DES LIMITES IMPOSÉES A LA CULTURE
OU moins légers. Espérons que l’étude consciencieuse qui' nous faisons aujourd’hui des conditions auxquelles se lie la culture donnera à tous les observateurs une juste émulation pour compléter cette histoire. La facilité de ces recherches, qui ne demandent qu’un peu d’attention et d’exactitude , l’intérêt qu’elles donnent à la nature qui nous entoure, l’utilité directe dontellespeuventëtrepourles cultivateurs, exciteront ceux qui habitent la campagne à instituer une suite d’observations vraiment agricoles qui, sans les déranger en rien de leurs travaux, seront par eux un véritable amusement.
Les journaux d’agriculture si nombreux dans toute l’Europe rendraient un véritable service à l’agriculture comme à la physique, s’ils consacraient quelques pages, chaque année, à donner, non pas seulement des résumés, mais des tableaux complets de ces observations. Ces tableaux font rechercher encore, après de longues années, des recueils qui ont d’ailleurs perdu tout autre intérêt, soit par les progrès de la science, soit par les changements survenus dans les procédés et les usages agricoles.
Section II. — De$ limites économiques.
Les limites économiques des cultures dépendent de calculs assez compliqués qui n’ont pas tous été bien faits ; il y a des cultures qui ont dépassé ces limites, il y en a d'autres qui ne les ont pas atteintes.
Les bases de ces calculs sont : 1° les produits moyens des cultures dans la situation que l’on examine ; 2° les prix que ces produits obtiennent sur les marchés; 3° les dépenses que la culture exige ; 4<’ les frais de transport ; 5° après avoir retranché la somme des deux derniers termes du produit des deux premiers, le rapport de la différence avec le résultat d’un calcul semblable fait pour d’autres cultures. Ce rapport doit être au moins égal à 1.
M^OROLOGIE ACRtCOtfi.
Le résultat d’une telle comparaison tend à étendre ou à resserrer les limites culturales des plantes et à les placer au delà ou en deçà de leurs limites météorologiques. Ainsi, il y a un point où les produits moyens sont peu abondants, mais où l'élévation du prix, le bon marché des cultures, et la facilité des transports permettent d’atteindre la limite météorologique extrême; tandis qu’il y a d’autres points où, les produits étant bons et abondants, la culture se trouve arrêtée, même au milieu de la région météorologique, par un des autres éléments qui concourent à établir la convenance économique. Citons des exemples de ces différents cas.
L’olivier fructifie encore sous les coteaux do Sainte-Foy, à Lyon ; mais sa culture s’est arrêtée, sur la rive droite du Rhône, à Beauchâtel, à 18 kilomètres au sud de Valence, et à Donzère, à 59 kilomètres au sud du même point, sur la rive gauche. Au delà de ces localités les produits deviennent faibles, incertains, couvriraient difficilement les frais, et ne pourraient lutter avec des produits d’un autre genre, la vigne et le mûrier, qui se sont emparés de toutes les expositions favorables. Il y a eu un temps où l’on plantait l’olivier dans toutes les positions qui en étaient susceptibles en dedans de cette limite; alors l'industrie do la soie était pou développée; les routes étaient peu nombreuses, mal entretenues; on n’y aboutissait que par des chemins faits seulement pour des mulets ; des voies de communication si difficiles rendaient onéreux tout transport d'une marchandise encombrante comme le vin, qui occupait seulement les abords du fleuve ; au lieu que l'huile représentant une plus grande valeur sous le même volume supportait les frais du voyage. Il faut bien que , comparativement à d’autres cultures, le compte de l’olivier se soit soldé à perte depuis que les circonstances ont changé, car ceux qui sont morts dans les grands hivers n’ont pas été remplacés vers la limite de la région, et partout où ils ont laissé une place vide, le mûrier et la
DES LtHtTES tMPOSlÎES A DA tiüLTDRE. 319
vigne l’ont occupée. Ce résultat est si nécessairement l’effet d’un calcul, qu’à la même latitude, près de Nyons (Drôme), un excellent abri donnant des récoltes plus assurées et plus considérables, l’olivier est resté en honneur et continue à être cultivé en première ligne comme par le passé.
Les frais de transport ont étendu la culture de la vigne au delà des limites où l’on fabrique du bon vin. N’est-il pas évident que si les vignerons de l’Aisne se trouvaient en concurrence immédiate avec ceux de la Bourgogne et du Midi ; que si les frais de transport n’élevaient considérablement le prix des vins de qualité supérieure, et permettaient de les vendre au même prix que la liqueur détestable que l’on récolte à cette dernière limite , on se hâterait de rendre à d’autres cultures les terrains auxquels on l’arrache avec tant de peine? Voilà pour ce qui regarde la limite extrême. Mais au centre de la région, en Languedoc, que voyons-nous? On y avait établi de vastes vignobles destinés à fournir des vins colorés et spiritueux qui se transportaient dans le nord pour corriger par leur mélange les vins faibles et décolorés qui s’y produisent. La chimie, qui a rendu de si grands services à l’agriculture, a porté un coup bien funeste à cette industrie. En constatant que l’addition du sucre dans le moût est une véritable addition d’alcool , en découvrant le moyen de transformer la fécule en sucre, elle a fait de la pomme de terre, de ce tubercule qui croit à l’abri do soleil, le supplément que l’on cherchait autrefois dans les produits d’un soleil méridional. L’usage des vins du midi s’est perdu; comme remèdes aux défauts des vins du nord, on ne les recherche plus que dans des années exceptionnelles, où la qualité des moûts de ces contrées est si inférieure qu’on n’espère pas pouvoir les rétablir économiquement par la glucose. Les frais de transport entrent encore ici pour la plus grande part dans ce changement, car si l’on obtenait dans l’Orléanais et la Haute-Bourgogne les vins du Midi à un prix plus modéré, il
.120 H^TÉOBOLOGIE AGRICOLE,
n'est pas douteux que l'on ne préférât leur usage à celui des sucres qui ne donnent pas toujours un goût franc aux vins que l'on traite par leur moyen.
La législation contribue encore à limiter les cultures autrement qu'elles le seraient dans la nature. La vigne s'est étendue là où, sous d'autres conditions, elle ne pourrait exister, grâce à la disposition qui exempte d'impôt le vin bu par les propriétaires de vignes. Dès lors, pas de petit possesseur qui n’ait eu sa vigne, soit pour boire son vin franc de droit, soit pour masquer l’achat qu’il fait du vin d’autrui. La franchise de droit est entrée en compte avec les frais, et la vigne a été cultivée, là où, avec des conditions égales, elle ne pourrait subsister.
Nous nous bornons à ces considérations ; elles prouvent la grande influence des circonstances économiques pour modifier les limites des régions agricoles ; elles se résument toutes dans une comparaison des produits et des frais des différentes cultures qui sont déjà introduites ou qui peuvent être tentées dans chaque lieu, ainsi que nous l’avons dit au commencement de ce paragraphe.
Section III. — Det limites statistiques.
Nous désignons sous le nom de limites statistiques celles qui tiennent à la force et à la répartition de la population.
Dans les pays à grandes cultures de céréales, on sent le besoin d’une population étrangère au moment de la récolte , parce que les travaux de cette époque sont beaucoup plus considérables dans un temps donné et étroitement circonscrits que ne sont ceux que l’on doit exécuter à une autre époque dans le même espace de temps, le nombre d'ouvriers capables de cultiver et d’ensemencer la terre est tout-à-fait insuflisant pour les travaux des moissons. Dans le nord de la France , de nombreuses troupes d# Belges viennent abattre les céréales;
• bES LIMITES IMPOSÉES A LA CüLtI'IIE.
dans le midi de la France, les montagnards dont les blés ne sont pas encore mûrs descendent pour faire les moissons de la plaine en attendant d’aller faire (ailles de leurs propres champs ; c’est aussi do la même manière que les choses se passcnfen Toscane, à Rome, 5 Naples, où les habitants des Apennins ^viennent scier les blés qui , sans eux, sécheraient sur plante. La grande faux remplace cette population supplémentaire quand elle manque ; mais peut-on dire qu’il y ait quelque part une grande culture de blé dont les cultivateurs puissent faire seuls la moisson? Il suffit d’un chiffre pour prouver qu’alors la récolte sera prolongée au delà du terme convenable, et par conséquent faite imparfaitement, si la culture du blé est l’unique culture du pays. Nous supposons que l’on emploie la faux qui est la méthode la plus expéditive. La moisson exige 2 hommes et 2 femmes par hectare ; la culture exige seulement 1 homme par 20 hectares (proportion des fermes à blé des environs de Paris). Il s’ensuivrait donc que si l’on n’employait qu^la population de la ferme, la moisson durerait 40 jours.
Le défaut de densité de la population [feut donc être une limite à certaines cultures, quand il n’y n pas une population supplémentaire que l’on puisse appeler d’un pays voisin, ou que l’on puisse emprunter ù d’autres travaux dans le pays même..
Là culture de la vigne à bras, telle qu’on la pratique dans le nord de la France, en Allemagne, en Suisse' exige aussi une nombreuse population occupée toute l’année. On ne pourrait penser à cultiver la vigne dans un désert; au citntreire, les méthodes de culture étant changées, les vignes se cultivent à la charrue dans une partie du Languedoc, et cette culture n’exige pas plus de bras que la cullUFO du blé; mais il lui faut aussi une population supplémentaire à l’époque des vendanges.