoëns en im siècle illettré , dans une nation agitée par la guerre , et par les^ entreprises' dû commerce ^ nous apprend combien son gàiie fut inventeur, et combien il eut à combattre l'ignoiance générale. Sa bonne éducation, seul avantage que lui laissa son. père, noUe et' sans* biens, nous enseigne qu'il puisa dans l'étude de- la langue d'Homère et de Virgile , les éléments par lesquels il perfectionna et fixa le style poétique dans sa langue maternelle; langue que les Portugais érudits assurent n'avoir pas changé jusqu'à- nos jours , depuis qu'en y versant des héllénismes heureux et les richesses empruntées du latin, il en constitua la force et l'invariabilité. Son amour pour la belle Catherine d'Ateyde, parente d'un favori du roi , amour contrarié par une puissante famille, cause de son pi^emi^ exit de la' cour, origine de ses longs malheurs; cet amour ardent* fidèle et tendre, nous découvre les sources des grâces voluptueuses, de la verve brûlante, et de la inélaincolie profonde, qui répandent dans ses vers tantôt la suarité, tantôt Ufeu qu'on» j admire» On est touché d'entendre l'expressioa

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soMible de T^tear , qui se platot dans S6f redieithes de ce que la sécheresse des historiens et des comtneBtateiirs n'a pas recueilli les moindres cifeonstaoces d« c«tte amoureuse pMsion qui préeipita le peëte dans Tiofertane. Il s-'embarqne^ il parait e» soldat an milibn des bataiUa», iLûgaale m jevaeiae par des actes de valenp, et reTiest solliciter le prix de ses. services et de ses.blesa«rea dans Une cdur dont riilgratiCiide le rebute, on des perséoution» Tactendaient encorew Un seeond 'bannissement Téhngne de sa terte natale, qu'il médisait déjà dUlnstrèr par ce poème, son setd objet de consolation.; aussi retRMiToas-^nous le sentiment de sa TÎve ardeur martiala empreint dans lai j^iipart de ,sea cbaats , qui par^tontétiaceUeiit d'nn hàoîsme faiflammff pw le son* irenir dascoadMta qu'il, avait vos : aussi respire •t-i};^i 9e$ vers cette indignalion. dm génie courvoticé par Im p^MvemU dsa grandsy'vt par Ik brutalité des peitt»; e'esfr elfe qwL lui dicte les éloquentes accusations cpi'il élève contre ses oppres* seurs et contre l'injustice du vulgaire» Transporté aur le hh^ tinent de Francisque Aivarès Oabral, il' traverse lesr mers, et descend snr le théâtre des conquêtes portugaisea duM les Indes. C*esi là qu'il veut chanter l'expédition deVasco de Gama ; mais c'est là que les barbaries , les cupidité d'un gouverneur des naissantes^oolonies , arrachent à èqm bam»' nité une satire intitulée : Disparates da Indkt^ pleiae( de rimage sanglante des extorsions qu'il déplore. Cette Satire générale, et non personnelle, irrite la venj^eance d'iinmcH dénie Verres qui lui fait imputer un libelle , et le ccmdaiiliie à errer indigent et proscrit à BCâlaea, aux Manques, à Macao. Son courage lutte et résiste à ^s détresses duiant trois années. Le vice-roi Constantioo de Bragance son^^M

et le itippeUe, après lai avoir confié une administration peu lucrative dans Pun des séjours de son misérable exiL £nfia â obtient son retour à Goa. L*e^>éraiiee du repoS lui sourit; il part ^ mais il semble n'échapper aux cruautés des hotfmies que pour tomber sous la fureur des déments : son Yai«8eaa ùàt naufrage; le peu qui hii reste s'y engloutit, et, force ' de Se dépouiller d*an dernier vêtement pour trouver son salut dans les eaux, son manuscrit est «le seul bien qn-il sauve à la nage des horreurs de la tempête , qui le jette nu sur la côte'de Camboja.

Tant de traverses et de courses pénibles lui apprennent à explorer les terres, les mers, et les côtes de l'Afrique et de l'Asie *. de-là ses descriptions géographiques, si exacriss, si riches et si vîtarités. Tant dé périls lui font mesurer tout ce qufe pentàffî^>ntér et vaincre la constante fermeté d'aiùtf ', dont il imprime le caractère dans un gttod nombre de $ei ^ jpoétîques 0<ftaves. Tant de peuplades qu'il a visitées, de régions qu^il a parcourues , mùltiplieiit sous sa plume la va^ riété des imagés , les peiiltares de miôéurs , et lés analdgies brillantes par lesquelles l'abondance dé sa verve embellit ses comparaisons. Tant de négociations dont il fut Tagent ou le témom, lui fournissent les connaissances diplomatiques dcmt les mystères se retracent ingénieusement dans les scènes où son héros traite avec Samorin et les chefs de^ Maures. Enfin tant d'angoisses et de misères , lui dictent sei nobles complaintes qu'il adresse à sa muse et aux nymphes du Tage que sa fierté veut avoir, dît-il, pour seules protectrices; complaintes qui mêlent au charme, à l'élévation de KL poésie une tristesse , un pathétique dont l'impression fait cteler dés larmes.

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n ne manquait encore à ses ad^ersitës que d'^pronrer le^ tourments de Vînnocenee accusée : on lui impute des mal- ▼ersations dau9 ses charges ; et la porte d'une prison se fef 91e sur lui : elle se rouvre par TeFTet d*une justification solennelle, lorsqu'on de ses cruels compatriotes le retient au cadiot pour une dette de deux cents croisades , Talenr de cinq cents francs, acquittée enfin par le vicie - roi ; une épigramme historique a transmis la mémoire de ce Uà%% et le nom du créancier dégradée

« A ce vil prix furent vendus la perscmnç de Camoënt, et « l'honneur de Piedro Baretto. «

Ce fut en 1669, ^pi"^ ^^ ^^* d'absence et de calamités^ qaeCamoëns revint de Mozambique à Lisbonne, où régnaient deux fléaux, la peste, et le gouvernement insensé du jeunç don Sébastien. L'année i5i7a devint célèbre par I9 publia cation de la. Lusjaoe. Son auteur languit oublié ,, sansrécom-s^ pense, sans autre grâce du ministère qu'une somme de cent francs, dont encore on le réduisit à fai|*e aiumellement renouveler le mandat ^ dénué de secours alimei\taires , et méconnu de la propre famille du héros qu'il avait chanté. Un seigneur n'ent pas honte de lui reprocher sa lenteur à finir une paraphrase des psaumes qu'il lui avilit promise; et Camoè'ns lui répondit avec douceur que , détourné de la

poésie par l'indigence , il ne songeait qu'à trouver le moyen d'acheter un peu de charbon qui lui manquait. Son Atayde, ses amis n'étaient plus : il ne lui restait qu'un serviteur indien qui descendait chaque soir quêter dans l'ombr pour la nourriture de son maître. M. de Sooza conserve ce touchant souvenir avec celui des hommes puissants qui

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forent ingrats ou cruels envers l'illustre poète. Bien ne si* gnale autant Téquité naturelle de Téditeur, et ne donne nûeox le secret de sa délicatesse que son soin exemplaire de consacrer au mëpris et au respect de la postérité, les déngiiatîons exactes des persécuteurs et du conservateur d une ▼ie retracée en son précieux écrit , où le nom du domestique Antokio est un titre pins noble que tous les titres des grands qu'il lui a sufH de nommer pour les flétrir.

M. de Souza laisse éclater à ce sujet sa juste indignation contre les cours et les princes qui, en humiliant le mérite^ en lui refusant le prix de ses œuvres , en dédaignant Thon^ neur qu'ils en reçoivent, se déshonorent eux-mêmes de leur vivant , et dans l'avenir. Il démontre avec chaleur que le pluft remarquable principe des hautes inspirations de Casnoëns, fut l'amour brûlant de la patrie et de la vraie gloire. CeU ce ]>éau sentiment qui le passionne pour son auteur : c^eat cette qualité rare qui le distingue éminemment à ses yeux parmi les autres poètes. Il voit dans sa fierté incapable de faiblesse, d'adulation et d'intérêt vulgaire, il voit dans sa eonstance inébranlable aux coups du sort, il voit surtout jdans son extrême attachement à son pays , les grands «^ractères de ce génie, qui forma le plan d'une épopée dans laquelle le poëte rassemble , comme en un vaste tableau, tous les faits mémorables de son histoire nationale. S'il attribue à sa verve créatrice les belles fictions du Gange et de rindus , fleuves apparaissant sous les traits de deux personnages augustes dans le songe du roi Emmanuel^ et celle du géant levé sur le cap des Tourmente^y il rapporte aussi justement à sa sagesse les prophéties du vieillard gai menacent l'embarquement de Yasco de Gama, sur

le rÎTage où les mères ^ les épouses, poursuivent les Portugais de leurs pleurs et de leurs derniers adieux : morceau ▼raiment admirable ! Il rapporte à son courage de lui avoir suggéré la sublime harangue de Nuno-Alvarès, qui reproche À ses concitoyens de rester abattus et Joules aux pieds par tes ennemis, que tant de fois Us tinrent dans leurs J^, Il nomme éloqueiûment son ouvrage, où sont inscrites ki annales des familles portugaises , les archives de leur héroïsme. Il ne commjente Tœnvre que par les propres sentiments de Taoteuri et Ton reconnaît qu'il en éprouve la noble 8]fmpathie. Il s'attendrit à ses adversités : son e^rit parait le confident du sien, son coeur, l'ami de son cœur; il recueille jusqu'à ses fragments d'écrits , jusqu'à ses m<Mn-> dres lettres où Camoëns , malade dans nn hdpilal , el^me son étonnement que la nature fasse du -lit d'un patti^re le théâtre de tant de divers supplices. Il le pleure ; il entend sa demière exclamation à la nouvelle de la bataille d*Alca-* cerquivir , bataille où succombèrent le roi don Sébastien et tontes les forces du Portugal ruinées dans l'Afrique. « Jh ! s'écria Camoëns , qui avait présagé le désastre de sa patrie , « au moins je meurs avec elle ! » Parole digne des héros de l'antiquité, parole que suivit bientôt sa mort.

Ainsi périt, en 1579, dans le dernier abandon, celui qu'on surnomma le Prince des poètes, après l'avoir abreuvé d'amertume., et couvert d'opprobre de son vivant.

Le fameux tremblement de terre de Lisbonne fit disparaitre, en 17^5 , la pierre funéraire du chantre lusitain, tandis que par le même fléau périssait à Cladix un des fils de Racine. On ne songea pas à rétablir cet humble monn* ment , en réédifiant l'église renversée où l'inscription de

Camoëns avait été détruite , comme si le sort l'eût voulu dépouiller même après son trépas.

La générosité de M. de Souza n*a rien épargné pour réparer ces rigueurs des hommes et du destin. Il provoque les doctes littérateurs à faire pour Camoëns ce qu'Adisson a fait pourMilton. L'obligation sacrée de payer un double tribut à l'héroïsme, joint au génie, autorise le ton apologétique sur lequel il le loue : nous ne l'accuserons pas d'exagération à l'égard d'un auteur qui , fort au-dessous à nos yeux des chantres de l'Odyssée et de l'Enéide , n*en est pas moins , comme créateur de la poésie épique et du style dans le Portugal , l'Homère de la Lusitanie. Au surplus , nous lui devons un hommage reconnaissant pour avoir fait contribuer les arts de la France à la publication du chefd'œuvre portugais. Le luxe, la beauté des caractères typographiques , soutenus d'un tirage égal et pur y et sortis de l'imprimerie de Firmin Didot^ l'élégance et la correction des gravures exécutées sur des dessins dirigés par le goût exquis de Gérard^ l'un de nos grands peintres , la vie du poète , et le commentaire du poëme , recommandent cet ouvrage aux yeux comme à la pensée. Ce don que M. de Souza fait à sa nation, et aux corps savants de la nôtre, est une belle action qui rend désormais inséparables les noms de l'auteur et de l'éditeur : et quelle consolation plus douce Dpur les hommes dévoués aux vertus et aux muses , que de voir , après deux cent trente-huit ans , le zèle patriotique, ému par le génie d'un poète patriote, qui n'avait ni statue , ni même de tombeau , lui ériger cette éniTior

MOHtniENTALE.

Les lecteurs sentiront que , si M. De Souza eût été Tun des contemporains de Camoëns , il ne lenr eût pas res* semblé ; mais qn*en Tarrachant au malheor , il eût écarté les chagrins de sa carrière.

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