‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 5 sur 35 · VINGT-HUITIEME SÉANCE · texte numérisé non relu

VINGT-HUITIEME SÉANCE

Du fait ou de la fable épique ; de la mesure

de Faction.

BSSIBDftS,

J^Bs qualités qui constituent généralement la poésie épique nous sont connues : nous avons dit que le genre se divisait en trois espèces, dont l'une est mixte et deux sont simples. L'épopée sérieuse et l'épopée comique contrastent Tune avec l'autre par le ton uniforme qui les distingue. L'épopée héroï-comique, ainsi que son titre l'annonce, se varie au gré de Tesprit du poète, et passe alternativement du ton noble aa ton badin, selon que le demande l'action racontée. J'attribue à ces trois espèces que nous avons définies vingt-quatre règles ou conditions indispensables, et j'espère vous démontrer que l'omission d'une seule, altère la beauté de cette sorte de poème. Nous allons les traiter par ordre : on verra qu'elles n'ont rien d'arbitraire, et qu'elles sont de réelles parties intégrantes du genre que nous analysons.

La première condition de toute épopée est le fait i**^»»"ou lafahle qui lui sert de fondement : on pourrait fi>u«m arrêter d'abord , et croire qu il est superflu d'ériger en règle la nécessité d'un sujet pour construire un ouYi'age quelconque. Mais ne voulant plus rien laisser de vague dans la doctrine littéraire , je dois prévenir attentivement jusquaux moindres objections à ma méthode analytique , et entrer avec scrupule dans tous les détails sans crainte d'être minutieux. Un sujet est le fonds de tous les genres d'écrits; et le choix du sujet est spécial à chacun. Or ce choix y pour l'épopée ainsi que pour le genre théâtral^ doit se fixer sur une action soit historique, soit fabuleuse. C'est en cela que le fait ou la fable en est la règle première. Le poème didactique, Théroïde, Tépître, l'histoire) l'oraison, les traités moraux et scientifiques ^ ne se fondent pas sur le simple récit d'une action : il est donc indubitable que cette coi^dition a besoin d'être ici particularisée. On ne saurajit trop bien faire discerner ces différences qui seules établissent les caractères distincts des ouvrages, les limitas précises des genres, et celles du style qui leur est proprement convenable. La plu- }>art des fautes communes aux auteurs , et des erreurs de la critique dans les jugements qu'elle en porte , ne proviennent que de la confusion où flottent encore les éléments, et que tant d'écrits dogmatiques, où les meilleurs principes sont épars, n'ont jamais assez édaircie.

Le bon choix d'un fait ou d'une fable épique mérite tpëdaiet da

7 /» '■*' propre anr

d autant plus l'attention du poète qu'il ne lui suffit pas deux genre» de trouver une action à chanter , si cette action, n a les qualités relatives au mode de ses chants. Elle doit être

grande et noble dans lepopée héroïque, c'est-à-dire intéresser les nations et toucher les plus hauts sentiments. Un acte magnanime soit de piété , soit d'humanité , soit de vaillance , qui part d un homme ignoré , peut faire le sujet d une apologie en quelques vers , mais non d'un poëme étendu qui [frappe tous les peuples. Il en est de même d'une découverte dans les sciences ou dans les arts qui n'a pas de résultats universels, des expéditions bornées de quelques bourgades belliqueuses, des colonisation^ obscures, et de toutes les entreprises qui n'ont pas fait époque dans les annales du monde. Les événements les plus remarquables arrivés dans une illustre famille , dans un royaume ^ dans une république, n'ont pas même assez de magnificence tant qu'ils ne sont pas remarqués de plusieurs empires à-la-fois, par la puissante influence qu'ils ont sur lesprit des siècles. Cest donc une première preuve de génie donnée par le poète que de choisir une action digne d'exciter letonnement dans tous les lieux et dans tous les âges , et de n'emboucher la trompette de Galliope que pour célébrer un fait recommandable à^4a mémoire de la race humaine entière* Aussi trouvons- nous que les plus habiles n'ont chanté que les sublimes actions des dieux ou des hommes presque divinisés. Aussi les épopées sont-elles rares , non-seulement par la rareté des esprits capables de les composer , mais par la rareté des faits susceptibles de la grandeur idéale de l'imagination.

A cette qualité générale de l'action épique , s'il se joint celle d'être particulière au pays du poète qui la raconte, en un mot, d'être nationale, elle en acquiert

un brillant avantage qui rend son succès plus prompt et plus certain. Les fables allégoriques des religions , l'origine des vastes états , les guerres niéinorables , les périlleusee explorations des mers , des continents , et de la nature , ont fourni le petit nombre de- poèmes qu'on admire en ce genre, tandis que les faits qui ne se sont pas rattachés à ces hautes vues n'ont produit quedes romans versifiés au dessous du mode vraiment épique. On entendit souvent répéter que le génie d'Homère sut créer un poëme immense du petit siège de IVoie, ainsi que Virgile^ de rétablissement dune obscure colonie de Phrygiens abordés sur une côte d'Italie. Mais qu'on ne s y méprenne plus, ces deux &its , nationaux à l'égard du chantre grec et du chantre latin , sont plus grands qu'on ne les croit en les regardant superficiellement. <

La Grèce, devenue si fameuse, n'était à sa. naissance ^^"'^ qu'un assemblage fortuit de peuplades courageuses ^^'f^qu'avait réunies le besoin de se fonder des villes , et d'y établir les lois de la propriété. Leur proximité des bords de l'Asie et des îles nombreuses de l'Archipel les exposait aux insultes continuelles de la piraterie qui menaçait leurs possessions , leur liberté , leur vie , l'honneur de leurs femmes et de leurs filles , des hoj> reurs du brigandage, et des affronts de la captivité. Les institutions déjà formées leur apprenaient de jour en jour que la valeur devait être la vertu fondamen* taie de l'état , puisqu'elle seule les garantissait des in- ^ cursions de leurs voisins , et qu'elle protégeait les droits de l'indépendance et de la justice. Les chefs de leurs confédérations ^ peu-à-peu civilisées ^ diri-

laçaient, sous le nom de rois, les traités cominerciaux (]ui les liaient avec les princes de Phrygie et de Crète. Lt* scjuiir de Paris chez Ménélas produisît une violation (le la sainteté des pactes autant que de lliospitalitc* par le coupable enlèvement d'Hélène. L outrage quVssiiva la maison des Atrides , blessa Thonneur de tou.s les princes de la Grèce , et dut alarmer toutes les familles. Il n'en était pas une qui neùt à redouter mille afTronts de la part des asiatiques, si celle des ruis endurait qu'un tel outrage restât impuni. Tout se souleva, tout se ligua, tout s'arma pour la réparation d'un attentat à la majesté des lois , aux dieux iiospitalicrs, à la foi des traités les plus saints, et à la pureté (les mœurs. Qui d'entre les souverains mod<!rnes souffrirait que la force arrachât de son palais ou sa femme ou sa parente, sans invoquer autour de lui la plus éclatante vengeance ? L'objet de la guerre (le Troie iiesi donc pas une aventure galante et romanesque , mais un fait historique important à une nation qui ne s'est affermie et qui n'a peut-être existé que parce qu'elle a fait respecter ses villes et ses foyers par le châtiment exemplaire du coupable fib de Priam. Que les Grecs ne se fussent pas vengés, leurs maisons , leurs personnes , leurs troupeaux eussent été la proie de tous les barbares vagabonds qui ne vivaient alors que de la dépouille des agricoles.

Le rapt d'Hélène n'était pas le premier outrage de cette espèce dont les Grecs eurent à se plaindre , et leurs annales héroïques font foi qu'ils avaient usé déjà de représailles à loccasion d'un fait pareil. On lit dans

Hérodote qu*Us se rendirent « sur un vaisseau long à

< 0£a sur le Phase, dans làColchide, et qu'après avoir « terminé les affaires qui leur avaient fait entreprendre « ce voyage, ils enlevèrent Médée, fille du roi ; que « ce prince envoya un ambassadeur en Grèce pour re- « demander sa fille , et exiger réparation de cette in-

< jure , mais que les Grecs lui répondirent que puisque « les Colchidiens n'avaient donné aucune satisfaction « de l'enlèvement d'Io j ils ne lui en feraient point « pour Tenlèvement de Médée. »

Homère a donc supérieurement choisi son action » et Ton ne doit pas s'étonner qu elle ait flatté si vivement lesprit de ses contemporains , ni lui reprocher d'avoir tant célébré la guerre qui )es préservait d'une ruine inévitable sans elle. LTiéro^stne belliqueux était Tunique rempart du berceau» de la Grèce; le poète neùt donc rien trouvé de plus grand à<:fhaiïter'' que les héros militaires. Que fait-il ]i>otiftant P iltinit à ce principal objet une leçon aniâiée contre la discorde ^ également fatale aux princes et aux peûplésl II concentre sa fable en un pomt; et, en même temps qu'il attache les esprits par le tableau d'une expédition glorieuse à ses compatriotes , il leur peint ce que les querelles des chefs ont de'pernicieux pour Ies,années. Son Iliade se renferme dans le seul fait de la colère d'Achille I offensé par Agamemnon. Quelle source de richesses poétiques ne sait-il pas puiser dans cette simple fable ! Combien d'objets variés viennent s'y fondre avec éclat! Un court extrait de cette véhémente action vous en retracera les beautés. Je ne vous le ferais pas plus rapidement en prose , que je ne lai

fait en vers dans mon poëme intitulé du nom d'Homère. Le poète y est repitésenté au milieu des habitants de Cumes ^ui s^enipressent autour de lui pour l'entendre.

« n prend sa lyre d*or , et la ibnle muette « 'ïîent rbrëilie attentive aux accents du poète ; « Les Muses, accourant à ses divins concerts , « L'écoutent, et Phœbus s'arrête dans les airs.

Sujet « Des vainqueurs dllion il chante les querelles ,

« Ces discordes des rois aux peuples si mortelles , « D'Achille humilié Thomicide repos , « Tons les dieux part^^es veillant sur des héros. « Jnnon pOtisse les Grèce , Apollon défend Troie ; « En des fleuves de sàtag la- Discorde se noie y ' « Snr un char' fond Ajax terrible , menaçant , « Le {dus grand des ^emerS) loraqu'Âchille est absent ; ft.Mars, cqmbat et rv^it i le vaillant Diomède « Blesse £aée ^ e% Y^us., accourue à son aide. « Le Dieu qui « ^u scHqrcil agitant Funivers , « Epouvanta Neptune et le Dieu des enfers , « Parle aux divinités tremblantes, alarmées , «cLeur défend de se joindre au choc des deux armées, « De combattre en leurs rangs : -^ « Car si l'une de vous y « Des Grecs ou des Troyens , goide les nouveaux coups» « Ma main la jetera de la céleste cime , « Dans le fond du Tartare, entrailles de l'abyme, « Gouffre aux portes d*airain , et qui se cache aux yeux t Plus loin du sombre eiifer que la terre des cieux. « Et si les dieux encor doutent de ma puissance , « Qu'au haut du ciel leur main scelle une chaîne immense « Vers la terre un moment , s'ils croyaient m'égaler , ^ Que leurs efforts unis tentent de m'ébranler :

« Us pèseront en vain , suspendus à la chaîne ; c£t moi, vous me verriez, seul, entraînant sans peine > t Vous, les cieux, et la terre, et les mers à~la~fois, « Aux voûtes de l'Olympe en attacher le poids.

Jamais poète donna - t - il une image plus forte du pouvoir d'un dieu suprême. On sent que nulle hyperbole Dirait au-delà, et ma traduction est littérale.

« Il chante alors Minerve et Junon consternées , « Abandonnant les Grecs aux noires destinées ; « Les temples d'Uion fumants de toutes parts ; « Mille femmes en pleurs montant sur les remparts ; c Hélène au haut des tours un moment apparue , ^ * Des vieillards phrygiens éblouissant la vue , « Des charmes de Vénus effet împéneux , t Qui subjugue les coeurs des hommes et des dieux, t Mais du peuple amassé quc^l guerrier fend la presse ? « Son haut panache effraie un enfant qu'il caresse ; « C'est son fils qu'une épouse a remis dans ses bras. « Tendres adieux d'Hector qui retourne aux combats , « D'Andromaque un instant rassurez les alarmes , t Et mêlez dans ses yeux un sourire à ses larmes I « Tes vœux sont exaucés , immortelle Thétis ; « Par dçs meurtres sans nombre Hector venge ton fils : c II court aux vaisseaux grecs que la flamme environne ; « Il a le front de Mars et l'œil de la Gorgone ; « U mépris^ la foudre et les avis des cieux. ... t O fortunés exploits , si ton bras furieux , « Hector , n'eût fait tomber le jeune ami d'Achille ! «Un bruit, «Patrocle est mort» ! pénètre en sonasyle; « Ce bruit, signal affreux de ses promptes douleurs , « Fait rugir l'amitié de et^ lion en pleurs :

« Son sein ne nourrit pins une vengeance oisive ; « Et tandis que sa mère, à sa valeur captive , « Prépare un bouclier brillant d'or et d'airain , « Prodige étincelant du ciseau de Yulcain , « Achille , si long-temps retire du carnage , « Pousse vers les Troyens , frappés de son visage , « Un triple cri, vainqueur de mille combattants , <( Et qui jette la fuite et la mort dans leurs rangs. « Terrible, et rayonnant d'airain et de lumière , « Il monte sur son char , il fond dans la carrière : « Ses coursiers, fils des vents, 6 prèdige soudain l « Ils parlent à leur maître , ils loi ditient en vain « Qu'il va hâter le coup des Parquf(s ennemies. « Cette voix, qu'aussitôt leur -àtei^t les Furies, « Ne peut au grand Achille inspirer la terreur , « Et l'aiguillon d'un dieu les presse avec fureur.

« HoMàRE dit enfin la valeur triomphante « D'Achille combattant et Simoïs et Xaiite » « Fleuves dont le courroux vent Fs^rêter encor^ <t Et dont les flots grondants le séparent d'Hector. « Il lutte , il les franchit , s'élance sur la rive^ « Court, immole , et déjà Troie entière plaintive ' « Voit les- chevaux fumants du vainqueur irrité » tt Traîner dans la poussière Hector ensanglanté.

« Désormais les douleurs de sa veuve éplorée <i Vont des jours et des nuits occuper la durée. « Hécnbe emplit les airs de hurlements affreux : « Tout gémit. . . Mais quel est ce vieillard malheureux « Qui, dans Tombre , ose entrer sous la tente d'AchiUe? « C'est Priam ! c'est ce roi d'une superbe ville « Dont l'Asie admira les destins fortunés , « Père de tant de fils que Mars a moissonnés , <t Qui , pour son cher Hector troublé de soins funestes,, t Vient à son meurtrier en demander les rester.

« A ces mots du vieux roi blanchi dans les douleurs , « ^- Songe à ton père , Achille , et respecte mes pleurs » : « Ces deux grands ennemis qu'un sort fatal assemble , « Tristement embrassés , pleurent soudain ensemble ; « L'un regrettant son fils devant lui massacre , « L'autre son père absent et Patrocle expiré.

« Tels furent les accents de la lyre immortelle. « Phœbus la couronna d'une palme nouvelle ; «( £t l'on dit que , charmé de ses divins accords , t Permesse les apprit aux lauriers de ses bords.

« Le peuple et le sénat contemple avec surprise « Ce vieillard indigent qu'Apollon favorise ; « Ce voile que la Parque a jeté sur ses yeux, « Sa vaste tête , Olympe ouvert à tous les dieux.

Je ne crois pas ce dernier trait sur Homère ^ trop métaphorique ; car les divinités de la mythologie semblent être éclôses de son intelligence et n'avoir habité réellement qu'en son large et fécond cerveau. L'épithète d'Olympien attribuée à Jupiter siérait autant à ce grand poëte.

Remarquez que le morceau cité contient toute la fable de l'Uiade y la plus rapide , la plus passionnée , la plus complète en toutes ses parties ^ et la plus simple qui fût jamais traitée. Elle a pour objet, convenable au temps où vivait le poète qui Ta choisie, les exploits et les hasards de la guerre, parce que la guerre était, comme nous l'observions , utile à l'existence d'une population nouvelle. Nous allons voir d'autres raisons de convenance diriger Virgile en son choix dans un siècle où la fureur d'une politique conquérante et Jes excès des dissensions civiles fai-

saient regarder la guerre comme le plus horrible fléau et soupirer tous les cœurs du désir dune heuiê VE»aie. reuse paix. Un homme fugitif de Pergame porte ses dieux et ses destins dans le Latium : il cherche une patrie^ et médite rétablissement salutaire d une lég^lation religieuse et conservatrice. Ce simple fait s'agrandit de toutes les idées qui rappellent Forigine du peuple le plus renommé de Tunivers par sa piété, par sa discipline y par son code , par sa majesté sénatoriale. On admire TEnëide parce qu'on y voit commencer Rome et Carthage ; et que Venfance de ces fameuses rivales , nées pour se disputer l'empire de la terre et des mers, porte en elle une auguste empreinte de leur destinée future. On contemple les naissantes colonies de Tyr et dllion avec une sorte d'étonnément pareil à celui qu'inspire la vue de deux faibles ruisseaux , bientôt accrus en larges fleuves qui , dans leur course progressive et bruyante , répandent le ravage ou l'abondance sur toutes les rives qui les environnent. Ici y la fable douce et tempérée remplit le lecteur d'un charme attendrissant par le récit des douloureuses suites de la victoire des Grecs y des regrets touchants d'une nation dbpersée, des funèbres honneurs rendus aux morts , des traverses d'une longue navigation et des efforts d'un prince qui veut acquérir un pays à ^e,% derniers sujets et à sa famille errante. Dans le poëme dont je viens de vous citer un fragment, le Temps qui entretient Homère en songe lui désigne dans l'avenir les poètes qui le suivront : permettez que ma fiction me serve à vous les caractériser succinctement chaque fois que leur nom

se présentera. Voici comment le dieu lui parle de Virgfile ,

« Vii^e fait descendre Enée aux sombres bords . . .

« Jamais le fils de THèbre et ses divins accords

« TTont d'un charme si prompt atteint le sombre empire.

« Homère, tu serais égalé par sa lyre ,

« Si Tumus atteignait ton Hector glorieux :

tt n chanta des héros, et toi des demi-dieux.

< Ah ! que bien loin de vous Lucain marche à sa suite i

« Sa trompette à grand bruit a mis Pégase en fuite.

«Fier amant de Clio, qui daigna l'inspirer,

« D*nne vaine richesse il vouhit la parer.

« Son faste est appauvri du faux or qu'elle étale.

« De leurs froideurs sont nés les guerriers de Pharsale ,

« Qui de luxe et d'orgueil marchent appesantis.

Ce jugement confirmé par le temps , à l'égard des ^^ j,^piVr,.i,. vices du poème de Lucain , ne porte pas sur le fait que sa muse a consacré. Les annales historiques n o& frent rien de plus important pour les hommes qu^un combat mortel entre Tambition et la liberté , entre les lois et la tyrannie; c'est l'histoire perpétuelle du genre -humain. La fable de la Pharsale est, sous cet aspect, plus grande que la chiite de la cité phrygienne et que la fondation de celle d'Enée. Les déchirements d'un vaste état, déjà maître sur les trois anciens continents , réglant seul les affaires de tous les peuples et de tous les rois, et disputé par les plus expérimentés de ses propres chefs consulaires , présentaient à la méditation un exemple d'une utilité étemelle* La lutte de César et de Pompée est celle des

génies du mal et du bien personnifiés dans ces deux adversaires. Elle réunissait les deux qualités majeures qui la rendaient généralement instructive et particulièrement frappante. L'époque du règne de Néron sous lequel parut ce poème national redoublait sa puissance sur l'esprit des Romains. La présence de ce monstrueux possesseur de l'empire leur révélait tous les maux que la victoire de l'usurpateur leur avait légués, et tout le prix de Théroïque effort de Gaton s^immolant à la cause publique. Ce n'est donc pas ici la grandeur du fait qui manquait au poète pour surpasser Y Iliade y mfis un poète tel qu'Homère qui manquait à la grandeur du fait.

La même observation s'applique à la fable de notre seul poème national. Le choit en est irréprochable : s«jet l'action de la Henriade peut entrer en concurrence avec celle de la Pharsale : leur importance est pareillement universelle et particulière. Les factions politiques n'ont pas de haines plus acharnées que les sectes religieuses : jamais la rage qui anime dans les états les oppresseurs et les opprimés alla -t- elle plus loin que celle des catholiques et des protestants ? Ce parallèle m'a présenté, sous des traits que je crois nouveaux ^ un être fictif à qui les poètes qui m'ont précédé ne donnaient qu'un visage :

« J'ai vu le Fanatisme arifié du cimeterre ,

« Les deux fronts de ce monstre épouvantent la terre :

« La discorde grava d'un trait ensanglanté

t Sur Ton religion , sur l'autre liberté.

Si telle est notre idée du fanatisme , idée trop réa-

Usée par les atrocités de la Ligue, qui surpassèrent les horreurs de notre dernière anarchie, louons Voltaire , in&tigable ennemi de ce monstre , d^avoir chanté, pour TEurope entière , la victoire que remporta sur lui le dogme de la tolérance ^ et l'imposture terrassée par le triomphe d*un roi , franc ami de la Tente.

Ces exemples nous démon6*ent en quoi consiste la beauté d une action épique : il faut qu elle soit précisément saisie au point central des grandes choses. Ce n'est point assez que le fait soit héroïque et mémorable s'il n^est le principe d'une imposante révolution. Le vice du sujet de Saint-Louis aurait imprimé une infériorité sensible au poème du père Lemoine , eût-il eu pour le traiter le noble talent de l'auteur de la Henriade. Mais , dira-t-on , la résistance magnanime de Louis IX, captif des Egyptiens après la bataille de Massoure , est un fait admirable de l'époque des croisades , époque doublement fameuse dans l'histoire moderne par la sainteté de la cause des chré* tiens et par l'éclat des exploits qui l'ont soutenue. Du fait choisi dans cette guerre ressortait poétiquement le contraste des mœurs de l'Europe et de l'Afirique combattant pour leurs religions ennemies, et pour ainsi dire, se heurtant l'une contre l'autre aux bords du Nil. L'intérêt du ciel, défendu par les deux peuples les plus belliqueux de la terre , répandait sur Faction une influence toute merveilleuse, puisée dans le zèle de leurs cultes rivaux. Ce point de vue sans doute est imposant : voici ce que j'oppose à ce qu'il a

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de spécieux. Le principe de lentreprise des croisée part de la haute politique de 1 église, alors souye-^ raine des nations et des potentats que menaçait l'am-» bition envahissante de Tislamisme : celle-ci, voyant décroître sa puissance fondée sur les richesses commerciales deTItalie, de Venise , et de la Grèce ^ autant que s'étendaient les progrès de celui-là, conçut le projet de lever Tétendard sacré qui rallia toute la chrétienté , et fit de ses rois et de ses princes' les humbles capitaines du Saint-Siège. Le motif des croisades fut, du côté des papes , Tintérét de leur suprême domination , et du côté des rois , celui de la gloire des conquêtes qui leur promettaient le partage des trésors de rOrient. Le pieux zèle qui transporta leurs armées devint par - là le mobile d'une guerre de commerce , comme il en avait été le prétexte : il n est donc pas surprenant qu'elle ait été si opiniâtre, si longue et tant de fois renouvelée : une autre considération supérieure s'y liait encore : la nécessité de mettre une barrière éternelle au système invasif des Sarrasins, précédemment si formidables à l'Europe dans les âges de Martel et d'Alplionse. L'expédition du roi de France et sa défaite que suivit la prise de Damiette n'offrent à l'épopée qu'un épisode, événement partiel des croisades dont nous avons indiqué le principe, et dont le but spirituel était la délivrance de Sion, tandis que son but temporel était la possession de cette Jérusalem où les européens voulaient établir la métropole de leur empire en Asie. Déjà plusieurs souverains avaient devancé dans la Syrie et

AJL,

dans l^Egypte les pas de notre héros canonisé y et comme je récrivis dans un poème sur Alexandre qui accompagna mon poème sur Homère.

« En foule descendaient aux plaines idumées »

« Ces chefs religieux de pieuses années ,

«I Dont une croix couvrait l'impénétrable sein ;

a Leurs vêtements de fer , leurs visières d'airain ,

« Leur pique et leur long glaive , et sur-tout leur courage »

« A la mort en leur cœur ne laissaient nul passage.

c De r Aûique idolâtre ils domptent les enfants >

a Et ceux de la Colchide ornés de leurs turbans ;

« L'Arabe aux traits brûlés , au sabre qui dévore 9

« Fond sur eux , se disperse , et revient . . . fuir encore.

« O France ! 6 jeune fleur de tes lys belliqueux I « Louis , que la vertu sanctifie avec eux , « Dont la longue prison n'usa point la constance» «Tenait des Lusignans soutenir la puissance, ' « L'affermir dans Sion et dans Ptolémaîs , « Où les destins français se sont toujours trahis.

On sait que Ptolémaîs était lancien nom de Saint- Jean-d'Acre.

« Quels princes avant lui firent tant de prodiges , « Qui de tant de combats laissa d'affreux vestiges ? « Ce furent ces grands rob , ces deux jeunes lions , « Image en tous leurs traits de leurs deux nations.

La France et VAngleterre^

c Toi , Philippe , et Richard , ton rival magnanime , c Divisés d'intérêts , et liés par l'estime , c Ambitieux et fiers , né^ pour vous redouter, « Pour subjuguer le monde et vous le disputer. ///. 7

<c L'ame de tels héros courant vers la Judée « D*tin aveugle transport fùt-elle possédée ? a Quels que soient de nos temps les jugements divers, « Le joug des Musulmans menaçait l'univers. « Rome sut opposer, craignant leur barbarie , A La croix à Talcoran , le zèle à le&r furie. ff Ce zèle de Richard animait les efforts , , « Dans les champs d'Ascalon qu'il engraissa de morts ; « Et tandis que ses coups vengent la Palestine , « PhiHppe , déjà loin , éternise Rovine ; « Il montre au fier Othon , qu'épouvante son bras , a Conmie un héros dissout les ligues des états.

Cette dernière action de Philippe- Auguste appartient plus à l'épopée que sa coopération aux croisades, puisqu'il se signala principalement ici dans l'entreprise dont il fut le seul chef, et qu'il l'acheva par son propre héroïsme. La muse d'un de mes confirères s'est emparé de ce beau fait , et le public a lieu d'en concevoir d'heureuses espérances en apprenant qu'il est traité par un écrivain , l'élève et l'ami du célèbre Delille. Mes intimes liaisons avec le maître et le dis*^ ciple m'inspirent un agréable pressentiment du succès de ce nouveau travail. Je reviens : si la croisade de Philippe ne fournit pas matière à- l'épopée , celle de Louis n'y est pas plus convenable , bien que ce héros de la France se soit glorifié , par Tinébranlable fidélité de sa foi jusques dans les fers , mieux que le dernier conquérant du Caire qui sans nécessité abjura la sienne et se déclara mahométan , les armes à la main : l'un , dans sa défaite se fit honorer de ses ennemis même : l'autre.... Mais ne parlons que de l'in-

comparable fermeté de Saint Louis : vaincu par les adversaires de sa religion il se fût senti contraint par Vhonneur, s'il ne Feût été par le dogme, à ne pas embrasser la leur. Le refus de s'apostasier pour le salut de sa vie , serait donc faussement jugé comme l'effet du crédule fanatisme de son siècle , puisqu'il fut la digne marque de son caractère militant, et de son indépendance vraiment royale. Mais , je le répète, un tel fait, quelque tragique et majestueux quil paraisse^ n'est qu'un incident de l'entreprise des croisades dont le point central et lumineux éclate seulement à la prise de Jérusalem, terme des travaux de la chrétienté. C'est ce qu'a bien saisi le génie du chantre italien.

« Le Tasse, en vers brillants , célèbre Godefroy aeiajëi^iem

« Délivrant un tombeau , monument de sa foi ; «uutkc.

« Il orne tous ses preux , vainqueurs de la Syrie , « Du myrte et des atours de la molle Hespérie ; « Les tendres voluptés sont ses enchantements, « Et trop de fard se mêle aux pleurs de ses amants:

Ces reproches qu'un examen détaillé nous prouvera qu'il a mérités n'impliquent aucun blâme au choix de sa fable très -savamment conçue et comportant les qualités requises par l'éminence du genre. Nous ne parlons en ce lieu que de la condition du fait : celui de la Jérusalem délivrée me paraît un des meilleursr. On présumerait , aux exemples cités , que Faction épique se borne au récit des entreprises guerrières , et les poèmes fameux de VArgonautique et de la Lusiade semblent confirmer cette opinion : remarquez néan«^

loo COURS ANALYTIQUE

moins que les combats se mêlent en accessoires à l'expédition de Jason chantée par AppoUonius de Rhodes et par Valérius-Flaccus , ainsi qu'au voyage de Yasco-de-Gama dans les Indes, sujets des chants du Camoëns. Ce furent deux époques brillantes chez les Grecs et chez les Portugais que les deux premières navigations lointaines que tentèrent ces peuples vers des côtes inconnues : la poésie dut s'emparer de l'une et de Fautre et s'attacher à revêtir de ses merveilles imaginaires des événements qui excitaient la plus vive admiration. La force des armes soutint l'arrivée de ces nautiques explorateurs des contrées qu'ils découvrirent : mais leurs seules découvertes, source de richesses entre les nations , furent l'objet principal de Tépopée et non les guerres qui en devinrent la triste suite, n n'était réservé qu'au sublime Christophe- Colomb de conquérir un monde par ses lumières sans 7 porter la terreur et le carnage, et de changer la face de l'univers connu, sans se souiller personnellement du sang des hommes. Aussi ce héros de la science surpasse-t-il à mon avis tous les autres : son exemple , bien digne qu'un Homère l'eût consacré, témoigne qu'une action , pour être héroïque et merveilleuse, n'a pas besoin d'être meurtrière. Au .tijrt*d« Avant de jeter nos regards sur les fables qui n'ont pas le triomphe militaire pour objet, disons en passant que les conisi dérations précédentes condamnent le sujet de P Araucaria ^ poème espagnol, animé d'un feu très -poétique dans les détails, mais peu célèbre en . comparaison des ouvrages que nous vantons , ^arce qu'un reste de révolte au Chili, réprimée par

l'Arauemna.

DE LITTÉRATURE. loi

d'impérieux colons, oppresseurs des Américains justement rebelles, n^influe pas sur les destins de la terre, et qu^on doute des hauts faits d*Alonzo Ercilla qui se chante lui - même , dans la fable dont il se montre lun des acteurs. La descente du Dante en <i«»f«»»

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enfer , son passage au purgatoire , et son ascension d«»»"»«i>Mit«. au paradis , ont une importance bien autrement épique. L'auteur de l'entreprise s'y montre aussi en personne, maid afin d'imprimer une réalité plus apparente à son action toute imaginaire : vous le suivez dans les périls de son hardi voyage au milieu des supplices et des béatitudes : il n'est point là le héros des aventures qu'il raconte, il en est le témoin qui les COTtifie :son ame s offire à vous comme un miroir vivant qui réfléchit les objets dont le tableau vous épouvante , vous rassure , ou vous console. Vous tren^blez , vous firémissez , vous soupirez j vous tressaillez d'espoir et de joie avec lui : ses impressions profondes sont celles de tous les «sprits , de tous les cœurs , dès Fenfance remplis des inenaces et des promesses de la justice divine. L'action du poète qui se passe au-delà de Texislence matérielle , n est ordinaire ni physique , mais en tout idéale et spirituelle. Aussi n'a-t-elle de prise que sur ce qu'il y a de plus passionné dans votre intelligence ; aussi convint-elle éminemment à l'époque des superstitions théologiques d'un siècle de crédulité, et dut-elle remuer avec force toutes les têtes qu'avaient embrassées les visions des dévots, les anathêmes^ des prêtres , et les chimères d'un avenir expliqué par le mensonge. Elle s'accorde encore à la tendance natweUe aux hommes, nés de tout temps enclins -à

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s'effrayer de leur destinée future. Elle se fonde sup cette craintive prévoyance des peines étemelles qui précéda la catholicité, et qui lui succédera sans jamais finir? « La superstition, disait Plutarque^ ne « permet point à lame de pouvoir au moins aucune- «fois respirer^ ni se rassurer, en rejetant en arrière « ces mauvaises et fâcheuses opinions qu'elle a de Dieu. « Ainsi , comme si le dormir des superstitieux était « un enfer .et le lieu des damnés , elle leur suscite des « imaginations horribles .et des visions monstrueuses , « des diables et des furies qui tourmentent la misé- « rable ame et la chassent hors de son repos par ses « propres .songes , desquels elle se flagelle et s'afflige « elle-même, comme si elle le faisait par les étranges « et cruels commandements de. quelqu'autre ; mais en» « core le pis est que quand ils se sont éveillés et le- « vés, ils ne méprisent pas ce qu'ils ont songé, ni ne « s^en moquent pas; ainsi, étant sortis de l'ombre de « ces fausses illusions, où il n'y à mal quelconque , ils «se déçoivent eux-mêmes à bon escient, et se tour- « mentent.... Qu'est-il besoin de dire davantage ? La « mort est fin de la vie à tous hommes , mais non « pas de la superstition^ faisant la peur plus longue « que la vie , et attachant a la mort une imagination « de maux immortels ; et lorsqu elle achève tous ses «ennuis et travaux, elle se persuade quelle en doive «commencer d'autres qui jamais n'achèveront : les « profondes portes de je ne sais quel Pluton , dieu <i des enfers , s'ouvrent ; là des fleuves de feu cruel , « des juges, des bourreaux,<^es abymes et des cavernes K creuses, pleines de toutes sortes de géhennes et dé

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c tourments. Ainsi la misérable superstition pour «craindre par trop, sans propos, ce quelle imagine « être maumis , ne se donne de garde qu'elle se sou- < met à tous les maux du monde ; et pour ne savoir « éviter de se passionner de la crainte des dieux , elle « se forge l'attente de maux inévitables encore après c la mort. »

La &ble du Dante assise sur cette base terrible, appuyée sur les fondements de Torthodoxie ,. fot autrefois d'un intérêt général, et conserva toujours sa puissance sur la pluralité des lecteurs qu'elle entraîne hors de la vie dans les régions infernales et célestes , ténébreux dédale de rêveries : c est-là son caractère supérieurement épique, c^est-là ce qui met cette créa* tion en rapport avec celle de la Théogonie d'Hésiode, ^^\l dont les fables ne se passent que dans FOlympe etdans ^"^ leTartare. Le chantre païen n'a pas su , comme: le<;hftB*> Ire catholique , lier d'un nœud unique le- tissu des aventures dont se compose la généalogie des dieux ; sa narration n'est donc pas proprement celle d'un fait : mais il garde par*tout l'empreinte de Tépopée , par le récit des actions surnaturelles, actions les, plus difficiles à raconter, et qui veulent la sublimité; d'HcK mère ou le génie du poète anglais, son élnule. Ce qu'Homère est à l'égard d'Hésiode , on pourrait dire que Milton l'est à l'égard 'du Dax^e; car, en admets tant que l'auteur de la Théogonie ait précédé celui de YlUàdej le premier avait en quelque sorte dessiné les divins acteurs que le second a fait mouvoir, et sti grouper en les intéressant à sa fable. De même Fauteur de la dmne comédie est l'architecte qui sut bâtir

me..

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Vimmense théâtre , orné du relief de tant de figures chimériques , où Fauteur du Paradis perdu sut taire jouer hardiment une action principale entre les puis* fiances des anges et des démons.

Skijet Sa fable, considérée abstractivement • surpassé en

hauteur , en majesté , celle de V Iliade même. Puisée dans la plus antique des traditions y elle répand son intérêt sur l'universalité des hommes : la curiosité qui les pousse à sonder le passé le plus reculé n'est pas moins pressante en eux que le besoin inquiet de pénétrer un avenir infini : depuis que la race humaine respire , elle chercha toujours à marquer son époque originelle dans Tétemité; et la mesure des temps limités que nous parcourons nous incite à remonter sans cesse vers un instant précis de notre formation. Le doute qui nous reste sur ce point nous semble un tourment ; et, n ayant pu le résoudre, nous avons reposé notre pénible incertitude en adoptant , selon nos diverses religions, le fait primitif quelconque imaginé pour nous expliquer notre naissance. En ceci la tra* dition , ne pouvant être authentique , est essentieUenient poétique, puisquelle ne sort pas de la bouche des hommes , «mais qu'elle est supposée partir des or* ganes de la divinité , et qu'on la reçoit , non comme le témoignage des créatures , mais comme la révélation d'un créateur. Par jette raison, la fable de Pandore qu'on peut nommer XE\?e des païens^ nous charme à l'égal de la fable d'Eve qui ,|>ar les suites malheureuses de sa curiosité , est la Pandore des chrétiens. Ces révélations semblables , et toutes deux consacrées par la foi des nations en des temps éloignés, ont fourni aux

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poètes deux faits simples, extraordinaires, et rehausses au suprême degré de Fidéal. Milton ajoute à l'imaginaire du Ëdt de la désobéissance d'Adam une lutte d^ deux principes opposés, connus dans la Perse sous les noms d*Oromase et d'Arimane , dans TEgypte, appelés Osiris et Typhon , dans la Judée , notre Jéhova et notre Satan, et qui reproduisent dans le poëme une anci^me image des causes universelles de l'ordre et du désordre ; l'homme et la femme , victimes de ces principes supérieurs et inexplicables , paraissent eux-mêmes des êtres surnaturels , n'étant pas encore déchus de leur dignité primitive ; et toute l'action se conduit par un mystère qui la rend presque divine; on reconnaît à ce prompt aperçu du choix d'un tel fait , que l'inspiration de Milton ne fut pas un moins admirable mystère. Le sujet le plus approchant de cette espèce^ dériva de celui-ci pour la muse de Klopstock : . *"|*^. Après la chute de l'homme, quoi de si important que sa rédemption ? Les païens sentirent que les dieux n'auraient pu sans injustice condamner l'humanité entière à des supplices interminables, pour la faiblesse involontaire d'une seule créature passive : à peine la boîte ouverte de leur Pandore eut répandu les douleurs sur la terre , qu'au fond de cette boîte elle aperçut l'espérance. Notre sacerdoce nous offre la même consolation; car, à peine sommes-nous dévoués aux châtiments du péché, que la grâce siège au milieu de nous sous la figure du Messie. Ici se développe en sa plus grande extension le principe de généralité nécessaire au sujet épique. La fable touchante et sublime de la Messiade correspond avec les idées et les

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sentiments de tous les temps, de tous les pays, quel 'que soit l'aspect sous lequel on lenyisage. Soit qu'en philosophe , né sous le règne de Tibère , tous jugiez le héros de l'action dépouillé d'attributs divins, et n'étant plus qu'un homme socratique , vous admirerez son sacrifice d'une vie mortelle au dogme de la charité , sa parole terrassant le mensonge , son humilité foulant aux pieds les grandeurs vaines , sa patience désarmée et victorieuse de l'injure et des bourreaux; enfin l'effusion de son sang donné sans regret à Tes* poir de fonder luie secte fraternelle appelée dans le sein de Dieu; soit que, né sous la loi mahèmétane, vous le jugiez ainsi que dans l'alcoran comme étant un prophète , vous vous étonnerez de la résignation courageuse de ce missionnaire de la vérité, scellant son évangile d'une mort volontaire; mais que né chrétien, vous révériez en lui le mystère ineffable de l'homme- Dieu, combien vous semblera plus magnifique l'action de la miséricorde céleste se personnifiant pour, rache^ ter la terre vendue au pouvoir du crime, et descen«> dant an sépulcre , d'où elle remonte triomphante , après avoir fermé de sa main l'abyme des supplices étemels.

Concluons de ces exemples que les faits sacrés ou profanes conviennent à l'épopée sérieuse , lorsqu'ils tiennent à de grandes époques , et aux principales révolutions politiques, militaires et religieuses. je.^«o>t^de ^* fables propres aux épopées badines exigent ^biSiîl* aussi quelque caractère de généralité : jugeons-en par eelle de l'Arioste. Où les a-t-il prises? A lepoque bnllante de la prouesse et des féeries , le règne du

lameiix Gharlemagne , de ses vaillants pairs , et des Maures conquérants , ouvre une large carrière aux exploits fabuleux qu'il célèbre avec autant de chaleiur que de gaîté. Son poème héroi-comique n^eût peutêtre point éclipsé tous ceux de son espèce, s^il n'eût choisi ce point lumineux pour y concentrer l'action de son indomptable paladin» Les règles se déduisent du beau créé par le génie : nous ne risquons rien de convertir en loi l'exeinple de TÂrioste.

Venons à l'épopée satirique : la petitesse de la fable deiVu'jrt.'ae qa*ette traite semble exclure toute idée d'importance ^ n^^I. soit en son sujet, soit en son époque; mais en examinant bien le Lutrin ou la Dunciade, nous y retrouvons la base d'une censure générale qui frappe la multitude des hommes. L'action de Boileau acquiert du poids en ce qu elle expose amplement l'irascibilité des dévots, l'oisiveté monastique et la gourmandise des prélats et des chapelains ; l'action de Pope , su* perficielle en apparence, reçoit une solide étendue en ce qu'elle porte sur la sottise , et que , par-U , son mouvement intéresse les trois quarts de l'espèce bu* maine , et peut - être chaque homme une fois en sa vie. Cest la fable de presque tout notre pauvre monde^ que la fable des sots ! La seule qui pourrait lutter avec elle serait quelque bonne £Ed>le sur les fous : et nous serions tous pris à Tune ou à l'autre. . La seconde condition épique, c'est la ««ueb be ^J^-^ l'actiov, règle très-différente dans l'épopée et dans *•«»«>" la poésie dramatique. La durée du fait théâtral , selon l'expression d'Aristote , doit peu excéder un tour de soleil; celle du fait épique n'a point de limite exactei

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L'espace de quarante jours renferme l'action de \ Iliade; deux mois suffisent à la fable de V Odyssée; celles de XÉnéiile et de la Jérusalem délivrée remplissent une année; celles de X Argonautique et de la Lusiade s'achèvent en moins de six mois;' le Roland furieux n'cK> cupe pas moins de temps que la Jérusalem délivrée; et le Lutrin accomplit son action en deux jours : au sujet du Paradis perdu il ne faut guère qu'une semaine : mais imitons la réserve du savant Adisson. « Ck)mme une grande partie de l'histoire que Milton « célèbre (dit son apologiste) , se passe dans des ré« « gions qui sont hors de la portée du soleil et de la « sphère du jour, il est impossible de satisfaire le « lecteur par un tel calcul qui serait, après tout, plus « curieux qu'instructif. » L'incertitude des bornes du temps nécessaire à la fable épique empêche de régler son étendue sous ce rapport ; et sa mesure consiste à n'être pas- instantanée , ou tellement prompte qu'on n'en puisse saisir le commencement , lé rniheu, et la fin , ni la développer dans ses mouvements progressifs par une narration ornée. Le poète a deux manières de raconter : l'une est de dire hii^nême œ que les personnages font ; l'autre est de leur faire dire ce qu'ils ont fait. Quand la fable, trop sur» chargée d'événements qui se sont succédé, lui paraît trop longue ; il doit entrer en matière au milieu même , ou près de la fin du sujet , et rappeler ensuite les choses antérieures par le récit qu'il met dans la bouche de quelque acteur de la fable. Le passé , se reployant ainsi sur le présent par un ingénieux sutifice, raccourcit l'actioB en la complétant , et varie

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ses formes en resserrant leur étendue. Tant d'aventures curieuses dans le trajet d'Ulysse revenant de Troie , ont retardé son arrivée dans Ithaque , que la relation de ces faits détachés rallentirait l'action principale : mais le héros, échappé des gouffres de la mer, et reçu des Phéaciens, aura l'occasion de les conter rapidement à la table hospitalière d'Alcinoùs : et la, bOtie commencée , un moment interrompue par ce récit, continuera de se précipiter vers la catastrophe. Tant de traverses essuyées l'une après l'autre par Enée dans le cours de sa navigation , transformeraient le poème en une longue histoire , si Virgile les racontait par ordre : il cède la parole à son héros, qui, lai-même ^ accroît , par ses récits , l'amour de Didon qui l'accueille , et^^ pitié de tous les lecteurs. En quelle bouche seraient mieux placés les vers si touchants traduits par notre Delille ?

« Reine ! de ce grand jour faut-il troubler les charmes , « Et r'ouvrir à vos yeux la source de nos larmes , « Vous raconter la nuit , Tépouvantable nuit « Qui vit Pergame en cendre et son régne détruit ; « Ces derniers coups du sort, ce triomphe du crime « Dont je fus le témoin , hélas ! et la victime.

L'admirable récit continue et devient un ressort actif de la fable , en ouvrant aux passions le sein de la reine de Carthage , qui , à la peinture de tant de malheurs ,

t . . . . Atteinte au fond de Tame , « Nourrit d*un feu secret la dévorante flamme. « Le héros , sa beauté , son grand nom , sa valeur , « Restent profondément imprimés clans son cœur :

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« La voix d'£nëe encor résonne à son oreille , « Et sa brûlante noit n*est qu*une longue veille.

Le sujet du Paradis perdu se borne à la chute d*Adam , victime de Tesprit tentateur : Milton en eût outrepassé la juste mesure en prenant ï>a fable sur le preniiier homme au jour de la punition des anges rebelles, qui devança la création du monde. Néanmoins ces fabuleux événements étaient la richesse qui devait orner son poëme. Il se jette impétueusement au milieu de son action, et rappelle avec art^ dans la suite de ses chants , les circonstances qui précédèrent la naissance de l'homme. Un heureux commerce, entretenu par des intermédiaires célestes, chargés des relations du Créateur avec ses créatures, fournit au poète le moyen de revenir sur le passé. Déjà de premiers faits ont trouvé leur place dans les dialogues d*Adam et d'Eve : bientôt lange Raphaël vient les visiter ; il les exhorte à l'obéissance , et pour mieux les y disposer, leur parle du châtiment des esprits révoltés dans le ciel. La curiosité d'Adam l'interroge sur ces événements mystérieux, et Raphaël commence un récit, habilement préparé dans le texte original et dans celui de notre Delille , qui traduisit encore mieux Milton que Virgile :

« O père des humains ! de cette triste histoire « Faut-il donc réveiller l'afHigeahte mémoire ? a £h ! comment raconter à de faibles mortels. . . .

Notons en passant une légère inadvertance du traducteur , que l'habitude de nos idées et de nos rimes

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a entraîné à nommer ici mortels^ des êtres alors exempts du trépas sur une terre vierge et innocente. La pensée de mourir eût été trop sinistre dans une habitation si douce et si riante : elle ne convient qa'à l'homme dégénéré par le crime , et déchu sur notre^globe voué à tant de fléaux et de misères que la mort nous y paraît souvent moins un sujet de pône, qu'une consolation et qu'un repos. Raphaël ajoute :

« Eh ! comment raconter à de faibles mortels «Ces grands combats livrés en des champs étemels! < Aux terrestres humains comment rendre sensibles « Des célestes héros les exploits invisibles ? 4. Ces esprits jadis purs , pourrai-je sans douleurs « En rappeler la gloire et conter les malheurs ? t Ai-je droit de tirer de cette nuit profonde « Ces grands événements , secrets d'un autre monde ? ■ ITimporte; ils vous peindront le céleste courroux , « Et les crimes des cieux sont des leçons pour vous. «Pardonne, quand du ciel je te décris la guerre 9 « Si j'emprunte mes traits des scènes de la terre : « Ne t'en étonne pas, je les connais tous deux , etc.

n remplit ensuite deux chants du récit des combats et de la défaite des démons précipités dans Fenfer, nouveaux Titans de notre religion, et foudroyés par le Verbe, fils de TEternel, comme les géants le sont par le Jupiter de la Théogonie d'Hésiode. Adam fait, dans le chant qui suit , le narré de sa naissance , de Son transport dans Eden , de la formation de sa com* pagne et de leurs sensations diverses à Taspect de la

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nature* L'action reprend son cours et ces détails incidentels n en distendent point la juste proportion.

Ce n est pas avec la même justesse que l'action de la Henriade est mesurée : l'auteur ne la commence pas à louverture de son poëme : et ce défaut , que La Harpe s'est efforcé de nier aux critiques qui le lui reprochaient , se fait sentir au cinquième chant de l'ouvrage qui finit au dixième : car , on trouve à ce chant la mort de Valois , catastrophe antérieure à l'action personnelle de Henri IV, et placée là comme elle le serait dans Thistoire. Les cinq chants qui restent au développement du fait principal, ne su£Ssant plus à son étendue, toutes les circonstances s'y accu* mulent, s'y entassent, s'y amoindrissent, et la fable y est , pour ainsi dire , étranglée. Le bon choix du sujet et la beauté des détails d'exécution ne rachètent pas ce vice de proportion : la première qualité de l'épopée étant la grandeur, on ne peut en reconnaître le génie dans la petite économie de ce plan stérile» Je ne partage pas lopinion de ceux qui ont blâmé l'entrevue de Henri et d'Elisabeth : le héros avait reçu des secours de cette illustre reine d'Angleterre et son court voyage chez elle acquiert assez de vraisemblance pour le poète , qui ne doit pas s'astreindre à l'exactitude de l'historien. Le récit des crimes de la ligue , des horreurs de la Saint - Barthélémy et du massacre de Coligny, prend une force de plus dans la bouche du roi sincère et vertueux échappé lui-même aux poignards des catholiques. Ce récit ramène à-propos le souvenir des premières causes de la guerre qu'il soutient contre ses sujets égarés par le fanatisme ; on

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regrette même quUl ne se prolonge pas jusqu à Tassassinat de Henri III : son successeur agirait plutdt , et la fable aurait un plus large espace pour se déployer entièrement. Uactionde la Henriade est belle, grande: nous l'avons dit; mais Voltaire en a méconnu la mesure, et la tronquée r cela nous donnerait le droit d'affirmer qu'il n'eut jamais Tesprit épique, si d'ans l'épopée badine^ plus aisée il est vrai que Tautre, il n'eût composé un brillant poème , moins embarrassant à lire deux ou trois fois en cachette , qu'à Tanter une seule en public.

L'usage des récits' que les poètes font faire par les personnages n'est point une r^le , mais un khoyen d'introduire dans l'action les choses qui n'en sont pas absolument dépendantes , sans altérer son étendue et son ordonnance poétique : il faut même éviter^ autant qu'on le peut, 1 emploi de cette Ressource qui souvent refroidit la marche dramatique du fait. Le Camoens en a tant abusé, que sa Lusiade enlise se , compose d'un enchaînement de narrations que se font récipro- * quement les acteurs de la-feble. Gama lui seul épuise la durée de trois chants à raconter les aventures du Portugal et de son passage au cap d'Adamastor , sans qu'un motif puissant nécessite ce long rapport écouté, par le' roi -de Mélinde. On croirait que toilt gît dans eet entretien ; car pe qui reste à dire iù- poète jusqu'à la fin j de l'expédition , né centre -balance pas le poids de ces récits surabondants. Peut-être le chantre portugais se crut-il autorisé par l'exemple de t Odyssée ^ et de V Enéide; mais il ne vit pas combien les auteurs de ces deux die&?d'aeuvre se montraient économe^ ///. 8

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du moyen quil prodigua ^ et comment Fétendue de leur action absorbait la variété des récits qui s'y mêlaient. Horace accuse le bon Homère de dormir quelquefois, parce que ce grand poète disparaît un peu dès qu'il ne parle plus lui-même, et ce n'est que dans ï Odyssée qu'il se repose de temps en temps pour céder le fil de la narration à ses personnages. Longin attribue à ^ vieillesse , qu'il compare au déclin du soleil çpuchant^ la quantité de récits qui répandent dans ce poëme une sorte de refroidissement et de langueur. On ne saurait donc trop recommander aux poètes épiques de ne se rendre les imitateurs d'Homère quen copiant ses (ormes les plus ani^iées. 11 faut qu'au bon choii^ d^ la £ible ils ajoutent la, mes sujre conyenable à l'action. Le sage Despréaux leur dit:

« N*onrez point un sujet d'incidents trop chargé. « Le seni courroux d'Achille avec art ménagé « Remplit abondamment tme tliade entière : (c StrnVent trop <ï*abondance appauvrit la matière.

Mesurez conséquemment l'étendue de. votre fable, de façon à n'avoir pas souvent recours aux récits qui l'interrompent. C'est à quoi l'on distingue la justesse d'esprit qui préside au plan. Voilà ce qui prédomine dans la coi^ception de Yalérius Flaccus : tout marche , tout agit, VWt s'entraîne avec rapidité, force, et grandeur dans son Argonaufique , poèmç plus régulier, quant à l'action, que l'admirable Enéide. Voilà ce qui charme , ce qui transporte dans le magique ouvrage deTArioste, qui n'est que mouvement, que passions, que feu dun bout à l'autre. Voilà ce qui

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fait pardonner à tout le clinquant du Tasse en faveur desajuste composition, si savamment mesurée qu'il n a besoin d'aucun récit accessoire pour lier les parties agissantes de sa fiable. Parlerai-je de Y Iliade y où tout se meut, où tout vit, où le poète, emporté par les choses, assiste aux délibérations des héros, au conseil des dieux, aux chocs des combats, ne fait rien raconter aux personnages, disparaît lui-même, et vous montre les actlsurs et les faits par-tout dramatisés. • • Non ; j*aurais trop à vous dire , et j'anticiperais sur les autres conditions qu'Homère a toutes réunies dans la phis sublime et la plus vivante des créations épiques.

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