CHAPITRE V
Distribution des pluies.
Dans les climats naturellement humides, où l’absence de la pluie est le phénomène le plus remarquable , on ne peut concevoir l’importance que les hommes du midi attribuent à la bonne répartition des pluies, à leur arrivée dans les saisons où la terre est desséchée , parce que leur subsistance et leur vie est liée à ce météore qui trompe si souvent leurs espérances. Plus on avance vers les régions chaudes, et plus on voit croître cette sollicitude des habitants. La sécheresse est encore pour eux le plus grand des fléaux , comme au temps où Dieu en frappait le peuple ingrat de la Judée :
Les deux par lui fermés et devenus d’airain ,
Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée...
C’était le prodige dont le peuple juif gardait le terrible souvçnir. Les liturgies catholiques renferment des prières spé-
DISTUIBUI'ION 1)ËS PLOIKS.
claies pour implorer la pluie, et le peuple en demande souvent la récitation accompagnée de cérémonies et de processions $o> lennelles.
Aussi , rien ne caractérise plus un climat que le nombre, la quantité, la distribution de ses pluies entre les saisons. Il y a déjà longtemps que nous avons traité ce sujet dans un mémoire qui a été souvent cité par les météorologistes ‘ , et nous allons essayer, sans entrer dans des détails qui n’appartiennent pas à notre plan, de resserrer dans le cadre étroit qui nous est prescrit tout ce qu’il présente d’essentiel.
Dans las pays équinoxiaux, la saison des pluies est toujours celle où le soleil parcourt la portion du zodiaque qui est placée du même côté de la ligne , alors les vents soufflent du pôle hétéronyme; puis le soleil passant au côté opposé do l’équateur, les vents du pôle homonyme commencent à souffler et amènent la saison sèche. C’est ce qui constitue la bande équatoriale à pluies d’été. Sur une sphère homogène, cette bande se continuerait sans interruption vers le pôle, seulement les pluies des antres saisons deviendraient de plus en plus fréquentes, et en avançant vers le pôle on aurait enfin une bande à pluies continuelles.
Cette distribution s’explique très aisément au moyen des principes que nous avons déjà posés. En été, il y a, pour la bande équinoxiale que parcourt le soleil, plus grand échauflement , par conséquent appel d’air plus froid venant non-seulement du pôle homonyme mais aussi de la bande zodiacale hétéronyme voisine; cette rencontre d’air à différentes températures et inégalement chargée de vapeurs doit amener nécessairement leur condensation en pluie. En hiver, la bande équinoxiale ne reçoit ses vents que du côté du pôle , et à une température uniforme il n’y a pas cette production de pluie qui résulte du
(1) Bibliothèque universelle de Genève, sciences et arts, 1828.
MÉTÉOBOLOGIE AGRICOLE.
mélange des vents à des températures diverses. Mais dès que l’on arrive au point où les vents du sud se sont abaissés et con* stituent sur le continent les vents régnants, le mélange qui a lieu toute l’année entre ces vents et ceux qui reposent sur le sol, l'état thermométrique de ce sol plus froid que les vents cux-mémes, doivent amener la précipitation de l’eau; cette précipitation est d’autant plus abondante que les vents du sud partent de contrées plus chaudes et plus humides, par conséquent elle est à son maximum en été. Cette distribution est aussi celle de l’Amérique dont la figure allongée dans le sens du méridien ne cause pas de perturbation locale sensible dans la distribution générale des pluies. De l’équateur en avançant vers le pôle, le maximum des pluies tomlieen été; mais les pluies deviennent d’autant plus fréquentes dans les autres saisons que l’on s’éloigne davantage de l’équateur.
Mais dans cette progression vers le pèle, nous arrivons enfin à la zone où les vents polaires l’emportent sur les vents du sud. C’est ce qui arrive déjà au nord des Iles Britanniques et en Islande, comme on peut le voir par les observations faites à l’Ile de Mann , et à Rekiavick , c’est ce que l'on retrouve également au nord de la Sibérie; alors le vent en se dirigeant vers l’équateur passe graduellement dans des régions de plus en plus chaudes, et la température de l’air s’éloignant toujours plus de celle de la précipitation de l’humidité, nous rentrons dans un climat seo, relativement aux régions tempérées. Cette sécheresse est d’autant plus grande que l’on se trouve dans la saison de l’été, pendant laquelle le soleil reste constamment sur l’horizon et réchauffe l’air et le sol ; au contraire, pendant rhiver on l’abscncéde soleil, chaque vent méridional qui vient à y souffler rencontrant une terre privée du soleil et glaciale, y verse de la neige eu abondance. Ainsi sur le méridien de l’océan Atlantique, ou a : 1" une zone à pluie d’été s’étendant jusqu’au point où les vents du sud-ouest deviennent dominants ;
DISTRIBUTION ÜR5 PLDIKS. 247
3° une zone à pluie en toute saison ; 3» une zone à pluie d'hiver en approchant du cercle polaire.
Il en est autrement sur le continent européen en raison de sa conformation. Ici nous avons aussi la bande équinoxiale des pluies d’été , mais ensuite du 1.5^ au 30« degré de latitude, se trouvent les grands déserts de sable qui, par le rayonnement de leur calorique et l’échaulTement excessif de la colonne d’air qui s’en élève , dissolvent toutes les vapeurs et éloignent considérablement l’atmosphère qui repose sur eux du terme de saturation. Ces déserts constituent une bande sans pluie qui, comme nous le verrons, se reproduit ailleurs dans les mêmes circonstances.
Entre cette bande sans pluie constituée par le foyer de chaleur africain et le premier réfrigérant consistant dans la chaîne du montagne qui traverse l’Europe du sud-est au nord-ouest, que doit-il arriver? Quand les vents du nord y soufflent, comme cela arrive d’habitude, ces vents s’échauffent en avançant, s’éloignent toujours plus du terme de la saturation, et deviennent de plus en plus secs. Quand les vents du sud se présentent, ils n’arrivent pas tout à coup au point de saturation, et ne donnent que peu de pluie à la partie la plus méridionale du continent , surtout en été , où cette région est elle-même fort échauffée.
Seulement quand le vent du nord vient se mêler au vent du sud, le mélange des deux airs amène une condensation subite, mais passagère. La pluie doit donc être d’autant plus rare dans cette région que l’on se trouve dans une saison plus chaude, et le maximum des pluies doit y tomber en hiver. On a donc ici une bande é pluie d’hiver.
Mais quand on arrive dans la zone des vents du sud-ouest, alors on rentre dans les conditions générales que nous avons décrites plus haut, et le reste du continent reçoit en été le maximum de ses pluies et des pluies en toute saison, et enfin.
MÉTÉOROLOGIE AGRICOLE
vers le cercle polaire, on retrouve la zone à pluie d’hiver déterminée par la prédominance des vents du nord. Ainsi sous le méridien de l’Europe centrale, on trouve, à partir de l’équateur : 1° une bande équinoxiale à pluie d’été; 2" une bande sans pluie; 3° une bande à pluie d'hiver (automne et hiver) ; 4° une bande à pluie en toute saison, mais à maximum de pluie en été (|)rinteinps et été); b" une bande polaire à pluie d’hiver.
Voilà l’ordre qu’une exacte analyse a fait succéder à la confusion que les anomalies nombreuses, produites par les causes les plus compliquées, avait introduite dans les idées au sujet de la distribution des pluies. En débrouillant ce prétendu chaos, les faits se sont coordonnés, et un a reconnu la marche régulière de cette nature de phénomènes qui ne sont pas dus au hasard, mais qui suivent des lois dont iis ne s’écartent pas audelà do certaines limites.
Section 1'^. — Quantité totale de pluie annuelle.
Quoique le nombre dos observations régulières de pluie ne soit pas encore très considérable, cependant on peut déjà y déméler quelques-unes des lois qui les régissent, en les groupant d’après leurs différents éléments cosmologiqucs et topographiques. Nous allons donc chercher : 1° l’influence de la latitude ; 2*' celle de l’élévation des lieux au-dessus de la mer; 3° celle de leur situation relative par rapport aux vents et aux réfrigérants.
$ I*''. — Influence de la latitude.
Les localités placées selon l’ordre de leur latitude, en y joignant les quantités de pluies obtenues annuellement, nous donnent les résultats suivants ;
UISTBIBOTION DES PLUIES.
Laliluda. LIrui. d« ploU
5*5' ChrUlianborg (Guinée) 549,0
7 35 Kandy 1864,9
8 29 Sicrra-Leone 2191,0
12 2 Grenade (île de) 2844,9
12 25 Seringaputnam 601,6
18 35 Tivoli (Saint-Domingue). . . . 2733,8
18 56 Bombay.. 2350,0
20 0 Saliara et. Egypte •
22 1 Macao 1746,9
22 33 Calcutta 1928,6
22 54 Rio-Janeiro 1505,0
23 9 La Havane 2320,7
29 57 Nouvelle-Orléans 1270,0
32 27 Madère 757,o
32 46 Charlestown 1210,9
36 47 Tunis 1092,0
39 0 Marietta (Ohio) 1082,3
41 38 Nevv-Bedlbrt (Etats-Unis). . . 1257,8
37 à 43® Italie, au sud de l’Apennin. , . 930,0
43 à 47 Vallée du Rhône 781,0
45 à 47 Italie, au nord de l’Apennin . . 1336,9
43 à 47 Franco septentrionale 656,8
15 à 54 Allemagne 678,0
50 à 56 Angleterre 784,0
55 à 62 Scandinavie 478,0
60 Bergen 2250,0
55 à 60 Russie 403,9
Ou peut déjà conclure de ce tableau qu’en général, les pluies sont d’autant plus abondantes que la latitude est moins élevée. On voit en Asie, en Amérique, comme en Europe, les quantités d’eau diminuer à mesure que l’on s’élève vers les pôles, mais déjà les exceptions qui apparaissent font pressentir que cette influence est loin d'étre la seule, et qu’elle se combine avec d’autres causes qui deviennent facilement prépondérantes. Ainsi, la sécheresse de Seringapatnam en comparaison des autres localités de l'Inde; les pluies considérables de rilalie au nord des Apennins en les comparant à celles des mêmes latitudes et de latitudes inférieures; les pluies de l’Angleterre qui s’élèvent plus haut que celles de la France septen-
MÉTéOBOLOeiB A6BIC0LB.
trionale même , enfin le chiiTre extraordinaire de Bergen en Scandinavie, qui rappelle la zone torride, doivent nous porter à examiner les autres conditions qui modifient si puissamment la loi des latitudes.
Mais le tableau suivant rendra encore plus palpable l’existence de ces causes modificatrices. Les côtes de l’ancien continent SC prolongent du sud au nord, sous dos méridiens peu différents; or clics nous présentent la quantité suivante de pluie :
5“5' Chrislianborg (Guinée) 549,0
8 2 Sierra-Leone 2191,0