AVANT- PROPOS A LA SÉANCE SUIVANTE
Messieurs,
J *ÉviTEBii le danger d'une digression qui dérangerait la marche de mes analyses \ en m'expliquant d*abord sur ce qui concerne mes réfutations de la théorie de La Harpe. Autant il est bienséant de ne pas répliquer aux malignes censures, autant il est convenable et utile de discuter les avis qui peuvent nous instruire; permettez -moi donc d'entrer dans un court éclaircissement sur celui que m'adresse un article inséré hier au journal de Paris , et qui me semble dicté par la politesse et l'amour des belles-lettres.
On me reproche d'avoir dit , en ma première séance, que La Harpe n^ instruisit pas ; mais on a peu fidèlement retenu mes paroles, qui, je pense, m'auraient seules justifié. J'ai dit expressément : La Harpe plut beaucoup et n'instruisit guère; tâchons de plaire autant^ et iT enseigner mieux.
Ce vœu, bien coinmenté, exprime en résumé que les talents, le style correct, et la facile élocution de La Harpe l'ont fait réussir , et que le défaut de plan formé , le Inanque de liaison, d'étendue/et de solidité de principes, Font empêché de devenir élémentaire. Je ne critique pas ses rédactions par-fois très-séduisantes; j'attaque ses erreurs et le crédit que son éloquence lenr prête : j'applaudis fréquemment à la forme académique de ses discours, mais j'en blÂme le plus souvent le fonds. Eh pourquoi ? c'est qu'il faut s'attacher au fonds qui constitue les choses , et qu'un cours de littérature yide de méthode , ne me parsût pas tendre
aux progrès de l'art de composer et d'écrire. Si l'on se rappelle la section de mon cours, où je traitai de la tragédie, on se souvient de quels éloges j'ai relevé la beauté des leçons de La Harpe sur Andmmaque, Iphigénie^ Britart" meus y et tant d'admirables pièces de l'auteur de Mérope : mais je n'ai pu le louer de déprécier le sublime Corneille , ni de rabaisser en faveur de Voltaire les grandeurs des tragiques grecs. Je n'ai pu le louer , en traitant après de la Gomëdie , d'avoir trop vaguement parlé de Molière , d'avoir méconnu Plante , et méprisé jusqu'à l'excès l'extraordinaire Aristophane, tous excellents auteurs dont il resserre l'examen en quelques pages arides et stériles : maintenant je ne pnis le louer non plus, en traitant de l'épopée, d'avoir époisé sa dialectique à défendre la Henriade contre les vaines remarques de Clément, et d'avoir négligé d'approfondir Homère, Virgile, le Dante, l'Arioste, le Tasse, et Milton. Observez aussi que ce n'est point moi qui le combats ; ce sont les exemples de ces poètes fameux ; ce sont Aristote , Qnîntilien, Horace, Boileau, de qui les autorités contredisent les maximes qu'il adopte. Ctt)ligé de choisir entre lui et ces grands maîtres, je me range de leur côté, je l'avoue, et je crois que c'est en cela seulement qu'on peut courir an parti le plus fort. On interprète injustement mes expressions, lorsqu'on les soupçonne d'être mêlées d'humeur et d'amertume : prend-on pour le langage d'une aversion que je n*ens aucun sujet personnel de concevoir la chaleur involontaire que m'inspire l'évidence des principes blessés et le zèle de l'antique doctrine ? En ce cas , mes leçons subséquentes , encore pleines de réfutations nécessaires , passeront pour de nouveaux griefs , si je ne veux abandonner
8o COURS ANALYTIQUE
rintérôt des bons préceptes , et plaire aux dépens de leur exactitude. Que m*objecte-t-on ? Ce que j'avançai moi- Toême, qu'il est plus profitable et plus doux d'applaadir aux beautés d*an ouvrage que d'en censurer les dëfimts; je réponds qu'un cours de littérature n'est pas proprement une conception , une œuvre de l'art , mais un examen raisonné des œuvres 9 des conceptions littéraires, que ce tnnrail de pur enseignement n'est classique qu'autant qu'il expose des principes exacts, et qu'il doit passer à l'épreclVe de toutes les dissertations polémiques. Le scrupule spécieux qu'on veut encore me faire , r'est d'attaquer notre littérateur dans la même chaire où ses talents^ui acquirent des succès. Eh ! messieurs , nous qui étudions , qoî^ commentons les anciens , n'oserons-nous , en nous créant des fantomes de considération , imiter les philosophes d'Athènes qui se succédaient dans les tnémes lycées pour s'y réfuter mutuellement, et pour y disputer de lumières? Qui de nous, ajouterai-je enfin, cohtredirait ici plus rigoureose^ ment La Harpe que La Harpe même ? La première moitié de son cours est animée de toutes les opinions que vous nommez, par idiotisme anglais, libérales^ et dont il outl« violemment les conséquences; la seconde moitié les ren*^ verse par la virulence de ses déclamations antiphilosophi^ ques. Entre les excès dans lesquels il se jeta, je vous demande si vous apercevez ce juste milieu où se tient le raisonnable et le vrai : sont-ce les idées de ce professeur que je dois préférer à la force de la vérité? Depuis que je l'entendis tour<à-tour affubler révolutionnairement ses systèmes et embéguiner sa morale , si j'étais capable de me laisser frapper de chimères, sa caricature m'apparaltraif
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tantôt sons une coaleur, et tantôt sons nnc autre , faisant pénitence d'avoir été Tapôtre de Voltaire , son bienfaiteur , et son premier guide. Dites-moi si j'aurais pu , d'après un tel homme , établir ces démonstrations , par ' lesquelles je vous prouvai que l'esprit et le génie étaient, chez les grands écrivains , proportionnels à la droiture et à la vertu si constamment inspiratrice du bon et du beau ? J 'espère, en vous développant toujours ce fécond principe, mériter votre confiance, et l'équitable estime du public; et je ne m'affligerai pas, en cas d'erreur, si l'impartialité me réfute à mon tour.