SIXIEME LEÇON
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SOMMAIRE
Aperçu géographique de Thistoirede l'art grec. — Principales époques de cette histoire. — Esquisse d'une archéologie homérique , sous le rapport de Part. — Première époque de l'art grec ; pierresjet piliers de bois ; formation de V Hermès grec , avec une seule tète, puis avec une tête double. — Digression sur les Hermaphrodites , dérivés de ce type primitif, et sur les ligures à double nature. — En quoi ces figures différèrent dans le système égyptien , et dans celui de l'art grec. — Le Minotaure est la seule exception connue au principe général de ces représentations ; par quelle raison. — Influence étrangère exercée sur l'art grec; comment, à quelle époque, et jusqu'à quel degré. — Conclusion.
Nous entrons maintenant dans le vaste et brillant domaine de l'art grec, où tous les principes, toutes les notions, tous les monumens du beau^ seul vrai but ,^ seule véritable essence de l'art, se trouvent rassemblés dans un système tellement lié dans toutes ses parties, tellement en rapport avec tous les autres élémens de l'organisation so-
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Maie, qu'il est impossible de ne pas considérer cet art, dans sa plus noble idée, dans son application la plus étendue, comme la propriété exclusive, comme la création originale du génie grec.
Jetons d'abord un coup-d'œil sur la situation historique et géographique de la Grèce , par rapport à l'art, c'est-à-dire , sur le théâtre même où l'art fut exercé, dans ses différentes époques et dans ses différentes écoles.
L'histoire de la Grèce nous présente trois grandes divisions de cette nation, dans lesquelles l'art fut cultivé avec un succès presque égal, mais non pas précisément aux mêmes époques, savoir : la Grèce proprement dite, l'Asie mineure avec les îles qui l'avoisinent, la Grande Grèce, ou l'Italie méridionale, avec la Sicile, qui en dépend.
Il est à peu près reconnu que la naissance, ou du moins le développement de l'art fut plus précoce dans les colonies grecques de l'Asie mineure et de l'Italie, qu'il ne le fut dans la Grèce même. Mais cette opinion est plutôt établie sur de graves présomptions que sur des faits avérés. Ce qui est certain, c'est que l'on manque de renseîgnemens détaillés sur la situation politique et morale de la Grèce, pendant ?jne série de plusieurs siècles, à partir du retour des Héraclides, jusqu'aux premières olympiades , c'est-à-dire du onzième au septième siècle avant notre ère. Pendant tout
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cet espace de temps, sur lequel nous ne possédons que des données historiques, rares, incomplètes ou contradictoires, il paraît que la Grèce, travaillée intérieurement par des factions, livrée à de perpétuels changemens de domination ou de gouvernement , ne put prendre une assiette tranquille ni une forme déterminée, et conséquemment que l'art ne put lui-même jeter des racines profondes, ni acquérir un développement régulier, sur un terrain aussi agité, aussi mobile que celui-là. Un fait capital domine tout l'ensemhle des notions qui nous restent sur cette période historique : c'est le grand nombre de colonies sorties de la Grèce à des époques très-rapprochées l'une de l'autre, et qui occupèrent toutes les côtes de l'Asie mineuie, et celles de l'Italie méridionale, avec la Sicile et les îles de l'Archipel. Il faut en conclure que la Grèce était alors dans un état de crise continuelle et de laborieux enfantement, qui ne permettait pas aux arts , amis du mouvement, mais enfans de la paix, de croître et de prospérer au milieu de ces convulsions politiques.
Au contraire, toutes les circonstances devenaient favorables à la culture des arts, pour ces colonies, qui, la plupart , établies sur un sol vierge et fertile, avec des institutions neuves et libres, ne portaient point de factions dans leur
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sein, et trouvaient peu d'ennemis autour d'elles. C'étaient le plus souvent des partis entiers, vaincus dans une crise politique, qui s'exilaient en niasse, et qui portaient ainsi sous des cieux étrangers^ avec la langue et les mœurs de la patrie, une unanimité de vœux, d'opinions et de principes qui devaient procurer à ces républiques naissantes un rapide accroissement. Le plus souvent aussi elles ne rencontraient, dans le voisinage des lieux où elles allaient se fixer, que des peuplades faibles en nombre, inférieures en civilisation , et conséquemment incapables de lutter long-temps avec elles, et de leur disputer la propriété du sol et l'empire de la mer. Aussi voyonsnous les États grecs confédérésde l'Asie mineure^ les Eolieiis , les Doriens et les Ioniens^ les derniers surtout, Samos et Milet à leur tête, et les républiques de la Grande Grèce et de la Sicile, particulièrement Posidonia, Sjbaris^ Tarente^ Crotone , Sjracuses , Agrigente , parvenir de bonne heure, et s'élever rapidement à un haut degré de prospérité , embrasser un commerce considérable, et devenir despuissances maritimes; tandis que la Grèce elle-même, déchirée par des factions intestines , consumait ses ressources en agitations impuissantes.
Toutefois, la Grèce, si épuisée qu'elle fût par ses colonies ou par ses dissentions, ne pouvait
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demeurer totalement étrangère au mouvement qui s'opérait autour d'elle. C'était dans son sein qu'avait été déposée la première semence des arts d'imitation; c'est encore dans son sein que se formèrent les premières écoles nationales dont le souvenir ait été recueilli par l'histoire. Corinthe , Sicjone^ Argos^ Épidaure,Egine^ mais surtout Athènes , la vraie institutrice du genre humain ^ signalèrent, dès les premiers temps, leur nom et leur influence par des découvertes utiles et par des travaux célèbres. Tel est l'aperçu sommaire de la géographie de l'art grec, dont les élémens, recueillis par Herder (i) , Heyne(2), Heeren (3), Ott. Mùller (4), attendent encore une discussion approfondie.
Quant à la chronologie de l'art , partie la plus épineuse et la plus difficile de son histoire, envisagée dans ses détails, on s'accorde généralement aujourd'hui h fixer trois principales époques^ lesquelles embrassent effectivement le développement entier de l'art grec ; et ces époques, rattachées aux propriétés mêmes de cet art, sont celles
(i) Ideen zur Geschichte der Menscheii , III, i32-i45.
(2) Ojjuscula, t. II.
(3) Handhuch der Geschichte der Staaten des Àlterthums,
(4) Dans ses deux ouvrages intitulés, l'un £ginelica , ol Tauire die Do rie r.
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de \ ancien style , du grand et beau style, du stjle gracieux^ époques que l'on peut déterminer historiquement de cette manière : depuis la naissance de Fart jusqu'à Phidias , pour la première ^ de Phidias à Praxitèle^ pour la seconde ; de Praxitèle à Ljsippe et à Apelle, pour la troisième ( i ). Dans cette classification des époques de l'art, différente de celle qu'avait établie Winckelmann , ne se trouvent pas compris les monumens de l'art produits à la cour des successeurs d'Alexandre, et à Rome, sous les empereurs, c'est-à-dire, presque tous les monumens que nous possédons. C'est qu'en effet ces monumens, quel que soit le mérite qu'ils aient à nos yeux , quels que soient, d'ailleurs, leur nombre et l'espace de temps qu'ils embrassent, ne constituent point une époque d'art, attendu qu'ils n'offrent rien de nouveau ni d'original dans le style, et qu'ils ne nous offrent que des répétitions, des réminiscences on des copies plus ou moins estimables d'ouvrages d'une époque antérieure, et d'un ordre probablement plus élevé.
Il est encore moins question des Romains,
(i) Voyez, au sujet de celte chronologie de l'art, les Trois Dissertations de M. Thiersch, Ueber die Epochen der bildcnden Kunst iinter den Griechen , et l'ouvrage récent de M. H. Meyer , Geschichte der bildend. Ki'mste bei den Griechen.
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quand il s'agit des époques de l'art fixées d'après les caractères du style. Les Romains n'eurent jamais, non-seulement un style qui leur fût propre, mais mcme des artistes qui leur appartinssent. Ils ne connurent, ils ne cultivèrent jamais l'art, que par des mains étrangères, d'abord, par les Étrusques, ensuite par les Grecs. A cet égard , ils furent encore plus impuissans ou moins heureux que sous le rapport de la littérature , qui, bien que puisée tout entière aux sources de la Grèce, produisit néanmoins, à Rome, quelques talens originaux. Mais l'art, tel qu'il y fut pratiqué jusqu'à ses derniers momens, y resta toujours grec par le caractère, par le style, et par les artistes mêmes. Rome, avec sa toute-puissance politique , avec toute son immense renommée , ne figure donc dans l'histoire de l'art, que comme dépositaire des trésors de la Grèce, et, tout au plus , comme héritière de ses doctrines. Elle ne sut d'abord que piller les ouvrages de l'art, ensuite que les copier , plus tard enfin, que les travestir; elle produise beaucoup de Verres, et pas un artiste. On conviendra'que ce n'était pas trop la peine , pour obtenir un pareil résultat, d'asservir et de dépouiller la Grèce.
La première époque de l'art, ou celle de Tancien style, telle que nous l'avons fixéj, à partir de la naissance même de l'art jusqu'à Phidias,
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peut et doit encore se subdiviser en deux périodes différentes, dont l'une embrasse tous ces premiers tàtonnemens, tous ces informes essais d'une industrie au berceau, qui n'ont avec l'art proprement dit que des rapports éloignés, qui ne figurent dans son histoire que comme des titres généalogiques; et la seconde renferme la suite et le développement de ces travaux, produits sous des inspirations plus heureuses, au moyen d'études et de procédés plus habiles. La première s'étendrait de l'âge d'Homère à celui de Crésus et de Polycrate; la seconde, à partir de cette époque, jusqu'à celle de la guerre des Perses.
Ce serait la matière d'un des livres les plus intéressans qu'on put faire, que d'extraire des poésies d'Homère le tableau complet de la civilisation grecque, telle qu'elle existait à l'époque de leur auteur. Ce n'est pas qu'on n'ait déjà beaucoup écritsur ce sujet; mais ilmanqueencoreun ouvrage qui en présente l'ensemble. On peut regarder le livre d'Homère , en mettant à part son immense mérite poétique , cGmme une sorte d'encyclopédie du douzième siècle avant notre ère; et l'art n'occupe pas sans doute la moindre place dans ce vaste et intéressant tableau d'une organisation sociale, si simple encore et déjà si avancée. En disant l'art, je parle ici de toutes ses branches, l'architecture, la sculpture et la peinture , y compris plusieurs
sortes d'iiidusti'ies qui s'y rattachent. L'architecture réclamerait dans ce tableau une part importante par la description si curieuse et si détaillée du palais d'Alcinoiis et de celui d'Ulysse , par celle des murailles et des édifices de Pergame, et du camp des Grecs. La sculpture revendiquerait, à son tour^ une foule de travaux en bois, en métal et en ivoire, plusieurs desquels, sortis de la main même de Vulcain , attestent déjà une sorte de perfectionnement dans leur exécution matérielle; et surtout ce bouclier d'Achilk, dont la seule description forme le document le plus curieux et le plus complet peut-être , aussi bien que le plus ancien, de l'histoire des arts delà Grèce. Le cheval de Troie figurerait lui-même dans cette exposition homérique des œuvres de la sculpture primitive , à la fois comme une preuve d'une industrie déjà avancée , et de ce goût pour les monumens gigantesques, qui caractérise, à ces premières époques de la civilisation , le sentiment de tout ce qui est noble et grand. La peinture, dont on a cherché bien vainement, selon nous, à nier l'existence et la pratique au temps d'Homère, recouvrerait la part qu'on lui a jusqu'ici refusée, en vertu de son alliance même avec la sculpture, comme on le voit, entre autres exemples, par le bouclier d'Achille, où différens métaux , diversement colorés, produisaient, par leur mélange, une
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suite de tableaux à la fois peints et sculptés. Ces belles tapisseries, travaillées des mains d'Hélène et d'Andromaque, et dans lesquelles la laine, nuancée de diverses couleurs, imitait tant d'objetsau naturel, ne seraient pas une preuve moins directe ni moins positive de l'ancienneté d'un art, duquel on n'avait pu faire , au temps d'Homère , des applications aussi usuelles, sans qu'il ne fût cultivé lui-même avec une sorte de succès. Je me contente d'indiquer rapidement ici quelques-uns des traits principaux dont pourrait se composer cette espèce d'archéologie homérique, que je n'ai ni le loisir, ni l'intention de tracer en ce moment : mais c'est un sujet que je livre à vos pensées; et peut-être en résultera-t-il quelque jour un livre qui m'épargnera la peine de le faire, ou le regret de ne l'avoir pas fait.
L'intérêt que nous offre, en général, l'étude de l'antiquité, parce qu'en nous initiant à la connaissance d'un temps qui n'est plus, elle étend ainsi notre existence dans un passé plus ou moins éloigné de nous, elle agrandit, pour ainsi dire, notre être de tout l'espace qu'elle ajoute à celui où nous vivons; cet intérêt s'accroît encore, par la même raison, à mesure que nons cherchons à pénétrer jusqu'au berceau mémo de ces arts, jusqu'à la source de ces institutions depuis si long-temps anéanties. Si nous pouvions
avoir en même temps réunis devant nous le Jupiter d'Olympie et la première idole qui fut apportée ou produite dans la Grèce; si nous pouvions comparer l'œuvre de Dédale et celle de Phidias, avec quel intérêt, avec quelle émotion nos yeux ne se porteraient-ilspasde l'une à l'autre, pour mesurer, s'il était possible , tout l'espace que l'esprit humain avait parcouru entre la naissance et l'achèvement de l'art, pour calculer tout ce qu'il avait fallu de siècles, tout ce qu'il avait coûté d'efforts, afin d'arriver d'un si grossier essai à un si admirable résultat ! Ce spectacle si instructif, si intéressant à tant de titres, qui, dans le second siècle de notre ère, s'offrait encore à Pausanias, à chaque pas de son voyage, nous n'avons pas l'espoir d'en jouir jamais , même quand on fouillerait sur tous les points et à toutes les profondeurs ce sol de la Grèce, qui n'a encore été remué que par la charrue ou par la barbarie. Essayons néanmoins de suppléer à l'absence des monumens par quelques notions qui en tiennent lieu. Tâchons de remonter jusqu'au berceau de l'art, en nous aidant de toutes les traditions qui y aboutissent. Nous trouverons sur notre route des faits curieux; et, à défaut de monumens contemporains, des réminiscences d'un autre âge, qui les remplacent en les imitant.
Les premières idoles de la Grèce furent , avons-
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nous dit ailleurs (i), des pierres' qu'on supposait tombées du ciel; et l'on conçoit sans peine quel prix une pareille croyance devait procurer à ces idoles. L'expérience de notre siècle a prouvé que ce qui était chez les anciens une opinion superstitieuse, pouvait avoir un fondement réel; et ce n'est pas ici le seul cas où les faits de la fable sont rentrés, après un long détour, dans le domaine de la science. Ces prétendues pierres tombées du ciel , révérées à ce titre comme des manifestations , plutôt, sans doute, que comme des images de la Divinité, étaient en effet de véritables aérolitlies (2). Tel était le Cupidon de Thespies^ qu'on révéra toujours sous cette forme primitive (3), même à l'époque où l'art, perfectionné par le génie, montrait dans ce même sanctuaire un des chefs-d'œuvre de Praxitèle.
A côté de ces pierres informes, se distinguaient, par le même mérite de vétusté, des souches de bois grossièrement façonnées , véritables fétiches , par lesquelles le culte des anciens Pélasges pouvait s'assimiler à celui des Samoyèdes ou de tout autre peuple sauvage. Une de ces idoles les plus res-
(i) Voy. première leçon , p. 16.
(2) Yoy. la dissertation de M. Miinter , Ueber die vom Himmel gefallenen Steinen der Allen. (5) Pausanias , IX , î", i.
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pectées était celle de la Junon d'Argos; elle était faite d'un tronc de poirier sauvage, et d'une médiocre grandeur. Emportée par Pirasus, fils d'Argus, à Tyrinthe, elle avait été, lors de la destruction de cette ville par les Argiens, reportée, en triomphe dans son temple d'Argos. On peut juger, d'après cette anecdote, de la haute antiquité de ce simulacre , et du prix prodigieux qu'on y attachait. Aussi Pausanias la vit-il encore, recueillant, au second siècle de notre ère, les hommages de la Grèce, à côté de la Junon de Polyclète, colosse d'or et d'ivoire , chefd'œuvre de l'art et de son auteur (i).
Ainsi donc, des pierres ou des piliers de bois, carrés ou arrondis, voilà quels furent les premiers dieux de la Grèce; et ces grossiers monumens d'u-n art au berceau se conservèrent pendant près de quinze siècles, à côté des merveilles de cet art, objets d'une égale vénération, mais non pas sans doute au même titre. Il est probable qu'à tous les motifs superstitieux qui rendaient ces informes simulacres si respectables, se joignaient encore, chez les Grecs, un sentiment de complaisance et de vanité nationale, lorsque, considérant la première ébauche de l'art placée près d'un de ses chefsd'œuvre, ils embrassaient ainsi d'un seul coup-
(i) Pausanias, II , 17.
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d'œil l'espace immense qu'ils avaient parcouru dans le domaine de l'imitation. Ils jouissaient ainsi de leur génie , en présence des objets qui en marquaient l'enfance; ils s'enorgueillissaient de leurs talens dans ces parallèles mêmes qui leur en rappelaient la primitive imperfection ; et c'étaient en effet des titres de gloire pour la Grèce, et, pour ainsi dire ses archives de noblesse, que ces monumens de la barbarie.
Jusqu'ici nous n'apercevons aucune trace, soit directe , soit indirecte, d'une influence étrangère quelconque. Si l'on voulait cependant admettre que cette influence ait eu lieu à cette première époque de Fart, voici probablement de quelle part elle serait venue, et de quelle manière elle se serait exercée.
Les Phéniciens, qui avaient fondé des comptoirs dans quelques-unes des îles de la Grèce, et sur plusieurs points de la côte qu'ils jugeaient favorables à des établissemens de ce genre , dressèrent à l'entrée de leurs factoreries des bornes ou des colonnes auxquelles ils attachèrent l'idée de leur dieu national Thoth ou Theuth , en y ajoutant le Phallus , comme symbole universel de la nature; de ces bornes ou piliers, avec l'appendice qui vient d'être indiqué , résulta directement la forme des //^<^rmèj'(i), et l'effigie même
(i) Bôttigcr , AndeulungeJi , p. 45-
du dieu qui porta ce nom chez les Grecs, et qui s'appela Mercure chez les Romains. Les Grecs, avec cet instinct d'imitation déjà éveillé en eux, mirent une tète sur ce piliei-; et l'Hermès grec se trouva complété par cette seule addition , faite probablement sur le sol de l'Attique, h la borne qu'avait posée une main phénicienne. Athènes, en effet, fut plus qu'aucune autre ville delà Grèce, remplie de ces sortes d'idoles, dont le culte semblait avoir pour elle un attrait particulier , dont la forme devait conséquemment se lier à ses traditions nationales. On sait que sous les Pisistratides, les Hermès devinrent le principal élément des embellisscmens qu'x\thènes dut à ces chefs si lettrés et si habiles, au point qu'elle en fut nommée la ville des Hermès (i); et telle était l'abondance des figures de ce genre qui s'v produisaient incessamment^ que le mot Hermoglyphe (sculpteur d'Hermès), y fut long-temps le seul mot employé pour indiquer toute espèce de statuaire. La forme d'Hermès une fois trouvée, ne demeura pas exclusivement propre à la divinité dont elle avait été d'abord le simulacre. Tous les dieux , principalement cette foule de divinités locales, de génies particuliers auxquels on pouvaitàpeine alors assigner des noms distincts, bien
(1) Pansanias, IV, 33.
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loin de pouvoir les représenter sous des formes différentes, tous les dieux, dis-je, furent figures sous cette forme commune. A mesure que les idées religieuses s'étendirent, on compliqua, et l'on en vint même à doubler de pareils signes, c'est-à-dire à placer deux têtes sur un même socle. Ce fut encore très-probablement une invention attique; car on trouve ces doubles têtes, type primitif du Janus , sur les monnaies d'Athènes et de ses colonies(i). C'étaient, dans l'origine, une tête d'homme et une tête de femme accouplées, c'est-à-dire les deux principes primitifs, les deux sexes, les deux élémens de toutes choses, lesoleîlet la lune^ ou Dsan et Dsana (2) , vieux mots grecs dont les Romains firent J«7^w><> elDiajie: ces deux têtes de sexes divers sont surtout sensibles sur les médailles de Ténédos(3). Plus tard, lorsque ces simples et primitives idées commencèrent à s'altérer et à se perdre, on se borna à représenter deux têtes pareilles , ordinairement mâles, en modifiant et diversifiant leurs caractères, à raison des besoins du culte , des progrès de la religion et des ressources de l'art. C'est ainsi que fut pro-
(i) Eclthel, Doctr. A'mto.,II, 209.
(2) Voyez Bôttiger , Ideen zur Kunst-Mjthologie , p- 247-
(3) Eckhel, Doctrin. Nu?n. , II, 488.
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iluil le /^/i«j> dos Romains; c'est ainsi qu'on eul, dans la Grèce même, des Hermathenes , des Hevméracles^ des Hermérotes^ c'est-à-dire des Hermès doubles, de Mercure et Minen>e^ de Mercure et Hercule ^^e Mercure et V Amour {\)-^ et c'est très-probablement de la même combinaison que procédèrent les Hermaphrodites^ ou Hermès de l Mercure et Vénus^ type qui devint ensuite, pour !'artgrec,un des motifs où brillentpeut-être au plus .haut degré les rares qualités qui le distinguent , et peut-être aussi celui de tous qui peut le mieux servir à nous faire apprécier son génie.
Quand on réfléchit en effet au prodigieux intervalle qui existe entre la manière symbolique de représenter l'union de deux natures et le mélange de deux sexes , au moyen de deux têtes accouplées sur une seule gaîne, et cette autre manière , que nous voyons pratiquée plus tard , de fondre dans un même corps , d'amalgamer dans une même physionomie les propriétés diverses , les caractères distincts de l'homme et de la femme, on reconnaît à ce seul trait, on embrasse d'un seul coup-d'œil , l'espace immense que parcourut l'art grec dans la carrière de l'imitation ; on apprécie en même temps tout ce qu'il put devoir à une influence étrangère, et tout ce qu'il ne
i) V iscdiili, Mus. P. Clément. . YI , •>.?). ()"■ liCcoii. i3
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dut qu'à son propre génie, h' Hermès pritnitif^ avec sa double tête et sa gaine , n'était en effet rien autre chose qu'un simulacre dans le goût égyptien , c'est-à-dire une idée sous une forme matérielle, un véritable hiéroglyphe; mais VHei^maphrodite gî^ec , où l'homme et la femme sont si bien exprimés et si bien confondus dans toutes leurs parties, qu'on ne peut nulle part ni les séparer, ni les distinguer l'un de l'autre; où l'être idéal qui résulte du mélange des deux sexes , a pourtant toute l'apparence d'un être réel, jointe atout le charme de la vérité, à tout le prestige de la nature, qui osera soutenir qu'une pareille figure soit dérivée d'un pareil hiéroglyphe ? Et si l'un est purement égyptien , comme l'autre est certainement grecque, qui pourra croire encore que l'art grec doive à l'art égyptien autre chose qu'un germe d'idée, resté constamment inimitatif sur son propre sol , et devenu dans la Grèce le miracle même de l'imitation ?
Je ne dois pas quitter le sujet curieux que j'ai abordé , sans indiquer un autre rapprochement qui trouve naturellement ici sa place, et qui n'est pas moins propre à nous éclairer sur la nature de l'art grec, et sur son principe essentiellement différent de celui de l'art égyptien. Je veux parler des figures à double nature humaine et animale, dont nous avons vu que les combinaisons , variées
à l'infini, avaient été le principal élément de Tart égyptien , et dont la représentation ne fut pas non plus étrangère à l'art grec. On connaît les Géans ^ les Harpies^ les S cilla ^ les Sirènes ^\es Sphinx , les Centaures ^ les Pans ^ monstres composés de l'homme ou de la femme, avec des parties de sej^pens^ ôH oiseaux ou de quadrupèdes , sans parler de quelques associations du même genre, de plusieurs animaux pour en former un seul, tels que le Pégase^ le Griffon, la Chimère. Mais il y a entre ces représentations , si semblables en apparence d'intention et de motif^ une différence de fait bien remarquable ; c'est que, dans les œuvres égyptiennes, c'est toujours la tète d'animal placée sur un corps humain , qui caractérise l'image ' symbolique, tandis que^ tout au contraire, dans les productions de l'art grec, c'est une tète humaine placée sur un corps d'animal , qui constitue la même image. C'est donc Vhomme , c'est-àdire ce qu'il y a de plus noble dans la création , représenté par la tête , objet le plus noble aussi et le plus difficile de l'imitation, qui domine dans ces combinaisons, de manière à sauver la difformité la plus choquante , et à produire même , au moyen d'une fouledegradations,denuancesd'une variété infinie et d'une délicatesse exquise, à produire , dis-je, dans ces êtres multiples et fantastiques, l'apparence d'êtres simples et réels, doués
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de Ions les organes de l'intelligence et de la vie. Voyez, par exemple , dans ces figures de Pan^ avec une tête et un corps humain et des jambes et des pieds de bouc, dont nous possédons tant d'exemplaires , un des plus précieux desquels est ici sous vos yeux (i), et qui furent un des sujets les plus anciens comme des plus lamiliers de l'art grec; voyez, dis-je, par combien de traits délicats , en même temps que de formes nettement prononcées , l'homme se confond avec la bête, jusque dans cette tête, au , indépendamment des cornes sur le front ,des glandes au col, des oreilles pointues qui appartiennent à l'animal, tous les autres traits participent plus ou moins des deux natures, où la forme et l'enchâssement de l'œil, avec le sourcil h poils hérissés qui le couronne , le nez à larges narines , la face maigre et alongée, la bouche qui s'entr'ouvre comme pour bêler, le menton avancé et pourvu d'une barbe de chèvre, accusent partout le bouc , sans presque dénaturer l'homme , et produisent un être si bien conformé d'ailleurs^ si naturel et si vrai, que non-seulement sa double nature ne nous paraît point , comme dans les simulacres
(i) Ce morceau de sculpluic grecque, très-remarquable a plus d'un titre, sera public ànns noire Recueil de Mo mime n s inédits.
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'[ égyptiens, une difformité hideuse, une monstruosité choquante , mais n'éveille pas même en noiis l'idée d'une impossibilité physique, ni l'ombre d'une sensation pénible.
Je pourrais multiplier beaucoup ces applications, et il en résulterait toujours le même fait : c'est que les Grecs, plaçant toujours la tête de Fhomme dans les représentations d'êtres doubles, et laissant conséquemment dominer la nature humaine dans le mélange des deux natures , à la différence des Égyptiens qui renversèrent les deux images, en mettant l'animal en haut et l'homme en bas; que les Grecs, dis-je, portèreat le principe de l'imitation jusque dans la création des monstres, et produisirent ainsi l'illusion de la réalité jusques dans le domaine delà fiction. Je ne connais qu'une seule exception à ce principe, c'est dans la conformation du Minotaure, qui est toujours représenté, sur les plus anciens ouvrages de l'art grec , tels que la célèbre médaille de Cnosse , du cabinet du Roi^ et les vases grecs (i) , comme sur les plus récens , tels que la belle peinture d'Herculanum et le groupe
(i) Pour la médaille , voyez Pellerin, Recueil , etc. , t. III , pi. 38, 24; et pour les vases , celui du Vatican, publié par Winckelmann , Monuni. iiiéd. , n. loo , et sui-tout le beau vase de Pcstum, dans Milliu , Fases peints , T. II, pi. LXI.
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de la villa x\lbani (i), avec une tête de taureau et un corps humain , c'est-à-dire qu'il est entièrement conçu dans le système égyptien. Mais aussi, le Minotaure est, ainsi que l'adémontré récemment mon savant et illustre ami, M. Bôttiger'(2), une fable phénicienne^ puisée aux mêmes sources symboliques où l'art égyptien avait puisé le type de ses images; et cette vérité, que le célèbre antiquaire allemand a établie par des argumens tout-a-fait étrangers aux considérations qui m'occupent, reçoit une nouvelle confirmation de l'opposition qui existe entre cette figure unique du Minotaure , ainsi conçue, et le système entier des représentations helléniques.
Revenons au point d'où cette digression nous a écartés, et reprenons l'histoire de l'art grec à l'époque où nous l'avons laissée , je veux dire à celle où cet art put subir , dans la configuration de ses œuvres imparfaites , quelque influence étrangère. Nous l'avons vu ajoutant, par des mains athéniennes, une tête humaine, avec le Phallus, symbole phénicien de la nature, au cippe ou à la colonne qui avait été le premier objet dressé , non à l'image, mais en l'honneur de la divinité,
(i) C'est à tort que Winckelmann voyait dans ce groupe Hercule et Achéloiis. La peinture d'Herculanum est publiée dans les Pitture d'Ercolano , T. I , lav. V.
(2) Ideen zur Kunst-Mythologie ^ p. 548-425.
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et noiis avons vu que l'Hermès piMiïi.itif fut le résultat de cette combinaison; A cette mêm€ époque, des simulacres d'origine ou déforme égyptienne, la plupart exécutés en boisi, furept apportés dans la Grèce par ces mêmes troupes de hiirdis aventuriers qui virfrent s'y. établir, et qui étaient bien, en effet, partis de l'Egypte,' sans qu'il en résulte pour cela qu'ils fussent des Égyptiens' eux-mêmes: ' j'entends parler surtout de Cécrops et de Da- . naùs. Pausanias assure effectivement, en termes trop formels pour qu'il soit possible d'en douter, que les plus anciens simulacres qui existassent encore de son temps dans la Grèce, étaient de bois, et, de plus, qu'ils étaient égyptiens. A l'appui de cela , il cite l'Apollon lycien d'Argos , qui avait été consacré par Danaiis; plus loin, il parle d'une idole d'Hermès ouMercure, qui provenait d'Hypefrmnestre (i); et, dans un autre endroit de son ouvrage, il cite un autre Hermès de bois, qui passait pour être une offrande de Cécrops (2). Ces simulacres avaient donc été apportés dans la Grèce par les colonies étrangères ; ils étaient de bois j ils avaient la foritie d'Hermès, c'est-à-dire la forme de gaine , surmontée d'un buste humain,
(i) Pausanias , II , 19, 3 et 6.
(2) Idem, I, 27, i; Add. Euseb. Prœpar. evang. , X.p,
sans aucune indication de pieds, et de mains; et c'est ce que le mêriie Pausanias dit ailleurs explicitement, quand il attribue aux Athéniens le mérite d'avoir, les premiers entre tous les Grecs, consacré des Hermès tronqués (r), c'est-à-dire des Hermès sans bras ni jambes. Or, à tous ces caractères, comment ne pas, reconnaître ces simulacres de bois, en forme de momies , avec les bras atta- . chés au corps , au point de n'en être pas sensiblement distincts, et avec les pieds joints pareillement, de manière à former une espèce de plinthe ou de base , simulacres bien manifestement d'industrie et d'origine égyptiennes, dont nous possédons nous-inémes des milliers d'exemplaires, et qui paraissent avoir été exécutés en Egypte, pendant une longue suite de siècles, avec cette persévérance et cette ténacité dont nous avons cherché précédemment à expliquer les causes et à apprécier les résultats ?
Nous admettons donc, comme un fait positif, que les Grecs, particulièrement ceux de l'Attique et de L'Argolide, reçurent des marchands phéniciens ou autres qui s'établirent parmi eux, à ces premières époques de la civilisation hellénique , quelques-unes de ces idoles travaillées dans le goût égyptien , en bois de cèdre, de sycomore ou
(i) Pausanias , 1 , 24 , 3 : àxcô)»»? E/5/<î<s.
D'ARCHÉOr,OGlE. 1 -yt)
«l'cbéne. Nous ajouterons que la Diane d\t^phèse^ sous sa forme primitive, qui était exactement celle d'une momie, fut une de ces idoles, et qu'elle resta toujours conforme à ce type oriental. La Diane de Perga ^ la Junon de Sanios^ telles que nous les trouvons figurées sur les médailles, appartiennent au même système, et dérivent de la même époque. Seulement, les bras de ces sortes de simulacres, comme on les voit écai'tés du corps de l'idole et soutenus extérieurement par des broches de métal, indiquent une addition postérieure, et prouvent, par cette addition même de parties de rapport qui n'étaient point inhérentes au bloc ou à la souche, puisqu'elles avaient besoin d'appuis particuliers , que c'étaient en effet des parties étrangères à la conception primitive de l'idole. Nous présumerons enfin que ces simulacres égyptiens étaient peints, comme le sont effectivement la plupart des monumens du même genre que nous possédons en presque toutes les matières; et nous verrons, dans ce grossier mélange de la peinture et de la sculpture, si imparfaites l'une et l'autre, le premier principe de ce goût des Grecs pour la sculptut'e poljcht'ome ^ dans laquelle l'art enfanta depuis ses merveilles. Ainsi donc, ces informes simulacres, grossièrement façonnés, grossièrement enluminés, dans lesquels la confusion et l'imperfec-
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lion de ce* double travail sont telles , que l'œil flotte indécis entre les contours du sculpteur et les enduits du peintre; ces idoles, qui ne participent en rien du génie des deux arts, précisément en ce qu'elles tendent à en assimiler les principes, à en confondre les effets; ces monumens enfin d'un instinct grossier et d'une industrie naissante, se présentent à nous, dès l'entrée du domaine de l'art, comme les précurseurs, et, si l'on peut dire , comme les ancêtres de ces statues et de ces colosses d'or et d'ivoire, dans lesquels , à l'autre extrémité de sa carrière, le même art avait égalé, par la magnificence et l'éclat de ses productions , la majesté même des Dieux (^i). Mais ce prodige est l'œuvre du temps, de la liberté et du génie ; il s'est opéré sur le sol et par les mains de la Grèce ; il est son ouvrage , sa propriété, son éternel titre de gloire : l'Egypte n'y entre que pour ce germe qu'elle ne sut point féconder elle-même, pour cette ébauche qu'elle ne sut point terminer, pour ce modèle dont elle ne sut rien tirer. Pour tout dire en un mot, l'Egypte revendique en propre, dans l'histoire de l'art, le type et la forme de ses momies; tout le reste ^ à partir de là, jusqu'au Jupiter olympien
(i) Quinlilicn, XII , lo : Majestas operis œquavit Deum^
D ARCHÉOLOGIE. l8l
de Phidias, appartient exclusivement à la Grèce : .c'est ce qu'il s'agit maintenant de développer.
Mais nous ne sommes encore arrivés qu'au siècle de Dédale, et nous avons à faire une courte pause, avant de nous engager dans le vaste espace qui nous reste à parcourir. Arrêtons-nous donc ici, et remettons à une autre séance la suite de ces considérations.