CHAPITRE XI
AlimentR des vôgctaax contenant de la ctaanx.
'Section T®. — De la chaux.
Le carbonate de chaux calciné, dépouillé do son acide carbonique, à l’état caustique, est devenu la base de l’agriculture d’une partie de l'Europe, où l’on ne comprendrait pas une bonne agriculture qui en fût privée. Son emploi ne cesse • de s’étendre ; il a été l’objet de^ études attentives de l’un de nos meilleurs agronomes', etxependant il nous présente encore . une foule de problèmes qui sont loin d’ètre résolus.
La théorie explique bien l’action de la chaux sur les terres qui manquent de principe calcaire, mais alors elle est parfaitement remplacée par la marne, qui y produit des effets si re- .marquables ; on n’est pas embarrassé pour montrer comment elle agit sur les terrains chargés de terreau acide, sur les tourbes, les terres de bruyère, les bois défrichés. Là elle se change en carbonate et reprend au sol l’acide carbonique superflu. Qu’il s’agisse de terres herbeuses, de gazons épais, la chaux canstfque provoque leur décomposition rapide, en mettant à nu les principes azotés et alcalins que recélaient les débris de végétaux. Mais ce que l’on n’a pas encore bien expliqué, c'est son modo d’action sur certaines terres calcaires n’ayant que peu de terreau, tandis qu’elle est ineflicace sur d’autres terres de cette nature. Nous trouvons une indication de oe genre dans les Annalee de Roville où l’on fait mention d’une application heureuse de la chaux à des terrains calcaires ; nous en trouvons une autre dans les questions agricoles de
(t) Puvis, De l'emploi de la chaux.
(2) Annales de Roville, vql. supplémentaire, p. 45'6 et suiv.
iion.' normande •, où l'on affirme que la cliaux.qui produit d’execllents effets sur les terrains de transition et les calcaires ferrugineux est nuisible sur la grande oolithe. Mais quelle conclusion tirer de ces faits; quand on nous laisse ignorer les circonstances accessoires qui peuvent avoir une si grande influence sûr le phénomène? Quel cst l’état chimique et physir que de ces terres? La chaux agit-elle également sur elles, soit •qu’elles aient du terreau en abondance, soit qu’ëlles en manquent tout à fait? Quel est le genre des particules du sol? ' ‘Quelles modifications leur fait éprouver le chaulage?
Il est certain, en effet, que si la chaux çontenue dans le sol n’était pas de la chaux carbonatéc, si elle se trouvait faire partie de certains minéraux, comme le mica, la serpentine, etc., •
et à l’état insoluble, on s’expliquerait très bien l’effet de la chaux calcinée ou de la marne appliquées à de pareils terrains; il est certain aussi que si le terrain contient du feldspath ou . '
seulement de l’argile plastique riche en alcalis, l’applicatfon de la chaux à l’état caustique en provoque la décomposition ét la mise en liberté delà soude et de la potasse. M. Liehig rapporte à ce sujet les expériences de M. Fuchs, de Mu- ' nich : il mêle un lait de chaux avec de l’argile plastique, le mélange s’épaissit instantanément, et s’il est abandonné à Ini-méme pendant plusieurs mois, il se prend en gelée quand 6n y ajoute ùn acide ; ce qui annonce la désagrégation des si(ichtes qui abandonnent leurs alcalis à la végétation’, Ainsi* sur tous les terrains, même spr ceux qui renferment de la chaux ’ * ' «arbonatée, les eiïcts de l'application de la chaux caustiqup peuvent être expliqués, si l’on prouve qu'ils contiennent aussi ' des silicates alcalins. ■
Le problème restera indéterminé tant que nous n’en possé- ^ derons pas toutes les conditions.
(I) dnnuaire rfe J'ylssociation normande pour 181?, p. 707. • - >
(*2) Liehig, LeUre$ sur la cWnile, p. 287. ' * '
AOKOLOCIE.
On a remarqué que le blé venu sur un fonds chaulé est plus rond, plus Gn, et donne moins de son et plus de farine que celui qui est venu sur des sols calcaires ou marnés ; les blés y sont moins sujets à verser que dans ceu;c-ci. D’ailleurs, les qualités physiques du terrain sont aussi modiGées, la terre légèfe acquiert de la consistance, la terre forte s’adoucit ; la chaleur fait ■ fendre la surface du sol en petites particules et détermine un ameublissement naturel. Tous ces faits doivent être revus et, contrôlés avec soin avant de chercher à expliquer complète-' ment l’action de la chaux. Elle n’est incontestable que dans les. terrains qui manquent de l’élément calcaire ou qui surabondent en acide cârboniquc, et ce sont les cas les pliis nombreux. S'il s’agit de remédier à ee défaut, on emploie une quantité un peu plus forte de' chaux. En Angleterre, l’on chaule à là dose de 100 à 600 hectolitres par hectare, et les plus fortes .proportions sont pour les terres tourbeuses. En France, où il :s’agit le plus souvent de fournir l’élément calcaire, la dose est beaucoup moins forte ; danslaSarthe, on met 10 hectoli tres tous les trois ans, où 3'‘,3 par année moyenne; dans la Mayenne^ 24 hectolitres de chaux par hectare; dans l^Ain, de 60 à 100 hectolitres tous les neuf ans, ou de 6 à 1 1 hectolitres par année . oToyenne; en Flandre, 40 hectolitres par dix ans, ou 4 hectolitres par année moyenne. Or, nous avons vu que le grain de féoriient renferme -j^j^ de chaux, la paille î-îtoïïü) trèfle • lôuuü de leur poids; en supposant donc un assolement de blé et de trèfle, nous avons pour deux années (une année de céréale et une année de trèfle), avec Une récolte de 20 hectolitres de froment et de 8,000 kilogr. de trèfle, la consommation de chaux suivante :
1560 kilogr. de grain iVOO
3120 kilogr. de paille 18,40
8000 kilogr. trèfle . 153,00
Ce* serait seulement 1''”'', 4 de chaux à donner pendant k durée de cet assolement, ou par année moyenne 7 décalitres.
On donne donc en général une quantité de chaux qui parait excéder les besoins des plantes ; mais on doit observer que la plupart des chaux sont loin d'étre pures ; que presque toutes . sont mélangées dvec des argiles, de la silice, de' la magnésie, des oxydes de fer, et qu'ensuite.il est facile d’imaginer. que ' toute la chaux no passe pas immédiatement dans la végétation-, mais qu’avant d’étre -atteinte par les racines une partie estchangée en carbonate insoluble, qui reste plus ou moins longtemps en cet état dans le sol.
Pour se rendre compte de la quantité de chaux contenue daps le minéral que l’on emploie, on doit en faire' l’analyse, qui est très simple, puisqu’il suffit de le traiter pa( l’acide acétique, de sécher le résidu, de le peser et de soustraire de son poids primitif le poids du résidu see; la différence donne approximativement les carbonates de chaux et do magnésie. Si l’on veut opérer d’une manière plus exacte, il faut exécuter l’analyse prescrite aux pages 56 et 57 de ce volume. Celle-ci est surtout utile pour distinguer les différentes espèces de chaux, ce qui est loin d'être indifférent. ‘ .
Ainsi la chaux hydraulique, celle qui abonde en silicate d’alumine, a paru être plus favorable à la croissance des fourrages et de la paille qu'à celle dii grain. Elle nécessite d’ail|curs un traitement particulier -, on a remarqué <]ue, quand cette chaux n’est pas bien éteinte et qu’on l’applique en dose un peu forte sur un terrain siliceux qui n’est pas pourvu abondamment de débris végétaux, elle forme avec celui-ci une espèce do mortier qui le rend très tenace. Dans des circonstances Semblables, Arthur Young ne put, pendant plusieurs années, tirer' du' sol une récolte de céréales.
On reproche à la chaux magnésienne d’agir d’une manière trop active et d’épuiser le sol . 11 faut croire qu’après de bonnes
ACnOLOGIK.
récoltes, on n’a pas eu soin de rendre d'autres engrais aux terrains, oubliant que la chaux et la magnésie ne sont qu’un des éléments de la nutrition des plantes.
Il y a tout un travail à fiairesurl’action des différentes espèces de chaux. Aujourd’hui que M. Yicat nous a appris à lesdistinguer, il serait bien utile de les expérimenter coiPparativement • pour pouvoir juger de leurs.elTets en' agriculture, comme Ha • . si bien enseigné les moyens de le faire dans les constructions'.
• La cbaux doit être employée en poudrc'et dans un temps sec, pour qu’elle ne forme pas pâte. Ordinairement on en (ait sur le champ de petits tas également espacés et que l’on recouvre de terre; l’humidité atmosphérique et celle du sol ne tardent pas à la faire (user, et alors on l'étend avec des pelles; d'aubces fois on en fait des composts avec de la terre et du terreau, que l'on transporte ensuite sur le terrain que l’on veut fertiliser.
En Allemagne, on se sert aussi avec grand avantagé d’un mélange de chaux et de cendres.
Section K. — De la marne,
Nous avons traité trop au long de la marne, de s.es pro- ‘ ■priétés, de ses espèces et de son application aux terrains non calcaires^, pour qu’il nous reste beaucoup à dire ici ; mais nous devons ajouter cependant -que ce minéral formant des couches qui ne se montrent pas toujours par des affleurements , on devra le chercher, pqr le moyen de la sonde, quand le besoin de l’employer se fera sentir. 11 ne s’agit pas ici de sondages profonds, car l’exploitation de la marne trop éloignée de la surface entraînerait des frais supérieurs au bénéfice de l’opération ; mais souvent un peu de profondeur compense beaucoup d’éloigneipent, et il vaudrait mieux tirer la marne de 15 mètres que de l’aller chercher à 2 ou 3 myriamètres. .
• (I) Voir le .Vémoire sur ÎM eftaux, de si. Yicat. ^ '
(2) Voir la f* partie de ce cours. ....
Digilized by Googlc
M. Puvis pense que la dose de marne doit être suflisante pour fournir au sol 3 de carbonate de chaux p. 100 du poids de la terre mise en mouvement par le labeur. Pour s'arrêter à ce chiffre, il considère d’abord la quantité de chaux qui, au jugement de Tbaër, constitue une terre argileuse très riche ; BOUS ayons vu (page 332) qu’il avait sufli d’une addition , de 2 p. 100 de carlion'ato de chaux pour faire ihonter une terre du prix de 65 à celui de 77; M. Puvis fait observer ensuité que les meilleur^ sols de Flandre, ceux des environs de Lille, par jBxemple, analysés par M. Berthier, ne présentent que 1,5 p, 100 du carbonate de chailA* ; ceux du Tchernoyzen, enRus- ^e, n’en ont pas davantage, ët les sols si riches de k vallée de Tiviot, en Angleterre, en ont 4 p. 100; enfin il a résumé les marnages nombreux indiqués par Arthur Young, et de la com'binaison de tous ces éléments il a déduit la proportion de 3 p. 100 comme celle que l’on doit donner aux terres. D’un aur tre côté, M. Puvis^ a pensé que la marne étant mêlée ausol par les labours, sa dose devait être proportionnée à la masse de terre dont elle devait faire partie.
Nous croyons devoir modifier en quelques points ce raisonnement agricole, d’ailleurs sj logique et si lumineux, et-dont tout le défaut vient des bases sur lesquelles il est fondé. Nous voyons d’abord que 1,5 à 2,0 de carbonate de chaux suffisent parfaitement dans les cas d’analyse cités pour constituer lesexcellents sols ; nous ferons observer ensuite que les marnages cités par Arthur Young ont été faits avec fes marnes les pluS diverses et de valeurs les plus différentes, et que s’il est vrai qu'avec une marne moyennement riche il suffise de donner 3 p. 100 de carbonate de chaux à la terre, si une pârtie de cette chaux se trouve formée des rognons de carbonate do chaux compacte, celle-ci, qui ne se mêlera pas au sol et ne contri-
(1) CoTÜier, Agriculture de la Flandre.
(2) i'ïsoi sur la marne, . . ‘ •
AGBOLOGIE.
buera pas à la végétation, devra être défalquée; et qu'ainsi il est probable que la moyenne d’Arthur Young ne représente qu’une quantité de chaux beaucoup inférieure. Nous voyons enfin que-la pratique a enseigné, à Gaussan et à Leugny, qu’il fallait appliquer 20 mètres cubes de marne renfermant 0,675 de carbonate de chaux pulvérulent, et lO™, 1 cubes de marne renfermant 0,774 de ce même carbonate. Le mètre cube de ces marnes, telles qu’on les transporte sur les champs, pesant environ 1,400 kilogr., c’est 28,000 kilogr. pour la première, et 26,740 kilogr. pour la seconde, contenant l’une et l’autre 13,500 kilogr. de -carbonate de chaux qui constituent la dose fournie. Comparons maintenant le poids de la terre à celui du carbonate de chaux de la marne. Supposons que la terre à améliorer pèse 1,500 kilogr. le mètre cube ; un labour à la profondeur de 0"*, 16 donne pat hectare un poids de 2,400,000 kilogr. de terre. On voit que les 13,500 kilogr. dé chaux ne Représentent que 0,55 p. 100 du poids de la terre, au lieu de 3 p. 100 indiqués par M. Puvis.
Si nous considérons maintenant que, dans l’assolement indiqué dans l’article précédent (blé et trèfle), la consommation de chaux est de 289 kilogr., on verra que les 13,500 kilogr. sont plus que surabondants, qu’ils pourvoiraiènt à la consommation de quarante-six ans, s’il. n’y avait pas perte des particules de chaux entraînées hors du terrain, mais qu’au moins on peut être pleinement rassuré sur l’efficacité d’un tel marnage pendant plusieurs années. ■
De tout ce qui précède résulte cette règle pratique que, pour s’assurer de la quantité de marne à>répandre sur un terrain, il faut faire fuser la marne dans l’eau, et ensuite en opérer la lévigation, ainsi qu’il est prescrit page 1 72, en s'arrêtant au numéro 5 du détail de la méthode, ce qui donne les deux premiers lots réunis ; rechercher la quantité de chaux contenue dans cette partie pulvérulente de la marne ; avoir ensuite le
*LIMEîiTATJOX VÉGÉTALE. *641 ■
poids d'un oaètre cube de terrain à améliorer dans son état naturel et non pressé^d’où l’on conclut celui de la terre remuée par les labours sur un hectare ; on multiplie ce poids par 0,55 . et on le divise par 100; le produit indiquera le poids du carbonate de chaux à donner , d’où il sera facile de conclure le poids de la marne et le nombre de mètres cubes. Ainsi, soit ‘une marne qui contienne 0,175 de carbonate de chaux à l’état pulvérulent, à appliquer sur un terrain que l'on cultive à 0, 16 de profondeur, et pesant 1,838 kilogr. le mètre cube; le poids de la terre remuée sur un hectare exprimé par 10,00OX0>16 X 1,^38 = 2,940,800 kilogr., lesquels, multipliés par 0,55 et.divisés par 100, nous donnent 16,174kilogr. de carbonate de chaux. Maintenant, si la marne pèse 1,400 kilogr. le mètre cube, chaque mètre n’en contiendra que 245 kilogr.; divisant 16,174 par 245, nous avons 66, nombre de mètres cubes à employer dans les conditions indiquées *.
.La nécessité de renouveler le marnage se manifeste par plusieurs signes, dont le plus sensible est la réapparition dts plantes acides (les oxalis, les oseilles, etc'.), qui annoncent l’épuisement de l’élément calcaire.
. Les frais du marnage consistent dans l’extraction delà marne' et surtout dans son pharroi ;' pour les marnes peu riches, cette dernière dépense est très considérable. Il est important, pour les rendre moins onéreux, de faire les marnages dans les temps ’ secs, entre la moisson et les semailles. Les transports exigent ■ alors moins de peine, et la marne se trouve enterrée gratuitement par les labours nécessaires pour recouvrir les semences. Mais cela réduit tellement le temps pendant lequel on peut faire les chajrois, que l’on préféré souvent les hâter, quoiqu’il en doive coûter plus de peine et de dépense.
(1) A la p. 79 nous avions trouvé 77, mais c’était en thèse générale, sans préciser- la profondeur des labours et le poids relatif des terres et des marnes. ' , ' , * .
' AGflOLOGIE.