HACHES EN BRONZE
Il existe une ressemblance assez remarquable entre certains instruments de bronze qu'on trouve abondamment en France , et les haches de pierre que nous avons examinées précédemment.
Ces instruments affectent tous des formes qui approchent plus ou moins de celle d'une hache mais qui offrent entre elles des différences assez marquées. Ils ont piqué la curiosité d'un grand nombre d'observateurs , et souvent ils ont été décrits (a).
(*ç Je vais me borner à vous faire connaître les cinq ou six espèces de haches quon rencontre
(i) Minéralogie appliquée aux arts , par M. Brard, t. i , p. 47^ et suiv.
(a) Notamment par M. Jouannet > dans le mémoire déj&citt».
par M. deGerville, dans le quatrième volume de la société
des Antiquaires de Normandie. — Par Monlfaucon. — Par Cay-
|U9< Dan» Jes loin, v et nx de l'Archéologie Britannique. —
Dans les autiquité* de Périgueux, par M. de Taillclc-r , et dans un grand nombre d'autres ouvrages plus ou moins connus.
d'antiquités MONUMENTALES.
le plus ordinairement; mais vous pourrez en observer plusieurs autres dans les collections.
La hache n°*. i — a ( pi. VIII ) ressemble beaucoup à un coin ; elle est creuse intérieurement et munie d'un petit anneau sur un des côtés. Les haches de cette espèce ont assez ordinairement un pouce ou un pouce et demi de diamètre vers la tête, et depuis quatorze jusqu'à vingt lignes de largeur au tranchant ; leur longueur est généralement de trois à six ponces ; on en a cependant trouvé qui avaient à peine deux pouces de long. Les facettes latérales ont la forme d'une feuille lancéolée ; la trace de la jonction des deux pièces du moule dans lequel ces instruments furent coulés forme la côte de la feuille ( pl. VIII , n°. a ). On a découvert une quantité considérable de haches de cette forme dans le département de la Manche , comme on le voit en lisant un intéressant mémoire de M. de Gerville , qui fait partie du quatrième volume de la société des Antiquaires de Normandie. J'en ai trouvé moimême environ un demi - boisseau à Villedieu chez un marchand de cuivre qui me les a cédées pour la collection de la Société.
La hache n°. 3 ( pl. VIII ) est creuse intérieurement comme la précédente j mais sa forme
a»8 cours
est bien plus élégante : la tige est d'abord arrondie à l'extrémité supérieure , puis elle décrient héxagone à partir du crochet latéral. La forme de hache se prononce près du tran chant qui décrit une courbe elliptique très-prononcée.
La hache n°. 4 se rapproche beaucoup de la précédente ; mais elle est plus courte et n'a pas de crochet latéral.
ta hache n°. 5 n'est point creuse intérieurement. La tige de l'instrument renflée au premier tiers de sa longueur diminue ensuite vers les deux extrémités , ce qui donne à la facette latérale la figure d'un fer de javelot. On remarque au centre de la lame un bourrelet qui s'abaisse et disparaît vers le tranchant. La partie antérieure de l'instrument est évidée des deux côtés sur le plat de la tige , jusqu'au renflement ; c'est à ce dernier point que le vide ménagé a le plus de profondeur : il était probablement destiné à recevoir un manche dans lequel une partie de la hache devait se trouver engagée , comme je vais essayer de vous le montrer par une figure tracée sur le tableau ( voyez pl. VIH , fig. 6—7 ).
Cette espèce de hache est extrêmement commune dans tous lès pays , et je lai trouvée dans presque toutes les collections qite j'ai eu
D^WTIQUlTés MONUMENTALES. aao,
l'occasion de visiter. On en a découvert dans l'arrondissement de Vire , au Tourneur et à Campa ux; à Saint-Quentin près Falaise; à Vaubadon près Bayeux (i); à Beny dans l'arrondîssement de Caen ; à Fermanville près de Cherbourg , et dans beaucoup d'autres localités de la France occidentale. On en rencontre aussi très-fréquemment en Angleterre.
Une autre espèce de hache , renflée comme la précédente ( n°. 8 ) , et évidée comme elle au premier tiers de sa longueur , s'en distingue par l'absence de l'anneau latéral , et surtout parce que les bords minces et saillants qui garnissent la partie évidée sont reployés sur elle de manière à former une espèce de coulisse propre à retenir le manche que l'on voulait y engager. J'ai vu de' pareilles haches dans plusieurs collections particulières , et dans les collections publiques de Poitiers, de Ssmmur , d'Angers et de Paris.
L'instrument n°. 9 est évidé sur le plat des deux côtés dans presque toute sa longueur, et muni de rebords droits,saillants de trois à quatre lignes , qui s'abaissent à mesure qu'ils s'éloignent du centre de la tige,
(1) Localité indiqué* ptr M. LaubtfC.
coins
Quelques haches de cette espèce se terminent par deux tranchants de même largeur ; mais la plupart ont une extrémité plus étroite que l'autre. On voit des haches semblables au musée de San mur, dans celui de Poitiers et dans la collection de M. Jouannet à Bordeaux.
Enfin la hache n°. ïo se eompose d'un morceau de métal assez plat , sans rebords ni crochet latéral , et un peu renflé au milieu , qui s'amincit vers les deux extrémités de l'instrument Dans quelques haches de cette espèce , le tranchant est très -épanoui et taillé en demi cercle au lieu de décrire une ellipse. On en voit de pareilles dans les musées de San mur et de Poitiers.
Destination. On n a pas fait moins de conjectures sur iemploi des haches en bronze que sur eekii des haches en pierre ; c'étaient des armes offensives , selon les uns ; des instruments de sacrifice , selon d'autres } quelques antiquaires y ont vu des outils de menuiserie. M. Traullé d'Abbevilleles regarde comme des dents de herse; M. de Taillefer comme une sorte de bêche ayant servi à enlever les terres qui s'attachent au soc de la charrue en labourant. Les auteurs de l'Encyclopédie en ont fait des ferrures destinées à garnir l'extrémité des pieux qui sou-
d'antiquités monumentales. »5 I
tenaient les tentes romaines , sans réfléchir que les instruments dont il s'agit se rencontrent principalement dans les contrées qui ont appartenu aux Celtes , et que d ailleurs un pieu destiné à être enfoncé dans un sol résistant devrait être armé d'une pointe et non d'un fer de liaclie. On a fait bien d'autres conjectures que je me dispense de mentionner.
Une telle divergence d'opinions vous déterminera sans doute à n'en adopter exclusivement aucune , en même-temps qu'elle vous prouvera que l'inconnu est susceptible d une foule d'interprétations contradictoires.
Le parti le plus sage serait , je crois , d'admettre , comme nous l'avons fait pour les haches en pierre , que le même instrument pouvait avoir plusieurs destinations , et suivant les circonstances, devenir une arme redoutable, ou être employé comme outil à différents usages domestiques.
Localités. On a découvert une grande quantité de haches en bronze dans nos départements de l'Ouest \ quelquefois elles sont enfouies en terre sans précaution; mais le plus ordinairement on les trouve renfermées en nombre plus ou moins considérable dans des vases d'une poterie grossière.
Os trouvailles ont été faites principalement dans des localités qui avaient été anciennement habitées par les Gaulois et auprès des pierres druidiques. M. de Gerville a remarqué que la partie orientale de l'arrondissement de Cherbourg , dans laquelle on a exhumé une grande quantité de ces instruments , renferme plus de monuments celtiques que les autres cantons du département de la Manche. v
Mais on trouve aussi très-fréquemment des haches en bronze dans des emplacements couverts de ruines romaines; j'en ai acquis la certitude par moi-même et par les renseignements que j'ai recueillis dans mes voyages.
Le séjour que des peuplades gauloises ont pu faire dans les mêmes lieux antérieurement a la conquête de la Gaule , expliquerait jusqu'à tin certain point ce mélange ; cependant comme on a souvent observé des haches de bronze absolument au même niveau que des poteries et autres objets de fabrique romaine, on ne peut se refuser à admettre qu'elles ont encore été en usage après la conquête. Quelques antiquaires sont même persuadés que beaucoup de haches ont été faites sous la domination romaine.
Ces instruments pourraient donc en partie être classés parmi les antiquités gallo-romaines ;
d'aktiquités monumentales. «35
et c'est un motif pour vous rappeler que le Gaulois devenu romain a pu conserver longtemps encore une partie de ses anciennes coutumes, et que nos divisions chronologiques appliquées à l'histoire de l'art ne doivent pas être regardées comme absolues.