‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 8 sur 35 · I20 COURS ANALYTIQUE · texte numérisé non relu

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trouvez complètement rempli quand vous arrivez au septième livre du poème. Là, Virgile, trop éclairé pour se faire aucune illusion, et dédaignant de tromper ses lecteurs par un vain artifice, vous déclare hautement qu'il traite une seconde faîLle d'une espèce toute différente. Le Virgile français est en ceci , à* peu-près fidèle au texte latin :

«r O muse I c'est à toi maintenant de me dire

« Quels rois du Latium se partageaient l'empire ;

« Quels étaient son pouvoir, ses habitants, ses dieux >

« Quand le peuple troyen aborda dans ces lieux.

« Dis-moi de leurs combats la première origine :

« Parle , remplis mon cœur de ta flamme divine.

« Je peindrai le carnage inondant les sillons ,

« Les souverains armes , et leurs fiers bataillons.

« Dëja sont déployés les drapeaux d'Étrarie ,

« Dëja l'horrible guerre embrase THespërie.

« Viens ; dans ce grand sujet, plus digne encor de toi,

« Un théâtre plus vaste est ouvert devant moi.

Majus opus moifeo. Ici , le poète commence les explications préparatoires de sa fable nouvelle qui, bien qu'étant la continuation des faits de son héros , n'est pourtant pas la prolongation de la fable annoncée au premier chant. Il lui faut vous apprendre quel est le petit-fils de Picus dont Saturne fut l'aïeul, quel est ce Turnus que le roi des Latins avait promis de choisir pour son gendre , quelle sera la cause des fureurs de la reine Amate , et comment la main de sa fille allumera la guerre entre les princes. Enfin voici une petite Iliade qui succède à une courte Odyssée ;

et y tandis que rimitation de ceUe-ci , très«0usceptible d'être resserrée, lutte avec le modèle original, rimitation de celle-là , trop forte , trop pleine pour se prêter à des dimensions étroites, n'atteint pas au parallèle de la haute conception qu'on s'efforce à lui comparer. Vainement l'abondance de la verve, le choix exquis des incidents, la variété des objets, des mœurs, des sites, lintérét des combats , soutiennent cette dernière partie de V Enéide : elle s efface à l'éclat des choses qu'elle rappelle , non moins qu'au souvenir des six chants qui la précèdent , de sorte qu'en cet endroit Virgile est combattu et vaincu par Homère et par lui-même, les deux seuls rivaux qu'il ait à craindre. Néanmoins il reste encore par -tout victorieux de ceux qui l'ont imité , et ce- qu'il a de moins bon est meilleur que ce qu'ils ont de mieux. Le même objet auquel j'attribue l'altération de l'unité dans son poème, attirera des éloges particuliers, quand je l'exarainerai sous d'autres faces, et conséquemmeni aux règles qui suivront celle-ci. Tel est, je crois, l'avantage de ma stricte méthode , où la t;ritique ne peut rien mêler , ni rien confondre. Ce qu'elle blâme sous un rapport, elle a lieu de le louer sous un autre. C'est, pour s^insi dire, un instrument qu'il était nécessaire de forger pour l'analyse, afin de manier à coup sûr les matières littéraires ^ d'en isoler les qualités , et de les replacer avec certitude en leur ensemble^ après les avoir bien discernées. Il me sert à toucher le point de section qui divise les deux sujets de ÏEnéide , et à vous en démontrer le faible joint. observadoi*

M'objectera-t-on que X Odyssée d'Homère se forme dansiodywée.

des aventures d'Ulysse jusqu'à son arrivée dans Tile des Phéaciens , et de sa victoire remportée sur les amants de Pénélope après son abord dans Tile dlthaque ? Je ne le pense pas : il faudrait avoir oublié que cette principale action est commencée du plus baot * possible, par les démarches de Télémaque inquiet du destin de son père, querellant les prétendants qui dévorent son héritage, et courant chez Ménélas et chez Nestor chercher des nouvelles d'Ulysse , et des secours contre ses ennemis. Les choses sont préparées et les personnages connus d'avance. Le retour du héros et sa vengeance deviennent le juste accomplissement des promesses du poète à l'ouverture de sa fable. Dira-t-on que le destin d'Enée ne se terminait pas en abordant les côtes d'Italie ? Mais le récit d'une action n'est pas celui d'une vie. Le sort du Télémaque , dont notre docte Fénélon nous a tracé les aventures , n'est pas résolu définitivement à son retour dans ses foyers ; l'action épique est néanmoins entière ^ il l'eût doublée en l'unissant à celle qui semble en être la continuation dans Y Odyssée j et l'unité simple qu'on y admire eût disparu. Je ne me fais aucun scrupule de citer les Aventures de Télémaque au nombre des exemples de la bonne poésie épique , quant au choix et à l'ordonnance du sujet : l'opinion d'Aristote m'en donne le droit, puisqu'il affirme expressément qu'o/K poète doit être poète , plus par la com^ position de Vaction que par celle des vers, La prose harmonieuse de Fénélon, seul écrivain qui ait su se maintenir justement entre la limite des deux langages, sa prose , dis-je, participe tellement de la poésie qu'on

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doute, en Técoutant, s'il paiie ou s'il chante. On dirait, tant il a façonné ses inventions et sa langue mr les formes et la mélodie des anciens , non qu'il imite leurs ouvrages , mais qu'il les continue. On est henreux d'avoir à le produire en exemple alors qu'on discute surVii^le. A peine oserait*on mettre en doute une seule des qualités de Y Enéide ^ si l'on ne se sentait soutenu d'un si grand appui : le principe qui semble* lait contraire à sa perfection resterait un problème qu'on se croirait sacrilège de résoudre par la critique : c'est le privilège de ce classique chef-d'œuvre de ressembler à ces statues des dieux qu'on ne contemple qu'avec un saint respect, et qu'on ne touche qu'en tremblant. Aussi crierait-on justement au blasphème , si le rapprochement que je fais de la composition latine et de la française ne s'arrêtait à ce qui

concerne la loi de l'unité.

Le chantre d'Enée ne s'étant pas astreint à l'observer, je serais tenté de croire qu'elle dépend de la nature du sujet choisi , plus que du talent des poètes. En effet l'action du Tasse , poète inférieur à Virgile , est de soi-même unique et pleine: Bouillon et les .i„oi"i'^d« chrétiens qu'il commande , marchant à la délivrance ^iSÎ^ des lieux saints , assiègent Jérusalem qui rehferme le sépulcre du Christ : les infidèles qui la défendent sont terrassés , et les croisés , vainqueurs de leurs armées idolâtres ^ soutenues des puissances de l'Enfer^ entrent sous la protection du ciel dans les murs de Sion enfin conquise. Il n'y a là qu'un fait bien exposé, bien lié, bien conclu. Cette unité parfaite n'est pas une des moindres causes du bon enchaînement

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des épisodes qui s'y assortissent intimement, et de leffet général du plan qui , ne formant qu^un corps de toute cette épopée, la rend plus attachante que X Enéide même , dont lexécution est plus savante et plus belle. Je nen décide point par mon goût, mais • par rimpression que tous les lecteurs éprouvent, et dont j ai cherché la raison : leur suffrage universel s'accorde sur la beauté des aventures d'Enée , du récit des malheurs de Troie incendiée , de la passion fatale de Didon, et de la descente admirable d*£née aux enfers : mais leur opinion se partage sur leffet de la seconde action, et la durée de plusieurs siècles n*a pas réuni les avis. Les scholiastes , les littérateurs , les traducteurs , tous ceux qui lont commentée , n'ont pu terminer les contradictions sur cet objet : leurs arguments les plus subtils, leurs louanges les plus spé* cieuses, n^ont pu fixer Fincertitude : or, puisque le temps n en a pas triomphé , et qu'elle n existe pas à regard des six premiers livres , elle devient un jugement en défaveur des six autres qui, tout beaux qu'ils soient en détail, nUntéressent pas autant, parce qu'ils rompent Tunité de lensemble. Au contraire , la Jérur salem délivrée y sans renfermer rien qui soit égal à la chute d'Ilion , à l'amour de la veuve de Sîchée, au

Tartare et à l'Elysée ouverts par la sibylle deCumes, intéresse , entraine ; charme d'un bout à l'autre les lecteurs des deux sexes et de tous les âges y par la to- .talité de son unique action. Un tel effet peut-il avoir une autre cause? Non, il tient à l'observation de cette règle, puisque le. sujet de la fondation de Rome n'importait pas moins aux Romains , que celui de la

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ptûe de Sion n'importait aux peuples modernes ; puisque Fart de Virgile , relativement à toutes les autres lè^es que Tunité, surpasse infiniment l'art du Tasse. Le célèbre Adisson, dans son excellent éloge du Paradis perdu, nous rappelle très-bien qu'Homère y pour conserver l'unité de son action se transporte au milieu des choses, comme Horace l'a observé. S'il eût remonté jusqu'à l'œuf de Léda , ou s'il eût commencé même à l'enlèvement d'Hélène, ou à l'ouverture du âége dé Troie , il est évident que le poème aurait éé un tissu d'actions différentes. Je ne sais où le commentateur anglais trouve qu'Aristote convient de qadqoe imperfection dans l'unité de Tlliade , et tâche de 1a pallier : je n'ai rien vu de cela dans le rhéteur grec, et nous voyons dans les remarques même d'ÂdiMon, qu'Horace énonce un avis contraire. Sans doute on peu de prévention en faveur de son Homère national, qu'il voulait placer au-dessus de tous les anciens et de tous les modernes^ l'a jeté un moment dans Terreur. Cependant il ne s'abuse pas en louant l'unité de la fable de Mil ton. « Quelques-uns, nous dit-il très-bien , croient que la structure de Y Enéide est défectueuse en ce point , et qu elle contient des épisodes qu'on peut regarder plutôt comme des excroissances que comme des parties de l'action. Au j.^J?^^°',„r contraire, le poëme dont il s'agit ici n'a d'autres épisodes que ceux qui naissent naturellement du sujet : malgré cela, il est rempli d'une multitude d*incidents étonnants, qui réunissent la plus grande variété avec la plus grande simplicité , et qui font un tout uniforme dans sa nature , quoique diversifié dans Texé-

l'unité du Paradù ptriu.

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« cution. » Adisson ajoute fort judicieusement après avoir cité la colère d'Achille et le voyage d'Enée en Italie : « Selon moi, laction de Milton surpasse encore « en ce point les deux premières ; nous la voyons pro- « jetée dans les enfers , exécutée sur la terre , et punie « par le ciel ; chacune de ses parties est racontée d*une «manière très-distincte, et elles naissent Tune de « l'autre dans l'ordre le plus naturel. » ,

'^dTn»"""* Un ordre égal, et résultant d une semblable unité, aUemaade. règue daus Ic poëmc construit parKlopstock sur la ré* demption de Fhomme; poème original, quoiqu'in^i* ré par celui que Milton composa sur la chute d'Adam. Ici l'action soutient le parallèle avec la grandeur d% celle dont elle fut sous quelque rapport imitée. Celle* ci n'est pas projetée dans l'enfer, mais dans le ciel^ et s'exécute aussi sur la terre , non pas par les dé* mons , mais contre eux-mêmes , de qui triomphe le Messie. On voit que le mouvement «n est inverse de l'autre, comme cela devait être, puisque Tune des fables représente la perdition, et que l'autre figure le salut. Notons un point remarquable : n'est«il pas eu* rieux de voir combien le système poétique des Allemands semble contradictoire avec lui-même, ainsi qu'avec le nôtre? Opposez la stricte unité de leur Messiade à leurs inventions théâtrales, où les unités, anciennement prescrites , pe sont jamais respectées ; il est étrange que chez eux les drames tragiques s'exemptent des lois de simplicité, si recommanda* blés à la scène, et établies depuis Aristote, tandis que les poèmes épiques s'y réservent cette régularité qui ne leur est pas indispensable, et que les Grecs

nexigeaient pas absolument dans Tépopée. Par cela seulement, ne serions-nous pas fondés à croire quils se sont fait des préceptes de leurs propres exemples, et qu'ils ont pris leurs habitudes et les hasards de leur goût pour des principes ? Entre les Germains et nous y qui des deux peuples dut se rapprocher le plus de la perfection ? Notre art s appuie sur les plus belles règles de l'antiquité ; le leur s'autorise avec érudition de ses licences : ils vous citent en leur faveur les écai'ts de génie des meilleurs poètes Grecs ; nous nous attachoqs aux plus corrects linéaments que Sophocle nous ait tracés en ses chefs*d'œuvre irréprochables : Us en sont restés aux caprices de l'enfance de l'art, quoiqu'ils aient rompu déjà leurs langes et leurs li* sière8;etnous sommes délivrés de leur faiblesse et de leurs erreurs par la raison et l'expérience : ils tendent à l'élévation , il est vrai , mais en perdant leurs idées à travers un horizon sans borne , où rien n'est distinct^ où leur vue s'égare dans l'incompréhensible; c'est-là sur-tout qu'ils se délectent ; et nous nous arrêtons à ces claires limites de la sublimité , par-delà lesquelles l'esprit n'entrevoit plus rien de réel et de saisissable; c'est là que nous nous plaisons. Ils admirent passionnément des essais d'audace que nous avons appris à ne plus tenter, et prétendent, en nous niant les nombreuses épreuves de notre maturité réfléchie, alarmer assez nos muses pour qu'elles rétrogradent sur leurs pas , en renouvelant des fautes que nous ne faisons plus depuis long-temps. Us adoptent tout san$ choix , et nous savons choisir ; enfin, à plus d'un égard, notre littérature, devenue classique, a sur celle dg

rAUemagne 1 avance de plus de deux siècles y et nous pouvons leur prédire que les beautés de leur imagination, encore offusquée des vapeurs romarUiques y ne se perfectionneront que lorsqu'ils sauront^ en les épurant, les rendre aussi positives et aussi régulièces que celles à! Œdipe et diAthalie; or quils renoncent à nous persuader de renfermer la vie entière d'un per^ sonnage dans une pièce d un genre dramatique prin» cipal , alors que , même dans l'épopée , leur sublime Klopstock garde les unités d action et de lieu, et presque celle de temps , puisqu'il ne commence son poème qu'au sacrifice sur le mont des Oliviers, moment que suivent bientôt le jugement du divin réconciliateur, et son crucifiement sur le Golgotba , à Tentour duqudl le génie du poète évoque et concentre les chœurs des séraphins , des patriarches , et des anges qui descendent sous la gloire de Jehova, et qui précipitent <ie là dans l'abyme tous les démons des ténèbres. L'enthousiaste Klopstock, dont le religieux poème ressemble bien plus à un hymne qu'à une épopée, respecte teHemeut la grave unité de son sujet, qu'il en termine la fiction à la mort du Christ, et qu'il ne chante même pas sa résurrection miraculeuse. Du reste , toutes les parties constitutives de ce magnifique ouvrage se coordonnent aussi bien qu'il est possible : on en embrasse l'en* semble à-Ia-fois et d une seule vue , et si le ton continuellement extatique de Tauteur^ si son inspiration toujours dans les nues , et ciaignant par-tout de ton« cher la terre, si ses images trop souvent obscurcies dés brouillards de la mysticité, sises réticences trop inintelligibles , si son invention totale trop subtilement

divinisée ponr être aussi humaine cpie les célestes amours d'Adam et d'Eve, lui permettaient de descendre au naturel des passions , et de tracer les contours des objets sensibles, j'estimerais qu'on lui peut aj^liquer pour le sublime et pour l'unité, la plu* part des louanges qu'à méritées le Paradis perdu. L'action unique deKlopstock ne se passe que dans Fi* maginaire , et ne nous séduit quà des promesses futures ; celle de Milton passe de-là au fond du cœur humain, en nous peignant l'origine de nos misères présentes ; et rien ne touche plus les hommes que les malheurs de l'homme : c'est ce qu'a très-bien senti le grave Adisson , en louant le sujet autant que l'unité de ce poème.

Cet él(^e d'un grand poète anglais par un habile critique anglais est la censure de la Henriade^ et l'un j.]^^^*^^ de nos avantages sur les hommes de leur nation étant '• BMmêi», d'être plus impartiaux sur nos propres titres , nous avouerons, tout français que nous sommes ^ la défectuosité de notre poème national. Sa fable, selon l'expression d'Horace , commence presque à l'œuf de Léda : elle n'est pas seulement implexe , mais doublement formée de deux faits consécutifs , particuliers à Valois et à Bourbonr : l'un , qui se termine par le malheur , a pour catastrophe au cinquième chant la mort de Heniy III ; l'autre , qui se termine par le bonheur, a pour heureuse conclusion au dixième chant le triomphe d'Henri lY.

Ici Ton ne trouve pas même , comme dans \ Enéide , àT^t. l'unité de héros. Un faible monarque est d'abord le chef de la guerre contre la ligue ^ et le roi vaillimt

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qui lui succède est ensuite le chef qui continue la même guerre. Ici des beautés ordinaires d'exécution ne rachètent pas la disjonction des parties du plan , aussi-bien que les beautés extraordinaires du poète de Mantoue. Nulle parité de mérite épique ne permet d'excuser la faute de lun par celle de Fautre ; le défaut que nous remarquons est même plus grave chez Voltaire que chez Virgile , quoiqu'il fût plus aisé de l'éviter. Nous sommes fâchés d'entrer en ce point dans les sentiments de Le Batteux et de Clément rinclé^ ment y qua très-bien réfutés La Harpe ; mais, sans partager leur injustice, que ce professeur a doctement relevée en plus d'un endroit où se trahissaient les préventions de leur inimitié, je me range de leur côté dans la défense de la règle en question. Dirai-je même que je serais approuvé par La Harpe , de qui le travail sur la Henriade est , à peu d'articles près , la meilleure dissertation polémique , et l'une des plus âoquentes qu'il vous ait lues. Lui , qui naguères signalait en ridicule le dénigrement de ce poème comme une espèce de mode introduite parmi les jeunes rimeurs , s'il revenait aujourd'hui parmi nous , il tournerait en dérision la manie contraire de nos littérateurs philosophiques qui , n'admirant dans l'épopée que le raisonnement et le probable ordinaire, exaltent l'ordonnance historique de la Henriade à l'égal des plans qu'ont exécutés les anciens poètes.

« Un poëme excellent où tout marche et se suit.

Voilà bien la règle d unité désignée par Despréaux ^ « N'est point de c^ tiavtux qu'on ctprice produit :

•.lu

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• Il veut da temps, de» aeiiu, et ce pénible ommigé « Jamais d*im écolier ne £at Tapprentissage.

Lejenne Arrouêt n^était plus relève de Porée lorsqu'il composa le sien y sous le nom de poème de la ligue ; il était déjà Voltaire par des œuvres dramatiques : c'est pourquoi tant de belles choses assurent à la Henriade son titre d'épopée : mais les vrais modèles , en ce genre, furent les fruits de la maturité de leurs auteurs, ou leur coûtèrent l'emploi de presque toute leur vie. S'il eût donné quelques années de la sienne à son ouvrage, combien ne l'eût-il pas su perfectionner ? Celui quUl osa publier clandestinement,' dans un âge plus mûr, atteste un talent mieux expérimenté , talent dont on regrette qu'il ait perverti l'usage, en violant à-la-fois les bienséances, la pudeur, et le patriotisme. Le zèle qu'une tardive , mais heureuse conversion , avait inspiré au véhément La Harpe lui ' donna le saint courage de vous parler de cette production si coupable, qu'il n'y a point d'homme véritablement honnête qui ne rougisse, dk-il, en prononçant son nom; et il se couvrit de cette yertueuse rougeur, en ajoutant qu'elle s'appelait la Pucelle. Son ardente prédication sur l'immoralité de cette œuvre libertine et impie^ m'épargne la peine de m'ériger en sermonaire après lui : j'aurais peur de vous paraître un hypocrite si, déclamant aussi haut contre ce livre trop répandu, trop lu, trop cité, j'accusais au tri'bunal de la dernière postérité la dépravation , la cor^^ ruption profonde de tout le siècle passé; et si j'affirmais, en répétant ses paroles, que, dans le siècle précédent.

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rindignation universelle eût suffi pour faire justice de Vouvrage^ et que V auteur ^ quels qù eussent été son talent et son noniy n^ aurait trouvé éCasyle nulle part dans VEu' rope entière. Après tant danathêmes dont il foudroie son ancien maître en philosophie, que ma-t-il laissé de plus fort à dire y à moins d exprimer le vœu qu'on eût brûlé Voltaire tout vif, au feu des milliers d'exemplaires de son poëme diabolique où pétille un esprit d'enfer. Mais le dévouer à ce supplice eût à vos yeux augmenté l'horreur de son véritable crime , en vous rappelant le bûcher de son héroïne, dont tout poète français devait plaindre, respecter, ou consacrer noblement la mémoire.

Je me félicite donc de n'avoir plus qu'à me taire, et qu'à suppléer au mouvement que je réprime en renvoyant mes auditeurs à ces virulentes pages où mon prédécesseur, qui n'eut pas ma lâche tolérance, vous a si moralement, si charitablement prêché la sainte orthodoxie. Peut-être mon silence sera-t-il plus prudent que cette indiscrète passion d'une ame dévote qui , par un reste d'infirmité humaine, semble se plaire un peu aux images du mal qu'elle condamne en supputant toutes les circonstances qui l'aggravent ? A quoi bon attiser le feu de sa propre imagination au souvenir des Ucencieux épisodes de Voltaire? Pourquoi sa sévérité détaille-t-elle aux mondains les scènes qu'il présente ? Sied-il de réveiller le scandale en disant que, s'il conduit son lecteur dans l'enfer , c'est pour y placer tous les saints; que, s'il trace les amours d'Agnès et de Monrose, c'est pour donner à celui-ci un aumônier pour rival , et

pour établir en principe que

«( Tout aamônier est pins hardi qu'un page.

Que, s'il fait entrer Ghandos dans une chapelle, c^est pour mettre la débauche jusques sur Tau tel, ce que personne , que je sache , n avait encore osé ; que , s'il livre Dorothée à Tinquisition , c'est pour représenter un archevêque incestueux, calomniateur, et assassin^ que, s*il donne un confesseur à Charles YII^ cest pour montrer une autre espèce d'infamie trop jésuitique : mais^ s^écrie-t-il en condamnant ces fictions très-irréligieuses et très-immorales , « où en est le mé- « rite d'invention ? » Quoi ! ne songe-t'-il pas où va son emportement, en lui niant d^avoir ima|;iné ces choses-là ? Veut-il donner à croire que ce sont des réalités qu'il a peintes ? Après lui avoir refusé le privilège d'être inventeur ^ le. des^r d'attaquer son style même , afin de le ruiner tout-à-fàit dans Topinion , ne l'égare-t-il pas jusqu'à citer en exemple d'un goût plus burlesque que plaisant, ces deux vers de la belle Dorothée ,

« £t j'ai trahi la Trimouille et T Amour « Pour assister à deu^ messes par jour :

Et cet autre vers que l'auteur met dans la bouche de SL-Deois ,

« Je suis Denis et saint de mon métier.

Pourquoi enfin descendre jusqu'aux cyniques aventures de Grisbourdon , de Corisandre , du Muletier , dUermaîphrodix, et de l'âne mystérieusement sensible, qui porte la fière Jeanne d'Arc. Son dessein est que tant de fantaisies -du ton de Bbcace et d'Arétin vous

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courroucent , vous révoltent ; et que devient Feffet de sa rigueur, si des auditeurs légers sont capables de s'en égayer et d en rire ? Ne valait-il pas mieux , par respect de la morale et de la décence , qu'il évitât sa digression , et s^en tînt à discerner littérairement la réelle unité de la fable héroï- comique, oii le poêtë cbante follement le salut des armes françaises, dépendant de la seule gatde du cbànceux palladium , qu'il expose à tous les hasards de la guerre, et qu'il en sauve merveilleusement durant une année ? Vous en avez ri^ messieurs; éh bien! de quel droit, pour vous en 'Élire frissonner, prendràïs-je en main les foudres temporelles etj spirituelles , et voudrais-je que vous frémissiez tous , en criant : à la perte des mœurs ! à V ordure l â rimpiétél au sacrilège! Aurais -je boiine grâce de vous déclarer d'abord, comme notre bon père de Mélanie^ que la moindre indication de ce sujet obscène y inepte y et bestial y blesse la décence pU" bliqub; puis de vous dérouler ensuite les maximes qui le salissent , et dont la jeunesse^ si nous l'en croyons , fit sa philosophie et son catéchisme. Non , je ne hasarderai pas l'excuse de ceci; de peur d'être* obligé comme lui de vous confesser ma coupable indulgence au jour de mon apostolat, et d'en dire trop de mal à son exemple, après en avoir dit trop de bien. Ah! messieurs, ne nous fadsons pas meilleurs que nous ne sommes ! Défions-nous plutàt humainement de notre instable sagesse , et avouons tous i^oti^ faible pour les prestiges de ce poëme héroï-comique : espérons avec modestie que nous ne serons pas. assez rigides pour condanmer tant de gaîté , tant d'inven-

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tion , tant d'éclat mondain ; que nous ne nous fer^^ merons jamais assez les yeux pour ne plus risquer detre éblouis à de si yiyes étincelles de raison ca*

chée rejaillissant par-tout d'un badinage : montons joyeusement sur le rayon qui porte le bienheureux St.-George j et qui nous sauvera des lieux où grillent les damnés : ne jreprochons gravement à l'illustre ami du Philosophe^sans^Souci que d'ayoie pu pusTRim uNiiBvouBiEBNT HEROÏQUE, en nous rendant néaumoins le bon office de railler les momeries , dont le mensonge en obscurcissait l'histoire : laissons-nous doucement entraîner au fil de quelques amoureuses aventures racontées par le dieu du goût en personne. Ne nous mortifions pas si rudement que nous deve* nions insensibles aux tendres aiguillons que Tesprit fait si subcilemeat passer jusqu'à notre chair. Gardonsnous sur -tout de réprouver les faciles grâces àfii exordes multipliés qui ornent, avec une exquise négUgence , le début de la plupart des chants : enfin , pour en tirer quelque fruit moral , tenons-nous-en à ce que recommande cette maxime inscrite à la tête de l'un des plus enjoués :

« O mes amis ! vivons en bons chrétiens ;

« C'est le parti , croyez-^inoi , qu'il faut suivre.

Quoi de plus fraternel et de plus édifiant! Osons donc proclamer les louanges de Jeanne, 'sans craindre de chanter la palinodie à l'exemple de notre austère directeur.

TouDefois , messieurs , ce qui ne m'expose à aucune réti^actation pareille k celle de La Harpe , c^est

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dadopter ses idées comparatives entre Voltaire et TArioste : je lui nierai que la machine du premier ne soit ^u-un assortiment de pièces de rapport où rien ne se tient, qu il ny ait aucun plan , aucune marche, aucune liaison : mais je rendrai justice au goût exercé dé La Harpe, à son discernement dans Fart, à. son tact des bienséances , quand il accuse Vauteur de la Pucelle « de n'avoir su , ni piquer le lecteur par la « curiosité comme VArioste , ni Témouvoir par des si- « tnations , ni l'attacher par des caractères. Le poète « itaUen, en donnant Tessor à son imagination folâtre, « na point négligé les occasions de parler au cœur « dans ses beaux épisodes ; il ne repousse point le « pathétique quand il se présente , et ne gâte ^oint , « par une gaîté déplacée , ce qui est fait pour être « touchant. Dans toutes ces parties , Voltaire est à « mille lieues de lui ! » Je transcris ce jugement parce qu'il est conforme au nôtre : La Harpe ajoute que Fauteur est aussi éloigné de la plaisanterie douce , et de. la franche gaîté de l'Arioste, que de l'heureuse abondance de ses créations : « l'Arioste voulait rire et « faire rire , et n'en voulait a rien ni à personne ; et « Voltaire en veut toujours à la Bible , aux prêtres , « aux moines, à ses critiques, aux savants, aux an-* « ciens, à tout, et à tons ? » La remarque est juste, e^'de^ces^ dispositions naturelles aux deux auteurs, aortelQt les différences de leur style. L'esprit satirique n'a^ppint corrompu de son fiel l'esprit épique de l'Arioste, et jamais le burlesque de la parodie n'altère y par des mots orduriers et bas , ni par des crudités grossières , sa grâce enjouée, sa noble politesse,

et sa leste élégance : son sel est fin et n'est point acre : aussi les connaisseurs le goûtent mieux que celui du style de ce poëme, dont Tintitidé même offre une équivoque tirée de Tabus de notre langage dégénéré qui détourna le vrai sens , depuis Chapelain , du titre de la Pucelle d'Orléans ; et qui , d un mot qui désignait simplement une fille , doubla malignement la signification. Mais ceci se rapporte aux considérations de la langue : revenons à la règle de l'unité.

Nous la chercherons plus vainement dans le Ro" d'^tions alL land furieux que dans la Jeanne d'Arc. Les aventures /«w. multipliées qu'Arioste a décrites se croisent de tant de manières, que l'esprit se fourvoie dans ce charmant dédale , et je risquerais bien de voir ici ma r^le tomber à faux , si je voulais soumettre Tépopée badine à l'exacte observation de chacune de mes conditions : mais, ^ce au ciel, les principes exclusifs ne me tjrrannisent pas ; je m'y attache seulement assez pour indiquer le mieux dans tous les genres , sans juger avec rigueur que ce qui en sort un peu soit absolument mauvais. Mettons-nous plus au large encore avec FArioste , et convenons qu'il est bon par mille qualités, quoique sa fable ne soit pas une, mais implexe, mais double, triple, et si Ton veuf, quintuple et décuple. Toutefois un reste d'opiniâtreté dont un professeur ne peut se défaire; dès qu'il s'agit des préceptes , me fait présumer que la fable serait meilleure si l'art du poète l'avait centralisée en un objet principal et dominant , qu'on eût pu suivre de la pensée , et auquel se f&t rattaché le tissu de tous ses épisodes. Ma remarque n'est , après tout , qu'un ac*

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quit de consciance , et je me garde d'y insister ; car tout ce qui sent Fécole ne convient pas à la légèreté du chantre de la folie de Roland. Entrons dans son labyrinthe d'actions , et tirons-nous^n le mieux pos* sible. Les lumières d'un docte littérateur qui nous y a devancés nous éclaireront très -bien : il nous met dans la main le fil ^ ou plutôt les trois fils qui nous empêcheront de nous perdre. Gikguénb, justement renommé pour son histoire de la littéralxgre italienne^ a signalé la sagacité , la patience et le jugement sûr qui distinguent son esprit, en déiAélant la con texture embrouillée des trois actions que le poète enlace et, pour ainsi dire , tresse lune avec Vautre dans toute rétendue de son ouvrage. Vous voyez dans sa claire analyse dune épopée , que la foule de ses événements rend presque inextricable , qu'on ne peut reprocher à l'Arioste d'avoir historiquement placé les faits dans un ordre consécutif, qui eût relâché les liens de son poëme , et répandu la langueur dans la plupart de ses chants. Par un art plus subtil il commence presque toutes ses fables ensemble, les fait marcher à*la-foi8, et les conduit de même à leur conclusion : il ne les termine pas les unes après les autres , mais les tmes par les autres^ ce qui, comme vous savez, est la loi des bonnes poétiques. Son imagination, inépuisable en caprices , et sans cesse courant aux nouveautés ^ remplit tous les intervalles de nombreux incidents pacr lesquels il se joue de Tintérêt qui vous émeut, de la curiosité qui vous presse ; vous le suivez , il vous perd et vous laisse là ; vous le retrouvez , il vous mène à d'autres objets ; il s'excuse, et s'arrête ; vous lui par-

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donnez pafce qu'il tous amuse et tous ehamke ; il TMs quitte encore et tous impatiente , tous dépite en TOUS présentant toujolu« de différents personnages aTec lesquels il tous promène quelque temps sans que TOUS puissiez saToir où ils Tont, ni ce qu'ils dcTiendroMt, aTant qu'il lui plaise de tous en débarrasser eu d'achcTer leurs aTentures. Quel sujet tous a-t-il aimonoé ? R<^nd furieux : mais que de chants tous pttrcourei où tous ne trouTez de héros principal que Roger : il tous conduira dans les châteaux d'Alcine, eè oe paladin languit enchanté : tous tous intéressez à sa mahresse Bradamante, tous aurez fait cent VQiyagei«ur leur hyppogriffe ailé: tous tous direz, ne rencontrant point Roland, que les deux précédents act^irs sont les Téritablett objets de la fable. Cependant il a été question d'Angéiique : c'est elle qui sera la cause des extraTagances du guerrier dont le nom est le ^tte du poème. La destinée errante de cette reine du Cathay mérite -t<* elle autant Totre attention que le siè^e de Paris attaqué par tous les princes maures et sarrasins , et défendu par l'empereur Cfaar^ lemagne er tous ses preux. Vous tous écriez à cet homérique tableau du siège de la capitale de la France : Voilà le centre de l'actio»! Toilà ce qui doimne sur Wnilépfes autres fables du narrateur} atDendez ; Ro* bi«t4éiaèTe d'un lit où le regret d'être loin d'Angélique a troublé son -sommeil : un mauTais songe lui a persuadé qu'un riTal a pu cueillir une fleur qu'il a respectée , et son agitation jalouse est le premier sjttiptAme de son futur accès de démence. Il s'éloigne du camp, il oublie soii oncle Gharlemagne, son de-

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voir, ses compagnons d armes : il cour4; à la poursuite (le sa belle , ignorant quel chemin il prendra , puis* qu il ne sait où elle est. Il va donc traverser le monde en tous sens. Sa dédaigneuse Angélique était depuis long-temps partie pour TOrient , avec le jeune Médor dont elle a guéri la blessure^ et qui, en récompense» la guérie de son insensibilité. Les prouesses de Roger continuent. Les infortunes de Bradamante se prolongent;, les exploits de lempereur et de ses pairs achèvent de dérouter les Agramants, les Rodomonts^ et tous les guerriers de FAfrique : vous ne vous retraces rimage de Roland que comme une figure passagère ^ vous jugez qu'il n*a paru qu en personnage épisodique. Détrompez 'VOUS : le paladin vient se reposer de ses courses chez un pâtre. Quel repos! il aperçoit les chiffres de Médor et d'Angélique , on lui raconte leut mariage : pour cette fois le titre est rempli : voilà Roland fou, -mais fou à lier : et qui pourrait le saisir pour le bien garotter? 11 renverse hommes, maisons, arbres, barrières; il arrache les rochers, les ponts; il assomme 9 il tue tout , et écrase , seul et nu , des troupes entières. Alors cette effrayante peinture de son délire , la plus foite , la plus terrible qu ait jamais tracée le génie , ne vous laisse plus douter que ce né soit là le point éminent et lumineux du ^iqMkjde TArioste. Enfin Fempire est délivré des Afridaîiis||cie Charlemagne achève de repoussicr loin de la France; le paladin Roland recouvre sa raison que lui rend Astolphe, et Roger baptisé épouse sa fidèle et belliqueuse Bradamante. Ainsi la triple action est couronnée par un triple dénouement. Renonçons à trouva

l'unité dans ce chef-d'œuvre tout diyin , que tant de grâce , de variété , d'élévation et de génie mettent audessus de plus d'une règle classique.

Cette exception, particulière à une épopée mixte, ne prévaut pas contre la loi constamment applicable à l'épopée sérieuse ; il ne me reste , je crois y qu'à vous dire par quoi elle diffère , en ce genre , de celle qu'on exige dans le genre sçénique. L'unité se borne ici à Faction , et ne s'étend pas au lieu et au temps. Le poète épique développe sa fable au gré de son imagination , et par tous les moyens qu'elle lui suggère : il peut raconter , ainsi que nous l'enseigne Aristote , plusieurs choses différentes qui se font en même temps en divers lieux , pourvu que ces choses tiennent au sujet. Il franchit les distances à volonté, et s^ouvre toutes les régions où peut pénétrer la pensée : Tunivers est son théâtre , et la durée du temps dont il est maître n'a d'autre limite que celle de son choix. Ainsi l'épopée ne ressemble pas à la tragédie déclamée qui commande trois unités ; elle n'est pas non plus absolument pareille à Yopéra , ou tragédie lyrique , dont les personnages passent comme les siens d'un pays à un autre y et de la terre au ciel , ou dans l'enfer , mais qui , voulant que le fait soit un , et qu'il s'achève idéalement en un jour, comporte deux unités; elle prend l'espace et le temps qu'il lui faut , et se restreint à l'unité simple de la fable. On n'aurait droit de la comparer en ce point qu a la tragédie anglaise , espagnole , et allemande, qui , transportant ses acteurs dans tous les lieux, ne connaissant point les limites du temps, conduisant de plus son action par les ma-

MMure

chines merveilleuses , et la prolongeant par les incî» denceS) n*est proprement quune épopée dialognife. La Tempête de Shakespeare et son Jules • César me suffiraient pour le prouver. Ce grand auteur ne nom ] parait donc si barbare que pour avoir appliqué au 1 genre les conventions d un autre ; raison de plus do les différencier tous exactement afin de ne plus nom y méprendre^ et de maintenir dans chaque espèce d'ouvrage le seul mode qui lui est convenable.

Recommandons sur-tout la régulière unité dans 1 épopée , que le Tasse caractérise par un trait sublime, en la comparant noblement au monde qui rassemble tant de grandes et diverses choses dans son sein. Sa forme et son unique essence n*a qu^un seul nœud auquel tiennent toutes ses parties discordantes que joint et lie ensemble l'accord d'une générale harmonie; et rien ne manque en lui, rien de ce qui fait sa force 1 ni de ce qui sert à sa nécessité comme aux ornementa qui l'embellissent.

>Rà«u«. Je passe aux quatrième et cinquième conditions^ E^bbi* ^^ "vraisemblable et le nécessaire, règles qu'on ne doit '*''' pas plus séparer dans le genre épique que dans le dramatique où je les ai déjà définies. En effet la première nécessité pour l'épopée est que toutes les parties de sa fable soient si bien fondées en raison^ quelle garde par-tout une naturelle vraisemblance; ce qui ne se fait pas croire n'attache point , et ce n'est pas assez qu'une chose soit arrivée pour être crue , si nous ne savons tout ce qui la rend possible. Comment associer ce principe à cette autre nécessité de ne raconter qu'une action merveilleuse, et par consé-

quant hors de la croyance ? On lit une remanpie précise dans Âdisson : « Si la fable est seulement propbable, elle ne diffère en rien dune véritable his- « toire ; si elle est seulement merveilleuse, c'est un vrai «roman : le point est de donner un air de vraisem- M Uance au merveilleux : on le peut concilier avec le «vraisemblable, en introduisant des acteurs capables, « par la supériorité de leur nature, d'effectuer le mer- «veilleux qui n'est pas dans le cours ordinaire des «choses. V

Or nous déduirons de -là, qu'il y a deux sortes de nécessaire et deux sortes de vraisemblable, un ordinaire et un extraordinaire. Les hommes agiront , parleront selon la nécessité des circonstances qui leur sont naturellement relatives, et tout ce qui excédera leur force et leur caractère dans leurs faits ou dans leurs discours , sortira vicieusement du nécessaire et du vraisemblable ordinaires.

Les héros, les divinités se manifesteront nécessairement par des actions et des paroles surnaturelles , mais toujours en rapport avec leurs attributs , leurs qualités, et leurs moyens convenus, et tout ce qui ne sera pas conforme aux données idéalement établies , sortira vicieusement du nécessaire et du vraisemblable extraordinaires. •

Une juste mesure relative aux objets inanimés , à tous les agents physiques , proportionnera les effets ftVec les causes, selon la nécessité et la vraisemblance. De cet accord général résultera la probabilité constante de laquelle dépend le succès de la narration épique. Ainsi ce ne seront point des hommes qui

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entasseront Ossa sur Olympe, et Pélion sur Ossa, pour escalader les ciëux : car vous ne croiriez pas qu'ils Feussent pu faire : mab ce seront des géants rivaux en stature et en force des divinités qu*ils assirent : leur effort nécessaire à Tacconiplissement de la fable reçue aura le degré de probabilité requise : encore cesserezr vous d y ajouter foi si quelque insensé Glaudien l'exagère , en vouis disant , comme lobserve le critique anglais , que les géants arracKerent des îles entières par les racines y et qu'ils les lancèrent contre les Dieux; s'il nous en décrit un en psurticulier , prenant dans ses bras Vile de Lemnos. et la lançant "vers le ciel açec toute la boutique de Fulcain; un autre y arr€u:hant le mont Ida avec la rivière Enipée, qui descend de cette montagne; et si le poète, non content de le décrire avec cette charge sur les épaules, vous dit que le fleuve coulait de son dos y pendant quHl tenait la mon" tagnc. Ce dérèglement dune imagination sans frein n était pas nécessaire au récit du fait, et le rend burlesquement invraisemblable. L'action épique devant composer un tout, les parties qui n'y sont pas intégrales , ou qui ne servent pas de membre à ce corpSj doivent en être rejetées : la loi du nécessaire les retranche , parce que les choses qu'on ajoute ou qu'on retire d'un tout, sans nuire à son intégralité, lui sont étrangères. Les amours de Gabrielle et de Bourbon peuvent être supprimées de la Henriadcy sans que l'action y perde rien. Les amours d'Enée et de Didon ne pourraient être retranchées de F Enéide^ sans prér» judice pour la fable, à laquelle l'auteur a su les identifier, en les liant au principe des haines de Rome,

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dont il raconte lorigine, et de Carthage, son ancienne ennemie. Les critiques ont amèrement censuré Virgile au sujet de Toracle que le jeune Ascaghe accomplit en mangeant les gâteaux qui lui sert mt de table sur le rivage laurentin. La petitesse de cette drconstance leur a paru indigne de la haute poésie. Mais, ainsi que je me souviens de lavoir entendu répondre à Delille , dont les fines remarques enrichissent les notes de ses éditeurs, ce petit incident appartenait aux traditions romaines : il n'était donc pas moins nécessaire que Yii^ileconservàt cet épisode, qu il ne le serait de parier de la sainte -ampoule, apportée du ciel par un pigeon , dans un poème français sur le sacre de Clovis. Conséquemment le traducteur n a pas dédaigné de relever ce passage par les grâces de sa diction , qui vdus peint avec soin le repas d'Euée et de 9on fils.

« Dails le lieu le phis fiais d'une riche campagne , « Le héros et les chefs, et le cbaimant AscAgne, « Sur la verdure assis, et d'ombrage couverts, « Réparent par des mets les fatigues dès mers; « Ces mets ne chargent point une table superbe : « Des gâteaux de froment qu'ils étendent sur Therbe, « (Ainsi s'accomplissaient les arrêts du destin ) , « Composent sans apprêts im champêtre festin. k Des tributs des vergers leur coupe se couronne, « Et Cérès a reçu les présents de Pomone. « Tons leurs mets épuisés, dé ce fatal froment « Leur dent audacieuse attaque l'aliment , « £t leur faim s'aeeordant avt^c l'ordre céleste, « De la pâte sacrée a dévoré If rétKe.

///. lo

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« Ascagne , à cet aspect , dans un transport soudain :

« — £h quoi ! la table aussi devient notre festin !

« S'écria-t-il. Ces mots , qu*on eût jugés frivoles ,

« Le héros les saisit; et ces douces paroles

« Sont pour lui le signal de la fin de leurs maux.

« Rempli du Dieu par qui sont inspirés ces mots;

« Salut , s*écria-t-il , terre long- temps promise I

« Salut , Dieu des Troyens ! plus d'une fois Anchise,

« (J'en avais jusqu'ici perdu le souvenir)

« M'annonça comme un bien ce malheur à venir.

« Mon fils, me disait-il, si la faim indomptable

« Un jour en aliment te fait changer ta table ,

« Dans ce inème itaoment , et dans ces mêmes lieux,

« De ton premier abri fais hommage à tes Dieux.

Me voit-on pas que cette circonstance , qu on jugea puérile y s'agrandit du souvenir des oracles qui s'y rapportent, et des indications du vénérable Anchise P Non-seulennient elle était nécessaire puisque la croyance populaire lavait consacrée ; mais elle a cette double vraisemblance commune et surnaturelle qui lui convient, soit que vous envisagiez ces guerriers qui consomment leurs dernières provisions , comme étant avertis , par le manque de vivres , du besoin de s'arrêter où ils sont, et de s^y établir par les armes, nécessité la plus impérieuse ; soit que vous les regardiez comme frappés de Faccomplisserment d'une prédiction , et se soumettant aux décrets de leurs Dieux , nécessité non moins forte , à laquelle ils ne peuvent se soustraire.

aéfe^rr«e On justifie moins aisément Virgile de la transformation des vaisseaux phrygiens en Nymphes de la

<Ubi VMniidtt

mer. Une telle métamorphose, produite sans nécessite, puisqu'elle ne concourt pas à la marche des événements ; et sans vraisemblance, puisqu'elle contrarie même les idées mythologiques qui ne changent que des êtres animés en êtres inanimés, n'a pour «Kcuse que la tradition d'une vieille crédulité des peuples albains. L'auteur ne manque pas de s'en appuyer :

« Qui stava les vaisseaux de la foreur des feux? ■ « Muses , racontez-nous ce grand bienfait des Dieux. « Parlez : ce fait remonte au berceau de Thistoire ; « Mais le temps d*âge en âge en transmit la mémoire.

Cybèle, en cédant au fils de Dardanus les bois delà forêt d'Ida , avec lesquels il construisit sa flotte , avait demandé à Jupiter que ces bois devinssent impérissables. La réponse même du Dieu témoigne l'absurde qui gâte la fiction , et qui empêche d'y croire. Jupiter a beau sceller sa promesse par un signe de tête qui fait trembler tout l'Olympe, un tel prodige n'a de vraisemblance que dans les esprits à qui les miracles des l^endes paraissent croyables , et non pour ceux qui pensent avec Boileau que même,

« Le vrai peut quelquefois n*être pas vraisemblable.

Passe encore si tes nouvelles Nymphes des eaux avaient été reconnues d'avance pour des Nymphes animées , telles que des Dryades : elles eussent rappelé ce beau système de la métempsycose pytbago^ ricienne, célébrée dans les Champs- Elyséens: il y aurait succession de l'être, et continuation des sources

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de ]a vie dans leur agréable métamorphose : mais on répugne à entendre une divinité dire à des barques inertes , à des bois morts y

« $0^62 libres, partez, fendez les Ûots amers, « Cybèle voys ajoute aux déités des mers.

Ce passage, dont Tomission n'eût rien ôté'à la fisible, est le seul , peut-être , où Virgile ait péché contre le vraisemblable et Futile. On me pardonnera de my être arrêté : rien n'est plus profitable à renseignement que Texamen scrupuleux des fautes rares qui se glissent au niiliéu des nombreuses beautés des grands maîtres , et les hommages qu'on rend à leur génie deviennent d'autant plus instructifs, qu'on les leur a décernés sans aveuglement. On retire peu de fruit de la critique des défauts qui fourmillent dans les ouvrstges médiocres; mais on se tient en garde contre les erreurs du goût , en découvrant celles d'un poète tel qu'Homère, que sa supériorité n'a pas mis à Tabri du reproche.

^ bu^iSJ^in. Le dénouement de l'aventure d'Ulysse chez Polylodycs^e. pii^mg gg|. aussi rcpréhensiblc que l'exemple cité dans Virgile. Le cyclope à qui le héros vient d'arracher le seul œil qui Téclaire, appelle à grands cris les autres cyclopes de l'île* Tous accourent à son antre , et ]ui demandent quel ennemi l'attaque : lui , trompé par le faux nom que ft'est donné le héros, leur xé' ^B^i personne^ et ce mot qui les tranquillise^ et les éloigne, sauve Ulysse, qui Vest couvert de cette appellation ambiguë. Ainsi tout finit par le jeu d'une, équivoque ^ qui change ce terrible épisode en puérilité

invraisemblable, et nullement nécessaire. On ne saurait s expliquer Toubli de ces tleux règles, de la part du poète qui les a si bien suivies , q.u aucun autre ne réfi^ale en utiles et raisonnables développements, et sur-tout , en habileté ^ répandre cette, ef traordinaire illusion gui rend naturel et vrai le divin et l'impossible.

On conçoit mieux quelles idées purent abuser Mil- Uance doM ton en prêtant les armes de la terre aux démons qui MUton. livrent bataille aux anges, du ciel. Sans doute, il n*est nécessaire , ni vraisemblable, que Satan dresse au çanpn contre les guerriers que lui oppose le fils oe Dieu : leur renversement aux décharges de son appareil excite la risée plus que Fadmiration^ mais c'est une fortç et morale image de Thprreur qu'inspir^ l'invention dç nos instruments de mort que d'avoir sup-

po^é ces machines de'destrucjtion fabriquées dapsTar-

senal des démons, pleins de rage, et que d avoir fait sortir 1 artillerie du fond même de Tenfer . où Fauteur

la replace comme en réserve pour les châtiments de nos siècles de discorde. Toutefois sa fiction r inutile et pçigi conforme à ses acteurs démesurés,^ i^.^^ ^^ vraisemblance, et ne produit que le ridicule : d'ailleurs Vpriginalité du moyen stppartient à l'Ari^oste, que Af iltOU, n'a pu méconnaître. Quel avantage a le chantre itaU^n daD$ la manière vive et naturelle dont il s en serti .

.Roland, .Tvnquew .d'uri tyran, cjuil tue pour le ^^^^^ bien du monde , ne réserve de ses riches dépouilles , "J^^^'^f* qu'une arme à feu. « Son intention , dit le çoëte , n'esjt « pas de s'en servir pour sa défense , car il regarde

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«comipe une lâcheté de combattre avec le moindre « avantage dans quelque occasion que ce soit ; mais « il veut là jeter dans quelque endroit où jamais elle « ne pourra nuire à personne. II emporte aussi avec « lui les balleSjla poudre, et tout ce qui appartient à « cette arme fatale. Ce fut dans ce dessein que dès qu'il « se vit bien avancé dans la haute mer, et à une dis* « tance d'où Von ne découvrait aucun objet sur le ri- «vage,, ni à droite, ni à gauche, il prit cette arme « dans ses mains , et dit : Afin qu a lavenir aucun «guerrier/ par ton secours, né se pare d'une fausse « bravoure ^ et que la lâcheté ne puisse en aucun temps «se confondre avec Te courage, demeure à jamais en* «sévefîe dans cet endroit^ 6 maudite et abominable «iîiachine /qui fût forgée dans te fôhd des enfers, de «la propre main de fielzébuth, pour être la ruine du « nionde : je te rends à lenfer dou tu e& sortie. » En disant. ces mots, il la jeta idans le fond de la mer. Heureuse et humaine fiction de rArioste,quis*accor(de e^ tout à nos deux conditions ; elle est utile à caraotérisér là généreuse vaillance de Roland; elle est vraisemblable de la part de son héroïsme ; et je conclurai, messieurs, en pensant à ce dernier exemple des deux règles dont il s^agit*, quit eût été bien néàessaite que larme homicide qu'il jeta dans la mer n'eût ja* mais été repêchée; mais qu^il est trop DràisembloAle que la fureur des humains en perpétuera l'usage. L*es-« pérance de les voir en paix est Une fiction plus vaine que toutes celles du merveilleux épique y dont nous par^ lerons dans la prochaine séance^

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