PRÉLIMINAIRES
abandonnées; depuis longtemps chaque nation, fiëre de sa littérature, s'est consacrée à Tinstrument qui lui rappelle la famille, la patrie, les lieux qui lui sont chers, les souvenirs dont elle s'enorgueillit. Conservé rigoureusement dans les solennités du culte catholique, le latin peut encore prendre part aux triomphes de l'Église, et acquérir avec elle l'universalité qui lui était promise ; mais, en dehors de cette spécialité, il perd de plus en plus de son prestige aux yeux des populations modernes. Il faut aujourd'hui des combats pour maintenir la Langue latine comme base dans l'instruction de la jeunesse. Ce fait est significatif : après les conquêtes de Rome, avec l'appui souverain d'une Religion qui lie ensemble le passé et l'avenir, la Langue latine tend à faire place, même dans le monde savant, aux Langues modernes, qui offrent désormais à la littérature, à la science et au génie des trésors impérissables.
Qn'aucvne liang^e TiTante ne peut serTir de Ijang^e
«BiTerselle.
Il n'est pas une seule Langue, vivante ou morte, qui ne fût en réalité capable de devenir une Langue universelle, si tous les peuples la proclamaient à l'envi et en assuraient la durée ; quand donc nous établissons qu'aucune Langue moderne ne peut devenir une Langue universelle, nous entendons que cette unanimité des peuples ne pourra se rencontrer en faveur d'aucun des idiomes reçus aujourd'hui ; nous ajouterons que si, par un de ces hasards qui trompent toutes les prévisions, les sommités de toutes les nations allaient se rencontrer et même s'entendre sur ce choix, les peuples qu'elles représenteraient repousseraient avec indignation leurs combinaisons et leur solidarité.
Les faits parlent assez haut pour nous dispenser d'entrer ici dans les développements que cette thèse comporterait. Malgré l'immense utilité que tout le monde reconnaît à l'adoption d'une Langue «nique, a-t-on même quelque peu soulevé une pareille question ?
XII PRÉUMINAIRES.
Abandonner la Langue maternelle, qui oserait faire une pareille proposition à ses concitoyens ?
C'est que la Langue maternelle, en nous initiant à la vie sociale^ se lie d'une manière indissoluble à tous nos instincts, à tous nos désirs, à toutes nos espérances ; la famille, la patrie, les mœurs, la gloire, les jouissances et les douleurs non moins attachantes, voilà tout ce qu'il faut sacrifier en immolant sa Langue maternelle. Non, une nation ne renie pas son passé pour un avenir incertain.
Que l'Anglais n'exalte donc pas, avec sa puissance maritime et ses intérêts coloniaux, l'énergique concision de sa langue ; que le Français n'apporte pas dans la lutte la prépondérance de sa pensée, la simplicité et la précision de sa parole; que l'Allemand ne nous vante plus la richesse de sa Langue; l'Italien, la douceur; l'Espagnol, la noblesse ; le Russe, la force et la mollesse réunies, etc. Chaque peuple gardera la forme de sa pensée, parce que sa pensée c'est sa vie, et que cette forme est unie d'une manière indissoluble au fond même de son intelligence.
Qu'aucune liang^ne luTentée sur le modèle des liang^ue» connues ne peut servir à former une liang^e untTerselle.
Nous supposerons maintenant qu'un habile philologue frappé de» formes heureuses de certains idiomes et des défectuosités qui le» déparent, se mette à l'œuvre et compose, à l'aide des sons et des articulations connus, un nouveau système grammatical, coordonné suivant les règles les plus plausibles et exempt des défauts avérés ; doit-il voir avorter son projet, échouer sa laborieuse entreprise? Quoiqu'il ait fait faire un pas à la linguistique générale, en réunissant dans un même cadre tout ce qu'il y a de pur, de correct, de philosophique dans les divers langages, nous n'hésitons pas à dire qu'il ne doit pas compter sur le succès, s'il a pensé que son œuvre tiendrait lieu d'une langue universelle.
C'est que chaque peuple préférera, sans hésitation, sa propre Langue à celle de l'inventeur ; c'est que, forcé d'apprendre une
PRÉLIMINAIRES. XIH
nouvelle Langue, chacun demandera la grammaire d*uu peuple voisin, aimera mieux une étude qui a la sanction de Tusage, qui initie avec certitude à des relations internationales, et qui, en tout cas, permet de satisfaire la curiosité en donnant la clef d'une littérature éprouvée. En vain réclamerait-on en faveur du bénéfice incontestable que l'humanité doit tirer d*une Langue universelle ; si cette raison pouvait prévaloir, elle ferait reculer plutôt vers les Langues grecque et latine, dont l'étude procure tant de jouissances et, ouvrant devant nous les portes de l'histoire et de la philosophie, cious transporte à la source de toutes nos connaissances.
Conditions que doit remplir la lianug^ae oniTorselle.
Dire que celte Langue ne sera ni une Langue morte, ni une Langue vivante, ni une Langue inventée sur le modèle de celles-ci, n'est-ce pas articuler notre impuissance, constater une impossibilité ? Nous ne le pensons pas.
Telle que nous la concevons, nous lui imposons des conditions bien plus sévères que l'exclusion dont nous venons de la frapper n'est rigoureuse.
Nous lui demanderons en efiet, non seulement d'être plus claire, plus méthodique, plus riche que toutes les Langues qui ont été parlées jusqu'ici ; mais encore de se prêter plus facilement qu'aucune autre à l'intelligence de la pensée ;
De se graver en quelques semaines dans la mémoire avec une facilité sans pareille ;
D'offrir à chaque étudiant une occasion incessante (Tétudes sur sa propre Langue ;
De procurer à l'enfance les réflexions philologiques que l'âge mûr seul peut concevoir, et à l'âge mûr le don précieux de la mémoire ;
De se plier si merveilleusement à tous les langages morts ou vivants, que chaque peuple se fasse comprendre en ayant seulement recours à la^grammaire de sa propre Langue ;
XIV PRÉLIMmAIRES.
De renfermer tous les mots de toutes les Langues et d'admettre tous les mots nouveaux que le perfectionnement social doit créer ;
De s'approprier, dès son origine, toutes les littératures, toutes les compositions, en conservant à chaque idiome son caractère, son génie, son élégance et tous ses trésors ;
De favoriser la rigueur du raisonnement, les progrès des sciences, des lettres et des Langues, et enfin toutes ces nomenclatures qui pèsent aujourd'hui sur la mémoire.
Si la Langue, telle que nous la concevons, ne remplit pas ces conditions, qu'elle soit reléguée au nombre de ces trop nombreuse» utopies , bagage stérile qui encombre l'humanité et. retarde sa marche, tout en affectant la prétention de hâter ses progrès.
De l'étade pktlologique.
Sans remonter ,^ comme les philosophes, à l'origine de la parole , sans chercher si elle est un don immédiat de Dieu, ou si elle est la conséquence obligée de notre organisation, nous pouvons interroger aussi la parole à son origine pour en étudier les éléments.' Seulement, les yeux constamment fixés sur la pratique, nous abandonnons les discussions théoriques aux hommes qui en font Tob^ jet de leurs spéculations.
Quelle qu'ait été la parole à son début, elle a, comme toutes les œuvres de l'homme, dû être sujette à des imperfections que le temps a modifiées. Dans la suite de ses progrès, il est un moment particulier qui peut fixer notre attention : c'est celui où, quittant sans doute la peinture hiéroglyphique de la pensée, l'homme a voulu reproduire pour les yeux, non plus l'idée exprimée indépendamment de la voix, mais cette voix elle-même interprète de l'idée ; de telle sorte que l'œil, analysant les efforts des organes de la pa-> rôle, rappelât h l'esprit les sons que l'oreille lui transmettait.
Certes, ce fut un beau jour, une des plus belles phases de Thunianité, le jour où l'un de ses enfants annonça le nouveau parti qu'il venait de tirer de ces deux sources intarissables de progrès :