‹ Cours d'archéologieChapitre 9 sur 11 · NEUVIEME LEÇON · texte numérisé non relu

NEUVIEME LEÇON

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SOMMAIRE

Examen des causes quiproduisirent le développemenl de l'art , chez les Grecs , veï's Tépoque de la cinquantième olympiade. — Offrandes déposées dans les temples. — Détails historiques sur deux des plus célèbres temples construits à cette époque , VHei'œum, de Samos, et V Artemisium^ d Ephèse. — Staïues honorifiques érigées aux vainqueurs dans les jeux publics , principale cause de l'émancipation complète de l'art. — Conséquences qui résultent de cet usage , pour le progrès de l'art. — De l'étude du nu. — De l'amour du beau, et des institutions qui produisirent chez les Grecs cette disposition si favorable aux arts.

Il est, dans la destinée des peuples, comme

dans celle des individus, de ces circonstances déci-

si ves, de ces époques mémorables, dont l'infl uence,

s'étendant sur un long avenir, détermine la forme

même que prend une société tout entière, comme

l'existence d'un seul homme. Telle paraît avoir

été, dans l'histoire de la nation grecque, l'époque

de la So""" olympiade : alors, en effet, se mani- 9* leçon. 19

festa de toutes parts , et par des efforts de tout genre, un grand mouvement dans les esprits, précurseur de ces héroïques entreprises , de ces admirables travaux qui devaient s'accomplir dans le cours des générations suivantes, et faire,' suivant l'expression d'un de nos poètes, l'éternel entretien de tous les âges. Je n^ai point à tracer ici le tableau complet de cette époque de l'histoire grecque, si remarquable h tant d'égards. Je ne m'occupe que de la part que prirent les arts d'imitation^dansce grand développement de l'esprit humain ; mais cette part même fut si considérable et si brillante, qu'en me bornant à en exposer briévement^ici les principales causes et les principaux effets, j'aurai présenté la plus grande et la meilleure partie du tableau de la civilisation grecque h cette époque : car dans aucun temps et chez aucun peuple , les arts ne furent aussi intimement liés à l'organisation sociale; nulle part ils n'agirent sur la société avec autant d'énergie, et n'en reçurent à leur tour une influence aussi puissante que chez les Grecs, dans le cours des siècles dont nousallons nous occuper ; et c'est là, pour en faire déjà la remarque, la première fois que l'occasion s'en présente, c'est là la première et la plus forte cause de cette supériorité, hors de tout parallèle, comme de toute contestation, à laquelle s'élevèrent les arts de la Grèce. C'est parce qu'ils étaient

des parties intégrantes du système social, des élémens indispensables du bonheur public; c'est ' parce qu'ils formaient avec l'Etat et avec la religion un faisceau, un tout indissoluble, et non pas, comme chez nous^de simples objets de luxe, de goîit ou d'agrément j des parties de rapport, des espèces de meubles placés tout-h-fait en dehors des mœurs, des besoins, des nécessités publiques ou particulières, que les arts parvinrent, chez les Grecs, à un degré de perfection qui n'avait pas ■eu de modèle, et qui, depuis eux jusqu'à nous, n'a guère laissé de place qu'au désir, au désespoir, ou à l'impuissance d'y atteindre.

C'est sans doute un des sujets les plus intéresi sans et les plus curieux qui puissent s'offrir à nos méditations, que de rechercher par quelles causes et par quels moyens les Grecs se trouvèrent conduits à cet admirable et lapide développement de tous les arts de l'imitation, dans un espace de temps si court, et après un si long état d'imperfection. Mais, ainsi que je l'ai déjà remarqué , cet étonnant contraste entre une si longue enfance et une virihté si hâtive, tient surtout à l'insuffisance des notions qui nous restent sur la première époque de l'art. Je ne puis du tout croire que cet art n'ait pas eu, dans le cours des temps qui précédèrent l'époque de la So"'" olympiade, ses progrès lents et insensibles, si l'on veut, mais néan-

moins réels et réguliers; et sans doute l'art n'est pas sorti tout accompli du génie de Phidias, comme Minerve elle-même sortit tout armée du cerveau de Jupiter. Mais, dans l'impuissance où nous sommes , faute de documens positifs , de tracer la marche progressive de l'art , autrement que par des conjectures ou par des monumens qui manquent eux-mêmes de dates certaines, nous devons adopter comme point de départ et comme base de notre examen, cette époque de la So"'' olympiade, prise et entendue avec toute la latitude convenable , et rechercher quelles purent être , à cette époque, les causes de toute espèce qui agirent sur le développement des arts.

Une des principales paraît avoir été la rivalité qui s'établit alors entre les divers peuples de la Grèce, de décorer, à l'énvi les uns des autres, les sanctuaires de leurs divinités nationales. Cette émulation généreuse, à laquelle prirent part des princes puissans, tels que Crésus, Polycrate, Pisistrate, qui avaient à se faire pardonner ou l'origine même, ou l'exercice de cette puissance contraire aux institutions républicaines, tourna surtout au profit de l'art, et cimenta cette alliance déjà intime et ancienne entre la religion et l'art, au moyen de laquelle le génie de l'imitation, sans cesse excité par les besoins du culte, et l'éclat du culte favorisé à son tour par le talent de l'imitation,

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se développèrent et grandirent incessammeiît l'un par l'autre. Déjà, dans les temps antérieurs, les temples de la Grèce avaient servi de vastes dépôts pour des offrandes de toute nature, que la dévotion des États et la piété des particuliers se plaisaient à y consacrer. Ces offrandes, nommées Anathemata^ consistaient, non -seulement en statues de toute dimension et de toute matière , mais encore en meubles ou ustensiles sacrés de toute espèce, tels que trépieds , vases y armes ^ trônes ySiéges, tables, cojfres ou cistes^ ornés avec plus ou moins de goût ou de magnificence, mais tous objets où l'art avait mis son empreinte, et non pas simplement , comme cela s'est pratiqué chez nous dans nos siècles d'ignorance, des objets qui ne brillaient que par la matière, ou qui n'avaient d'autre mérite que la richesse (i).

Ces offrandes, déposées dans les temples de la Grèce, accompagnées d'inscriptions votives, présentaient ainsi d'âge en âge une succession de monumens du plus grand intérêt, et de l'authenticité la plus haute, auxquels restaient attachés le nom des auteurs, l'honneur des États ou l'orgueil des famil-

(i) Il faut cependant remarquer qu'un assez grand nombre

des monumens les plus précieux de l'antiquité, nous ont été

{ conservés de même par le zèle religieux , dans les trésors des

abbayes et des églises. Plusieurs des plus beaux camées du

Cabinet du Roi sont dans ce cas.

les. C'étaient des espèces d'archives publiques OU de nobiliaires privés, qui remplissaient, pour la Grèce antique, l'office de ces salles ornées des portraits des ancêtres^ dans chacune des grandes maisons de Rome. Mais dans la Grèce, ces monumens ainsi placés sous la garde des Dieux eux-mêmes; ces titres généalogiques ainsi consacrés par la religion, offraient bien plus d'intérêt et d'autorité. Rassemblés à la source même de toutes les traditions poétiques, de toutes les pieuseslégendes,quise conservaient pareillement dans les temples, à une époque où la poésie était essentiellement liée à la religion, où il existait une école de poêles près de chacun des grands sanctuaii'es et des principaux oracles , ces monumens fournissaient tout à la fois le é sujet et la preuve des compositions poétiques, des Épopées^ des Hymnes ^ des Pœans , qui se rédigeaient dans les temples , qui se récitaient dans les jeux publics et dans les réunions solennelles de la nation. On peut voir, dans le seul livre de Pausanias, cet immense répertoire de traditions et de monumens antiques, combien de faits poétiques et de monumens de l'art, inspirés ou produits sans doute les uns par les autres , s'expliquaient et se confirmaient mutuellement; et nous-mêmes nous pouvons juger , par la seule confrontation des Hjmnes Homériques et Orphiques ^ avec {es peintures des vases grecs, combien de doctrines

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i^ligieuses et de légendes poétiques, résultèrent de cette union intime, de cette action réciproque de l'art et de la poésie , sous la commune influence de la religion.

Les temples de la Grèce étaient donc, par la quantité d'ouvrages d'art qui s'y trouvaient déposés, de véritables musées^ dans l'acception de ce mot la plus étendue, comme la plus élevée. On y remontait, à l'aide des inscriptions gravées sur ces monumens, par des dates et des renseignemens authentiques, jusqu'aux origines mêmes de la nation, ainsi que l'on en a un exemple dans le curieux bas-relief de la villa Albani(i)^ qui porte la date de la 58°^ année du sacerdoce duAdmète , fille (TEinysthée. On s'y trouvait en présence des souvenirs, des traditions et des monumens de tous les âges ; on pouvait y étudier ainsi l'histoire à toutes les époques, et l'art sous toutes les formes.

Deux de ces temples, construits à une époque peu éloignée de celle qui nous occupe, méritent surtout d'être signalés à votre attention , sous tous

(i) Dans Zoëga, Fasstrilievi di Roma , loin. II,tav. 70. C'est un bas-relief en stuc destiné , sans cloute , comme ceux de la fameuse Table iliaque , du Capitule , de \ Apothéose d'Homère^ etc. , à servir à renseignement dans les écoles romaines du piemier et du deuxième siècles de notre ère.

les rapports que je viens d'indiquer. Je veux parler de XHerœum, ou temple de Junon, à Samos, et de VArtemisium, ou temple de Diane ^ à Ephèse. Le premier de ces édifices^ qu'Hérodote, qui avait tant voyagé, déclare le plus grand qu'il eût jamais vu [i) , renfermait une immense quantité d'objets et de figures en bronze, iiionumens de tout âge et de toute forme , dit expressément un ancien (2). La fondation de ce temple, et la première idole qui y fut adorée, remontaient l'une et l'autre à la naissance de l'art, à Smilis d'Eginc, contemporain de Dédale. Plus tard, le temple fut rebâti, avec une étendue et une magnificence dignes d'un siècle puissant et éclairé, par deux architectes dont le nom a été conservé par l'histoire, Rhœcus et Théodore. Ces mêmes artistes, ou, ce qui est plus probable, des artistes homonymes, vraisemblablement de la même famille, mais vivant à des intervalles éloignés, passaient pour les inventeurs de la plastique , ou de la statuaire en terre, et de l'art de fondre les statues en bronze. Enfin, un autre et plus jeune Théodore^ réunissant comme ses ancêtres des talens divers,

(i) Hérodote. III, 60.

{■i.) Apulée , Florid. I, 55o; Magna vis ce ris , raro effigiatu , vcterrimo et spectabili opère : ces dernières exprès- I sions comprennent les productions de Vancien et celles du beau style.

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est cité par Hérodote pour avoir gravé le fameux anneau de Polycrate, et pour avoir fondu le cratère contenant six cents amphores, envoyé en offrande au trésor de Delphes par Crésus. Ce petit nombre de faits et de noms propres est intéressant à recueillir; il prouve, par ce retour fréquent des mêmes noms à de longs intervalles de temps, qu'il exista dans cette île de Samos une famille d'artistes, une école proprement dite; que plusieurs des inventions les plus importantes et des progrès les plus notables de l'art, eurent lieu dans cette école ; enfin , que les artistes qui s'y étaient formés, architectes, statuaires, graveurs tout à la fois, réunissaient en eux seuls presque toutes les branches de Fart, à peu prés comme cela s'est vu , lors de la renaissan ce de l'art, chez les principaux artistes de l'école florentine, \j Arteniisiuni^ ou le temple de Diane àEphèse, qui fut, comme vous le savez, une des merveilles de l'ancien monde, construit à une époque peu éloignée de celle qui nous occupe, devint aussi un vaste musée d'objets d'art et de monumens précieux ( I ). Ala vérité, il ne peu t être ici question que d'une des reconstructions, et même de la plus ré-

(i) Voy. la dissertation de Poleni, dans les Saggi di Dissetaz. deir Academia di Cortona , l. I , p. II , et surtout celle de M. Hirt,rfer Tempel der Diana zuEpkesus, Berlin, 1809, in-4'»-

cente et de la plus magnifique de toutes; car ce temple fut rebâti jusqu'à sept fois ^ dont la première remonte aux temps mythologiques, et à l'époque même des Amazones, et les deux dernières seules nous sont historiquement connues, la dernière desquelles est celle qui eut lieu après le fameux incendie occasionné par Erostrate, et arrivé, comme on sait, la nuit même de la naissance d'Alexandre, la r"" année de la loô""" olympiade. La construction dont je parle, commencée, h ce qu'il paraît, vers la 60""" olympiade, se continua pendant plus de deux siècles, et n'était entièrement achevée que depuis peu d'années, lorsqu'il vint à l'esprit de ce trop célèbre Erostrate de chercher, dans la destruction d'un si beau monument, un si singulier titre d'immortalité. Nous connaissons la plupart des architectes employés à cette grande entreprise, depuis Théodore de Samos, qui en jeta les fondemens, vers l'époque de Polycrate ; Chers iphr on , qui en traça le plan; Métagène , son fils, qui lui succéda dansla direction derouvrage,jusqu'à Démétriiisei Peo/iiWi^d'Éphèse, qui le terminèrent. Ce dernier devint depuis architecte du grand et fameux temple de Milet, auquel il appliqua, suivant Vitruve, les principes de l'ordre ionique, tels qu'il les avait précédemment employés dans le temple d'Ephèse; ce fut donc très-probablement dans celui-ci que

Tordre ionique se montra pour la première fois sous sa forme définitive et accomplie^ Mais dès le principe, cette belle fabrique avait excité un intérêt extraordinaire et joui d'une immense renommée. Toutes les villes de l'Asie contribuèrent par des dons volontaires à la dépense de l'entreprise; les princes, et Crésus^ à leur tête^ qui fît présent de génisses d'or et de plusieurs colonnes, s'associèrent à ce grand acte de munificence nationale, en donnant toutes les 128 colonnes qui entraient dans la composition de l'édifice; et le bruit de cette rivalité généreuse parvint jusqu'à Rome^ où ServiusTullius,qui régnait alors, proposa l'exemple des cités de l'Asie aux chefs des tribus latines, pour les engager h bâtir de même, à frais communs, un temple de Diane à Rome.

Les questions architectoniques relatives à ce monument sont étrangères à mon sujet, et les notions qui concernent le second temple s'éloignent de- l'époque où je dois actuellement me renfermer. Vous me pardonnerez aisément, néanmoins, d'ajouter ici, sur cette seconde construction, quelques détails propres à vous faire apprécier le génie de cette nation passionnée pour les arts, et conséquemment l'une des principales causes et l'un des grands ressorts de ce prodigieux développement qu'ils acquirent à cette époque. Nous ne savons pas précisément en quoi cousis-

tèrent les dégâts occasionnés par l'incendie d'Éros- Irate. Strabon nous représente le temple resté, saiis toiture; ce qui ne pouvait être autrement, puisque les temples grecs étaient couverts en charpente. Mais les rnurs mêmes et les colonnes, bien qu'ils fussent en pierre ou en marbre, souffrirent probablement de cet incendie, au point de ne pouvoir plus servir dans une nouvelle fabrique, puisque le même écrivain , Strabon , assure que les Ephésiens v^endirent les colonnes de l'ancien temple poursubvenir, en partie, aux- frais de sa restauration. L'état dans lequel l'incendie a réduit de nos jours la basilique de Saint-Paul, hors des miu^s ,dLVi.ou\c ^ où l'embrasement des charpentes a calciné la plupart des colonnes, les plus belles colonnes qui fussent au monde, peut d'ailleurs nous servir d'un triste exemple pour apprécier le dommage causé à l'ancien temple , et la dépense produite par le nouveau. On sait, du reste, par ce seul titre de merveille du monde, dans quel état il fut rebâti. L'architecte fut ce fameux Dinocrate, qui construisit Alexandrie, et qui, poussant le zèle de son art ou de la flatterie jusqu'à la plus extravagante hyperbole, proposa à Alexandre de tailler le mont Athos en une statue de ce prince, qui, d'une main, aurait versé un fleuve entier, et de l'autre main, aurait soutenu une ville de 10,000 habitans. Cet architecte n'eut sans

(joule pas à faire prquve, dans la reconstruction du temple d'Ephèse, d'un si prodigieux développement de forces. Il ne paraît même pas que les fondemens de l'ancien temple aient été remués, conséquemment, que le plan ait été considérablement changé. Ce fut surtout dans le système des ornemens qu'il y employa, et dans la partie décorative, que consista le travail et le mérite de cet architecte. A cet égard , Strabon , qui parle en témoin oculaire, assure que le nouK^eau temple avait gagné en magnificence et en beauté^ il cite les ouvrages de sculpture dont l'autel était décoré, et qui, et aient presque tous de la main de Pf'ajcitèle. Pline se contente de dire que les seuls ornemens de ce genre do7it ce temple était rempU ., seraient la matière de plusieurs livres. Parmi les sculptures et les peintures qui faisaient de ce temple un des plus riches musées de la Grèce, je trouve cités des tableaux à^Apelle, entre autres y son ^lejcajidre y pour lequel il avait reçu vingt talens; d'autres peintures d'Euphranor, de Nicias, de Timarète^ fille de Micon; en fait de sculptures, les statues d'^w^zo/ie^', produites en un concours public, où avaient pris part Phidias , Poljclète, Ctésilas , Cjdon et Phradmon^ et dans lequel le premier prix avait été adjugé à Polyclète, le second à Phidias, le troisième à Ctésilas ; un Apollon, par Myron^ un Hécate,

par Ménestrate ; des vases d'or et d'argent ciselésj ^ar Mejitoj'. La statue même de la divinité était un colosse d'or et d'ivoire, à coté de laquelle était conservée l'ancienne idole, tombée du ciel^ en bois de cèdre ou d'ébène, et consacrée dès le temps des Amazones, Les portes du temple, ornées sans doute de bas-reliefs d'ivoire, étaient de bois de cyprès; l'escalier, qui montait au comble, était d'un cep de vigne de Chypre. Je néglige quelques détails moins imporlans ou moins dignes de foi; mais dois-je passer sous silence les faits suivans, si bien attestés par l'histoire, et si honorables pour le caractère des citoyens d'jlphèse, irrécusables monumens de cet enthousiasme sacré des arts, qui renferme presque tout le secret de â

leur génie?

Les Ephésiens , jaloux de concourir seuls à l'achèvement d'un si grand ouvrage, y employèrent, outre la vente des matériaux de l'ancien temple, tous leurs biens, et jusqu'aux bijoux de leurs lèmmes : de là vient sans doute le conte que nous a transmis Vitruve sur l'origine de la volute ionique. L'histoire ajouté , comme si ce grand trait d'enthousiasme national et de désintéressement public ne suffisait pas encore, qu'Alexandre ayant proposéaux Ephésiens d'acquitter toute la dépense faite et à faire, sous la seule condition d'inscrire son nom sur la ^façade de ce temple, en qua-

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Uté de fondateui ,, ces généreux citoyens s'y refusèrent d'une commune voix , et l'un d'eux fit à Alexandre cette réponse que nous a consçrvée Strabon : qu il ne convenait pas à un Dieu de faire construire des temples pour les Dieux. Les Ephésiens trouvèrent, du reste, dans les artistes qu'ils employaient, une générosité coniorme à la leur; chacun de ces artistes ayant consenti à ne recevoir, pour ses ouvrages, que le salaire de l'exécution matérielle, et ne se réservant d'autre prix pour lui-même, que l'honneur de contribuer à la décoration de ce temple. Ainsi donc, peuple et artistes^ rivalisaient à l'envi, dans ce concours de zèle et de talent, de travaux et de sacrifices, à élever des monumens pour la postérité; ce qui avait été l'œuvre des siècles devenait l'ouvrage de quelques années, et l'ornement d'une seule ville devenait la merveille du monde entier. Ne découvrez-vous pas , dans ce seul trait, tout le secret de la puissance et du génie des Grecs, et croyez-vous encore qu'il soit impossible qu'un si petit peuple , avec de si laibles ressources, ait fait de si grandes choses ?

Je n'ai plus que quelques mots à dire concernant ce temple et son histoire. Dans le premier • âge du christianisme, Ephèse, par la seule possession de ce temple célèbre, était encore un des premiers sièges du paganisme. Ce fut pour cela

que saint Paul vint de bonne heure y prêcher la foi chrétienne, afin de combattre, sur son propre terrain et dans son principal sanctuaire, l'antique religion avec les armes de la nouvelle. Alors une classe entière d'artistes et d'ouvriers trouvait dans la fabrication de petits modèles en argent du temple d'Éphèse, une branche d'industrie lucrative. Ces ouvriers, un certain Démétrius à leur tête, se liguèrent contre l'apôtre qui menaçait de réduire leurs profits et d'abolir leur métier, en attaquant l'ancien culte, ses temples et ses ministres. Il résulta de là line émeute, qui fut apaisée pour le moment. Mais saint Paul jugeant luimême qu'on ne pouvait combattre avec succès l'ancien système religieux^ dans des lieux où tant d'intérêts publics et privés se trouvaient si intimement liés au maintien du culte, prit le sage parti d'abandonner Éphèse et de se rendre dans la Grèce(i).

Le culte de Diane resta donc à peu près maître du terrain ; et son temple continua de faire l'ornement de l'Asie et l'admiration du monde, jusque vers le milieu du 3"" siècle de notre ère, où une invasion des GotKs, qui eut lieu sous l'Empereur Gallien , amena la chute de cet édifice (2).

(i) Act. Jpostolor. c.^1^.

(2) Trebell. Pollion. in Gallien. cap. VI.

Pillé et incendié par ces barbares, il n'est pas probable qu'ilse soit relevé depuis de ses ruines: le christianisme, alors plus puissant et plus répandu, ne l'eût sans doute pas souffert; et l'empire, faible et divisé, la Grèce humiliée et apauvrie, le polythéisme expirant et l'art déchu, étaient alors réduits à une impuissance commune. Le temple de Diane disparut donc alors de la scène du monde; aujourd'hui, c'est à peine si le voyageur peut retrouver, sur la place oii il s'éleva, quelques faibles traces de son existence même (i) ; mais il subsiste et subsistera toujours dans l'histoire; et c'est là, en définitif, que tout ce qui fit honneur à l'esprit humain , tout ce qui fut l'œuvre du génie , trouve un refuge assuré contre les atteintes de la barbarie , du fanatisme et du temps.

Je reviens à l'exposition des causes qui produisirent le développement de l'art , vers l'époque que j'ai assignée à ce mémorable phénomène. Cette époque , signalée par une foule d'hommes et de travaux remarquables , par l'apparition simultanée de Pythagore et des autres philosophes qu'on appela les sept Sages ; par la législation de Solon , et les poésies de Simonide et dePindare; par les grands ouvrages que Polycrate faisait exécuter à Samos; par les embellissemens d'Athènes, qui se

(i) Chandler s, Reisen in Kleinasieii , kap, 38 et 09. \^^ leçon. 20

remplissait d'Hermès, qui venait de voir instituer les o-randes Panathénées, etjeter les fondemens du temple de Jupiter Olympien, sous l'administration de Pisistratc ; cette époque , dis-jc , annonce indubitablement qu'un grand mouvementrégnaitdans les esprits, et conséquemment que les arts, mêlés dès-lors à tous les autres élémensdelavie publique et privée, durent avoir leur part dans ce grand mouvement, et se signaler eux-mêmes par des efforts extraordinaires. Or, l'une des principales causes qui favorisèrent l'essor qu'ils prirent à cette époque, fut sans contredit l'usage qui commença vers ce temps à s'établir, d'ériger aux vainqueurs dans les jeux publics, principalementàceux d'Olympie, des statues honorifiques. Dans les temps plus anciens, cet usage, ou n'existait pas encore, ou n'avait lieu qu'à de rares intervalles, ou ne se produisait que par des ouvrages trop imparfaits. Ainsi la statue d'OEbotas, vaiuqueur dans la 6' Olympiade, ne fut exécutée et consacrée que dans la 80'^ : preuve qu'à cette première époque, on n'élevait pas encore de statues en l'honneur des athlètes. Ainsi, vers la 61' olympiade, lorsque Praxidamas d'Égine, et Rhexibius d'Oponte consacrèrent eux-mêmes leurs propres statues, comme monument de leur victoire, dans VAltis^ ou bois sacré d'Olympie, usage qui devint alors général, les statues de ces athlètes n'étaient encore

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iiueji bois j l'une de figuier, l'autre de cyprès.

Cependant je trouve citée une statue en marbre, de l'athlète Arrachion , érigée en la 54' olympiade, dans la place publique dePhigalie; et plus anciennement encore, celle du Spartiate Eutélidas, deux fois vainqueur en la SS*" olympiade, avait été consacrée à Olympie, suivant toute apparence, en la même matière, c'est-à-dire en marbre. Mais Pausanias remarque expressément, au sujet de cette dernière statue, qu'elle était da7is lui style antique, et {\\iQ l'inscription gravée sur la plinthe, était devenue presque illisible par le temps. Quant à l'autre statue que je citais tout à l'heure, h celle d' Arrachion , la description que nous en fait Pausanias, plus détaillée et plus précise encore, devient un élément des plus précieux à recueillir dans l'histoire de l'art, et des plusimportans pour la connaissance de ses progrès.

Pausanias observe donc que cette statue, très-ancienne, offre surtout dans sa conformation générale la preuve de cette antiquité; c<27'^ ajoute-t-il, les pieds sont à peine séparés Vun de Vautre.^ et les bras descendent le long du corps, jusqu'au haut des cuisses. On reconnaît , h ces traits caractéristiques , une statue conçue dans le style hiératique des anciennes époques, tel que nous le présente une figure composée de la même manière, et qui doit dater de la même époque, je veux dire

la célèbre statuette en bronze du musée Nani (i). Toutefois, on aurait tort de conclure, de ce seul fait , que toutes les statues exécutées dans les divers lieux de la Grèce, à la même époque, fussent traitées dans le même style : d'abord , parce qu'il est notoire que les Arcadiens, au milieu desquels fut érigée cette statue d'un de leurs concitoyens, et sans doute aussi par la main d'un de leurs compatriotes , furent un des peuples grecs les plus arriérés de tout temps dans la civilisation et notamment dans la culture des arts; en second lieu, parce qu'une foule de considérations morales ou de motifs particuliers, que nous ne pouvons connaître, purent influer sur le choix d'un type hiératique, pour une statue d'athlète, ou pour tout autre monument honorifique, consacré dans une intention religieuse ou politique; troisièmement enfin, parce qu'il est impossible de concilier un état de l'art si imparfait , si absolument privé de mouvement, avec des compositions telles que celles qui figuraient sur le coffre de Cypsélus, ou que nous retrouvons sur les plus anciennes médailles, et sur les vases grecs de première fabrique, et surtout avec les progrès si rapides que cet art avait déjà faits sous Phidias, en la 75"" olympiade, c'est-à-dire, inoms d'un siècle

(i) Dans Pacciaudi , Monum. Pelopon. , t. II , p. Sg.

après l'époque de la statue dont il s'agit ; statue d'ailleurs unique dans son genre, et d'après laquelle seule on ne peut établir une règle générale. Quoiqu'il en soit , nous devons reconnaître que l'usage qui s'établit, de la cinquantième à la soixantième olympiade , d'ériger publiquement des statues aux athlètes vainqueurs, favorisa puissamment le progrès de l'art, et produisit son émancipation complète. En effet, si jusqu'à cette époque l'art était resté plus ou moins esclave de certaines habitudes consacrées, asservi à certaines conditions religieuses, on conçoit qu'appelé à représenter des athlètes, c'est-à-dire les hommes les mieux conformés, au sein de la plus belle race d'hommes qui fut jamais, et dès-lors entré dans une route si nouvelle, avec tant de moyens d'émulation puisés dans les mœurs actuelles, avec tant de ressource d'exécution acquises par une longue expérience, l'art ait dû marcher d'un pas ferme et rapide au but de ses brillantes destinées. L'imitation se trouvait alors établie sur son véritable terrain ; elle avait à étudier sur les plus beaux hommes du monde, sur des hommes en qui la nature et l'exercice avaient réuni tous les avantages physiques, les formes et les proportions du corps humain, le jeu des organes, la vérité des mouvemens, la justesse et l'effet des at. litudes. C'étaient des portraits réels qu'on de-

mandait aux artistes, et non plus des modèies hiératiques; c'était la T'essemb lajice comp\èle ^ vivante et animée de ces vainqueurs, orgueil de leur patrie et de la Grèce entière, que l'art était chargé de reproduire, et non plus de froides répétitions d'un type conventionnel. C'était, en un mot, tel homme ^ en particulier, et non plus la forme humaine, en général , qu'il s'agissait de représenter ; c'étaient tous les hommes qu'il fallait rendre, sous tous les traits qu'ils pouvaient offrir, et dans toutes les positions qu'ils pouvaient prendre; car on en vint au point de décider, par une loi solennelle, que les athlètes, qui auraient remporté trois fois le prix, seraient représentés, non-seulement avec leur physionomie, leur taille, leur conformation particulière, mais encore dans l'attitude même qui leur aurait procuré la victoire : c'est ce qu^on appelait des statues iconiques (i). Cet amour de la vérité imitative s'étendit jusqu'aux animaux eux-mêmes, jusqu'aux chevaux qui avaient remporté le prix : on les représentait aussi d'après nature, ainsi qu'un ancien auteur le dit expressément des coursiers de Cimon (2). L'imitation de la nature, et d'une nature choisie.

(i) Pline, XXXIV, 9. Compar. Corn. Nepos, Fie de Cha- ■ brias , c. 1.

(■2) ^ïllien , Hist. var. IX , 32.

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devint donc l'élcment essentiel et le principal bnt de l'art; et cette nouvelle condition de l'art, combinée avec SCS anciennes habitudes religieuses, avec ses anciens principes hiératiques, produisit enfin, par un admirable concours de causes et d'effets, ce phénomène unique dans l'histoire des arts d'imitation j d'une vérité de formes poussée aussi loin cju'il est possible, avec un choix de ces mêmes formes élevé jusqu'à une perfection idéale.

Je n'ai pas besoin d'un long discours pour vous faire sentir combien l'usage des exercices gymnastiques , si répandu chez les Grecs, était favorable à l'art, par les beaux modèles qu'il fournissait aux artistes, par la facilité de les étudier à tous les instans, et dans toutes les positions possibles , enfin, par ce grand nombre de statues athlétiques, cpii résultait nécessairement de pareilles institutions. Mais je dois appeler particulièrement votrealtention sur deuxdes conséquences les plus immédiates d'un pareil état de choses, en même temps que les plus propres à expliquer cet admirable développement des arts d'imitation.

L'un de ces effets , est que V étude du nu devint la condition essentielle de l'art^ chez les Grecs. En effet, ce fut une maxime hautement proclamée dans l'antiquité, et confirmée par tous les monumcns qui nous en restent, que \art

grec ne voilait aucune de ses images (i). Ainsi. tous les dieujc^ de quelqiTiC ordre qu'ils fussent j tous les demi- dieuoc^ ou génies , tous les héros ^ les athlètes , les hommes célèbres y de toute condition, étaient représentés absolument nus (p.), ou avec une partie de vêtement insignifiante. Il n'y eut guère d'exceptions à ce principe général^ que celle qui concerna les déesses ^ représentées toujours "vétues ^ si ce n'est Vénus, et encore dans un petit nombre decas, sans doute par suite des mœurs nationales , qui , reléguant les femmes dans le sanctuaire de la famille, les écartant du théâtre et des lieux publics , auraient encore moins permis qu'on exposât, dans les images de l'art, leur sexe dans un état complet de nudité. C'était donc le même sentiment de pudeur et de retenue qui avait fait représenter anciennement les Grâces eWes-mêmes vêtues j comme l'étaient encore celles de la main de Socrate, qui se voyaient dans l'Acropole d'Athènes, et qui fit regarder d'abord la Vénus de Cnide, de Praxitèle, statue absolument nue, comme une innovation répréhensible; c'était, dis-je le même sentiment, qui interdisait aux artistes d'étendre aux figures de femmes la loi gé-

(i) Pline , XXXIV , lo : Nil velare grœcum eut, (2) Voyez la dissertation de M. Hirt . Ueber die Bihlung des Nacklen bei cie?7 Jllefi , Berlin, in/j-".

néralede nudité, appliquée, presque sans exception , aux figures mâles, soit de dieux ou de héros, soit d'athlètes ou d'hommes célèbres.

Or, cette nudité^ principe certain , incontestable de la perfection imitative à laquelle s'éleva l'art grec, et cause principale du plaisir que nous procurent ses ouvrages, de quelle autre source put-elle dériver , que de ces habitudes gymnastiques qui offrirent d'abord aux artistes les plus beaux modèles, et des lois en rapport avec les mêmes institutions , qui , demandant sans cesse à l'art des statues athlétiques , avaient ainsi émancipé complètement l'imitation, l'avaient affranchie de toute voile, aussi bien que de toute entrave, lui avaient procuré, en un mot, le double avantage de la liberté dans son travail, et de la nudité dans son modèle? Ce principe se trouvait , d'ailleurs , conforme aux idées que les anciens se faisaient de la divinité, et des hommes qui lui ressemblent; ils se représentaient Z^ie^z nu^ comme l'être qui a tout donné, et qui n'a besoin de rien. C'est une idée que Sénèque exprime plusieurs fois^ et, entre autres, dans ce passage d'une de ses épîtres (i) : ce n'est pas la richesse qui rend semblable à Dieu; car Dieu na rien; et ce n est pas non plus un vêtement

(i) Sénéqjie, £'/^/*/. 5i.

de pourpre-^ car Dieu est nu. Ov , que cette idée, sur la jiudité des dieux- , fût primitivement dérivée d'une source symbolique, ou bien qu'elle se fut formée après coup sur les modèles de perfection que l'art a\ait créés ; en d'autres termes, que la nudité fût descendue des dieux aux hommes, ou qu'elle fût remontée des hommes aux dieux, toujours est-il certain que celte loi de nudité, ainsi justifiée par cette idée sur la nature de la Divinité, en môme temps qu'elle était favorisée^ dans les autres parties du domaine de l'art, par Tobligation de représenter Vhoinme en cet état^ dut acquérir, par l'effet de cette double cause, une force, une généralité et une durée qui survécurent même à son principe. Car les Romains, qui n'avaient déjà plus, ni les mêmes mœurs, ni les mêmes idées, imitèrent encore les Grecs en ce point ; ils représentèrent entièrement nus , non-seulement leurs empereurs , à qui » cette nudité convenait d'ailleurs comme un signe

d'apothéose, comme un trait de ressemblance avec la Divinité ; non-seulement des personnages déifiés , tels (\a^ Anti?ioïis , mais de simples héros qui n'avaient pas joui d'un pareil honneur , tels que Pompée ou Agrippa^ comme on les voit représentés l'un et l'autre, dans ce costume héroïque, c'est-à-dire, absolument nus : le premier, dans la fameuse statue du palais Spada , à

D ARCHÉOLOGIE. 2^ f

Rome; le secoue!, dans une bcllestatue, trop peu connue, du palais Grimani, à Venise.

Un autre effet, qui ne résulta pas moins directement des institutions gymnastiques des Grecs^ et qui ne tourna pas moins au profit des arts d'imitation , ce fut la préférence donnée pardessus tout aux avantages physiques, et cet honneur universel, cet enthousiasme, ce culte de la beauté^ qui s'allia si intimement chez les Grecs, non-seulement à la pratique des arts, mais encore à toutes les idées morales, à tous les sentimens généreux. Je ne répéterai pas ce qu'a dit Winckelmann (i), sur toutes les institutions que cette passion de la beauté . poussée jusqu'à l'excès, avait fait imaginer aux Grecs, et nous rend presque impossibles à concevoir; sur ces jeux publics, dans lesquels ou disputait le prix de la beauté; sur ces défis de beauté , qui avaient lieu, entre femmes, à Spai'te^ à Lesbos et ailleurs encore ; entre hommes , à Mégare , et dans VElide ; sur ces honneurs incroyables rendus à la beauté, au point que, chez plusieurs peuples de la Grèce, elle constituait le sacerdoce de certaines divinités , et qu'elle faisait un Dieu même de toute personne qui la possédait à un haut de-

(i) Winckelmann, Gescfiichte der Kiinst, B. IV, Kap. \, §.7 et 8.

gré, comme le prouve, entre autres exemples, celui d'un citoyen de Crotone , nommé Philippe, qui fut déifié par les habitans de Ségeste , en Sicile, et qui reçut , de son vivant même, des sacrifices, uniquement parce qu'il était très-beau. Mais je dois insister sur ce point, que l'estime si singulière que les Grecs faisaient de la beauté, tenait en partie à des raisons morales et politiques, et non pas uniquement à des idées sensuelles : c'était parce qu'ils croyaient qu'une belle âme était ordinairement placée dans un beau corps, et qu'une constitution saine et vigoureuse, était la première condition du courage, et, en quelque sorte, le premier élément de la liberté, qu'ils^'attachaient à produire sous toutes les formes, à favoriser de toutes les manières possibles , les principes et les images du beau. De là , l'idée de beaiité^']omle à celle de bonté , pour composer le mot qui désignait, dans la langue des Grecs, le mérite suprême, le mérite par excellence (i); de là, cette épithéte de beau^ devenue le premier titre de gloire, et l'éloge qui comprenait tous les autres : mot que Phidias inscrivait sur sa statue de Jupiter Olympien, à la suite du nom d'un de ses disciples, pour éterniser sa mémoire; mot qu'un roi étranger traçait de sa main sur tous les murs de

d'archéologie. 2-^3

son palais, en l'honneur des Athéniens, pour leur témoigner son affection; mot que nous voyons répété par milliers sur les vases grecs, applique à toute sorte de personnes et par toute sorte de motifs, par l'amitié, par la reconnaissance, par la piété; mot enfin qui, renfermant à la fois l'idée du beau physique et celle du beau moral, regardés comme inséparables, offrait ainsi à l'esprit une image accomplie, comme celle qui résultait pour les veux des belles productions de l'art.

Je n'ai pas besoin de relever tous les avantages qui résultaient, pour la pratique de l'art, d'une pareille manière de penser. Il est évident qu'au milieu d'un peuple si sensible à la beauté , d'un peuple qui se montrait si passionné pour ses images, et qui en offrait tant de modèles, l'art ne pouvait remplir sa destination qu'en secondant, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, une disposition si générale, en même temps qu'elle lui était si favorable. Mais il y a plus ; la politique venait encore, dans certains lieux, au secours de Tart, pour lui prescrire le beau comme l'unique but, comme la première condition de ses travaux. Ainsi, il existait une loi chez les Thébains, qui interdisait à l'artiste, sous des peines sévères, de représenter des personnes laides et des sujets haïssables. Les scènes d'un genre bas et ignoble, les images d'une nature pauvre

2'y4 COURS

et commune, la charge, la caricature, étaient retranchées, par la législation même, du domaine We l'art, comme des atteintes portées à son principe, comme des outrages à la raison et à l'honnêteté publiques. La Grèce eut pourtant, dans les siècles qui annonçaient la décadence, ses peintres de genre et de taverne, son Pauson et son Pjréicus^ qui peignaient , avec le soin et le talent d'un Téniers et d'un Van-Ostade, des personnages et des scènes de la vie commune; mais Pauson, dont le grave Aristote recommandait de tenir les ouvrages éloignés de la vue des jeunes gens, pour préserver leur imagination de toute souillure , vivait dans une pauvreté qui l'exposait aux sarcasmes d'Aristophane; et la philosophie et le théâtre servaient ainsi l'un et l'autre de supplément ou de correctif aux lois. Quant àPyréicus, si ses ouvrages se vendaient plus cher, il n'en était pas moins flétri lui-même par le surnom de Rhjparographe^ peintre chiffonnier^ qui rendait sa personne vile et son talent méprisable, entre tous les artistes, comme aux yeux de tous ses concitoyens ; et la morale était satisfaite , et l'art lui-même étart vengé par cette espèce de flétrissure publique imprimée à l'homme qui faisait un pareil abus de ses talens.

Ces idées, ces mœurs, ces lois, qui prescrivaient l'étude et l'imitation du beau aux artistes, sont un

D ARCHÉOLOr.IE. 2'y5

fait si important dans l'histoire de l'art ^ si nouveau et si étranger pour nous, surtout à l'époque où nous vivons , qu'il doit m'étrc permis de m'arrêter quelques instans sur ce sujet. Mais les considérations qui s'y rattachent sont trop graves et trop nombreuses, pour être seulement indiquées dans cette séance. J'aurai lieu, d'ailleurs, en présentant sur ce point le résultat de mes observations, d'en faire, à quelques méprises de notre goût actuel, une application qui ne sera peut-être pas sans utilité; d'opposer l'exemple et la théorie des Grecs à l'erreur de quelques hommes , qui semblent se faire, de l'objet de l'imitation dans les beaux-arts ^ une idée bien différente; qui prennent le laid pour le beau, le bizarre pour le nouveau, la caricature pour l'expression, l'impuissance pour le talent; j'aurai du moins cette occasion de faire ici, dirai-je une espèce de protestation, contre le mauvais goût d'une partie du public, et contre les encouragemens, de quelque nature qu'ils soient, et de quelque part qu'ils viennent, accordés à cette direction vicieuse de l'art; et pour tant de choses que j'ai à dire, tant de préventions que j'ai h braver, peut-être même tant de passions que j'ai à provoquer, ce n'est pas trop d'une séance tout entière : ce sera donc l'objet de notre prochain entretien.

SÉANCE DU 2 2 JUILLET 1 8a8.

DIXÏEIHE LEÇON.

• •'«•iMtititiiiaitt^^cidiitKiKi •'"

SOMMAIRE

Continuation du même sujet. — L'étude du beau devenue le principe dominant de l'art grec. — V ex pression swhor Aonnée à ce principe ; exemples tirés de la Niobé et du Laocoon.

Autre exemple tiré du tableau de Timaiithe, représentant

le Sacrifice cClphigénie. — Application de ces principes à quelques méprises du goût moderne, ou du Romantisme en peinture. — De la destination des ouvrages de Fart, chez les Grecs, et de la condition des artistes. — Notions historiques sur les raonumens appartenant à l'ancien style, qui nous sont parvenus.

La beauté , envisagée comme le seul but , comme la véritable essence de l'art , fut , avonsnous dit, favorisée de toute manière clxez les Grecs ^ par les mœurs, par les institutions et par les lois. C'est dans ce sentiment , exalté jusqu'à un degré d'enthousiasme qui nous paraît voisin de l'excès; c'est dans ce principe, poussé jusqu'à toutes ses conséquences , que résida , suivant nous encore, la principale cause de la perfection où cet art fut porté chez les Grecs. Chacune de ces

10* Leçon. 21

deux assertions mérite d'être ici l'objet de quelques observations particulières.

Je ne suppose pas qu'on puisse élever le moindre doute sur la réalité du culte que les Grecs, au temps florissant de leurs républiques, rendaient à la beauté. Il serait plus difficile sans doute de concilier l'idée de ce culte avec la morale, que d'accorder les notions qui nous en restent avec la vérité historique. Il est certain que des actions et des personnes qui nous paraissent condamnables, et avec raison , changeaient, aux yeux des Grecs, de nature et de caractère, sitôt que le mérite de la beauté venait s'y joindre à un degré éminent. Phryné, absoute de la peine de mort qu'elle avait encourue, uniquement parce qu'elle était belle, n'était plus, ce qu'elle serait pour nous, aux yeux de la loi, une simple courtisane , mais le modèle vivant d'après lequel Praxitèle avait réalisé l'image accomplie de sa Vénus de Gnide; et la statue en or de cette courtisane prenait place à Delphes parmi les images consacrées par la piété publique. Ces courtisanes elles-mêmes, formant, dans certains endroits de la Grèce, une sorte de sacerdoce; réputées, à ce titre, des personnages sacrés, Hié~ rodules ; proclamées par Pindare les jeunes et aimables prêtresses de la Persuasion dans Vopulente Corinthe ; représentées enfin dans un

D'ARCHÉOLOGIE. Siyp

tableau et célébrées par Simonidc, comme ayant contribué, par leur dévouement à Vénus, au salut de la Grèce, presqu'autant, sinon tout-à-fait de la même manière , que les héros de Marathon (i), devaient h îa seule beauté dont elles étaient les modèles, de participer presqu'au même culte dont elles étaient les ministres.

Ce mérite s'élevait donc au-dessus de toute autre considération, même à l'égard des femmes, qui menaient généralement chez les Grecs une vie si sévère et si retirée; qui, reléguées dans une partie séparée de l'habitation commune, en quelque sorte, comme dans un sanctuaire domestique, ne se communiquaient que rarement aux étrangers ou aux hôtes de la famille, et chez qui enfin la modestie et la retenue constituaient le premier devoir et la première vertu de leur sexe. Mais comme la beauté constituait aussi en elles un mérite supérieur à tous les autres , les occasions propres à mettre ce mérite en évidence, les moyens de le faire valoir , étaient admis et favorisés même par les mœurs, fussent -ils d'ailleurs le plus contraires aux mœurs. Ainsi , la sœur de Cimon, la belle Elpinice, s'enorgueillissait de servir de modèle à Polygnote , dans le temps même où Cimon, chef de la république, triomphait

(i) Athénée, Deipnosoph. XIII, 4 , p- SyS.

'j8o cours

de toutes les forces du grand roi ; ainsi , le peuple de Crotone rassemblait toutes ses plus belles filles sous les yeux de Zeuxis, pour que l'artiste chargé de peindre Hélène pût choisir, entre toutes ces beautés, celles qui lui offriraient tous les élémens d'un pareil tableau. Il suffirait des deux seuls exemples que je viens de citer pour juger de l'importance qu'acquéraient, au sein d'une nation si sensible à la beauté, les artistes ainsi constitués les juges de ce mérite suprême, les hommes qui en adjugeaient le prix, qui en éternisaient Fijnage , et qui devaient, à tous ces titres, jouir, plus que qui que ce fût au monde, de l'avantage d'en posséder sans cesse le modèle sous les yeux et dans la pensée.

Le prix infini que les Grecs attachaient aux avantages phvsiques, la supériorité qu'ils accordaient à ce genre de mérite par-dessus tous les autres, les honneurs extraordinaires dont ils comblaient leurs athlètes vainqueurs, sont des faits dont il n'est permis ni de méconnaître le principe ni de récuser la conséquence. Tout était institué chez les Grecs pour produire de beauoc hommes , sans doute parce que, selon eux, c'était un moyen infaillible de produire de généreux citoyens, mais aussi parce que la beauté avait à leurs yeux un mérite indépendant de ce résultat politique. Une ancienne chanson grecque, attri-

D'ARCHÉOLOGIE. 'iS \

buée àSimonide ou à Epicharnie, contenait quatre souhaits, dont Platon nous a conservé les trois premiers, qui étaient de Jouir d'iuie bonne saiité, de naître beau , et de posséder des lichesses bien acquises ; le quatrième souhait, que Platon a passé sous silence, était de se divertir avec des amis. Ainsi, toutes les idées des Grecs, fixées sur des qualités et sur des jouissances physiques, tendaient à favoriser de toute manière le plus haut développement possible des unes et des au-

r très : d'où il suit que l'art, moyen énergique et puissant de rendre la beauté sensible, palpable^ populaire, dut trouver dans une pareille disposition des esprits un ressort extraordinaire, en même temps qu'il dut contribuer efficacement à rendre de plus en plus cette disposition générale, et à Fexalter jusqu'à l'enthousiasme.

De là, sans doute, l'importance que les lois attachaient dans la Grèce aux productions des arts; les règles imposées par les Hellanodices aux artistes, relativement aux effigies des athlètes vainqueurs; l'interdiction des sujets et des figures ignobles, prononcée par la loi thébaine. Nous avons peine à concevoir comment, dans des pays libres et sous des institutions républicaines^ la législation put s'immiscer ainsi dans le régime et la pratique des arts; mais c'est parce que cette

I pratique même se liait aux plus chers de leurs in-

térêtSj aux plus importans de leurs besoins, que la sollicitude des magistrals s'étendait jusque sur le talent des artistes. Une profession qui exerçait une influence si puissante, si journalière, sur le caractère et sur la constitution du peuple ; une profession à qui une nation si naturellement enthousiaste devait tant d'impressions morales et physiques, ne pouvait être abandonnée aux caprices et aux aberrations du goût individuel. Si, dans le principe, de beaux modèles avaient produit de belles statues; de belles statues, à leur tour, quand la Grèce en fut remplie , produisaient incessamment de beaux modèles. Ainsi, les femmes de Sparte gardaient dans leurs chambres à coucher, thalami , des images de Nirée, de Narcisse, d'Hyacinthe, de Castor et Pollux, pour avoir de beaux enfans(i); moyen plus efficace , sans doute, et surtout plus doux que l'usage barbare de sacrifier les enfans mal conformés et contrefaits. Ainsi, les songes célèbres des mères d'Aristomène, d'Aristodamas, d'Alexandre-le-Grand, de Scipion, d'Auguste, songes dans lesquels figure constamment un serpent, symbole habituel de la divinité , ont été expliqués par Lessing, d'une manière aussi docte qu'ingénieuse, au moyen de cette contemplation assidue, de cette préoccupa-

(j) Oppian. Cyneget. 1,357.

DARCHÉOLOGIE. 283

tion constante où vivaient les femmes grecques, les yeux sans cesse fixés sur ces modèles de la beauté divine, reproduits en tous lieux et sous toutes les formes, sur ces figures de Bacchus, d'Apollon , de Mercure , d'Hercule, dont l'image , après les avoir occupées tout le jour , les poursuivait encore dans leur sommeil (i). C'était, du reste, le même principe qui faisait prescrire par Aristote, d'écarter des yeux des jeunes gens toutes les images ignobles. En un mot, c'était une maxime de la politique et de la philosophie , chez les Grecs, de n'offrir aux yeux que des modèles du beau, pour en imprimer fortement le type dans l'imagination , pour en favoriser de toute manière la reproduction; et ce fut enfin sous l'influence de ces idées que l'art grec reçut sa forme définitive et sa direction invariable. r ,

De cette loi suprême de la beauté imposée à *' *V

l'art, comme la condition qui dominait toutes les autres, dérivent en effet toutes les propriétés de cet art, telles que nous les voyons se produire, à mesure qu'il se perfectionne lui-même. Ainsi , toutes les autres qualités que l'art peut et doit réunir à celles de la beauté, le caractère, la dis-

(i) Lessing , Laocoon , §. II, p. 12 : Die ehrlichen JFeiber hatten des Tages ihre Augen an dem Gotte geweidet , iind der verwirrende Trautn erwectc das JJild des Thieres-

position y Vejcpression , le costume ^Te?<tent toujours subordonnées à ce principe. haLnudité devient le costiune à peu près général , parce qu'elle est la condition la plus favorable au développement des belles formes. La 7;/e///e^^e est indiquée par des cheveux blancs ou par des accessoires, et jamais par une expression exagérée de rides et de détails ignobles. Les passions hideuses, qui défigurent le visage; les mouvemens violens, qui détruisent et rompent les belles lignes du corps; les personnages haïssables, qui ne peuvent se montrer que sous une physionomie assortie à leur r capactère , sont absolument bannis du domaine

de l'art; et quand ces personnages deviennent indispensables au sujet de la représentation, ils s'y montrent avec un symbole propre à les faire ^ reconnaître , mais jamais sous les formes ou avec

S*3i* |gg traits de la laideur. Ainsi , les Furies^ armées

de serpens, qui poursuivent et vengent le crime; ainsi Méduse^ la tête ceinte de serpens; ainsi tous ces êtres monstrueux et à double nature , dont j'ai parlé ailleurs, se montrent toujours avec un cal'actère de beauté qui leur est propre, et jamais avec des traits ignobles et sous des formes repoussantes.

Le seul dieu qui fût contrefait dans la légende, Vulcain , estropié, comme on sait, par l'effet de sa chute du Ciel, ne fut jamais représenté tel

dans les ouvrages de l'art. A une époque où cette légende jouissait encore de toute son autorité, Alcaméne, obligé de la suivre, mais encore plus obligé de respecter les principes de son art, se tira de cette difficulté, en couvrant sa statue d'un long manteau. Il fit donc Vulcain vêtu, par une légère faute de costume, plutôt que de le montrer contrefait; en quoi il eût péché contre la nature même de l'art; et depuis, l'art avait fini par s'affranchir de ce reste même de scrupule; car, dans aucune des images vêtues ou non vêtues qui nous restent de Vulcain , on ne remarque en effet qu'il soit boiteux. Je ne saurais m'empêcher de relever à cette occasion la singulière méprise commise par un antiquaire, d'ailleurs très-docte et très-recommandable, par le célèbre Zoëga, qui croyait voir dans la belle statue, long-temps connue sous le nom i^ Antinous du Belvédère, un Œdipe, parce que les chevilles des jambes de cette figure sont tant soit peu estropiées , et qu'il regardait ce défaut comme un moyen employé par l'artiste pour désigner OEdipe^ exposé dans son enfance sur le Cithéron , et suspendu par le pied à un arbre, tandis que c'est tout simplement le résultat d'une restauration maladroite, et que d'ailleurs cette figure est reconnue unanimement aujourd'hui pour celle de Mercure, le plus

léger , le plus ingambe et le moins boiteux des dieux.

Mais c'est surtout dans ce qui concerne Yejcpressioji, que le principe de l'art grec, essentiellement lié au sentiment de la beauté , se révèle à nos yeux de la manière la moins équivoque. Toute expression qui, par sa nature ou par son excès, pouvait altérer la beauté, soit des traits du visage, soit des formes du corps, était adoucie au point juste et précis qui rendait la première sensible, sans nuire en aucune façon à la seconde. Jamais la colère^ la rage, \di fureur , le désespoir, portés à ce degré hideux qui déshonore la figure humaine, ne profanèrent les belles productions de l'art, bien que les passions les plus vives, les sujets les plus pathétiques, se montrassent fréquemment dans ces ouvrages. Prenons pour exemples deux des plus admirables monumens qui nous soient restés de l'art antique, et qui nous représentent, l'un , les douleurs de l'âme , l'autre, les tourmens du corps, portés au plus haut degré d'intensité qu'il soit possible: la JViobéel le Lao~ coon. Tout ce que le cœur d'une mère qui voit périr sous ses yeux toute sa famille, qui fait vainement de son manteau un dernier abri au dernier de ses enfans atteint dans ses bras du trait mortel; tout ce que ce cœur peut enfermer deplaintes,dc douleurs, d'angoisses, n'est-il pas empreint

dans tout le mouvement de celte admirable figure, dans toute la physionomie de cette tête sublime, sans que la justesse et la profondeur de cette expression même diminuent rien de la beauté divine de ce personnage? Et cette beauté elle-même ne rend-elle pas, à son tour, la situation deNiobé plus pathétique, son malheur plus touchant, sa douleur plus pénétrante? L'admirerait-on de même, et la plaindrait-on autant, si son visage était défiguré par toutes les angoisses qui la déchirent, si son regard étincelait d'imprécation, si sa bouche écumait de rage, si tous ses traits étaient en convulsion et en désordre? Enlaidie à ce point par la passion , serait-elle plus intéressante h nos yeux? et ne perdrait-elle pas plutôt tout l'effet de son désespoir , en perdant tout le charme de sa beauté? Voyez Laocoon , déchiré entre ses deux fils expirans, par des serpens qui les enlacent tous les trois, qui les infectent de leurs venins, qui les étouffent dans leurs étreintes : jamais tourmens plus effrovables accablèrent-ils à la fois un homme, un père, un citoyen? Jamais souffrances plus aiguës se manifestèrent-elles à un plus haut degré dans toutes les parties d'un corps humain? Cependant, le sentiment de la plus haute beauté est encore empreint dans tous les détails de ce corps même en proie à des tortures si affreuses. Cette tête, qui exprime tant de douleurs, n'est défigurée

par aucune de ces convulsions hideuses qui les rendraient insupportables à la vue. Tout est beau, et tout est pathétique en lui, ou pour mieux dire, tout y est pathétique, parce que tout y est beau. En effet, renforcez tant soit peu l'expression, et jugez ce qui résultera; transformez en cris aigus les profonds soupirs qui s'exhalent de la poitrine deLaocoon, et voyez ce que deviendra sa figure; ouvrez-lui seulement la bouche, faites-le crier de toutes ses forces, et regardez-le, ou plutôt ne le regardez plus; car, par cette seule ouverture de la bouche,^ vous avez produit un objet hideux; vous avez déformé le visage, vous avez changé l'intérêt en horreur, la souffrance en grimace; vous avez détruit enfin l'expression , en détruisant la beauté.

C'est ce tact exquis, c'est cette combinaison savante, du plus haut degré possible de V expression, avec le plus haut degré imaginable de la beauté, qui forme le caractère essentiel de l'art grec, qui en constitue le mérite inimitable. Hors de là, je ne vois plus dans l'expression, fùt-elle même fidèlement rendue sur la nature , que grimace, charge, caricature, qui n'excitent en nous ni plaisir, ni émotion, ni sympathie. Prenons encore, dans l'histoire de l'art antique, un exemple remarqué par les anciens eux-mêmes. Lorsque Timanlhc eut à peindre le Sacrifice d'Iphigénié-,

D'ARGHÉOF.OGIE. 289

il épuisa, disent les anciens , tout son art à représenter la tristesse, à ses divers degrés, chez les divers assistans de cette scène tragique; quant au père, dont il désespérait de rendre dignement la douleur, il prit le parti de lui voiler le visage. Mais que signifie ce mot dignement? et pourquoi Timanthe voila -t- il ainsi la figure d'Agamemnon? Est-ce parce qu'il était impossible, en effet, de trouver des traits et des couleurs propres à rendre le désespoir d'un père? Non; il n'y eut en cela ni impuissance de l'art , ni impuissance de l'artiste; non, Timanthe ne recula certainement pas devant une difficulté dont le plus médiocre de nos peintres se tirerait avec succès. Plus la passion est forte , plus les traits du visage , mis en rapport avec elle , prennent, au contraire, des formes prononcées; le plus haut degré d'une affection quelconque est toujours celui qui se produit par les traits les plus décidés; et rien n'est réellement plus facile h l'art , que de rendre ce qui se montre dans la nature d'une manière si caractérisée. Mais Timanthe connaissait les bornes et les principes de son art; il savait que la douleur, qui convenait à Agamemnon, comme père, ne pouvait se produire , dans son image, que sous des traits haïssables ; il savait qu'une affection si violente ne pouvait se manifester que par des formes ingrates

pour l'art. En montrant son principal personnage sous un aspect repoussant h force de vérité, il eût détruit la dignité de ce personnage et l'intérêt de son sujet; il eût détruit l'expression même par l'excès de l'expression. Entre l'obligation de montrer un objet hideux, ou de l'adoucir, deux partis que réprouvait également la nature de sa composition^ que fit donc Timanthe? Il voila la figure d'Agameinnon, c'est-à-dire qu'il laissa deviner ce qu'il ne pouvait pas montrer, ce qu'il ne voulait pas peindre. En un mot, ce sacrifice d'une figure qui ne pouvait être vue telle qu'elle devait êire, ni présentée autrement qu'elle ne devait être, fut un sacrifice à la beauté, et en même temps un exemple de la manière dont on doit concilier Vexpression, telle que la comportent les principes de l'art , avec la beauté^ qui en est la loi suprême.

Voulez-vous savoir maintenant où conduisent des doctrines différentes de la théorie et des leçons de l'art grec? Je n'irai pas chercher bien loin des exemples modernes; je les prendrai de notre temps et sous nos yeux. Supposez qu'un artiste ait voulu peindre une population de femmes, d'enfans, de vieillards, moissonnée par le glaive ennemi; que, pour exciter dans notre âme une en otion plus vive, cet artiste ait rattaché un sujet si pathétique en lui-même, à une aventure ré-

cente, à une révolution célèbre; qu'en un mot, il ait cherché à réunir l'intérêt du sujet, du lieu, de l'époque , pour rendre sa composition plus frappante , plus pittoresque , plus pathétique. Mais si, dans ce massacre de personnes de tout âge et de tout sexe, tout est également ignoble et laid; si je ne vois partout que des objets hideux, des blessures atroces, des membres estropiés , des chairs livides ; si les femmes repoussent l'intérêt par leur laideur; si les enfans, flétris dès le berceau, et pour ainsi dire mortsnés, n'offrent ni ces grâces de l'âge, ni cette fraîcheur de la santé , qui rendraient leur sort plus touchant, leur situation plus déchirante; si je suis obligé de détourner ma vue de tant d'images rebutantes, sans pouvoir la fixer nulle part sur un objet qui excite en moi cette douce sympathie d'une émotion généreuse, l'auteur aura-t-il atteint son but, en exagérant ainsi l'expression , en négligeant ainsi le dessin, en prodiguant à ce point les détails et les objets hideux, en assimilant enfin , autant qu'il a dépendu de lui , par les formes ignobles, par les traits repoussans qu'il a donnés aux uns et aux autres, les bourreaux et les victimes, en justifiant presque, par un sacrilège abus de son art, le crime aux dépens du malheur?

Voilà pourtant où conduit cette fausse théorie.

si hautement, prônée de nos jours par des gens qui* ont bien leur intérêt à cela, le romantisme , puisqu'il faut l'appeler par son nom , lequel consiste à représenter tout ce que produit la nature ^ dans l'état où elle le produit^ sauf à montrer plus de monstres, ou du moins de choses laides, que de belles choses, attendu que, dans l'universalité des êtres j la beauté est plutôt en effet l'exception que le fait; à faire rFune vérité ignoble et triviale le premier objet de l'imitation, la première condition de l'art; à exagérer l'expression aux dépens du choix et de la beauté des formes, sous le prétexte de rester plus fidèle à la nature; à sacrifier enfin la véritable imitation , qui est celle du beau, et de laquelle seule résulte pour nous-mêmes une image équivalente; à la sacrifier, dis-je, à cette imitation subalterne d'objets qui ne méritent pas d'être montrés , ou dont l'impression ne saurait produire rien d'utile ou d'agréable. Un ancien artiste disait à un homme mal conformé : Qui voudrait te peindre , toi que personne ne peut 'î;o/r(i)? Il semble que certains de nos artistes disent tout au contraire : « Tout ignoble que tu es, » je veux pourtant te peindre. Tel qui ne pour- » rait pas t'envisager, verra mon tableau avec » plaisir, non comme objet fidèlement imité en

(i) Ântholdgie grecque. Jl , ^^.

D ARCHÉOrOGlE, 293

)i soi-mênie, mais comme un témoignage de mon » art, quia su imiter un pareil monstre. » Ainsi, dans cette manière de voir, l'art n'est plus qu'une industrie toute matérielle. L'effet moral du tableau , qui en fait seul tout le prix , est sacrifié à l'exécution du tableau même; et l'on ne s'aperçoit pas que, par cette manière matérielle et grossière d'envisager l'art , on le dégrade au niveau de son objet, on le rend ignoble comme son modèle , on le rabaisse enfin au- rang des choses qu'il représente, et qui, n'ayant par elles-mêmes aucun mérite, ne sauraient procurer non plus le moindre prix à leur image.

Je me laisserais entrainer beaucoup trop loin du seul objet que j'ai à traiter , et trop au-delà des bornes où je dois me renfermer, si je m'arrêtais à signaler ici les écarts de toute espèce , les méprises de tout genre , où cette fausse manière d'envisager les arts d'imitation peut conduire ceux .qui les cultivent et- ceux qui les jugent. Je me borne à la simple observation que voici : L'abus que l'on peut faire de l'imitation touche à tant de points divers; il y a tant de manières de manquer de vérité, par affectation de vérité; et l'expression est si voisine de la caricature , dans ces arts qui ne peuvent saisir qu'un seul moment, qui ne peuvent montrer qu'un seul aspect , et cela encore sous la condition expresse que ce

10* leçon. 22

moment et cet aspect uniques soient éternels et immuables, qu'il n'y a qu'un moyen- île salut, comme il n'y a qu'un moyen de succès : c'est de s'attacher fermement ;, invariablement , comme l'ont fait les Grecs, à l'étude du beau, de le rechercher partout où il se trouve , dans les productions de la nature et dans les œuvres de l'art lui-même, et de faire prévaloir son image, la seule qui soit de tous les temps et de tous les lieux , sur toutes les autres considérations de costume , de caractère et d'expression , qui changent et qui varient au gré de mille circonstances d'âge, de localité et de convenance individuelle.

Je n'aurais pas suffisamment exposé le principe du développement de l'art chez les Grecs, si, à toutes les causes que j'ai indiquées, je n'ajoutais encore quelques considérations nouvelles sur l'effet moral , sur la destination politique des ouvrages de l'art, qui coulribuèrent si puissamment à en multiplier les œuvres, et à en relever le mérite dans l'opinion des peuples, et dans colle des artistes eux-mêmes. Du moment que la plus grande distinction qu'un Grec pût ambitionner , lut d'être proclamé vainqueur dans les jeux publics, et qu'une statue fût devenue le prix d'un pareil triomphe, on conçoit que le nombre des statues dut se multiplier à l'infini, et conséquem-

DARCIIÉOI,0(;iE. IHÇ^^

ment que le talent de les produire dut s'accroître avec les occasions de lesplacer. Alors, en effet, l'érection d'une statue devint la récompense habituelle de tous les genres de services, et, comme la monnaie publique de l'honneur, chez tous les peuples de la Grèce. Indépendamment des statues des- dieux, qui étaient en si grand nombre dans la religion grecque, et des statues de leurs prêtres et de leurs ministres, qu'on leur associait si fréquemment dans chaque cité, l'art avait donc incessamment à s'exercer sur toiitos sortes de personnes, et généralement sur les modèles les plus favorables à l'imitation. A défaut d'une statue décernée par la reconnaissance publique ou par l'affection particulière, on pouvait consacrer soimême sa propre image, la placer dans un temple, et faire briller sa vanité jusque dans le prix de la matière^ comme le fit, par exemple, le rhéteur Gorgias, en dédiant sa statue d'or dans le temple de Delphes. Tout était permis à cet égard, depuis les images de l'enfance jusqu'à celles de la vertu, de la gloire et du génie; tout pouvait être le sujet, l'occasion et la place d'une statue; çt l'on peut affirmer, sans crainte d'exagération, qu'il n'y eut jamais, chez aucun peuple et en aucun temps , autant d'occasions et de motifs divers de se signaler par des statues , que chez les Grecs , pendant tout le cours de leur prospérité.

En même temps , la haute destination de ces ouvrages employés à l'ornement de la cité, à l'éclat du culte, h l'illustration de tous les talens, ne pouvait servir qu'à en relever encore le prix dans la pensée de ceux qui en étaient les objets ou les auteurs. Pendant long-temps, les monumensde l'art, chez les Grecs, furent exclus dudomaine privé; et l'époque la plus glorieuse pour cet art fut celle où ses ouvrages, produits et consacres par des particuliers , n'étaient cependant point à l'usage des particuliers. La vie frugale et modeste des Grecs, la petitesse de leurs habitations, telles qu'étaient encore celles de Miltiade, d'Aristide et de Cimon, ne comportaient pas un genre d'omcniens qu'on aurait cru d'ailleurs avilir en l'employant à des usages domestiques. Alors les plus grands citoyens mettaient toute leur gloire dans celle de l'État, toute leur ambition, dans les embellissemens dont ils décoraient la patrie à l'envi les unsdes autres. Alcibiade fut le premier qui introduisit la peinture dans la décoration de sa maison; encore fût-ce par une espèce de violence exercée sur l'artiste même qu'il chargea de ce travail. Mais cette innovation ambitieuse, cet abus profane d'un art réservé exclusivement jusqu'alors à l'usage des temples et des monumens publics , lui suscita sans doute plus d'ennemis que d'imitateurs; et il ne

,D ARCHÈOLOGli:. . 307

paraît pas en effet que cet exemple ait été bien %»< promptement adopté ou bien généralement suivi, puisqu'au temps d'Apelle , et dans la maison d'Apelle lui-même, la peinture n'était point encore employée à un pareil usage : c'est Pline qui nous assure^ en termes formels , qu'il n'y avait point de peinture dans la maison d'Apelle. Or, il était dans la nature des choses que l'estime d'un art et le prix de ses ouvrages s'élevassent, aux yeux des peuples, en raison de l'emploi qui s'en faisait; il suivait aussi de là que l'opinion qu'on avait des artistes et celle qu'ils avaient d'eux-mêmes, ne pouvaient que s'accroître à proportion de la considération extraordinaire dont leurs ouvrages étaient l'objet; et conséquemment aussi , leur talent ne pouvait que tendre à se mettre au niveau de leur position. Sans cesse provoqué par la religion, accueilli par l'enthousiasme, exalté par la gloire, comment le génie des artistes , pourvu d'ailleurs de toutes les ressources que lui offrait la plus bellcî race d'hommes , avec la facilité la plus grande qui fut jamais de l'étudier dans toutes les situations et sous tous les aspects, n'eût-il pas incessamment produit de beaux ouv!*ages, incessamment surpassés par de plus beaux ?

Ajoutez à cela que l'honneur et la fortune des artistes ne dépendaient pas du caprice, ou de l'ignorance, ou de la mode: d'abord, parce que

leurs ouvrages n'étaient pas destinés à servir de jouissances frivoles pu de vains passe-temps pour de simples particuliers; en second lieu, parce que c'était dans des réunions publiques, dans des t^oncours solennels, auxquels étaient appelés les hommes les plus éclairés de la- nation , que s'adjugeaient les prix j et que se réglaient les rangs entre les productions des artistes. Dès le temps de Phidias, un concours.de cette espèce existait, pour la peinture^ à Delphes et à Corinthe; et ce fut dans un de ces concours que Timagoras, de Cha!cis, remporta le prix sur Panœnus, frère ou neveu de Phidias. Dans un concours pareil^ qui eut lieu àÉphèsc, Phidias lui-même, vaincu par Polyclète, ne fut jugé digne que du second prix pourson Amazone. Le célèbre peintre Aétion n'obtint pas seulement le suffrage de ses juges pour soh tableau des noces d'Alexandre et de Roxane ; le chef de cet auguste tribunal , . l'Hellanodice Proxénide, en le proclamant vainqueur, lui offrit la main de sa fille, et voulut avoir pour'gendre celui qu'il avait couronné comme artiste. L'indépendance et l'intégrité de pareils juges n'éclataient pas rnoiîis hautement dans les renommées nouvelles , auxquelles leur suffrage mettait le sceau, !i;umme lorsque Tinianthe, encore peu connu, o.sa se présenter en concurrence avec Parrhasius, ii^ins un <:oncours étabh à Samos, et dont le sujet

était la Dispute pour les armes d'Achille ; Timanihe vit son ouvrage proclamé supérieur à celui du peintre qui remplissait alors la Grèce entière du bruit de ses triornphes; et bien que Parrhasius, en entendant son arrêt , se prétendit victime de la même injustice que son héros, il ne paraît pas que les contemporains aient vu, dans cette boutade de l'artiste vaincu , autre chose que de l'orgueil qui s'exhale , et de l'amour-propre qui se venge.

Je vous laisse tirer maintenant les conséquences qui résultent naturellement de pareils faits; je vous laisse apprécier à vous-mêmes les effets de pareilles institutions, sans y mêler mes propres réflexions, sans y joindre surtout la moindre observation, sur la manière, si différente à tant d'égards, dont les productions des arts sont estimées , jugées et placées parmi nous. Quelque modérées que fussent mes paroles, je ne pourrais empêcher que des rapprochemens , même les plus innocens, parussent des épigrammes; qu'en me bornant à exposer les choses , on ne me soupçonnât de l'intention de faire la guerre aux personnes. C'est bien assez déjà d'être obligé de montrer la Grèce si supérieure de tout point , si noblement passionnée pour les belles productions des arts, si sage et si éclairée dans l'emploi «qu'elle en fait, et dans les récompenses qu'elle leur accorde; c'est bien

assez j dis-je, de cette nécessité fàclieuse où je me trouve, d'exalter partout la Grèce, pour encourir la sévérité de beaucoup de gens, qui ne conçoivent rien de mieux que chez eux, ni personne de plus éclairé qu'eux-mêmes : peut-être même en ai-je déjà trop dit pour eux, en me bornant cependant à énoncer des faits; et sans doute il est temps que je rentre dans mon sujet, pour ne pas tomber tout-à-fait dans leur disgrâce.

Nous devons maintenant, avant de nous occuper des monumens qui appartiennent à la grande époque de l'art, revenir quelque peu sur. nos pas, pour rechercher ceux de ces monumens qui peuvent avoir été produits, immédiatement avant cette époque, où l'art s'éleva par des degrés si rapides et par des pas si gigantesques , de la rigidité de l'ancien stvle, au style grandiose et sublime de Phidias. Nous sommes heureux d'avoir à citer, non-seulement les noms de plusieurs chefs d'école, et les titres de plusieurs grands ouvrages sortis de ces écoles, mais encore quelques monumens originaux, qui doivent, suivant toute apparence, être rapportés à cette époque de l'art. Commençons par les artistes.

Un des plus grands travaux exécutés en Grèce, vers la 50*" olympiade , fut le trône d'Apollon- Amycléen , qui avait pour auteur Bathjclès^ de Magnésie^ ce trône était de marbre, tout orné

D'ARCHÉOLOGIK. 3o I

de bas-reliefs , avec les bras du siège soutenus par des statues, et sur le dossier du même siège, des figures formant un cliœur de danse. Pausanias a décrit en détail les nombreux et intéressans basreliefs dont ce trône était décoré, et qui témoignent le progrès que l'art avait déjà fait sous le rapport de la composition , et sans doute aussi sous celui de l'exécution. L'ouvrage entier était de marbre; ce qui prouve que l'usage de travailler cette matière commençait dès-iors à se répandre; enfin, l'artiste chargé de ce grand ouvrage, était un Grec de l'Asie mineure, qui avait amené avec lui un grand nombre de collaborateurs, ses compatriotes; ce qui montre encore que la culture des arts, dans la Grèce même,ou tout au moins dans la Laconie, n'était pas alors aussi avancée que dans l'Asie mineure. La même induction résulte de la haute célébrité dont jouissait, vers cette même époque de la Se" olympiade, l'école de Dipœne et Scillis, st3itua.'\res de l'île de Crète, qui passaient pour fils de Dédale, c'est-à-dire, d'après l'interprétation que j'ai donnée de ce titre, qui travaillaient encore dans l'ancien style dédaléen. Un des plus grands ouvrages sortis de la main de ces artistes était un groupe représentant Castor et Pollujc , avec leurs femmes^ leurs enfans et leurs chevaux^ le tout en bois d'ébène, avec des parties rapportées en ivoire, ouvrage

considérable qui se conservait encore à Argos, du temps de Pausanias ( i ). Ces mêmes artistes avaient produit beaucoup d'ouvrages , dont l'énumération serait ici inutile ; mais ce qu'il importe de remarquer pour la connaissance des progrès de l'art, au sein de la Grèce elle-même, c'est qu'ils formèrent un grqnd nombre d'élèves, lesquels propagèrent, au sein de presque toutes les républiques grecques, les connaissances et le goût qu'ils avaient puisés à cette école. Ainsi, je trouve cités, en cjualité de disciples de Dipœne etScillis , deux frères Spartiates , Dorjclidas et Médon^ qui travaillaient en or et en ivoire; Doutas et ThéocleSy aussi auteurs de bas-reliefs en bois de cèdre, pareillement ornés de figures en or, l'un desquels avait, entr'autres ouvrages de ce genre, exécuté une grande composition représentant Atlas qui supportait le ciel sur ses épaules; Hercule^ avec cinq Hespérides"^ et le 'dragon roulé autour de V- arbre aux fruits d'or^ composition dont il nous reste probablement une imitation sur un curieux vase grec (2). Léarque , de Rhegium , auteur d'une statue de Jupiter^ en bronze , laquelle statue était composée de pièces battues sous le mar-

(1) Pausanias, II, 22.

(2) D'Hancarville, Antiquit. grécq. élr. et rom.,'î. III» pi. 94- Ce vase existe à Calania , dans le musée Biscari.

D'ARCHÉOLOGIE. 3o3

teau, et jointes ensuite avec des clous, parait également avoir été instruit dans l'école de Dipœne etScillis, aussi bien que Tectœus et Angélion ^ de l'île cVÉgine, Pjthodore , de Thebes , et Lapluies , de Phlionte. Les deux premiers de ces artistes , Tecta^us et Angélion, avaient exécuté, pour les Déliens, une statue d^ Apollon tenant les trois Grâces sur sa main, dont il s'est pareil- •lementconservé une réminiscence sur une pierre gravée, inédite (i); et Pythodore était auteur d'une statue de Junon^ placée dans le temple de cette déesse h Coronée en Béotie, lacjucUe statue portait àe même les Sirènes sur sa maîn; manière symbolique de rendre sensibles aux yeux lés qualités et les attributs de la Divinité, qui prouve combien^ à cette époque de la So*^ olympiade, et dans Cette école , qui était alors la première et la plus célèbre de toutes, l'art conservait encore de restes de son ancien système symbolique et de son caractère hiératique.

Quant au degré d'habileté où l'art était déjà par.venu poiir lés détails de l'exécution , et pour les procédés de la fonte, il suffirait sans doute ^ pour en être pleinement convaincu , de l'exemple

• (i) Cette pierre sera publiée dans mon recueil de Monu-

mena inédits.

3o4 COtJRS

cité par Pline (i) , de la statue de Théodore , de Samos, où il s'était représenté lui-même, tenant d'une main une lime, et des trois doigts de l'autre main un petit quadrige d'une telle petitesse, que le char mênie, les chevaux et le cocher étaient couverts par les ailes d'une mouche fondue du même jet que l'ouvrage entier. Cette statue se voyait à Préneste, du temps de Pline; mais le merveilleux quadrige avait disparu.

Je pourrais encore grossir le catalos^ue de ces anciens artistes, mais sans qu'il en résultât rien de beaucoup plus important pour l'histoire de l'art; il vaut donc mieux employer le temps, qui nous reste aujourd'hui, à vous indiquer brièvement ceux des monumens mêmes qui nous sont parvenus, dont on peut^ avec plus ou moins de vraisemblance, rapporter l'exécution à cette époque de l'ancien style, qui avoisine la 5o^ olympiade. Le premier de ces monumens, dans l'ordre des temps, me paraît être le bas- relief représentant Agamemnon , Epéus et Thaltjbius , chacun avec son nom écrit àicôté de lui, bas-relief trouvé dans l'ile de Samothrace, ou, suivant un autre récit, dans celle de Lesbos , et maintenant con-

(0 Pline, XXXIV, 8,- 19, 22. Voy. Meyer, Geschichùe der bihlenden Kiinste, t. II , note 98.

D ARCHÉOLOGIE. 3o5

serve au Musée du Louvre (i). Sous quelque rapport qu'on envisage ce curieux monument, relativement à la composition , au costume des personnages, au style du dessin , aux inscriptions qui accompagnent les figures, il me paraît difficile de n'y pas voir un monument original de l'art primitif, et le plus ancien peut-être, entre tous ceux que nous possédons du même stylé. Je rangerais immédiatement après, les bas-reliefs servant de métopes dans un des temples de Sélinonte (2), qui. représentent la fable de Persée et de Méduse^ et celle A^ Hercule Mélampjge ^ la dernière desquelles paraît avoir eu un intérêt particulier pour la Sicile, d'après quelques représenlatipns qui s'y rapportent, et qui se recontrent fréquemment sur des vases grecs fabriqués et trouvés en Sicile (3). Tous les caractères de la première époque de l'art sont empreintssur ces bas-reliefs, et la date,

(i) Publié tlans Schorn , liomer nach Antiken^ H. IX, 1. 1; etMillingeu, Ane. ««e<^. 7?ion.,part. II, p. i. Rapprochez de ce monument quelques bas-reliefs trouvés à Vellétri, et qui appartiennent à une époque primitive des arts îtalo-grecs ■, Bassitil. -volsci . lav. I.

(2) Sculptured métopes of Selinus , pi. VII et VIII.

(5) Deux de ces vases , dont un inédit, appartenant à M. le duc de Senadilalco, àPalerme , et un autre, qui existe dans le musée du prince de Biscari, à Catania, ce dernier publié, mais non expliqué jusqu'ici , paraîtront dans mon recueil de Monumens inédits.

3o6 COURS

fléjà'si ancienne, delà destruction de Sélinonle, assigne à leur exécution ou à leur emploi dans un des temples de cette ville, une antiquité incontestable. Le célèbre bas-relief de V Éducation de Bacchus^ dans la villa Albani, et le toî^se de Minerve ^ de la même collection (i), doivent prendre rang immédiatement après ces monumens, comme appartenant tous à la première époque de l'art. Trois autres monumens, le cippe du Musée du Capitole, représentant il/e/"c«^re, y/y^o/lon et Diane; le puteal omnargelle de puits ^ avec les douze grands Dieux ^à\i même Musée du Capitole, et le célèbre autel triangulaire, ou base de candélabre, de la villa Borghèse, aujourd'hui l'un des principaux ornemens du Mus'ée du Louvre (2), marquent les progrès^ faibles encore, que l'art avait faits , en suivant toujours ce même style, et en s'éloignant fort peu de cette même époque; et si l'on ajoute aux monumens que j'ai cités la margelle de puits existant à Corinthe (3) , et le célèbre bas-relief représentant Hercule ravisseur du trépied d'Apollon^ dont on connaît plusieurs répétitions antiques, la plus belle des-

(1) Winckelmann , Mon. inéd. n. 56, et 17.

(2) Mus. Capitol. IV, 56 , et 22 ; Mus. P. Clément, t. YI , tav. agg. B. ■ .

(5) Dodwell , Bassirilievi greci , lav. 2 , 3 , 4-

quelles paraît être celle du Musée de Dresde (i), on aura réuni à peu près tous les monumens antique^, de travail original, qu'on peut rapporter à l'époque du plus ancien style, considéré dans tout son développement , à partir du point où ce style, encore presque entiéren;ent ini'mitatif, offrait tous les caractères d'imperfection qui en accusent l'enfance , jusqu'au point où le même style , réduit en système, mais considérablement amélioré dans les détails, avait- déjà acquis toutes les propriétés nécessaires pour s'élever rapidement à la perfection où nous le verrons bientôt atteindre.

(i) Becker , Jugusfeum , Heft I,taf. 5t7. Voy. Boettiger, jindeutung. 5^-6 1 .

''fut

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