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Les maisons gauloises étaient en général isolées et répandues çà et là dans les campagnes; mais elles se trouvaient , sur certains points , réunies de manière à former des vici, que Ton pourrait , suivant leur importance , comparer à , nos villages ou à nos bourgades.

Les vici se trouvaient , pour la plupart , dans les vallées, sur le bord des rivières , à l'abri des bois, quelquefois au milieu d'une plaine fertile. Les habitations qui les formaient n'étaient pas en contact, mais séparées les unes des autres par des terres cultivées. Du reste il y avait des vici considérables et qui tenaient lieu de villes dans plusieurs contrées.

Vienne , chef -lieu du pays des AUobroges , n'était qu'un simple vicus.

Il y avait aussi des habitations placées dans des espèces de camps retranchés fortifiés par Fart et par la nature , que César appelle des oppida, et que Ton peut considérer comme les établissements les plus considérables , comme les villes de nos ancêtres; telles étaient sans

doute Avaricum chez les peuples du Bcrry ; Alesia chez les Mandubii; Uxelodunum chez les peuples du pays de Cahors ; Gergovie chez les Auvergnats ; Genabum et Autricum chez les Carnutes; Lutetia chez les Pari$ii> et plusieurs autres oppida qui ont joué un rôle plus ou moins important dans la guerre des Romains contre la Gaule.

Mais outre ces villes , ces oppida continuellement habités, il y avait des enceintes ou places fortes qui n'étaient point occupées en temps de paix ,etoù les habitans d'un canton se ré fu~ giaient avec leurs armes, leurs familles et leurs troupeaux , lorsque les dangers de la guerre les forçaient à quitter leurs maisons. Les Belges et les habitants de TArmorique , moins civilisés que les autres peuples de la Gaule , avaient surtout un grand nombre de pareils camps retranchés.

les oppida desVenètea, dont plusieurs furent assiégés et pris par les Romains , étaient de cette espèce , comme le prouvent les détails que César a donnés sur eux.

Cet historien appelle indistinctement oppida les lieux d'habitation qui étaient des villes et ceux qui n'étaient que des refuges , ce qui , joint à la concision ordinaire de son style , jette

d'antiquités monumentales. 17 r

une grande confusion dans les idées que Ton cherche à se former des uns et des autres en lisant ses commentaires.

Les oppida,so\t qu'ils fussent constamment ou momentanément habités , étaient situés dans des lieux d'un accès difficile, sur le plateau d'une montagne escarpée , au milieu d'un îlot entouré de marais , dans une presqu'île formée par les sinuosités d'une rivière ou par h jonction de deux vallées , etc. Tous les points qui n'étaient pas défendus par des précipices étaient garnis de remparts grossièrement construits.

César nous apprend de quelle manière on formait ceux de ces ouvrages auxquels on apportait le plus de soin.

« Les Gaulois se servent assez souvent , dit- « il, pour élever leurs murailles, de longues a pièces de bois, droites dans toute leurlon- « gueur, les couchent à terre parallèlement, « les placent à une distance de deux pieds Tune a de l'autre, les fixent intérieurement par des « traverses , et remplissent de beaucoup de terre a l'intervalle qui les sépare. Us posent ensuite « un rang de grosses pierres ou de fragments « de rochers , et , lorsqu'ils ont placé et assemblé « convenablement ces pièces , ils établissent « dessus un nouveau rang de poutres disposées

1 7 a cour*

« comme les premières , en conservant entre « elles un semblable intervalle; de telle sorte que « les rangs de pièces de bois ne se touchent pas, « et ne portent que sur des fragments de ro- « chers interposés. L'ouvrage est ainsi continué « jusqu'à la hauteur convenable. Cette cons- « truction , la variété de ses matériaux, ces rangs « alternatifs de pièces de bois et de rochers , « dont l'alignement est observé , n'offrent rien « de désagréable à la vue. Ces murailles sont « d'une grande commodité pour le service et « la défense des places , car les pierres qui les a composent résistent aux incendies , et les « pièces de bois aux efforts du bélier (i). »

Malgré les éloges que César donne à ce mode de construction , il devait présenter de grandes imperfections et beaucoup d'inconvénients.

Mais il n'était pas le seul usité ; souvent les murs se composaient d'énormes morceaux de pierre brute sans ciment ; bien souvent aussi ils étaient simplement formés de terre mêlée de cailloux.

M. Deville considérant que les lieux île refuge étaient le plus ordinairement garnis de remparts en terre , propose de les désigner sous le nom Soppida rustica ou vallata, et de les dis-

(i) De Bdl» CH. ,Jib. ▼m , cap. xxiii.

D'ANTIQUITÉS MONl'MLKTALES. 17?

tinguer ainsi des oppida-villes , qui , en raison de leurs retranchementsplus soignés, pourraient recevoir la dénomination 8 oppida-murata.

Cette distinction est très-judicieuse, et nous pouvons nous en servir, quoique plusieurs lieux de refuge aient peut-être été garnis de remparts semblables à ceux des villes.

La hauteur des murailles devait être plus ou moins considérable, suivant que les oppida se trouvaient placés au milieu d un pays plat ou sur un terrain escarpé.

Il parait que celles de Gergovie n'avaient pas plus de sept à huit pieds de hauteur, au moins d'un coté ; car pendant le siège de cette place, plusieurs Gaidois effrayés purent franchir le rempart pour venir se rendre aux Romains, et Fabius , centurion de la huitième légion , parvint à escalader le même mur en se faisant soulever par trois soldats auxquels il aida ensuite à monter (i).

Au contraire X oppidum de Noviodunum , aujourd'hui Noyon , était entouré de murailles très -hautes , ce qui fit échouer l'entreprise que César avait formée d'emporter la place d'assaut (i).

La forme des oppida était toujours subor-

(i) Cm. de B«l!o Ca!f. , lik ru , cap. lui et t. (?) lbi l, , Jib. 1 1 , cap. u.

cocus

donnée à la configuration du terrain et n'avait rien de régulier ; on sait très-peu de chose sur la distribution intérieure des oppida - villes ; plusieurs passages des commentaires prouvent qu'ils renfermaient souvent des places (i)y probablement pour se réunir et se ranger en bataille. On suppose que les maisons étaient placées irrégulièrement autour de l'enceinte , à peu de distance des remparts , et sans doute elles étaient loin de présenter une densité comparable à celle des maisons de nos villes actuelles. La plupart des oppida paraissent avoir été assez vastes pour contenir une nombreuse garnison ; ils avaient ordinairement deux entrées fermées par des portes.

Les oppida-refuges qui servaient de retraite à des populations entières et à de nombreux troupeaux , étaient généralement plus vastes que les oppida-villes. Quelques-uns avaient une étendue très-considérable.

(i) Lori dn siège d'Ataricam ( V. le liv. tu ) l'armée romaine étant parvenue à escalader les mars , les Gaulois se réunissent et ae rangent en bataille pour supporter de tons côtéa le choc de l'ennemi, sur une place qui était aana doute ao milieu de l'enceinte. In foro 0e loeis paUmiioribm in mqumm tocum.

Lorsque César marche contre les Carnutes insurgés ( V. le Ut. ▼n des Commentaires ) il trouve les oppida abandonné» et il établit «»n camp dan? la fille de Gtnubum. tn Ucnabo oppido entra ponit.

d'antiquités nonumkntales. 173

Voilà , Messieurs , ce que Ton peut dire de plus certain sur les établissements gaulois connus sous le nom à'oppida ; les idées que je viens de vous soumettre sont aujourd'hui partagées par la plupart des Antiquaires français.

Cependant quelques personnes d'une érudition profonde ont pensé que les oppida n'ont aucuns été habités en temps de paix , que tous étaient de simples camps retranchés où l'on ne se retirait qu'au moment du danger.

Telle est l'opinion que M. Dulaure , auteur de la nouvelle Histoire de Paris , a savamment défendue dans un Mémoire fort remarquable qui fait partie du deuxième volume de la Société des Antiquaires de France (1). M. Dulaure a basé presqu'entièrement son système sur des inductions tirées de plusieurs passages des commentaires de César.

En lisant attentivement son Mémoire , il m'a paru que faute d'avoir établi , comme nous • l'avons fait , une distinction entre les oppidavilles et les oppida-refuges , il a tiré des conséquences forcées de plusieurs passages des

(1) Ce Mémoire est iutitalé : LHseitès , de* Hcujo d'habitation , det forteresse» des Gaulois , de leur architecture civile «* militaire , avant la conquête du Romains,

176 cocus

commentaires (i). Lorsque M. Dulaure essaie de prouver que les oppida différaient de nos villes actuelles , qu'ils n'étaient pas tous habités en temps de paix, son raisonnement est juste; mais il ne Test plus lorsqu'il va jusqu'à prétendre qu'aucuns oppida n'étaient habités , et que la Gaule était totalement dépourvue de villes. Il y a quelque chose de vrai dans l'opinion de M. Dulaure , mais il a trop généralisé ; il faut nécessairement admettre un très - grand nombre d'exceptions au principe qu'il a posé.

M. Dulaure commence par faire observer que chez les Gaulois les institutions qui caractérisent nos villes n'étaient pas contenues dans des édifices 9 ni réunies dans des lieux habités; c'était sur les frontières des nations que se faisaient les échanges , que se tenaient les foires et les marchés. Les affaires politiques, administratives et judiciaires se réglaient en plein air, sur des frontières et dans des lieux sacrés. Ainsi César nous apprend que les assemblées de toute la Gaule se tenaient non dans une ville , mais sur les frontières des Carnutes. Or, puisque les ins-

(i) MM. Gaillard , Dcvillo et pin sieurs su très membres de la société des Antiquaires de Normandie ont porté le même jugement.

titutions qui constituent les villes , dit M. Dulaure f ne se trouvaient pas dans les oppida , on peut en conclure que ce n'étaient pas des villes.

Une chose me frappe dans cette argumentation , c'est qu'elle repose sur la supposition que ce sont les institutions qui constituent les villes. Il me semble au contraire que la réunion permanente d'un certain nombre de maisons habitées suffit pour caractériser ces établissements ; peu importe en effet que les villes gauloises aient joué, dans l'ordre civil, le même rôle que les nôtres,et qu'elles en aient différé sous plus ou moins de rapports ; nous voulons seulement prouver leur existence matérielle, qui , je le répète, résultait uniquement de l'agglomération des habitations sur certains points du territoire des peuples.

M. Dulaure tire ensuite une induction favorable pour son système , de ce que le mot cité ( civitas) a souvent deux acceptions différentes dans les Commentaires.

Lorsqu'il s'agit des Gaulois indépendants , dit-il, ce mot exprime toujours l'ensemble d une population soumise à un même gouvernement , comme dans ce passage : a Toute la cité « de l'Helvétie est divisée en quatre cantons :

la

« Omnis civitas Heîvetia in quatuor pagos dia visa est (1).» Au contraire il exprime une ville lorsqu'il s'agit de lieux d'habitation situés dans la partie méridionale de la Gaule, depuis long-temps subjuguée , qu'on nommait la province romaine à l'époque où César écrivait; ainsi cet historien dit que Toulouse, Carcassone et Narbonne sont des cités de la Gaule, province romaine : Tolosa, Carcassone etNarbone, quœ sont civitates Galliœ provinciœ (a). M. Dulaure en conclut que si les places de la Gaule insoumise eussent été des villes comme celles de la Gaule romaine , César les eût qualifiées de même au lieu de les désigner sous le nom Xoppida.

Si M. Dulaure avait lu plus attentivement le V1I#. et le VIIIe. livres des Commentaires , il n'aurait pas affirmé, comme il l'a fait , que dans cet ouvrage aucune place de la Gaule insoumise n'a été qualifiée de cité , car on y trouve plusieurs exemples du contraire.

César donne à Gergovie le titre de cité lorsqu'il raconte ( VIIe. livre ) comment Vercingétorix y entra à la tète d'une foule d'hommes armés et comment il chassa de cette ville ceux

(1) Ce*, do Bell. Gall. ,lib. 1, cap. x\u (a) Cet. de Bell. Gall. , lib. 111 , cap. xx.

d'aNTIQUTÉS MONUMENTALES. II9

qui d'abord 1 avaient forcé d'en sortir (i).

Au VIIIe. livre des Commentaires le mot cité est employé dans la même acception ; il y est dit que César voulail punir l'obstination que les habitans $ Uxellodunum mettaient à soutenir le siège entrepris contre leur ville f de peur que les autres cités avantageusement placées ne fussent encouragées par cet exemple à recouvrer leur indépendance (a).

Mais en supposant que l'observation de M. Dulaure par rapport aux deux acceptions du mot civitas fût parfaitement juste, que l'on remarquât une opposition constante dans l'emploi que fait César des expressions oppidum et civitas , que l'historien romain eût voulu par ces deux mots exprimer la dissemblance qui existait entre les villes de la Gaule septentrionale et celles de la Gaule romaine , ce serait aller, je crois, beaucoup trop loin que de s'autoriser de cette observation pour nier l'existence des premières.

Ce qui sans doute, Messieurs, vous paraîtra

(1) MagnUqoe coactit copii* ( Vercingetotii ) adfersarios à quibtu paolô antè erat ejectus , expellit ex cititati.Cc». de Bell. Gall. , lib. vu , cap. it.

(2) Ne ve hoc exemple caria* cititatm locorumopportunitatc fréta se TÎodkarent in libertatem. Ces. de Beli. Gall. , lib. tiu , cap. xxxix.

l 80 COURS

favoriser bien puissamment l'opinion que je défends , c'est que César a plusieurs fois désigné les oppida sous le nom <Yurbs qui n'est susceptible que d'une seule acception , et qui répond absolument à notre mot français ville. M. Dulaure a senti combien ce fait portait d'atteintes à son système ; aussi a-t-il insisté sur ce que le mot urbs n'a été appliqué que quatre fois à des oppida ; il a même essayé d'établir que les lieux qualifiés d'urbes par le général romain , n'étaient pas des villes.

Voici le raisonnement de M. Dulaure :

a César emploie le mot urbs lorsqu'il raconte que Vercingétorix fit incendier plus de vingt lieux d'habitation dans le Berry. Amplius vigenti urbes Biturigum incenduntur (1). Plus loin il ajoute que les habitans se consolaient de cette perte , espérant que la victoire leur fournirait bientôt les moyens de la réparer. Comment donc se serait - il trouvé plus de vingt villes dans le Berry à une époque où la population devait être beaucoup moins considérable qu'elle ne l'est aujourd'hui ! et comment ces villes auraient-elles été reconstruites en si peu de temps ! Il y a lieu de croire que

(1) Cet. de Bell. Gall.,M>. th.

d'antiquités MONUMENTALES, 1 8 l

le mot urbs avait alors une acception qu'il n'a pas eue depuis, et qu'il ne signifiait pas ce que nous entendons par notre mot ville. »

11 est possible que César ait compris dans le dénombrement des villes incendiées par les Bituriges quelques lieux d'habitation peu considérables ; on peut croire, si l'on veut, qu'il y a de la part du général romain exagération dans l'importance et même dans le nombre des établissements détruits ; mais pour supposer que le mot urbs ait eu une acception différente de celle que nous lui connaissons, disons -le, Messieurs, rien ne peut autoriser cette conjecture.

D'un autre côté , le rétablissement des villes gauloises ne devait pas être si long qu'on pourrait le croire au premier abord -f nous savons que la plupart des maisons étaient en bois ; « et rien n'aurait empêché de reconstruire en peu de temps de pareilles demeures , si la victoire et la prospérité eussent couronné les efforts tentés par les Gaulois pour recouvrer leur liberté.

M.Dulaure s'appuie encore sur le chapitre IV du liv.VI où l'on voit Accoordonner auxSenons (habitants du pays de Sens) de venir occuper

les oppida ; il en conclut que ces places étaient vides auparavant; mais cette conséquence n'est pas plus rigoureuse que les autres.

L'ordre donné par Acco ne prouve rien autre chose, sinon que les habitans des oppida ne suffisaient pas pour les défendre , et qu'il fallait faire un appel à la population des campagnes.

Je ne suivrai pas M. Dulaure dans sa longue et savante argumentation ; je vais seulement citer quelques faits qui , j'espère , achèveront de vous convaincre qu'il existait des villes dans la Gaule.

Et d'abord , Messieurs , il me paraît incontestable qu'Alise était une ville ; César le dit luimême, lorsqu'en parlant de cette place il emploie les expressions suivantes : prospecte urbis situ f ayant examiné la position de la ville ; et lorsqu'il ajoute que cette ville était en mêmetemps un oppidum : ipsum erat oppidum in colle JHm/7K> .Pourrait-on demander une preuve plus manifeste qu'Alise n'était pas seulement un camp retranché , et que le mot oppidum doit souvent s'entendre d'une ville fortifiée , dans les Commentaires de César ?

Cet historien nous apprend encore que Vercingétorix se fit livrer tous les grains qui se trou-

d'antiquités monumentales. . l85

vaient dans la ville d'Alise , et qu'il prononça la peine de mort contre ceux qui recèleraient des provisions (i). Aurait-il pu craindre les recéleurs, aurait-il pris des mesures aussi sévères pour les punir , si la place n'eût été qu'une espèce de camp retranché? Pourrait- on cacher des vivres dans une enceinte dépourvue de maisons ?

Je ne conçois pas non plus comment on pourrait penser cpiAvaricum n'était point une ville, quand on voit dans le VII*. livre des Commentaires les Bituriges supplier Vercingétorix d'excepter cette place de l'incendie général qu'il avait ordonne. «Ne nous forcez pas , disaient- « ils, à brûler de nos propres mains A varie um, « l'ornement et la sûreté de notre pays , la « plus belle ville de toute la Gaule (a). »

Genabum , ville située sur les bords de la Loire r et l'un des entrepôts les plus importans entre la. Méditerranée et l'Océan, était non seulement habitée par des Gaulois , mais encore par des marchands romains qui étaient venus s'y fixer , et qui furent massacrés lors de l'in-

(i) Cet. de Bell. Gall. , lib. vu.

(a) N c pulcbcrrimam propè totiua Gai lia? urbain cjn» et prasidie et oroamenro ait civitati aoia maniboa ioeendere cogtrentur. Cea. de Bell. Gall. , lib. vu , cap. sv.

surrecticm des Carnutes contre les armées romaines (i).

Enfin lorsque Vercingétorix ordonne aux Bituriges de brûler non seulement les vici , mais encore les oppida qui n'étaient pas à l'abri de tout danger, par leur position et leurs moyens de défense (a), peut-il être question de simples camps retranchés sans maisons? Et le mot oppidani que César emploie à plusieurs reprises ne désigne-t-il pas les habitants des oppida ?

Votre conviction , Messieurs , est sans doute aussi complète que la mienne, et il serait inutile d'apporter un plus grand nombre de citations.

Quant à la proportion numérique des oppida - villes , et des oppida - refuges , chez les différents peuples, on ne peut foire que des conjectures. M. Gaillard qui a discuté cette question dans un mémoire inédit que j'ai pu consulter f fait observer avec raison que chez les Gaulois la barbarie allait en croissant du

(i) Ci? et romaaos qui ncgotiandi eauslibi constiteiaot interficiuot , buoaque eorum diripiaof . Ces. de Bell. Galh , Ub. vu , cap. nu

(a) Prttercà oppida iocendi opportere quai non munitione et loci natarft ab »mni ùmt periculo lula. Ces. de BeU. Gall., lib. vit.

d'antiquités monumentales. iS5

Sud au Nord. Suivant les contrées que Ion parcourait dans cette direction , la Gaule devait donc offrir plusieurs degrés de civilisation marqués par la nature et le nombre des lieux d'iiabitation.

Ainsi, chez les Arvernes, les Bituriges , les Edues et les autres peuples de la Gaule centrale, un très-grand nombre oppida étaient des villes , des places continuellement garnies d'habitants.

Mais il est probable que dans la Belgique les oppida-villes étaient beaucoup plus rares , et quelques peuples , tels que les Ner viens , les Attuates , etc. , n'avaient peut - être que des refuges ; cette présomption pourrait même s'étendre à plusieurs parties de l'Armorique ; car il paraît bien certain que les oppida des Venètes n'étaient que des camps retranchés sans habitations permanentes.

Localités. Les oppida ne contenaient pas de constructions capables de subsister jusqu'à une postérité reculée ; mais leurs murs ou leurs remparts en terre existent dans les lieux où ils n'ont pas été détruits par la main des hommes , et ils pourront durer encore pendant bien des siècles.

La plupart de ces enceintes ont été regar-

i8u cocus

dées comme des camps romains ; on les a aussi attribuées aux Normands dans l'Ouest de la France ; mais depuis que le flambeau de la saine critique est venu éclairer la science des antiquités , ces opinions trop légèrement admises n ont pu soutenir un examen sérieux.

En effet , outre que l'irrégularité des enceintes gauloises ne peut guère convenir aux camps romains dont je vous exposerai bientôt les caractères , il y en a qui présentent une étendue hors de toute proportion avec remplacement nécessaire pour camper des légions romaines. On ne peut même tirer d'inductions bien puissantes de la présence des tuiles et des poteries romaines constatée dans quelques enceintes réputées gauloises , car plusieurs d'entre elles ont été occupées depuis la conquête des Romains.

L'opinion de ceux qui rapportent aux Normands quelques - unes des places dont jai l'honneur de vous entretenir a paru moins fondée encore ; comment croire en effet que des pirates qui remontaient les rivières en pillant , sans chercher à faire d'établissements stables , se soient occupés à des travaux aussi pénibles et aussi complètement inutiles pour eux.

D'ANTIQUITÉS M Oît U M E5TAL ES • 187

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et

Enfin on n a pu alléguer aucun motif plausible pour attribuer à d autres qu'aux Gaulois l'origine de ces forteresses. Seulement quelques circonstances font supposer que plusieurs d'en* tre elles ont servi de campements sous la domination romaine , et même parfois dans les guerres du moyen âge.

Je désirerais, pouvoir vous offrir rénumération des principaux oppida dont les vestiges existent dans la France occidentale ; mais il y a peu de temps qu'on s'occupe de les rechercher , et l'on est loin de connaître tous ceux qui peuvent se rencontrer dans les lieux peu fréquentés ; il faudrait d'ailleurs revoir et soumettre à un nouvel examen les camps réputés romains. MM. Le Prévost, Fallué , Gaillard et Féret s'occupent de cette révision dans la Haute -Normandie ; leurs travaux réunis à ceux auxquels on se livre ailleurs avanceront sans doute beaucoup cette partie de la statistique monumentale qui est plus retardée que les autres.

En attendant les découvertes et les publications qui se préparent , je vais me borner à vous présenter une courte description de quel-

i88 coi us

ques enceintes que 1 on croit d'origine gauloise, et qui vraisemblablement n'étaient que des lieux de refuge.

La Cite de Limes , située à trois quarts de lieue au Nord-Est de la ville de Dieppe , est aussi appelée camp de César , nom banal que Ton a donné pendant long - temps à presque toutes les enceintes retranchées. Elle a été décrite par M. Féret qui , un des premiers , s'est occupé en Normandie de la recherche des oppida(i).

La nature est entrée pour beaucoup dans les moyens de défense de la cité de Limes ; mais le travail des hommes s'y montre d'une manière bien manifeste.

Elle offre une surface de cinquante - cinq hectares environ j elle est défendue à l'Ouest par les falaises escarpées qui bordent la mer*; à l'Est , au Nord et au Sud , par un rempart considérable en terre qui lui-même est défendu , soit par un vallon , soit par un fossé , soit par la pente naturelle du terrain.

La cité de Limes comprend une gorge assez profonde vers laquelle s'incline une partie du sol de l'enceinte qui se trouve ainsi partagée

(0 Voyez le Mémoire déjà cité, dam le t remit- me volume de la Société des Antiquaire» de Normandie.

d'antiquités monumentales. I 89

en deux portions , dont Tune plus élevée , forme à peu près le tiers de l ensemble. Cette gorge se dirige par une pente douce vers la mer ; elle a pu dans des temps reculés s'étendre jusques sur la grève, mais aujourd'hui elle est terminée par une coupe abrupte de ving - neuf mètres. On peut affirmer que la cité de Limes a perdu de son étendue : les flots qui sapent le pied de la falaise, les hivers qui la crevassent, tendent sans cesse à produire une diminution de terrain plus ou moins considérable , selon le plus • ou le moins de violence de ces deux causes(i).

A l'intérieur de l'enceinte il existe sur plusieurs points, le long du rempart, un fossé assez large au fond duquel on remarque des vestiges de maisons ou tuguria , dont je vous ai déjà parlé ; de semblables vestiges s'observent dans plusieurs autres parties de Voppidum. Ils ont été indiqués sur un plan qui vient d'être publié aux frais de la société archéologique de Dieppe, et qui donne une idée parfaitement exacte de l'enceinte de Limes,de sa forme et des accidents de terrain qu'on y remarque.

Ecoutons, Messieurs , la description que font MM. Gaillard et Fallué des enceintes de San-

(1) Mémoire cité, p. 6.

IQO COURS

clou ville et de Boudeville, autres oppida situés sur la rive droite de la Seine, dans l'arrondissement du Havre.

Le camp de Sandouville est établi sur une éminence presque carrée. Le côté du Sud est bordé par la Seine et par un escarpement naturel dont la hauteur est de trois cents pieds.

À l'Est et à l'Ouest l'enceinte est défendue par les vallées d'Oudale et deMortemer; mais comme la pente des coteaux n'est pas très-rapide , on a élevé à leur sommet des retranchements hauts de huit à dix pieds , dont on voit encore les restes.

Le côté du Nord , de niveau avec la campagne, avait plus besoin que les autres des ressources de Fart pour être mis en état de défense ; aussi a-t-il été garni d'un rempart long d'environ quatre cents toises , élevé de quarantecinq à cinquante pieds , et bordé d'un fossé dont on ne trouve plus que quelques traces ; mais qui doit avoir eu trente pieds de largeur.

Un autre rempart, long de deux cents toises, placé à une distance assez considérable et en arrière du premier , formait une seconde enceinte beaucoup moins étendue que l'enceinte principale , et dans laquelle on aurait pu se retirer si le premier rempart avait été forcé.

d'antiquité* monumentales • igi

La grande enceinte comprend cent vingt hectares soixante-dix-sept ares vingt-huit centiares; la petite vingt-huit hectares , quatre vingt-huit ares seize centiares.

V oppidum de Sandouvillea maintenant deux entrées , Fune et l'autre à cent toises environ des extrémités de la première ligne de défense.

Le camp de Boude ville, situé dans la corn* mime de Saint-Nicolas-de-la -Taille , est bien moins vaste que le précédent ; c'est un cap dont la pointe donne sur le bord de la Seine, dont les cotés sont bornés par deux vallées , et qui est divisé en trois parties par trois remparts parallèles. Le second rempart est à peu de distance du premier , et le troisième comprend dans son enceinte la roche singulière nommée pierre gante que je vous ai signalée ( v. p. 1 1 3 ).

Entre le dernier rempart et la pointe du promontoire, on remarque à l'ouest, du côté de Tancarville,cinq sillons ou chemins creux pratiqués sur la pente escarpée du coteau , qui se rattachent au même point du haut de la côte , et descendent en divergeant, comme les branches d'un éventail , jusqu'au fond de la vallée. Au moyen de ces chemins creux fort extraordinaires , on pouvait descendre à couvert jusqu'au port de Tancarville et évacuer le camp , sans

i c)a cours

beaucoup de danger, lorsqu'on y était contraint. M. Gaillard a remarqué dans Y oppidum deBoudeville des cavités comme on en voit dans la cité de Limes, et qui paraissent annoncer remplacement de quelques cabanes gauloises.

César nous apprend quela plupart des oppida des Venètes étaient placés sur des promontoires ou langues de terre, voisins de la mer, dont quelques-uns se trouvaient transformés en îles par le flux, à l'heure de la pleine mer, de sorte qu'il était presqu'impossible d en approcher. Il ajoute que lorsqu'après bien des travaux on parvenait à assiéger les Venètes dans ces places maritimes et à les y presser , ils s'embarquaient et se réfugiaient dans d'autres oppida voisins , où il fallait les assiéger de nouveau avec la même difficulté (i). Quoique les oppida des Calètes ,

(1) Ertnt ejusmodi fere situs oppidoram , nt posita in ci t remis linguis pramontoriisque , neqoe pedibo» aditum haberent , cùm ex alto fo arstu» incitavisset , quod bis semper accidit horarum zit ■patio; neque navibus , quod, nirsùs mînucnte assta t na»cs in vadts afflictarentur. Ita utraqoe re oppidorum oppugnatio impediebatur : ac , si quando magnitudinc operis fortè 6Uperati , extraso mari aggere ac molibas , atque bis fermé moeoibos ada?quatis, sois fortunis desperare caeperant ; magno numéro navitim appulso , cnjtis rei summam facultatcm habebant, sua omnia déporta ban t ; seque in proxima oppida rccipiebant. Ces. de bell. Gall.,lib. m ,cap. xu.

d'antiquités monumentales. ig5

placés sur le bord de la Seine ( ceux de Sandouville et de Boudeville ) , diffèrent à beaucoup d'égards de ceux des Venètes, ils offrent néanmoins avec eux une ressemblance qui ne vous aura pas échappé , c'est que leur proximité du fleuve permettait de communiquer de Viin a l'autre au moyen de vaisseaux.

A 1800 toises au Sud-Est du village de Bernières , bourgade à quelques lieues de Caen , sur le bord de la mer , on voit encore les vestiges d'un ancien camp romain dont Caylus a publié le plan dans le cinquième volume de son ouvrage. Quelques circonstances pourraient porter à croire qu'un oppidum existait dans cet emplacement avant l'occupation romaine.

Une espèce de tranchée ou de rue cavée , comme on en rencontre dans quelques enceintes gauloises, conduit directement du camp à la mer (1), et l'on a découvert aux environs plusieurs haches celtiques en bronze.

(1) Cette route est encore visible dam l'espace d'un quart d« lieoe au moins ; je l'ai décrite dans la première partie de ma Statistique monumentale du Calvados. J'ai également décrit d'autres routea cavéea qui se trouvent à une lieua àl'Eatdes précédentes entre Plumetot et Hermanville , et qui se dirigent de même vers la mer ; on les connaît sous le nom de rues d'Iltrmam iilc.

'94 COUBS

Nous voyons dans le troisième livre des commentaires que les Lexoves et les Eburovicc* mirent leurs places en sûreté avant d'aller se joindre aux Unelles que commandait Viridovix (i). On n'a pas encore déterminé la position de ces oppida, qui peut-être ont été remplacés par les villes romaines du vieux Lisieux et du vieil Evreux.

Dans toutes les parties de la Gaule , la plupart des oppida les plus importants sont devenus des villes romaines qui ont continué d'être habitées ; ainsi leminence sur laquelle on voit aujourd'hui la ville de Chartres était sans doute l'emplacement de XAutricum des Carnutes ; Bourges a remplacé Xstvaricum des Bituriges ; Autun a succédé k Bibracte des Edues, etc.

Mais s'il reste peu d'oppida-vil/es à explorer, les oppida-refuges sont encore en grand nombre, et ce serait entreprendre un travail bien important que de les décrire et de publier une monographie de ces monuments gaulois.

Déjà M. le comte de Taillefer a signalé dans le Périgord , l'existence de plusieurs oppida mêlés à des camps romains et bien faciles à distinguer de ceux-ci (q).

( ») Scoam iuo intcrfecto portai tlau$»unt sequc cum ViridoTÎce conjureront. Ce,, de bcll. C.H., lib. „,, cap. xrn. (») oiirrag» jur Ir. anl^quités de Fériçueus.

d'antiquités monumentales. 19^

De son côté M. Schweighauser , correspondant de l'Académie des inscriptions , a décrit un vaste oppidum appelé le murpayen{i) , qui se voit à quelques lieues de Strasbourg, et qui servait , à ce qu'il paraît , d'asile à toute la population de ces contrées lorsqu'elle était inquiétée par des incursions hostiles.L'enceinte a dix mille cinq cent deux mètres de développement ; ses remparts entourent la partie supérieure de la montagne Saint-Odile, et ils offrent des lignes fort irrégulières, parce qu'on s'est attaché à suivre les bords de cette hauteur.

Enfin plusieurs enceintes situées en Picardie , é et regardées d'abord comme des camps romains, \ ont été reconnues pour des oppida.

Tout fait donc espérer que les documents qui nous manquent aujourd'hui seront bientôt complétés.

Les peuples de la Grande-Brétagne dont les usages se rapprochaient de ceux des Gaulois, surtout des Belges (a) , avaient aussi des oppida.

(i) Mémoire sur l'enceinte antique appelée la Mur pcytn, publié à Strasbourg en iSa5.

(a) Neque multùm A Gallica differunt consuetudine. Cet. de Bcll.'Call. , lib. t, cap. xir.

1 1 est A remarquer que dans ce passage César parle des habita n ts de la partie méridionale de l'Angleterre, qui étaient Belges et plus cirili?és qné les antres. Sans doute les mœurs des Brétons du centre et du nord de l'Angleterre offraient moins de rapport avec celles des Gaulois.

César nous apprend que ces enceintes étaient situées au milieu des bois et défendues par un vallum-et par un fossé (i) ; Strabon s'exprime de la manière suivante en parlant des Bretons et de leurs oppida : « Les forêts leur a tiennent lieu de forteresses ; ils coupent un « grand nombre d'arbres et forment de ces « abatis de vastes enceintes dans lesquelles a ils établissent des cabanes pour eux et des « étables pour leurs troupeaux (a).

Mais il parait que la description de César et celle de Strabon s'appliquent principalement aux lieux de refuge des peuples qui habitaient les terres basses de l'île de Brétagne. Ceux qui occupaient les régions montueuses durent choisir , pour se mettre en sûreté , le sommet des éminences d'un accès difficile , et d'où la vue pouvait s'étendre au loin. Aussi trouve-t-on dans beaucoup de parties du pays de Galles, dans les comtés de Cornouailles (3), de Lancastre, de Shrop (4) > de Cambridge (5) ,

(i) Oppidum autem Britanoi vocant cnmsilvas impeditas Yallo nique fossa munierunt , qnô incurxionia hostium viland» causa «onrenirc consueverunt. Cci. de Bell. Gall. , li?. y, cap. xxi.

(a) Geograph. , Mr. it.

(3) Beauties for Cornwall , p, 5oo — 5oi.

(4) là. for Sliropthire , p. a66 — »6j,

(5) U. for Cambridgeahire, p. i5o— i3i.

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de Hertford et dans plusieurs autres (i), des enceintes que Ton regarde comme ayant été des lieux de retraite pour les anciens Bretons.

Ces ouvrages de défense n'ont en effet aucune ressemblance avec ceux que Ton connaît des Romains , des Saxons et des Danois f et Ton n'a pas de motifs pour les rapporter à d'autres qu'aux anciens habitants du pays.

Dans plusieurs de ces forteresses on a remarqué des traces de cabanes circulaires où ovales semblables à celles dont je vous ai déjà parlé , et qui paraissent avoir servi de demeures à des peuplades plutôt qu'à loger momentané-

ment une troupe de guerriers (a).

U oppidum qui est connu sous le nom ftAmbresbury bank près de Coptonhall , dans le comté d'Essex r se trouvait autrefois au milieu d une forêt ; sa forme est irrégulièrement ovale : il contient environ douze acres de terrain.

Une autre forteresse que Ring cite comme un exemple de celles qui se rencontrent dans les pays montueux , est située sur un des points

(1) King'a munimenta antique, tom. 1, cbap. r.

(a) Kwtft munimenta antiqva t premier toIu me , chapitre premier. — Morris Brewer , introduction lo tbt Bcantiei of EngUnd and Walet,p, 43.

les plus élevés de la chaîne de Malvern ; elle porte aujourd'hui le nom de Herefordshire beacon, et présente une enceinte irrégulièrement arrondie , entourée d'un fossé et d'un rempart en terre mêlée de cailloux. Des deux côtés de ce camp central on remarque sur la pente de la montagne , deux autres enceintes plus étendues protégées par un rempart , qui se communiquent au moyen d'un passage étroit garni de fosses.

Plusieurs autres forteresses sont divisées en plusieurs parties , comme la précédente. Cette disposition porte M. King à supposer que l'une des cours était réservée pour l'habitation, et que les troupeaux parquaient dans les autres-

Je ne peux vous présenta ici les curieuses, descriptions que ce savant a données d'un grand nombre d'autres forteresses présumées d'ori~ gine brétonne. Ce qui m'a frappé en lisant son. ouvrage, c'est qu'elles sont généralement moins étendues que les oppida observés en France, et qu'elles annoncent une population très-pauvre, dont la civilisation était moins avancée que celle des Gaulois^

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