‹ Cours d'agriculture (volume 2)Chapitre 77 sur 105 · PAIUS. STRASBOURG. DIJON. TOULOUSE · texte numérisé non relu

PAIUS. STRASBOURG. DIJON. TOULOUSE

Clialcur atmosphérique. 2147,2 2122 2330 2406

Chaleur solaire 307 425 840 467

Total. . . . 2404,2 2547 3170 2873

Paris se trouve encore à la limite de la sous-région du maïs, qui y mûrit dans les bonnes années; Strasbourg se trouve aussi près de la limite; on voit donc qu'il faut à cette plante une température totale de 2600 degrés, au moins, pour se trouver dans un climat qui lui convienne.

§ III. — Agriculture de la région des vignes.

Pour le plus grand nombre des habitants de cette région la base de la nourriture est le froment, mais le maïs l’emporte sur lui dans la sous-région qui porte son nom , et où sa culture est introduite en grand. Ainsi, la Lombardie entière regarde tellement le maïs comme étant l’aliment de première nécessité, que, malgré l’infériorité réelle de son pouvoir nutritif, le prix de ce grain s’élève même au-dessus de celui du froment dans les années où sa récolte vient à manquer, et le froment n’y supplée pas le maïs. Ailleurs, en Franche-Comté et en Languedoc, ces deux grains servent concurremment à la nourriture, et cela tient sans doute à ce que le maïs est consommé en Lombardie sous forme solide (pollenta) et y tient lieu de pain, tandis qu’ailleurs il l’est sous forme de potages (gaudes). Ces deux cultures occupent les terres les plus fertiles de la région ; la vigne, qui est moins exigeante, occupe les coteaux, et d’autant

DÉTERMINATION DES RÉGIONS AGRICOLES. 345 plus qu’cn approchant de la limite nord de la région, on sent le besoin de suppléer au climat par l’exposition et par des sols naturellement secs. On sent aussi de plus en plus la nécessité de l’élever sur des échalas pour découvrir le terrain et pour présenter les feuilles et les fruits ù l’action du soleil, et aussi parce que le cep de plus en plus faible ne se soutient pas par sa propre force, mais se courbe et rampe quand on ne lui donne pas de tuteur. La culture de la vigne, dont presque toutes les opérations sont semblables é celles des champs dans la région des oliviers, adopte ici des pratiques spéciales appropriées à sa délicatesse, et constitue un métier à part, celui de vigneron. La division du travail se prononce de plus en plus en allant vers le nord, à cause des soins toujours plus nombreux qu’exige la vigne.

Le blé semé en automne est toujours celui qui donne le plus grand produit; mais dans la région actuelle, la fraîcheur de la terre au printemps permet d’en semer aussi dans cette saison. D’un autre côté, l’avoine, qui supporte les hivers dans la sousrégion du maïs, commence i ne plus être semée qu’au printemps dans le nord de la région des vignes. Aussi la sous-région du maïs conserve-t-elledes assolements biennaux faisant revenir les céréales tous les deux ans, tandis que la faculté do semer le blé au printemps, et la nécessité do se procurer de l’avoine pour suppléer aux récoltes des fourrages, a introduit les assolements triennaux dans la partie nord de la région de la vigne.

Cette nécessité annonce que l'on ne compte pas dans toute la région sur des récoltes certaines de fourrages. Les retours dos années de sécheresse y sont trop fréquents pour que les récoltes fourragères n’ y présentent pas de grandes chances de perte , et pour que l’élève du bétail y prenne un grand développement. Onnelevoitabonderquesurlescôtes de l’ouest oudans les lieux d’une assez grande altitude , et dans les vallées surmontées de cimes élevées ou Iwisées, où la fraîcheur du sol et du climat

MËTKOaOLOGlE AGRICOLE.

nous transporte dans la région fourragère ; ailleurs, il ne prend pas la première place, et l’incertitude qui règne toujours sur son approvisionnement fait que l’on reste plutôt au-dessous qu’au'dcssus du cbiflro auquel il pourrait moyennement atteindre.

Ce n’est qu’en favorisant l’irrigation, et en aménageant bien toutes les eaux qui peuvent être conduites sur les champs, quo l’on parviendra à améliorer l’état de cette région relativement aux engrais.

Les vins que produit cette région sont moins alcooliques et moins liquoreux que ceux de la région des oliviers, mais en revanche ils sont seuls susceptibles de posséder ce que l’on appelle le bouquet, arôme particulier, saveur parfumée qui diffère selon les sols et les expositions, et qui fait le principal mérite des vins renommés. Depuis les nouveaux travaux de M. Fauvé*, la chimie est sur la voie de séparer ce principe du vin, car on n’a jamais pu le confondre avec l’éther œnanthiquedeMM. Pelouze et Liebig, à odeur ingrate, qui est celle des vins communs et qui s’attache aux bouteilles, aux verres, aux murs des cabarets où on les boit. La synthèse a cherché i(» à devancer l’analyse, et depuis longtemps les fabricants de vins s’efforcent d’imiter le bouquet avec différentes drogues, le sirop de groseille, la racine d’iris de Florence, les amandes amères, etc., sans jamais parvenir cependant à tromper les véritables gourmets.

La luzerne et le sainfoin, qui sont la base des prairies artificielles de la région des oliviers, cèdent ici la place au trèfle qui préfère un sol un peu humide et ne porte que là de pleines récoltes. La luzerne, dont la pousse ne commence qu’avec la température de -f- 1 9°, et s’arrête quand elle revient en automne à la même température, a bien l’avantage d’y trouver

(1) Analyse chimique des rin? de la Gironde, Bordeaux, 1844, p. 31 etsuiv.

DÉTERMINATION DES RÉGIONS AGRICOLES. 347 plus souvent des printemps et des étés où le sol reste frais, mais aussi le nombre de ses coupes se trouve diminué par la durée plus courte de l’intervalle de temps qui sépare lecommencement et la fin de la température supérieure à -f- 12°. Les miracles de la luzerne sont réservés aux terrains frais ou arrosés de la région des oliviers.

Les cultures jachères, celles qui consistent en semis de printemps et en récoltes d’été, deviennent de plus en plus générales dans la région des vignes. Dans la région des oliviers , elles sont exposées à de fréquentes intempéries de sécheresse ; ici, la saison où elles végètent commence encore d’assez bonne heure, et elle est assez souvent humide pour favoriser ces récoltes intercalaires.

Le temps propre à la culture de la terre est bien plus long ici que dans la région des oliviers. Les grands travaux agricoles peuvent, en général, s’ouvrir en été, et l’hiver n’est ni assez rigoureux, ni assez prolongé pour que l’on ne puisse les reprendre de bonne heure au printemps.

Ainsi, la région dos vignes jouit d’une partie des avantages de celle des oliviers et de celle des céréales de printemps , si elle subit quelquefois les inconvénients de l’une et de l’autre. C’est une région de transition où l’habileté du cultivateur est très nécessaire pour s’adapter aux exigences d’un climat variable, et pour incliner, selon les années, vers les procédés d^ pays plus méridionaux ou vers ceux des pays du nord. La grande erreur du cultivateur serait de prendre exclusivement ses modèles dans les uns et dans les autres. Il faut qu’il agisse avec un grand discernement, que sa prudence reste constamment éveillée, qu’il profite de tous les enseignements que sa propre expérience ou la science lui donne sur les chances que présente telle ou telle culture. Pour l’agriculture de cette région sui« fout, la météorologie est d’une utilité constante.

UÉXÉOBOLOGIE AGRICOLE.

Section III. — Région des çéréales.

§ l®^ — Dirconsoription de la région.

Au nord et à l’est de la région des vignes se trouve la région * des céréales, à laquelle nous donnons ce nom parce que les grains y deviennent la principale et la plus riche culture. Elle suit la limite de la région des vignes, au midi. Sa limite, au nord, rencontre la région des pâturages ou celle des fôrets. Elle laisse en dehors, en France , une partie des côtes du Poitou, de la Bretagne, de la Normandie, de la Picardie, que leur climat et la nature de leur sol placent dans la région des pâturages ; il en est de même des côtes de la Belgique , de la Hollande tout entière et de certaines parties de la Westphalie, du Danemarck et de la Norwége.

Les Iles Britanniques sont-elles tout entières hors de la région? Sans le haut prix où la législation maintient le froment, l’éducation du bétail n’y serait-t-elle pas partout l’industrie la plus lucrative, comme elle l’est en Irlande, sur les côtes ouest de l’Angleterre et dans les hautes terres d’Ecosse? C’est une question que nous serions tenté de résoudre dans le sens aflirmatif. Le midi de la Suède et la Russie paraissent faire partie de la région céréale, quand ces pays ne passent pas à la région forestière. La longueur des hivers y donne un grand désavantage à la nourriture des bestiaux, comparée à celle des grains.

S II. — Caractères météorologiques de la région des céréales.

Au point où le climat cesse de convenir à la vigne, les céréales restent maîtresses du terrain et deviennent la culture principale et souvent unique ; mais elles s’arrêtent pour prendre une position secondaire quand l’huinidité du climat favorise

di5termination des régions agricoles. .'i iy lîl production sponlanée des lierhages et des récoltes-racines ; et clic disparaît tout-à-fuit dans le nord, quand la température totale de Tété cesse de donner la somme de chaleur nécessaire pour la maturité des grains.

Nous avons établi que l’humidité du climat résulte du rapport de son évaporation à la quantité de pluie qui y tombe. Nous trouverions donc sans peine le caractère météorologique qui sépare la région céréale de la région des pâturages, si nous possédions des observations exactes de l’évaporation. Dans l’état actuel de nos connaissances, nous ne pouvons faire qu’imparfaitement la comparaison dont il s’agit. En rapprochant celle de plusieurs lieux, nous trouvons cependant que, pour les pays à pâturages, les chiffres suivants indiquent les rapports de la pluie à l’évaporation de l’été :

Piule. £r«poration. '

Copenhague

Middelbourg

Tegernsée

Pontarlier

Gottingue

Et pour les pays de la région céréale les plus voisins de la région à pâturages :

Pluie. BTaporaUeu.

Stockholm 1 : 1,2

Bruxelles 1 : 1,0

Munich 1 : 1,4

Lons-le-Saulnier .... 1 : 1,2

Il résulterait de ce rapprochement qu’un pays passerait de la région céréale à la région des pâturages, quand l’évaporation deviendrait moindre que la quantité de pluie tombée en été.

Outre l’humidité de l’air annoncée par la faible évaporation, il faut encore placer celle de la ferre parmi les causes qui transportent un pays dans la région des pâturages. Cette humidité ne provient pas seulement de la quantité de pluie tombée, mais aussi do sa situation topographique. Ainsi, quand le

350 MI^TKOROLOan! AGRICOLE,

niveau du sol est rapproché de celui des grands amas d’eau, do la mer ou des lacs, et que les eaux supérieures n’ont pas un écoulement rapide, on voit des contrées entières passer dans la région des pâturages , quoiqu’elles soient situées au sein même de celle des oliviers. Telles sont la Basse-Camargue , les environs d’Hyères et de Fréjus, les maremmes de Toscane, les marais Pontins, etc. Ce serait donc réellement l’état d’humidité du sol, plus encore que celui de l’air, qu’il faudrait considérer.

Au nord, les céréales se cultivent quelquefois de préférence même au milieu de la région des pâturages et des forêts. Nous avons déjà parlé * des cultures de blé qui ont lieu à l’extrémité septentrionale de la Norwége, prés d’Altengrund ; nous complétons ce que nous savons de ce fait curieux en rapportant ce qu’en dit M. de Buch’. < Dans le Lygenfiord, la neige avait disparu depuis 15 jours (le 4 juillet), et au Lygenserid, langue étroite de terre qui sépare l’Altfiord du Lygenfiord et qui n’est pas beaucoup plus méridionale que Tromsoé, le blé avait déjà quelques pouces de hauteur, comme si cet isthme, au lieu de se trouver à 3 degrés du cercle polaire, était sous le parallèle du Helgland; mais il est très enfoncé dans les terres et à une grande distance de la mer. Tromsoé, au contraire, n’est préservé que par Havalié, ile étroite, du courant formé par les nuages qui viennent de la mer et enlèvent la chaleur. Aussi tous les cantons de cette contrée, où la culture et la population ont pris de l’accroissement, sont-ils situés dans l’enfoncement des bois et au milieu des montagnes où l’on trouve un sol qui paie le travail de l’homme. Lyngen est un excellent pays de blé, dit-on à Tromsoé; cette manière de parler est relative; mais s’attendrait-on, dans le midi, à entendre vanter la culture du blé qui a lieu sous le 70” degré de latitude? »

(1) Tome II, page 87.

(î) Voyage en Norv'ige, t.. I, p. 430,

DÉTERMINA TtON DES RÉGIONS AGRICOLES. 351

Que SC passe-t-il donc dans ce climat pour favoriser la culture du blé qui a disparu depuis Christiania, le long de la côte • do la Norwégeî De Buch nous l’apprend. Le ciel y est d’une sérénité constante, et, le soleil restant près d’un mois sur l’horizon, il n’y a pas de réfrigération nocturne. Selon Leasing, le blé donne 10 à 13 foisla semence à Lyngen. A la fin de juin, les lilas étaient en fleur <.

Dans le nord de la Russie et de la Sibérie, vers le 60” degré de latitude, la température de l’air en été et le nombre des jours clairs sembleraient permettre encore la culture du blé, mais la grande rigueur et la durée dos hivers gelant profondément la terre, la glace se maintient pendant l’été à une petite profondeur au-dessous du sol. C’est la cause qui limite cette culture vers le nord du continent européen et asiatique.

§ III. — Agricnllure de la région des céréales.

La région des céréales est la terre classique des assolements où l’on fait alterner les grains avec les fourrages, les plantes à cosse et les racines. C’est à l’état habituel de fraîcheur de la terre en été, à la régularité que cette circonstance introduit dans le résultat des cultures, que l’on doit la possibilité d’y adopter un ordre constant dans la succession de ces plantes, et de pouvoir traduire ainsi en règles toutes faites les leçons de l’expérience. L'agriculteur peut répéter chaque année ce qu’il a fait l’année précédente. C’est ce code adapté à cette situation particulière que l’on a voulu imposer à la terre entière comme des lois agricoles générales, comme si l’on pouvait prescrire à celui qui parcourt un chemin raboteux d’arriver à la même heure que celui qui glisse sur les rails d’un chemin de fer.

Dans les régions que nous avons décrites jusqu’à présent, l’irrégularité des saisons exige de la part du cultivateur une

(1) Beise durch Nonoege,

MÉTÉOROLOGIE AGRICOLE

intelligence toujours éveillée pour réparer les dommages causés par les intempéries; là où il comptait semer des légumes, il sera obligé de produire des fourrages parce que la sécheresse a fait disparaître les ressources sur lesquelles il comptait pour alimenter ses bestiaux ; d’autres fois la surabondance de foin lui permettra d’augmenter le nombre de ceux-ci, et d’autres fois il faudra qu’il se hâte de les vendre, parce que ses foins auront manqué; dans certaines années il aura beaucoup d’engrais et il en manquera dans d’autres ; une autre fois il devra retarder la vente de son blé parce qu'une récolto opulente en aura avili le prix ; mais l’année suivante, la sécheresse du printemps amènera la disette, et il devra défricher ses fourrages pour pourvoir à la nourriture de sa famille ; la règle serait sa perte : c’est une irrégularité d’accord avec celle de la nature qui le sauvera.

Dans la région des céréales, au contraire, le nombre des intempéries est borné, et par cela même que le printemps est plus tardif, on arrive au solstice d’été, temps le plus régulier de l’année, au moment où les végétaux prennent tout leur développement. L’assortiment en ouvriers, en bestiaux, en capital, peut être prévu et calculé d’avance ; les produits sont en rapport avec la consommation, et toute irrégularité est punie parce qu’elle ne trouve pas de compensation dans une irrégularité en sens contraire. Telles sont les causes qui ont produit cette agriculture à formules qui plaît tant à l’esprit par son ordre immuable, et par la presque certitude de scs résultats; agriculture dont les autres régions peuvent tirer, sans doute, do grands enseignements, mais dont l’ensemble ne saurait être imité ailleurs.

Cette régularité de résultats a fait naître le mode d’exploitation connu sous le nom de fermage. Dans les autres régions, il faut de la part du tenancier une grande prévoyance, une fermeté de conduite très rare, pour compenser par les bonnes an-

DI-TERMJNATION DES RÉGIONS AOIUCOIES. 353

nées le déficit des mauvaises, et ne pas se (aire illusion sur le retour certain de ces dernières. Il faut plus encore, il faut être pourvu do capitaux assez forts pour résister aux revers qui surviendraient au commencement du bail. Ces nécessités, qui rendent le fermage si diflicile dans la région des oliviers et dans celle de la vigne, n'existent plus dans la région des céréales, et moins encore dans celle des pAturages; l’esprit le plus ordinaire y suffit pour diriger une ferme, et c’est en elfet à la limite de cette région que le fermage commence à être généralement adopté; il y attire les riches propriétaires et les grands capitaux qui craignent les chances et les embarras des autres modes d’exploitation. Dans la région des céréales, le blé et le seigle sont, avec la viande et le laitage, la base de la nourriture des habitants. On supplée au vin par le cidre et la bierre. L’ordre des cultures est aussi régulier que celui des assolements. La terre ouverte au printemps peut continuer à recevoir des labours pendant tout l’été. L’hiver est un temps de repos qui permet de s’occuper des travaux industriels et de l’instruction populaire.

Cet ordre régulier du climat et des opérations de la culture réagit sur ces populations qui sont aussi les plus paisibles, les plus instruites et les plus morales de l’Europe.

Section IV. — Région des pâturages.

5 1®’’. — Circonscription de la région.

Nous donnons le nom de région des pâturages aux pays où la production spontanée de l'herbe et la nourriture du bétail sont le mode le plus avantageux de tirer parti de la terre. Cette supériorité de produit peut venir de plusieurs causes : 1° Ou bien de ce que la croissance des herbages est en toute saison si abondante et si assurée, que le résultat économique de cette fl. *»

MÉTÉOROLOGIE AGRICOLE

récollc venant sans frais l’emporte sur celui des autres récoltes; en outre, celles-ci peuvent ne pas s’accommoder très bien de l’état habituel d’humidité de l’air et de la terre que suppose la faculté de produire les pâturages, et d’ailleurs la lutte qui s’établit dans les champs, entre la production spontanée et la production cultivée, exige un redoublement d’activité dans la culture qui contribue à faire pencher la balance pour la première. Les pays ainsi favorisés constituent la sous-région des pâturages perennes. S** Ou bien de ce que sur des terrains fertiles très secs en été, la végétation d’hiver produit une herbe abondante, et le manque dépopulation causé par le mauvais air ne permet pas une culture active, comme dans les maremmes de Toscane, la Métidja, les environs de Rome, etc. Tant que celte cause de dépopulation existe (et on l’a bien vu s’emparer de vastes espaces autrefois sains, sans qu’on ait pu parvenir â la dompter), ces terrains forment une sous-région dans la région des pâturages; nous y associerons les terrains arides et manquant de fertilité, qui, dans les pays secs, se couvrent d’herbe en hiver et au printemps, mais ne sont pas susceptibles de porter des récoltes qui paient les cultures ; des terrains en un mot qui sont dans la période pacagère de M. Royer*, telle que la plaine de Grau en Provence. Tous ces pays ensemble formeront pour nous la sous-région des pâturages d’hiver. 3° Enfin, de ce qu’il y a des pays où, pendant l’hiver, la rigueur des froids et la présence des neiges ne permettent aucune végétation, mais où l’été offre une pâture abondante : tels sont les pays du nord et le sommet des montagnes même dans les régions chaudes ; ils formeront la sous-région des pâturages d’été.

On voit que les distinctions établies entre ces trois sous-régions partent de principes très différents : la première sousrégion tient du climat toutes ses propriétés; c’est encore ce climat considéré dans les différentes saisons de l’année qui

(1) Tome I,p. 340.

DIÎTERMlNATiON DES RÉGIONS AGRICOLES. 355

sert (le base à l’établissement de la troisième; mais la seconde ferait évidemment partie de la région agricole qui l’entoure, de celle des oliviers, des vignes ou des céréales, sans l’infection miasmatique qui en écarte la culture, ou sans l’aridité de son sol.

La région des pâturages pereiules comprend, sur les côtes de France, la partie du Poitou, de la Bretagne, de la Normandie, la plus rapproebéedes côtes, et surtout celle qui forme le fond des vallées; la moitié occidentale de l’Angleterre, l’Irlande, l’Ëcosse, la Hollande.

La sous-région des pâturages d’hiver comprend les Landes, les plaines de la Grau, près d’Arles, et d’autres plateaux caillouteux en Languedoc et en Provence, la Basse-Camargue et plusieurs autres espaces attenants à la mer en Languedoc et en Provence, les côtes de Corse et de Sardaigne, des terrains fort vastes en Algérie, les maremmes de la Toscane, les marais Pontins ; des sites très nombreux dans le royaume de Naples et en Sicile, etc.

Enfin, la troisième sous-région déterminée par la permanence des neiges en hiver, comprend outre toutes les cimes et les plateaux des montagnes, la Westphalie, le Danemark, la Norwége, la Laponie, la Russie, et une partie de la Sibérie, jusqu’à une latitude où le peu de durée des étés ne permet plus de recueillir la pâture nécessaire aux animaux pendant l’hiver, et où les habitants ne vivent plus que de chasse et de pèche. Cette zone parait commencer vers le 68® degré de latitude

5 II. — Caractères météorologiques.

Nous avons appelé terre humide, ën agrologie*, celle qui, trois jours après les pluies, conserve plus de 0,23 d’eau ; c’est

(1) Voyage de Wrangel, t. l.

(2) Tome I, page S'il.

356 UÉTÉOROLOGIF. AGRICOLE,

de terres ainsi constamment caractérisées qu’est formée la sous-région des pâturages perennes. Les deux autres sousrégions, celles des pâturages d’hiver et d’été, présentent ce caractère pendant la saison du développement de leurs herbages. Nous en excepterons la partie des pâturages d’hiver caractérisée par l’aridité de son sol, qui n’offre que des pâtures pour les moutons, et où une rare subsistance est dispersée sur une grande surface. Ici, en effet, même en hiver, il arrive parfois que la terre se dessèche au-dessous de ce point, et ne conserve que l’eau nécessaire pour entretenir la vie des rares graminées qui s’y trouvent.

Dans la région à pâtures perennes et dans celle à pâtures d’été, la terre est maintenue humide par la régularité des pluies, le peu d’intervalle qui les sépare, l’obscurcissement du ciel par les nuages, et dans d’autres lieux par le peu d’élévation de la température qui ne provoque qu’une faible évaporation; enfin, sur les pentes des montagnes, par la filtration des eaux venant des cimes qui les dominent.

Quoiqu’on cultive le blé en Irlande, l’humidité habituelle du sol y favorise extrêmement la production de l’herbage.

« S’il tombait autant de pluie sur les argiles d’Angleterre, dit ' Arthur Young, qu'il en tombe sur les rochers de l'Irlande, sa

sœur, jamais les terres ne pourraient être cultivées. Mais ici les rochers sont couverts de verdure, ceux qui sont calcaires n’ont besoin que d’une très légère couche de terreau pour produire le gazon le plus doux et le plus beau. Quant à son climat, j’ai tenu note de l’état de l’atmosphère, depuis le SO juin jusqu’au 20 octobre, et j’ai trouvé que, sur 122 jours, 75 avaient été pluvieux, et que durant ces jours la pluie était tombée abondamment et sans relâche. La saison des pluies commence vers le 1'” juillet et continue jusqu’en septembre et en octobre. On ne doit pas juger de l’humidité du climat par la quantité d’eau qui tombe : un seul grain de tropique en np-

DlirEKMlNAlION bKS KÉÜIOA'S AURICOLES. 357 portera autant qu'il en tombe en Angleterre dans tout le cours de l'année. Si les nuages viennent à se dissiper, lé soleil reparaît aussitôt, et, bientôt après le grain, l'air sera aussi sec qu'il était auparavant. Le climat de l’Irlande a cela de particulier qu’il est constamment humide sans pluie. Mouillez un morceau de cuir et laissez-le dans un endroit où il n’y ait ni feu ni soleil, il ne sera pas sec, même en été, dans l’espace d’un mois* ; « et il ajoute ailleurs : « Ici, chez le général Cummingham et M. Silver Olivier, j’ai vu des pièces de turneps dont on n’avait pas labouré le chaume, et qui, l’été d’après, rapportaient d’abondantes récoltes de foin. Voilà de ces faits dont nous n'avons pas d’idée en Angleterre. Ainsi, la nature ellemême semble nous dire d’une manière très positive que l’emploi du sol pour le pâturage est le plus convenable en Irlande. Mais cette humidité si favorable à la germination de l'herbe est pernicieuse aux grains. Le plus beau blé de l’Europe et du monde entier se trouve constamment dans les pays secs. C’est le poids du froment qui prouve sa bonne qualité, et ce poids diminue progressivement pour un même volume, de la Barbarie jusqu’en Pologne. Le froment d’Irlande ne peut être comparé sous ce rapport à celui des pays secs, et j’ai déjà observé qu’on n’en trouverait pas un échantillon de bonne couleur dans tout le royaume. Les récoltes sont mêlées d’herbes et infectées de mauvaises productions, même avec la meilleure méthode de culture. Il fait une telle humidité pendant les moissons, et elles durent si longtemps, que le grain finit par se gâter. Mais en même temps, et par la même raison, le bétail de toutes les espèces est en Irlande le plus beau que l’on puisse voir, attendu qu’il ne manque jamais d’excellents pâturages pour se nourrir. Les grandes sécheresses de l’été n’ont pas pour effet de flétrir et d’endommager l’herbe des prairies, comme en Angleterre ' . »

(1) Voyage en Irlande, t. II, p. 152 et suiv.

(1) Voyage en Irlande, t. Il, p. 391.

358 MKTÉOROLOGIE AGRICOLE.

Ces excellentes réflexions montrent à la fois le caractère d'un pays de pâturages et le tort que l’on se fait quand , opérant en dépit du climat, on convertit en terres labourées celles que I9 nature s’efforce à couvrir d’herbages. Si l’Irlande avait compris sa véritable destination, si en s’efforçant d’imiter l’Angleterre elle n’avait pas perdu de vue ses intérêts réels, elle fournirait de bétail l’Europe entière, et pn n’y verrait pas une population famélique dont le travail est si mal récompensé par le sol, et qui est réduite à chercher dans le produit des pomm^ de terre les ressources alimentaires que les récoltes chanceuses de froment lui refusent.

Il y a d’autres pays en Europe où le labourage a pris trop d’extension aux dépens de la pâture, et qui méconnaissent peutêtre la véritable destination que leur assigne leur climat. Les Anglais commencent à s’en apercevoir eux-mêmes, et, sans la législation sur les céréales, il est probable que les prairies, qui gagnent chaque année du terrain, couvriraient bientôt une grande partie de leurs provinces. La Bavière nons parait être aussi dans des conditions favorables â la production principale du bétail . Partout où l'on voit prédominer la culture des choux, des pommes de terre et l’élève des porcs, on peut soupçonner que le climat incline vers celui de la région à pâturages. Le grand nombre de jours de pluie et son abondance dans un grand nombre de lieux viennent nous confirmer flans ces idées. En général, dans tout pays où les gazons restent verts pendant tout l’été, on peut être assuré que la terre conserve de 0,20 à 0,23 d’humidité. C’est le seul caractère que l’on puisse assigner à la région des pâturages.

Les soins du bétail et la iaitone sont généralement les occupations des pays ù pâturages.

L’introduction des bonnes méthodes de fabrication de ces produits est l’amélioration qu’on doit le plus y désirer. Ces méthodes sont souvent si défectueuses, que le laitage est loin d’y

SéTERMINATION DES BÉGIONS AGRICOLES. 359 obtenir son véritable prix. Les animaux s’engraissent H’euxtnèmes dans cette région, quand le sol est un peu ricbe ; là où il l’est moins, ou quand on est éloigné des centres de population, on s’adonne principalement à l’élève qui fournit des animaux maigres aux pays qui sont mieux placés pour la production de la graisse. La pomme de terre se plaît dans la région des pâturages; on y cultive aussi le chanvre et le lin.

Dans la région des pâturages d’été les habitants doivent réserver la partie la plus riche des herbages pour être fauchée et conservée pour la provision d’hiver. Cet assujettissement diminue considérablement la rente de la terre, surtout si l’on y ajoute la nécessité de construire de vastes étables, qui sont à peu près inutiles dans la région des pâturages perennes où la température de l’hiver est douce. Quand les pâturages d’été sont placés près des régions qui manquent d’herbages en cette saison, comme cela arrive pour les Pyrénées, les Alpes, les Cévennes, les Apennins, etc., les habitants ont peu de bétail et se bornent à louer leurs pâtures pour y nourrir celui de leurs voisins qui vient y passer la saison chaude. C’est le mode d’exploitation pastorale que l’on a désigné sous le nom de transhumance. A la fin de l’été les bestiaux descendent pour venir prendre possession des pays à pâturages d’hiver ; ils remontent ensuite au printemps pour occuper durant les beaux jours les chalets des montagnes.

Section V. — Région des fortlt.

La région des forêts s’étend au milieu des autres régions sur les terrains trop pauvres pour passer à l’état de pâture, état que M. Royer a désigné par le nom de période forestière^. Elle embrasse au nord une vaste étendue où la longueur des

(l> Tome 1, page 3iS.

«i-VrÉOROLOGit: auricule.

hivers et le peu de développement des herbes pendant l’été ne permettent plus aux habitants de nourrir avec prolit les animaux; enfin, elle occupe la partie la plus élevée et la plus escarpée des montagnes où l’altitude produit les mêmes effets que la latitude au nord. Nous n’en dirons pas davantage sur cette région, n’ayant pas le projet de traiter dans cet ouvrage de la partie de l’agriculture qui prend le nom de science fores* tiére ; nous dépasserions ainsi les limites que nous nous sommes imposées.

Section VI. — Réflexions générales sur la distribution des régions de culture.

Quand on jette un coup d’œil sur la carte qui représente la répartition des régions de culture en Europe, on ne peut qu’admirer les desseins de la Providence, qui semble avoir voulu faire de ses habitants un seul peuple, uni par leurs besoins et leurs moyens réciproques d’échange. La région des oliviers fournit aux autres régions l’huile, 1rs vins, les liqueurs, l’alcool, des fruits divers, les essences; la région des vignes donne des vins fins, des céréales, des soies ; la région des céréales expédie des grains , des bestiaux gras, des laines fines ; enfin la région des pâturages exporte des élèves, des chevaux, les produits de ses laiteries. Chacune des régions reçoit de ses voisines l’excédant de leurs produits, en retour de l’excédant des siens. Toutes ces régions qui ont un besoin réciproque les unes des autres, disposées à portée l’une de l’autre, réunies par les fleuves et les mers, forment un ensemble complet que notre folie, notre ambition, nos répulsions de race et de nation ont rendu si longtemps inutile à la prospérité générale. La France a longtemps présenté dans son propre sein le spectacle de ces divisions entre des pays que la nature de leurs produits appelait à s’unir. Quatre régions agricoles y existent côte à céte, les lois

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fiscales les avaient séparées ; aujourd’hui, réunies elles s' entr’aident mutuellement sans se nuire.

Les progrès de la raison feront sans doute un jour pour l’Europe ce que la révolution a fait pour la Franco, et chaque peuple sera appelé à jouir complètement des dons de son climat. En attendant cette heureuse époque, nous devons nous appliquer à bien apprécier notre position météorologique, pour ne rien demander au sol qu’il ne puisse produire avec avantage.

Il faut commencer en agriculture par mettre les saisons de son côté ; il n’est pas d’ennemi avec lequel on lutte plus désavantageusement que le climat. Quand avec toutes les ressources de l’art on cultive des plantes qui sont appropriées à un climat, on peut braver tous les rivaux qui, moins favorisés, voudraient se présenter sur le marché avec des productions venues sous des circonstances plus défavorables. Ainsi, comment produire des huiles hors de la région des oliviers, quand les habitants de cette région voudront soigner cet arbre et pourront arriver avec 300 fr. de frais de culture à obtenir une récolte de 500 kilogr. d’huile propre à tous les usages'? Quel fabricant d’alcool, s’il n’est pas favorisé par les lois fiscales, pourra parvenir à le donner à 0 fr. 65 cent, le litre, comme on le fait en Languedoc? Quelle région pourra obtenir de l’organsin de 28 deniers à 73 fr. le kilogr., comme nous avons fait voir qu’on pouvait le faire dans la région de la vigne et de l’olivier*? Quel cultivateur des régions méridionales espérera pouvoir livrer constamment son blé à la région céréale à 15 fr. l’hectolitre, comme cela est possible, malgré le régime élevé do nos impôts et avec la rente de nos terres? Enfin, qui pourra lutter avec l’industrie pastorale de la région des pâturages, quand elle fabriquera bien ses laitages et qu’elle soignera scs

(1) Mémoires d' agriculture, t. II, p. 460.

(2) Md., l. III, p. 271.

UéTÉOROLO&IE AGRICOLE.

races d’élèves? Chaque région a sa spécialité, ce n’est qu’en l’f maintenant qu'elle arrivera à tout son développement et que les peuples obtiendront chaque produit à meilleur marché. C’est faute de suivre cette maxime, c’est pour vouloir produire de tout, hors des conditions assignées par la nature, que l’on fait naître le besoin de protections qui ne sont, le plus souvent, qu’une prime accordée à de fausses spéculations, que des encouragements à mal faire et à fausser l’ordre de la nature.

Ce que nous venons de di?e pour l’Europe est vrai aussi pour le monde entier, si nous pouvions bien connaître et apprécier ses ressources. Le monde est un tout dont chaque partie est liée à toutes les autres par des liens nécessaires et malheureusement méconnus. C’est une organisation où aucun membre n’est inutile, n’est superflu. C’est par notre action aveugle que nous parvenons quelquefois à paralyser ces admirables organes ou à substituer à l'action parfaite des uns l’action incomplète des autres. On vit sans doute privé de la vue et de l'ouïe, maison ne vit complètement que quand on n’est ni sourd ni aveugle.

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