CHAPITRE IX
Trois sortes d'édifices consacrés aux jeux publies chez les Romains. — Les cirques étaient les plus vastes. — Forme de ces monuments. — Leur disposition à l'extérieur et à l'intérieur. — La spina et ses monuments accessoires. —
— Spina du grand cirque de Rome , d'après Montfaucon.
— Ordre des chars dans Tarêuc ; costumes des cochers j factions , etc. — Lumières fournies sur les jeux du cirque par la mosaïque du Musée de Lyon; examen de ce tableau.
— Cirque d'Orange 5 c'est le seul en France dont il reste des ruiucs très- apparentes. — Cirques de Trêves, de lia va y , d'Arles , de Lyon , de Vienne, etc. — Emploi des cirques aux spectacles naumachiques.
Les anciens avaient trois sortes d'édifices consacrés aux jeux publics : le cirque , le théâtre et l'amphithéâtre. Souvent on les a confondus tous trois sous la dénomination de cirques; mais leur forme, leur destination , leurs dimensions, établissent entre eux des différences essentielles , et Ton a peine à comprendre comment on a pu faire cette confusion.
Les cirques, dont je vais d'abord vous entre-
tenir , étaient bien plus considérables que les amphithéâtres et les théâtres; la forme de l'édifice était celle d'un parallélogramme fort allongé , arrondi à Tan des bouts , et carré ou légèrement convexe par Pautre : pour simplifier mon explication, voici la vue générale du granit cirque de Rome ( pl. XLI ) , tel que nous le trouvons figuré et restitué dans Montfaucon (i). Vous voyez que les deux grands côtés de l'édifice offraient extérieurement deux ordres superposés surmontés d'un attique et terminés par une terrasse. Des boutiques et des passages conduisant à l'intérieur du cirque occupaient le premier rang d'arcades (q). Six tours carrées , quatre aux points de jonction des grands et des petits côtés du cirque t et deux aux extrémités s'élevaient au-dessus des terrasses; elles étaient ornées de quadriges ou de groupes de coureurs(3) .
(1) Antiquité exptiqnée , t. III , seconde pirtie. Il reste aujourd'hui peu de ruines de ce cirque , on ne peut qu'en de? iner U forme dans les jardins qui se trouvent à l'endroit qu i! occupait et qu'on connaît encore sous le nom de Cherchi. Il y avait a Rome plusieurs autres cirques; le mieux conservé est celui que l'on croit avoir été construit par Caracalla.
(2) Tacite, ann. XV — 38.
(3) Les places disposées dans ces tours appartenaient a m sénateurs et aux magistrats qui avaient droit a des sièges distincte des autres; il parstt qu'à une certaine époque ces pinces se transmirent par droit de succession.
d'antiquités monumentales. 375
L1 entrée pour les chars avait lieu par l'extrémité légèrement convexe du cirque ; douze arcades , non comprise celle qui se trouvait sous la tour, fermées par des grilles , formaient les remises , careeres , où les chevaux étaient retenus avant les courses.
Il est facile de comprendre la disposition des sièges à l'intérieur d\in cirque : sur les deux grands côtés et sur l'hémicycle opposé aux careeres t s'élevaient plusieurs rangs de gradins au-dessus desquels était une galerie ornée de colonnes correspondant , à ce qu'il parait , aux arcades extérieures du second ordre ( V- la fig. pl. XLI), et dans laquelle on pouvait circuler : il y avait aussi , au-dessus des careeres , plusieurs étages de gradins, et c'était là, au-dessus delà grande entrée et dans la tour placée au centre des remises, qu'était la tribune réservée à l'empereur ou au magistrat qui présidait aux jeux ; l'esquisse que je trace sur le tableau peut aider à deviner quelle devait être la disposition de cette partie de l'intérieur d'un cirque (pl. XLI ).
Entre les sièges des spectateurs et l'espace destiné aux jeux, area, était, dans quelques cirques, un canal large de dix pieds et plein d'eau , euripus, bordé d'une grille du côté de Varea. Mais tous les cirques n'étaient point
entourésd'un fossé pareil; on n'en trouve aucune trace dans celui de Caracalla à Rome et dans plusieurs autres. ISeuripus n'existait jamais du côté des carceres où il aurait intercepté rentrée du cirque.
Au milieu de Varea des cirques régnait une muraille liaute de quatre pieds » large de douze environ , s1 étendant dans presque toute la longueur de l'enceinte, dette construction qui barrait le cirque longitudinalement , portait le nom de spina. Auguste fit élever le premier sur la spina un obélisque dédié au soleil.
11 y avait aussi sur la spina des cirques , de petits temples , des autels , des statues et sept boules ova portées sur des pivots, et qui servaient à indiquer le nombre de tours parcourus par les chars , ova ad mêlas curriculis numerandis (1) , et sept dauphins portés au*si sur des piédestaux ou sur une architrave élevée sur des colonnes. Si quelques auteurs ont confondu les dauphins et les oves , il n'est pas douteux cependant qu'ils ne fussent distincts ; il parait que les œufs rappelaient Castor et Pollux , et que les dauphins avaient été choisis en l'honneur de Neptune v et parce qu'ils passent pour les
(l) Tite-LWe, XU— 27. On élevait «ne boule à chaque tour.
d'antiquités monumentales. 377
animaux les plus agiles de la mer. Aux deux extrémités , et en-dehors de la spina , étaient toujours trois pyramides reposant sur un même soubassement et faisant l'office de bornes. C'était près de ces bornes, mette, que les chars devaient tourner aux deux extrémités du cirque , en évitant de frapper la borne. Le point de départ était toujours placé de manière que les coureurs avaient à leur gauche la spina et les bornes.
L'image du grand cirque de Rome , reproduite pl. XLI , nous montre ces triborncs coniques élevées sur le môme soubassement aux deux extrémités du cirque a a*
Devant les carceres ( V. le point f ) , Montfaucon place le temple de Murcia œdes Jkturciœ, qui plus probablement se trouvait sur la spina; car il aurait entravé les courses, s'il eut réellement occupé remplacement que lui assigne le savant bénédictin. Voici du reste comment il explique les objets figurés sur la spina , dans sa restitution du grand cirque :
« La première chose qu'on trouvait sur la « spina ( à partir des bornes faisant face aux « carceres ) , était l'autel des Lares , et d'un « autre côté celui qu'on appelait arapotenlium^ « l'autel des dieux puissants. Ensuite ven-ûent « deux colonnes avec un fronton ; c'était comme
ÔJO COLAS
« le frontispice d'un temple. Un tout semblable ce Tenait ensuite , dédié à Tutéline (d) , avec « un autel à son côté , auprès duquel était une « colonne qui soutenait une statue de la Vie- <c toire : un carré long , de quatre colonnes sur « lesquelles était un entablement qui soutenait « plusieurs dauphins (e) ; c'était là comme un « temple deNeptune.Cybèle, la mère desdieux, « était tout auprès , au bas du grand obélisque « qui occupait le milieu , et comme le centre « du cirque (6). Auprès du grand obélisque « était le temple du Soleil , qui , selon Terci tulien , était au milieu du cirque ..... Un ce trépied à côté de ce temple était la marque « d'Apollon , que les anciens distinguaient orce dinairement du Soleil. Le bâtiment à colonnes c< qui est à côté fc) , est couronné de certaines ce pierres rondes et oblongues, qui ont la forme ce d'œufs et que Ton appelait à cause de cela « ova curriculorum , les œufs des courses. On ce voyait après cela une statue de la Victoire sur ce une* colonne. L'autel des grands dieux était ce sur la même ligne : après quoi se voyait un ce obélisque , plus petit cjue le précédent , qui ce était consacré à la Lune. Les tnetœ ou bornes ce terminaient le tout de môme qu'à l'autre ce bout. Ceux qui couraient sur des chevaux ou « sur des chars , faisaient le tour de tout cela. »
d'antiquités monumentales. 3"jg
S'il y a quelques conjectures dans cette restitution de Montfaucon , au moins savons-nous, par un grand nombre de témoignages, que les objets qu'il indique se trouvaient à peu près de la sorte disposés sur la spina ; et on s'explique cette profusion d'autels et de petits temples en songeant que les cirques étaient dédiés au dieu Consus ou à Neptune équestre , et consacrés en même temps au Soleil , à Castor et Pollux et à
Les concurrents ou conducteurs de chars , aurigœ , portaient des espèces de livrées de couleurs différentes et formaient des partis ou factions; il y eut d'abord quatre livrées, savoir : la blanche alba , la rouge russea, la bleue veneta et la verte prasina. Deux autres livrées furent ajoutées par Domitien , la pourprée purpura ta et la dorée aurata.
Les spectateurs se passionnaient pour telle ou telle couleur, faisaient des paris pour le succès de telle ou telle faction* Dans la suite , les couleurs du cirque donnèrent lieu à de véritables factions politiques auxquelles appartenaient des milliers de citoyens; on sait que sous Justinien, plus de 3o,ooo personnes périrent à Constantinople dans une rixe élevée entre les partisans des verts et des bleus.
Au sortir des car cet es on disposait les cheTaux sur une ligne blanche creta , tracée dans Varea du cirque, à droite de la spina: puis, au signal qui était donné par le préteur en jetant dans Tarènc une pièce de linge mappa , ils partaient tous au sondestrompettes.il fallait faire sept fois le tour de la spina , tâcher surtout d^éviter les bornes , et arriver au point de départ. On conçoit tous les écueils que devaient rencontrer les concurrents , dans ces courses si rapides, animées par le son des trompettes et les cris des spectateurs. Ceux qui se voyaient dévancés, tâchaient à°atcrocher avec adresse le char de leur adversaire pour le faire échouer (i).
11 existe au musée de Lyon un curieux pavé en mosaïque, découvert dans cette ville en 1 8oC, et qui représente des courses de chars et de chevaux dans Tcnceinte dsun cirque (a). Sauf quelques dégradations qui ne nuisent cependant pas è l'ensemble du sujet, la conservation de ce pavé est complète , et il jette un grand jour sur les jeux du cirque , ludi circenses.
(1) V. Mémoire sur les Jeux du cirque , p>r M. Artaud.
(2) Ce curieux pavé a dlé découvert, en |goti,dana un jardin près de l'abbaye d'Ainay , où l'on a trouvé plusieurs auuc* belles mosaïques. Il était à 3 pieds de profond cor , on l'avait recouvert d'une légère couche de gravier rougeâlre et d'un rang de tulles a rebords, évidemment dans l'intention de le conserver.
d'antiquités monumentales. 38 1
Cette mosaïque est composée , comme beaucoup d'autres , de petits cubes de marbre et de pierre factice ; les sujets se détachent sur un fond noir ardoisé; presque tous les chevaux sont d'un bai pâle ou couleur de chair ; quelques-uns sont blancs , d'autres gris , selon que l'artiste l'a jugé nécessaire pour détacher ses groupes. M. Artaud qui a publié ce pavé, dans son grand ouvrage sur les mosaïques du midi de la France , m'a autorisé à prendre un calque de son dessin (pl. XL1) , et à reproduire dans ce Cours , l'explication qu'il en a donnée ; les observations qui vontsuivre serontdonc empruntées , pour la plupart, à ce savant antiquaire (i ).
Au milieu de l'arène qui fait le sujet du tableau (V. la mosaïque, pl. XLI), se trouve l'épine, spina, qui la partage presque dans toute sa longueur (2) ; c'est un massif de maçonnerie, qui paraît avoir les quatre pieds d'éléva-
tion qu'on lui attribue ordinairement. Elle
(1) Dans l'esquise de la mosaïque , reproduite pl. XLI , j'ai supprimé une partie de la bordure extérieure qui représente des rinceaux et je n'ai conservé que la bordure intérieure formant le premier encadrement du tableau. Mon esquise représente le paré arec les lacunes qu'on y remarqua lors de la découverte.
(2) II est à remarquer que l'espace de devant est un peu plus large que celui de derrière, sans doute pour contenir les cbsrs lorsqu'ils étaient assemblés de front sur la première ligne.
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est coupée , à peu près vers le milieu , par un passage étroit où sont deux fragments de figures vêtues de bleu , A : Tune d'elles tient la palme destinée au vainqueur , et l'autre , plus dégradée, portait peut-être le prix de Tune des deux courses.
L'obchsque consacré au soleil, B, étant sur la partie la plus longue de la spina , se trouve parfaitement au milieu.
Deux autres passages également étroits sont formés par les tribornes élevées aux deux extrémités de la spina , dont elles sont un peu séparées, ce.
La spina a cela de particulier, qu'elle ne ressemble à aucune de celles que nous pouvons connaître. On n'y voit point cette multitude d'autels, de statues et de petits temples qui se trouvaient sur celles des cirques de Rome.
Sur chaque partie de la spina , on distingue aussi un rang de dauphins, DD.
Ces sept dauphins sont rangés à la suite les uns des autres , sur une traverse horizontale soutenue par trois piliers. Ce qu'il y a de fort remarquable, c'est qu'ils paraissent jeter de l'eau sur la spina creusée en forme de bassin.
Les œufs de bois placés immédiatement après et dans le même sens , sont sur de petits supports fixés par le milieu comme une palissade.
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On y aperçoit un fragment bleu qui parait avoir fait partie d'une figure qui devait è tre Yerector ovorum , celui qui comptait les fours. Vous pouvez remarquer que trois œufs sont plus élevés que les autres , ce qui parait annoncer que déjà trois tours ont été faits par les chars.
Sur l'autre partie de la spin a , où sont les mêmes objets correspondants, on n'aperçoit point de figure , la place qu'elle aurait pu occuper étant détériorée; la seule différence qui existe, c'est que dans celle-ci les œufs sont blancs , tandis que dans l'autre ils sont jaunes, ce qui ferait présumer qu'ils appartenaient à une seconde course.
A l'entrée de la mosaïque sont les carceres ou barrières, F FF : leur forme et leur couleur indiquent qu'elles étaient en bois. Quoique les auteurs en aient désigné douze dans chaque cirque f on n'en compte ici que huit , nombre égal à celui des chars.
On remarque vers le milieu de ces barrières , FF , et transversalement , des pièces de bois as-
1 il
piliers qu'on pourrait appeler chevaux de frise: il est difficile de déterminer le but d'utilité de
ces piliers ; ils semblent plus avancés que les portes des barrières, afin de leur laisser l'espace nécessaire pour s'ouvrir.
384 cours
La grande entrée, G , qui est sans porte , se trouve au milieu des carceres : au-dessus est la loge prétorienne , où Ton remarque trois juges ou magistrats vêtus de bleu ; elle est ornée de festons de draperies attachés au-dessus de leurs tètes. On distingue sur l'épaule de celui qui est à droite , un large cordon bleu foncé rebordé de blanc. Le préteur ou l'intendant des jeux , placé an milieu , est plus élevé ; il a le bras droit hors de la loge, et tient le linge, mappa% qu'il jetait et qui servait de signal pour le moment du départ.
De chaque côté de cette loge , sont deux rangs de galeries en bois, semblables aux échafauds où se plaçaient les clames et les juges dans les tournois de nos chevaliers : on n'y voit qu'un personnage penché sur un bâton ; c'est probablement celui qui vient de fermer les barrières au moyen d'un levier qui fléchit ; son attitude est celle d'un homme qui fait de grands efforts. 11 y a apparence que c'était au-dessus des barrières qu'était placée cette machine dont parle Cassiodorc , qui servait à les faire ouvrir et fermer toutes à la fois.
Un autre personnage dont on n'aperçoit que la tète et le bas du corps, se trouve devant un pilier , un peu à droite de la porte d'entrée ; il
a de longs hauts-de-chausscs Meus. Il est à présume^ que citait l'Inspecteur des jeux , ou le héraut qui devait* proclamer le vainqueur» La partie à gauche de la porte (Centrée qui corres~ pond àcelle-ci , se trouve entièrement dégradée.
On sait que les quatre couleurs ordinaires des Factions du cirque étaient emblématiques des quatre saisons.
On voit au nord db rentrée de la mosaïque , un cocher de la faction verte, H", renversé , ses chevaux abattus, son char Tracassé : il se trouve sur la ligne blanche creta , à°bù les quadriges commençaient leur course^
La seconde faction est l'a rouge T ; c'est un quadrige dont on ne voit pas le char, il est censé caché par les jambes des chevaux. L'attitude de Vagilator est fière , et ses coursiers sont mieux dessinés que les autres.
La troisième livrée L , est la blanche : son quadrige va presque dë front avec te précédent ; il se trouve sur une seconde ligne blanche dont la largeur , égale aux quatre barrières qui Tavoisinent , ferait présumer que tés chars étaient mis sur d'eux rangs*, efcqne les factions étaient doubles : qu'en outre Tune de ces deux lignes devait servir à la course des chevaux , qui souvent avait lieu en même temps que celle des. chars 4
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à moins qu'on ne pense que Tune devait marquer le point de départ de tous les quadriges, et Pautre le terme de la course (0 : opinion qu'on pourrait motiver par quelques exemples (2).
Le cocher de cette troisième faction agite son fouet ; celui qui le devance, N , est un écuyer dont on n'apercevait que la jambe avec le train de derrière du cheval ^lorsque la mosaïque fut découverte.
Le quatrième char , au coin de la mosaïque , O , paraît appartenir à la faction bleue par les traces de couleur qui lui restent ; il est assez curieux , trois de ses chevaux sont unis par un joug tjugales ; le quatrième de droite est attaché seulement par un trait funalis , comme nos chevaux de volée. Ce quadrige se trouve stimulé par deux personnes à la fois ; Tune , penchée sur son char, excite ses coursiers; l'autre à pied et vue de dos , agite son fouet ; on aperçoit dans sa main gauche un instrument blanc , à deux pointes, ce sont des forces pour couper les traits en cas d'accident.
Le cinquième char, P, à l'angle gauche de la
(1) Mors ultima line» rerum est. Hor.
(2) Du» tsmen h» Hneas ut duse metae : prima iibi siitcbaiit , secunda ubi cursus finis. Mrgol in Panv*
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mosaïque, est de la faction rouge ; il a versé en tournant la borne. Son revers offre de petits carrés à jour; ee qui prouve que Ton cherchait a rendre ces chars infiniment légers. Uagiiator, quoique renversé , semble néanmoins vouloir faire relever ses chevaux abattus.
Le sixième quadrige, à livrée bleue, Q, parait aller en bon ordre ; son guide est le seul qui n'ait point de fouet. Serait-ce un-de ces intrépides qui dédaignaient cette ressource pour rendre leur victoire plus illustre (1)? Ce char est précédé par un cavalier vêtu de vert, R, dont le port noble et aisé semble annoncer un personnage de distinction : il est monté sur un cheval blanc qui se fait remarquer par-dessus tous les autres : sa coiffure et son vêtement diffèrent totalement de ceux des agilatores qui sont dans le tableau.
Le septi ème quadri ge , S , coupé par l'obélisque et dégradé en grande partie, ne peut offrir la couleur de sa faction ; il est à croire cependant qu'elle était blanche ou verte , si l'on en juge par les autres, couleurs qui sont répétées.
Au huitième enfin, ï, on ne distingue que la tête des chevaux , le reste étant fort dégradé : il
(I) Diodes cum sine flagello ticiuct, inter milliarios agitalorea primutn locuiu oblinuit.
couus
paraît plus rapproché de la spina. Une jambe de cheval qui reste , semblerait même indiquer que le passage avait lieu dans l'intervalle formé entre le piédestal des bornes et l'extrémité de la spina. Ce quadrige qui devance tous les autres , sera peut-être victorieux. Sa livrée devait être blanche ou verte.
La dernière figure près des barrières t est vêtue de vert , Z ; elle est à pied , et tient un bassin nasiterna , dont le fond est de couleur bleue. C'est un sparsor , c*est-àdire, celui qui jette de l'eau , soit pour empêcher les roues de s'enflammer , metaque fervidis , soit pour rafraîchir ou stimuler les chevaux au passage. Aqua ad irrigandos abluendosque equot (i).
Le costume des acteurs de cette course mérite quelque attention.
Tous les aurigessont coiffés d'un bonnet semblable au casque de peau à rebord, galerus cum margine : mais chacun de ces bonnets n'a de rebord que par derrière , et paraît formé avec des étoffes de différentes couleurs.
Leur vêtement se compose de deux tuniques et de longs hauts-de-chausses , braccœ*
La tunique de dessous, indusium, est blanche
(1) Argot, in Panv.
et à manches longues, manuleata ; celle de dessus , de la couleur de sa quadrille , est sans ouverture , presque sans manches , et se termine près du genou, c^est une espèce de sagum, qui, à partir des épaules, a dans toute sa longueur, devant et derrière , deux galons de livrée , de couleur forte et opposée à la sienne. Le tout est fixé par une courroie ou ceinture brune , qui pouvait servir en même temps à attacher les rênes des chevaux, comme on en voit aux auriges d'un bas relief du palais Colonna ; les hauls-dechausses sont blancs et étroits , ils se terminent en chaussons , sans apparence de souliers t et ressemblent à nos pantalons collants.
On observe une légère différence dans le costume de Taurigc qui est à pied , et dans ceu* du quatrième et du sixième quadrige.
Le premier a un casque à deux pointes, qui tient un peu du petasus; ses bras et ses jambes sont nus; il n'a qu'une tunique languetée parle bas , et à manches courtes. Les deux autres ont non seulement la tunique de dessous, manuleata , mais elle parait encore se terminer en chirotheca , c'est-à-dire, en forme de mitaines.
Les deux écujers mêlés dans cette course qui se portent le défi , ont un costume tout opposé, et paraissent d'une condition plus relevée et
costumés à peu près comme les Germains de la garde des empereurs Romains*
L'un est coiffé d'un bonnet en forme de turban rougeàtre , rayé de brun , et n'a qu'une petite tunique qui est sans ouverture, sans galons, sans ceinture et à manches courtes ; elle ressemble assez à nos petites vestes , même avec l'indication des poches : tout le reste du corps est nu. L'autre écuyer , N , devait être vétu de bleu , et l'on peut juger de son costume par celui du cavalier , R , sou concurrent : le costume du sparsor, Z, qui porte un vase, a aussi beaucoup de rapport avec celui du cavalier , R.
Les juges paraissent avoir une toge et une calotte rouge-brun.
Le personnage qui ferme les barrières , a un bonnet de même couleur, et n'a qu'une tunique bleue à manches courtes.
Le héraut ou l'inspecteur des jeux , a de longs hauts de-chausses bleus. On lui distingue les traces d'une petite tunique de même couleur , en forme de gilet : il a un bonnet à calotte aplatie, avec une plume blanche, de coté.
En général , tous ceux qui semblent présider à cette cérémonie, tels que les magistrats et les fonctionnaires des jeux, sont vêtus de bleu. « H « parait , dit M. Artaud , que cette cpuleur était
« celle de l'uniforme national des Gaules , « comme elle Test encore de nos jours. »
Les chevaux , en général , se font remarquer par leur queue coupée et relevée , à la mode anglaise. On en voit peu de semblables dans les monuments antiques ; et quoiqu'on en trouve quelques exemples dans des peintures étrusques et dans la mosaïque d'italica, décrite par M. de La Borde , on observe qu'elles ne sont pas relevées de la même manière.
La simplicité des barrières fait penser à M. A rtaud que cette peinture est l'image d'un cirque de province et peut-être de celui de Lyon , où résida long-temps Caligula qui aimait passionnément ces jeux et les chevaux.
Au moyen de la mosaïque de Lyon , nous avons , je crois , Messieurs , une idée assez précise des courses de chars dans le cirque : on appelait une partie, unus missus, les sept tours après lesquels on proclamait le vainqueur; on faisait ordinairement dans un jour 25 courses; de sorte que si quatre factions fournissaient chacune un char, à chaque course , 100 chars avaient parcouru la carrière dans le jour (i).
(I) Antiquités romaines, par Alexandre Adam , I. II.
ô§2 COURS
Les cirques n'étaient pas seulement destinés aux courses de chars ; on s'y livrait aussi à la lutte et à la course, à la balle ptYa (i), au pugilat et aux combats athlétiques.
Vous comprenez , Messieurs , quels étaient . ces exercices et ces combats, sans que je doive entrera ce sujet dans des explications qui , pour être complètes , entraîneraient de longs détails,
Pat dit que les cirques étaient les plus vastes édifices consacres aux jeux publics ; il pouvait , dit on , plus de 200,000 spectateurs dans le srand cirque de Rome , qui avait en longueur 2, 187 pieds , et g6o pieds de largeur. Je ne connais pas les dimensions des autres cirques, maisclles étaient aussi fort considérables , sans toutefois avoir rien de fixe , car elles devaient varier suivant Timportance des villes.
Dans le cirque de Caracalla (pl. XL bis, fig. 10), et dans plusieurs autres, aussi bien que dans la représentation du cirque de la mosaïque trouvée à ltalica , ville d*Espagne, les carecres sont disposés obliquement. Cette direction oblique avait, à ce qu^ii parait, deux causes principales : d^abord elle avait pour but de donner plus de
(I) Le jeu de l«r balle pila avait ses raclions. V. BoulcDger, ch. is, p 690 II y avaif plusieurs wpècea de pit».
place pour disposer les 1 2 carceres qu'il n'était pas toujours facile d'établir dans la largeur du cirque ; secondement de diriger les chars vers le côté droit de la spina , d'où ils devaient tous commencer leur course.
Le cirque <T Orange est , je crois , le seul en France qui offre encore des vestiges considérables. 11 était , comme je l'ai déjà dit , à coté du forum et du théâtre (page 276) , et sa longueur égalait à peu près la largeur de la ville actuelle ; je regrette, de n'avoir point dessiné les arcades et les murs du monument, qui se voient trèsbien encore le long de plusieurs maisons et dans des jardins : j'espérais , il est vrai , que M. Artaud, avec lequel j'ai eu l'avantage de visiter ces ruines , en donnerait la description , ce qu'il n'a point fait encore. L'une des extrémités de l'ellipse avait été taillée dans la pente d'une éminence qui domine la ville , et l'on avait construit , le long de la colline , un grand mur destiné à soutenir les terres et qui existe encore en partie.
L'obélisque qui décore la ville d' Arles était , comme je l'ai dit , placé , dans l'origine , au milieu de la spina d'un cirque; les derniers
394 cours
vestiges Je ce monument onl été retrouvés récemment à l'extrémité de la Roquette , très-près des bords du Rhône , et à l'endroit où les vieilles
traditions s'accordaient a en indiquer l'em-
placement (i).
On ne peut guère douter que Lyon n'eût aussi un cirque ; une inscription découverte dans cette ville paraît le prouver, puisqu'elle fait mention de places accordées dans le cirque (2).
Un marbre du musée lapid ire de Lyon , fait mention du Pontife Ligurius , qui , le jour de son installation , donna des jeux de cirque au peuple Lyonnais.
Item lvdos circenses dédit.
Un cirque a été reconnu à Bavay ; les bornes metœ, en ont été conservées , transportées à Douai et placées dans le jardin qui avoisine le musée d'histoire naturelle et d'antiquités (3).
(1) M. Jacquemin 9 Guide du voyageur à Arles. (7) Voici cette inscription Loca. n. d. in. chic.
Sbx. ivl. Ianvariys
AEDlL DAT.
(3) Ces bornes sont en marbre brun do pays et offrent une espèce de piédestal surmonté par des o* aies ou boules en forme d'œuf , soudées les unes aux autres et taillées dans le même bloc : elles n'ont paru très-curieuses, et je les al dosinérs
d'antiquités monumentales. 3p5
Enfin à Trêves, près de l'amphithéâtre , on montre remplacement d'un ancien cirque dont il ne reste presque plus de vestiges. Je ne connais pas d'autres cirques dans les villes de l'ancienne Gaule; mais, évidemment, celles que je viens de citer n'étaient pas les seules qui en fussent pourvues , et sans doute , en faisant quelques recherches, nous pourrions, s'il était nécessaire, trouver la preuve que beaucoup d'autres villes avaient de pareils édifices (i).
Naumachie. — Il parait que les cirques servaient parfois aux naumachics (2).
La naumachie était la représentation d'un
(pl. XL bis, n° . 1 1). Du mie ces borne* ne sont pas d'une grande hauteur et je me suis demandé si elles occupaient bien l'extrémité de la spina. Personne n'a pu me donner de détails satisfaisant» à ce sujet. En général , les bornes des cirques étaient comme dans In mosaïque de Lyon, en forme de runes allongés imitant I» forme de cyprès, metas unttata cupressu*.
(1) On possède encore, comme on le terra dans la leçon suivante, beaucoup dp vestige» de théâtres et d'amphithéâtre*, tandis que l'on peut constater à peine l'existence de quelques cirques: cela vient sans cloute de ce que les cirques «iraient moins d'élévation que les amphithéâtres et les théâtres , et qu'ils ont disparu plus promptement de la surface du *ol
(2) La première repré.-ntalion d'un combat naval eut lieu à Rome, dan* le grand cirque, mais on ne tarda pas A en donner ailleurs. Auguste Ut creuser dan* cette intention un lac ptèi du Tibre {Suétone Aug. 43) t et Domilicn ordonna la construction d'un théâtre pour ce genre de spectacle » qui fut appelé Xaumachta Domitiani.
ÔCp 'COURS
combat naval, et ce genre de combat se donnait sur un grand bassin rempli d'eau et entouré de constructions analogues à celles des cirques ; mais on conçoit difficilement comment un cirque pouvait être approprié à cet usage , sans de grands inconvénients et sans des travaux préparatoires. Aussi cette transformation de Varea
des cirques en pièce d^eau dut-elle avoir lieu rarement et lorsqu'on n'avait aucun antre emplacement. Dans quelques cités , on fit creuser des lacs pour ce genre de spectacle.
Je connais bien peu d'emplacements de naumachies ; on m'en a montré un à Trêves , dans le vallon qui avoisine l'amphithéâtre. M. Artaud pense qu'il y avait une naumachie à Lyon; il en indique la forme et les dimensions sur son plan de Lyon antique.
Nous verrons bientôt que les amphithéâtres servaient aussi parfois aux représentations naumachiques.