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CHAPITRE II

Aliments spéciaux des plantes.

On peut concevoir que les éléments gazeux, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, puissent suffire pour . donner à la plante la solidité nécessaire, puisque le carbone se fixe dans son tissu et en forme la plus grande partie. Cependant le squelette végétal n’est pas uniquement com^sé de carbone, et l’on y trouve aussi constamment des matières téfrcuses et alcalines ; mais ces matières s’y trouvent en propot-^

AUMI-NTATIOX VÉGKTALE. .

lion très diverse, non-seulement selon les différentes "espèces de plantes, mais encore selon les sols où elles ont crû ; elles se substituent les unes aux autres, et ainsi ne paraissent pas indispensables à la vie des plantes. De même qu'on pourrait concevoir un mammifère vivant après que ses os auraient été ramollis complètement et privés du phosphate de chaux qui leur donne la solidité, on pourrait concevoir un végétai vivant, séns posséder dans son tissa aucun de ces matériaux terreux et alcalins. Dans l’un et l’autre cas, la vie existerait, mais fa vie incomplète et telle que ni l’animal ni le végétal ne pourraient remplir leur véritable destination. Outre les matériaux' nécessaires à l’eisistence, il y en a donc d’autres, inférieurs dans l’ordre physiologique, mais tout aussi importants, pour que ces êtres accomplissent leur destinée. Rappelons de quelle manière ils sont amenés dans la végétation.

‘ Le végétal vit et croit en combinant les éléments gazeux.' qu’il puise dans l’atmosphère et dans le sol ; mais l’eau absor-^ bée par les racines tient en outre en dissolution une quantité' assez considérable de sels terreux et alcalins. Aspirée vers le sommet de la plante par l'effet de la capillarité, qui tend à ■mettre en équilibre d’humidité toutes les cellule» de la plante du bas en haut, elle se vaporise dans les parties vertes en y perdant son oxygène; la sève s’épaissit donc de plus en plus, dans les parties supérieures de la plante, et dans toutes celles où s’opère l’évaporation ; et les substances terreuses et alcalines, après avoir subi différentes transformations par leur réav,tion réciproque et la perte de leur oxygène, la décomposition de l’eau, etc., parvenues à l’état solidCi se déposent dans divers organes préparés à les recevoir et selon des lois que les ■ physiologistes tendent de plus en plus à éclaircir. Maintenant ces substances doivent-elles être considérées seulement comme une excrétion qui n’a pu être poussée au dehors, ou sont-elles essentielles à l'organisation de la plante?

AGROLOGIE.

Si Içs matériaux dont nous parlons ne sont qu’une excrétion, , qu’un départ fait par les organes qui se débarrassent des sul>stances qui les encombrent sans leur être utiles, il faut s’expliquer comment l’addition de la potasse ou de la soude, dans un sol qui manque d’alcalis, favorise si puissamment la végétation de toutes les plantes. Il faudrait donc admettre au moins . l'utilité de ces substances, soit comme fournissant un aliment nécessaire, soit comme favorisant les combinaisons chimiques qui se passent dans les plantes.

Pour certains autres végétaux, il faudrait aussi admettre l’utilité de la chaux, car non-seulement la marne fournit le carbone de son bi-^arbonate, mais encore elle produit ses effets sur des terrains qui possèdent dans leurs terreaux une quantité sudisante d’acide carbonique, et où elle agit évidemment par sa base et non par son acide. Il en sera de même pour le gypse, qui favorise si merveilleusement le développement de certaines ' plantes, et que par conséquent l’on ne peut ranger parmi les matières indifférentès et excrémentitielles.

Si l’on considère ensuite que la silice, l’alumine, les phosphates, lesoxalates, etc., ne sont pas déposés par la sève dans la portion quelconque de végétai où elle se trouve épaissie et* desséchée, mais dans des organes .spéciaux, déterminés; qu’il y a donc de la part de ces organes élection, action vitale pour s’en emparer exclusivement à d’autres, on se persuadera difll-' cilement que la nature, si ingénieuse pour se débarrasser des Tuatières nuisibles ou gênantes, ait si bien préparé la place de ces substances, les ait fait concourir à la formation des tissus, sans leur assigner un rôle physiologique important*.

■ Ces réflexions nous conduisent à affirmer qu'un grand . ' nombre de matières terreuses ou alcalines transportées par le torrent de la circulation sont utiles pour compléter les plantes,, pour leur donnef toute leur vigueur, leur taille, leurs pro- . (1) Payen, Mémoires sur les développements des végétaux.

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ALIMEXXATION VÉGÉTALE.

priétés diverses ; mais nous ne prétendons pas dès aujourd'hui assigner une fonction particulière à chacune de ces substances; peut-être même parviendra-t-on à montrer que les plantes, comme les animaux, s'assimilent certains principes immédiats tout formés et existant dans les substances organiques du sol et des engrais ; nous savons que les études de chimie végétale sont encore imparfaites, et qu'on vient à peine de les aborder sérieusement. Un brillant avenir est promis à ces recherches.

Après avoir résolu ainsi la première question que nous . nous sommes posée, il s'en présente une nouvelle : Toutes les plantes font-elles une égale consommation des matériaux solubles renfermés dans la terre, ou ont-elles la faculté de choisir ceux qui leur conviennent le mieux? En un mot, les düTérentes espèces de plantes ont-elles une nourriture différente?

Les plantes fixées sur le même sol, puisant leur humidité dans le même réservoir, n’y pompent pas toutes une sève identique. M. Th. de Saussure a constaté d'*une manière positive qu’il y avait pour leurs racines une faculté d'élection ^ ; mais ses expériences sur l'inégale absorption des différents sels par le bidens et le polygonum sont loin d’être entièrement satisfaisantes. On y voit que les poisons, comme le sulfate de cuivre, dans lesquels les plantes mouraient en peu de temps, é’taient aspirés en plus grande abondance que les sels sous l’influence desquels elles continuaient à vivre. M. de Saussure l’explique^ en montrant par la section des racines qu’elles étaient décomposées, et qu’ainsi elles n’agissaient plus que mécaniquement dés le commencement de cetto absorption ; mais ee qu’il a bien constaté, c’est la proportion différente des •substances dissoutes que les racines transportent dans le torrent séveux , absorbant une substance préférablement à une autre dans le même liquide, quand ces substances ne sont pas

(1) Ikclurchej xur la p. C47 et suiv. '

<•>) lbid.\y. TjI).

AGB0L06IE.

vénéneuses. Ainsi les deux plantes citées, mises en expériencé, ont absorbé les sels dissous dans les proportions suivantes :

Chlorure de potassium. .....

Bidem.

PotjrgonuiD.

Chlorure de sodium

Nitrate de chaux

Sulfate de soude. .

Chlorhydrate d’ammoniaque. .

Acétate de chaux

Sulfate de cuivre.

Gomme

Sucre i

Extrait de terreau

M. Trinchinetti ayant repris ces observations avec des sçinsparticuliers , pour que les radicules des plantes n’eussent subi aucune mutilation, a montré: que les racines des plantes

absorbent toutes les substances minérales solubles dans l’eau ; 2» qu’elles en absorbent des quantités très diverses, selon les diverses espèces de végétaux, et cela d’une manière indépendante du degré de fluidité de la solution ; 3° enfin, que les substances organiques dissoutes dans l’eau ne sont pas absorbées par les racines dans leur état naturel, mais sont décomposées sous leur influence et partiellement absorbées.

Ainsi, d’abord, quant au premier point, le suc des plantes plongées dans une solution étendue de cyanure de potassium bleuissait avec les sels de fer. Il obtenait des signes évidents de

l’absorption du chlorure de sodium, sulfate do cuivre, acétate de plomb, chlorure de barium, ioduro de potassium, sulfates de potasse, de zinc et de magnésie, de l'alun, de nitrate de chaux, du sel ammoniac, de l’eau de chaux et de l’acide arsénieux.

Les feuilles de Voxalis corniculata jaunissaient et se fanaient après l'absorption du nitrate calcaire, tandis que les autres végétaux plongés dans la même solution restaient dans leur état naturel. Il par.altrait donc que l’acide nitrique avait été mis à nu par la combinaison de la chaux avec l’acide oxalique

• Digilizea Dy (joogi

dq l'oxalate de potasse contenu dans les feuilles de l’osalis, •

L'absorption dii sublimé corrosif, du nitrate d’argent et de l’acide galiique ne s'étendait pas au delà des parties plongées , paraissant frappées de mort sans avoir pu transmettre la substance vénéneuse aux parties hors de l’eau.

S** En plaçant des plantes d'espèces différentes dans une solution de deux sels en quantités égales, comme, par exemple, le nitre et le sel marin, l’auteur s’est assuré que les plantes ne contenaient pas indifféremment les deux sels en proportion égale. Lors même que dans la solution la proportion de l’un des sels est beaucoup plus considérable que l’autre, on ne dérange pas les résultats de l’absorption élective, et, dans une .solution qui contenait trois fois plus de sel marin que de nitre, ,une plante de chenopodium viride absorba beaucoup plus de niti;c que de $el marin, tandis que le contraire avait lieu pour . le solfxnum lycopersicum. Gn sait d’ailleurs que dans les terres salées où le salpêtre s’approprie le sel marin, le tamarix sait .choisir le sulfate de magnésie.

. 3'’ Enfin, dans une décoction de terreau fumé, l’auteur trouva que le vase qui contenait la solution seule et sans végétaux, qu’il avait conservée pour servir de terme de comparai- ,son avec les autres, avait passé à la fermentation putride, tandis que ceux où végétaient des plantes vivantes n'oiîcaieut pas ce .phénomène. Bien plus, aya,nt mis dans cette liqueur fétide un pied vigoureux de chempodium urbicum, il trouva que . l'odeur nauséabonde diminuait graduellement et cessait bientôt entièrement, faits qui lui paraissent de nature à conlirmer ,1c pouvoir des racines pour décomposer et modifier les substances organiques’.

. Si CCS expériences ne peuvent pas compléter la démonstration, elles rendent au moins très probable .roj)inlon. que les

I fl) Dupouvoir al>sor'‘ant'des plantes. Slilah, I843; 1 vol. et pibl'..unioers. ik Çç.uce, 1813, p. !W(j et stùv< , • ; • ■,)

488 • ' ag'rologie." ■ •

plantes s’approprient les substances solubles dans des proportions très düTércntes ; mais, d’ailleurs, l’analyse des végétaux qui ont crû sur le même terrain vient nous le confirmer. Ainsi, quant à leurs éléments essentiels, les matières oxygénées', hydrogénées, carbonées, varient entièrement dans leurs rapports de quantité d’une plante à l’autre, ét une longue série d'analyses pour déterminer leur azote nous montre aussi qu’elles ont une aptitude très diverse pour fixer ce gaz ; enfin, l’analyse des cendres végétales nous indique la prodigieuse diversité des éléments alcalins et terreux que les diflérentes plantes se sont assimilés. Les unes, comme les soudes, par 'exemple, se chargent de sel marin sur le même sol où le froment n’en prend qu’une petite quantité; les autres, comme la pariétaire, l’ortie, la bourrache, avides de nitrates, savent les choisir à côté d’autres plantes venues sur le même terrairr, et qui en présentent à peine des traces. Il ne semble donc pas possible de nier que les végétaux possèdent une propriété d’élection pour admettre ou au moins pour retcn'rr certaines Substances de préférence à d’autres , et qu’ainsi les plantes n’ont pas toutes une même nourriture.

Outre les résultats de l’analyse, l’expérience agricole est toute en faveur de cette opinion. On sait que certains engrais semblent plus spécialement favorables à certaines plantes, comme le gypse, par exemple, aux légumineuses; que certains végétaux affectionnent certaines natures de sol en raison des principes qu’ils contiennent, comme la fougère et 'Iecbûtaignicr qui se plaisent dans les sols abondants en potasse, dans les schistes, les terrains volcaniques, et non dans des terres calcaires, ou dans celles qui sont moins abondamment pourvues de sels alcalins; que l'association de deux espèces de plantes dans une même culture, comme dans celle du méteil, produit une récolte totale plus considérable que si l’on avait cultivé chacune de ces plantes séparément ; qu’il en est de même

ALIMENTATION VEGETALE. ' 4.89

du mélange de deux espèces d’arbres, le tremblé et l’orme, qui, réunis sur le même espace de terrain, produisent plus de bois que lorsqu’on n’a planté que des arbres d’une seule cfr* pèce*. Ces faits multipliés prouvent que ce n’est pas unç certaine quantité d’un principe nutritif uniforme , mais un ■ choix de principes nutritifs différents, qui est nécessaire aux plantes.

Duhamel, qui s’est prononcé pour l’opinion contraire, la discute dans sa physique des arbres mais son argumentation ne résiste pas aux nouvelles lumières acquises sur ce sujet.

Ainsi il objecte qu’un jeune citron, greffé par la queue sur une branche d'oranger, conserve ses qualités de citron, sans participer en rien de l’orange, ce qui prouve, dit-il, que les sucs de l’oranger se sont modifiés en passant par la queue du citron. - Mais, cette modification ne provient-elle pas de ce que les vaisseaux du citrop n’ont pas admis indifféremment les substo nccs contenués dans la sève de l’oranger, et qu’il y a eu élection? Pour que l’argument fût valable, il faudrait analyser la’ sève du sujet et celle de la greffe, en choisissant les espèces les plus différentes possible. L’expérience ne serait pas dilTicilc, car on sait que des greffes bétérogènes réussissent quelquefois pour quelque temps. Dubamcl ajoutait que le goût de' terroir, communiqué par certains terrains et certains engrais à tous les fruits d’espèces différentes qui y croissent, prouvait que leurs sucs étaient aspirés indifféremment par tous les végétaux; On • ne' nie pas que les végétaux admettent dans leur circulation toutes les substances solubles; on conteste seulement qu’ils les admettent et surtout qu’ils les assimilent toutes dans la même proportion. Il y a d’ailleurs des solutions indifférentes, comme certains liquides colorés, qui passent également dans les vaisseaux de toutes les plantes. L’analyse seule des plantes '* *

(1) Schwerz, introduction, p. 93.

(2) T. II, p. 209. . •

L il.

AGIIOLOGIE.

et de leurs cendres peut (aire apprécier la quantité des principes qu'elles ont assimilés, et l'expérience comparative, au moyen de plantes diverses placées dans les mêmes solptions, peut faire juger de la proportion qu’elles eiî ont admise.

' La grande objection de Mariette n’a pas plus de force aujourd’hui. <1 Prenez, disait cet auteur, un pot où il y ait sept b Luit livres pesant de terre, et semez-y une plante telle que vous voudrez, «lie trouvera dans cette terre et dans l’eau qui y tombe par les pluies tous les principes dont elle sera composée, étant arrivée à sa perfection ; or, comme on peut y semer 3 à 4,000 plantes différentes, si leurs sels, leurs huiles, leurs terres, etc., étaient différentes les unes des autres, il faudrait que tous ces principes fussent dans ce peu de terre et dans le ' peu d’eau de pluie qui y tombe pendant 3 ou 4 mois, ce qui est impossible : car chacune de ces plantes, venant à maturité, donnerait au moins un grosde sel fixe, deux gros de terre, etc., et tous ces principes ensemble, y compris ceux qui sont mêlés avec les eaux distillées, pèseraient au moins deux ou trois onces, qui, multipliées par le nombre de plantes que l’on suppose être de 4,000, feraient un poids de 500 livres, au lieu . que toute la terre du pot et Peau des arrosages pendant quatre mois ne pèserait pas SO livres*. »

■ Bien n’autorise à croire que 4,000 plantes et même uù nombre infiniment moins grand puissent successivement être élevées et venir à maturité dans le pot de terre dont parle Matiotte, ' si l’on n’y ajoutait pas des engrais. Nous avons obtenu dans ;une caisse de 0™,60 au-carré sur O™, 40 de profondeur, qui contenait 38*‘,4 de terre, quatre plantes de tournesol (helianthus annuus] qui pesaient fraîches 1 2 kilogr. avec les graines. D’après la formule de Th. de Saussure^, elles auraient donné ,1,116 grammes de cendres contenant :

(1) Œuvres de Mariette. Leyde, 1717, 1. 1, p. 127.

(2) /lec/ierc/tes surla i’t'ÿe(a(ioa, tableaux des incinérations.

ALlMHNfATIOS VÉGÉTALE.

r f;rjm.

Sels solubles 574, 740

Phosphate terreux 25 1 ,1 00

Carbonate terreux 4,404

Silice 41,848

Oxydes métalliques 0,556

Substances négligées 243,292

La terre soumise à l’expérience était composée ainsi qu’il sui h

Sels solubles.

donnant pmir SSk.A de terre ou M éOO ^raïuiuw.

Carbonate de chaux . . .

Phosphate de chaux . . .

Silice libre

Argile . . . .’

Terreau

On voit que la terre a pu fournir surabondamment des sels solubles et des matières terreuses pour cette récolte; cependant une seconde récolte y a été chétive, sans doute par la.difficulté qu’avaient les plantes à atteindre les sels de potasse et ' • les phosphates restant dans le sol, et qui peut-être n’y étaient- • pas pour le moment dans un état de solubilité suffisant.

Ainsi, tous les'faits concourent à prouver que les différentes plantes ne prennent pas sur le même terrain les mêmes doses . des éléments qu’ils y rencontrent, en un mot qu’elles ont une ■ alimentation diflérente.

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