II
DE L*ORGUB.
SOMIIAIBE.— Origine de l'orgoe; son anliqai té. — Orgues hydraaiiqoes et paenmati-
Ci«— Introduction de Vorgae dans la liturgie. — Mécanisme de l'orgue. — Classtfition des jeux. -— Progrès et ocrfectionnement de Forgue jusqu'au XIX* kiècle.— L'orgue au XIX* siècle. — Place des orguâ ert, incidemment, des orgues d'accompagné^ t.-» Buffets d'orgue. — Conseils pratiques sur l'acquisition et l'entretien des orgues.
Je n'ai pas l'intention de composer un traité de l'orgue; je veux seulement, après avoir esquissé son histoire, émettre quelques idées et tracer une description propres à guider l'archéologue dans l'examen et l'appréciation de cet instrument (1).
OaiGiNE. L'orgue est l'instrument de musique par excellence. Son nom, organon^ est le terme générique qui désignait autrefois toutes sortes d'instruments. Non-seulement il l'emporte sur les autres par ses dimensions , mais il forme à lui seul un orchestre complet.
On a attribué l'invention de l'orgue à Ctésibius, qui vivait à Alexandrie, sous le roi Ptolémée-Physcon , environ 120 ans avant J.-C. Il est possible que Ton doive à ce personnage quelque perfectionnement ; toutefois, le type pri-
(I) Si l'on veut se livrer a une étude corapléle de l*orgue, on peut recourir aux sources où iious avons puisé : Dom Bedos de Celles, Vjirt du facteur d'orgues; Hamel, Nouveau Manuel complet du facteur 4V orgues ; J. Régnier, VOrgue, etc. ; J. d'Orligues, Cours sur la Musique rel. dans VUniversité cath. ; divers articles de la Revue publiée par M. Danjou, etc.
mitif de l'orgne est bien anlûrivur ii «on siielc. Nom croynos, avec le coiuroun des auteurs, qti*il ciîsle (tim rînalriinicnt rustique composé de tuyaux accolé» et qae l'on fait pasgi^r successivement »ot)s la lèvre inférieure :
I Est mibi ditparibua leplem compacta cicutU FliIuIu (t). .
Tel était [irobablement l'orgue suspendu par les enfants d'Israël aux saules du fleuve de Bubjloue ; tel était relui que mentionne le psaliuîsle en ces paroles: itLaudaUttim in tympano et choro, (audate rvm in chordit et orgam. » Connu de l'antique Orient, il se retrouve parmi les signes de l'f^criiure chinoise. Plnilare lect^lèbresousl« nom de Fliite de Pan: car ce dieu le purtc ordinaireincnl i II main, et il pourrait être l'antique syrinx déjà chanté par Homère. Il y a lieu de s'étonner que le modeste générateur de l'orgue chrétien subsiste encore auprès du colotM qui en est descendu par des perreclionnements si longs et si divers.
Orgues nvimiULiurES et p.iErsiATim.'i-s. Les Anciens connaissaient deuiï espèces d'orgues, les orgues hydrauliques et les orgues pneumatiques.
L'orgue hydraulique, plus anctennenienl counu, fut en grand usage sous les empereurs romains. Suétone raconte que Néron passa une journée à esaminer le mécanisme nouveau d'un instrument de ce genre. Tout le monde a lu ce passage de Terlullien: « Specta hydiaHlicum organum, lot parles, tôt compendia soiwrum, fot commercia modorum, loi acies lubarum, et una moles crant omuia. Spirilit!
(I) Virgile, itiloijuc' Sitriijg' lin cpi'iijsa katan
nie qui de iarmento aquœ anhelai per parles adminislralur ^ substanliâqutdemsoliduSj operâdivistÂS. »
On a* est pas bien d'accord aujourd'hui sur le sens qu*il faut attacher au mot orgue hydraulique. Tout ce qui est certain « c*est que le son qu'il rendait était produit par le vent. HaiSj de quelle manière excitait-on le vent? C'est ici que commencent les divergences d'opinion. Je serais porté à croire qu'on mit en usage divers mécanismes, tous plus ou moins propres à arriver à ce résultat. Ce n'est qu'en envisageant la question sous ce point de vue qu'on peut mettre d'accord tous les auteurs. Dans certaines hydraules, lèvent était excité par une chute d'eau ou un courant qui faisait tourner une roue à aubes (Oom Bedos). Dans d'autres , mais plus petites, l'eau était agitée à la main ; c'est ce que prouvent un passage d'Athénée et surtout un* bas- relief de la Villa Pamphili dontWinckelmann nous a donné la description. En6n, le plus souvent, l'orgue hydraulique était un véritable instrument à vapeur. L'eau était mise en éboUition dans un réservoir placé sous les tuyaux; la vapeur, en s'échappanl par la soupape, à travers le tuyau, produisait un son. Que toutes les orgues envoyées de Constantinople aux rois de France, que toutes celles employées encore plus tard en Angleterre aient été de ce genre, c'est ce qu'il n'est pas permis de révoquer en doute, lorsqu'on lit ces mots dans Guillaume de Halmesbury, écrivain du Xir siècle : a Exslant etiam apud eamdetn ecclesiam organa hydrauliea^ ubimtrum in modum aquœ calefaciœ violeniiâ Tentas etnergens implet concavitalem barbili et per multiforatiles transitus œneœ fistulœ modulatos clamores emittit. »
L'orgue pneumatique ancien est le même, sauf les perfectionnements, que celui dont on se sert encore aujourd'hui. Le vent y était produit directement par une soufflerie
plu8 art m&ins compliquée. 9. Augustin «1 le promïpr qui en parle d'une manière précise : n Islud organum grandi quod inflatur folUbus. » On peut donc, sans crainte de it tromper, assigner comme époque de l'invenlioD de l'orgue pneumaliqoe, le commeDcemeDi du IV siècle. Qn«l fut l'auteur de cette innovation ? Aucun texte, aucun document ne l'indique. Il est à présumer que celte Hie de faire mouvoir les soufllels sans le secoues de l'eau est due aa besoin vivement senti d'éviter les inconvénients des orguei hydrauliques (1). Quoiqu'il en soit, ce nouvel orgue, ik son apparition, Gt une rade concurrence à l'hydraule, ^t après quelques siècles d'une lutte Jonl le théâtre fut surtout en Orient, ce dernier disparut pour toujours. Citons encore en faveur des deux instruments rivaux quelques témoignages qui nous conduisent jusqu'à l'époque où l'orgue, admis dans le sanctuaire, y reçoit une vie nouvelle. Au IV siècle. Porphyre Optatien célèbre l'hydraule ea vers allongés graduellement ou rangés en tuyaux tl'orgoes. Oo y remarque ce vers traduit du grec par Du Cange :
Sub quibus imda lalem properanlibm inciin veniii...
Une pièce de vers grecs, recueillis dans l'Anthologie (lib. 1, c. fii), donne la description d'un orgue pneumatique. Cette pièce porte le nom de Julien ; plusieurs savants veulent que ce soit reni[iercur apostat ; Du Cange n'est pas de cet avis; il donne à ce Julien le surnom
(1) Deux de CCS înconvcnicritg élaicnt le besoin «l'une quantité (l'eau nuel(nieraii ciinsidérablc, et siirloiit les fiivngcs de rimittidiié qui ilcv.-iiciit dOtriiirc eu mcu d'iinnces la instriinicnls de
de Parabaies. Quoiqu'il en soit, ces Ters datent du IV' siècle au plus tard (1).
An VI' siècle, Martianus Gapella, parlant de l'orgue hydraulique, le déclare établi partout : a Hydraulas per tofum orbem iweni. » Vers la même époque, Ga8siodore,.le moine consul, continue le témoignage de S. Augustin sur l'orgue à soufflet : « Organum^ dit-il, est q%uui turris diversiê fUtulis fabricata^ quitus flatu follium vox copiosissima destinalur. » Un obélisque du V siècle» dont M. Bottée a le premier, publié le dessin, représente un de ces instruments avec la soufflerie primitive : deux orgues, posés aux extrémités d*une galerie, sous laquelle dansent les bayadères du temps, sont animés chacun par une sorte de soufflet de forge, sur les plis duquel sont montés deux hommes qui s'apprèteni à le fouler.
Cette chaîne de témoignages se poursuit dans les siècles suivants par S. Isidore de Séville , un moine anonyme de Bobbio, et par l'illustre poète catholique Venance Fortunat. . Intboduction dans l'Église. Il ne parait pas que l'Église grecque ait employé l'orgue pour la liturgie, comme les empereurs s'en servaient dans les cours : les auteurs byzantins n'auraient pas gardé le silence à cet égard. On peut attribuer à cetle circonstance le peu de progrès, puis la
(i) Les voici traduits en latin ; cetle traduclion fort aûcienne accompagne le texte :
Quant cemo àlteriiu naturœ est fistula, nempè^ Altéra produxit fortassè hanc œnea tellus ; Horrendimi stridet^ nec nostrts illa movetur FlatibuSy at missus tauiino è carcere ventus Subtùs agit levés calamosj perque ima vagatur. Mox aliquis velox digitis^ insignis et arte Adstatj concordes cafamis pulsatque tabellas : Ast illœ subito exiliunty et carmina miseent.
disparition de l'orgae dans ces contrées. En Occident, l'il^' vasion <lcs Barbares lit (iresquc oublier cet iiHtmnifot. lUul sans parler de l'opinion qui allribue au pape Vîlalicn, ftt 660, l'introduclion de l'orgue dans les offices ecclMiasti^ ques, il est certain que les Carlovingiens le présealèreot I. l'Église et détertuinèrent, poar ainsi dire, sa consérralioa liturgique. En 757, Pépin fait placer à l'église de CoaH piègne celui qu'il reçoit de Constantin Copronyine. Ub autre est envoyé, en 8t2, par Constantin Curopalate ft Cbarlemagne. Louis-le-Uébonnalrc mit à profit le laleal du facteur Georges de Venise, et il enrichit du royal int« (ruinent l'église d'Ais-Ia-Chapelle (I). Walafrid StrabooNi atteste la puissance par un fait qui n'est pas vraisemblable;
f ... Duke mdos lanlum lîdiuien- menta Carpil, til unri, min decakn'i icnnhm, ipiam FeiHtnB perdiderit vocmn dulecdine viUim. *
A partir de cette époque, l'orgue, déGnitivemenl adopU parl'Ëglise, acquiert une importance plus grande et tronve dans celte adoption même le principe de tout progrès pour l'avenir, tïeorgcs le Vénitien initie à la facture des ouvriers qui se répandent en Allemagne; Jean Vlll en demande à l'évèquc de Freysingen, Annon ; de Rome, l'art se propage en Italie ; les moines de Bobbio le cultivent avec ardeur : c'est à un abbé de ce monaslèrc, notre Gerbert, devenu Sylvestre II, que s'adressent les moines d'Aurillac pour obtenir un orgue; l'évéque S. Elpbéf:e construit à la même époque celui de Vinclicster ; partout, en un mot.
(t) t l*resl»ili:r quidam de Ytiiiliii, ilil Kgiiih.iril, nnmhic Cef gius ijiii se iirtjiiniiin pusse facere asserchat : ifiicm imperator Aqul ^ramim cum Tliancoifo siireUario m'tsit, itiqne ul d omnia nd mi (rumen ru ni 7ieecssaHu prwbereiittir imperiril. ■
des hommes d'église protègent la merveilleuse machine et s'efforcent de la perfectionner sans cesse. Il est vrai qu'elle eut à subir des contradictions partielles émanant » la plupart, de la sévérité de quelques maisons monastiques ; mais son adoption n'en fut pas moins générale au XIII* siècle. Les décisions des conciles et des papes, les rubriques des livres liturgiques forment , depuis cette époque , un concert dans lequel se perdent les improbations des églises trop austères qui ont refusé de lui ouvrir leurs portes (1). Le caractère essentiellement ecclésiastique de l'orgue ressort de la nature même des sons que l'on a cherché à lui fiiire produire. Ils sont en harmonie avec le chant grave que l'Église a seul reconnu et adopté. Au besoin , les noms mêmes de ses jeuiL témoigneraient, on l'a fait observer, de l'intimité de son alliance avec la liturgie. Le bourdon des jeux de fond emprunte cette dénomination à la grosse cloche de la basilique ; la partie qui recouvre le sommier 86 nomme chape^ comme l'ornement qui revêt les ministres sacrés ; les registres des toix humaines et des voix an^ géliques servent, pour ainsi dire, de trait-d'union entre les loyaux de l'orgue et les voix du chœur ; les jeux de muta^ Iton reproduisent le mélange des voix de la foule et le nom do nazard semble, comme les sons qu'il émet, destiné à rappeler les voix nazillardes si communes dans la psalmodie des monastères.
(1) L*insigne église de Lyon, qui se gloriGait autrefois avec raison de ne pas connaître les nouveautés, en accueillant Torgue de nos jours n*a pas rompu avec sa tradition ancienne. Un décret capitulaire de 1374 cité par Du Gange, montre qu'elle avait alors admis cet instrument : c Malefactoresquiclaustrumviolaverunl... requirantur ut injuriam emendent ; quod nisi fecerint organa suspeiukaitur» » La suspense de l'orgue était un signe et un effet de Tinterdil jeté sur le lieu saint.
MiâcANisHB. Nous ne [iouvods jiauer outre, taos drâiier
une explication du mécaDÏsme de l'orgue. Examinons-le dans sa coDSlitulion présente ; nous revieudroai ensuite sur sou passé (1).
L'orgue est un clavier pneumatique, à sons Gxes el sottlenus à volonté. Il n'a de vois que par le moyen du veit qui , s'échappant des soufllels pendant la dorée de leur abaissement, trouve une issue dans un conduit commua. nommé grand porle-vmi. et de là se distribuant à Iraven d'autres porte-vent secondaires, vient se condenser dans uo vaste réservoir appelé sommier, parce qu'il est comme le centre de tontes les parties organiques de l'instrumenl.
Du SOMMIER. Ou peut se faire une idée du sommier eo se représentant une espèce de longue caisse carrée, percte à sa surface d'autant de trous qu'il ya de tuvaux, puisqu'il est destiné à les porter tous. Le pied de chaque tuyau M trouve ainsi en communication avec l'intérieur du sommier; mais i! se trouve séparé du vent par deux obstacles : 1* OD registre; 2° une soupape.
Du REGISTRE. Le registre est une règle de bois placée a l'intérieur du sommier, iiumédialemi^nt sous le pied des tuyaux et pouvant y glisser bortzontalemenl dans une rainure. Le registre, ainsi nommé du mot regere , puisque c'est par son moyen que l'organiste gouverne, pour ainsi dire, le \ent. est hii-mèiiie percé de trous égaux à ceux de ta partie du sommier à laquelle il correspond. De là il résulte que, selon le mouvement qu'on imprime au registre.
(t) Que noire docte compatriote et honoré confrère en Sainte- Cécile, M. Joseph Itcgnicr, secrOlairc de la Société de Sainlc-Cécilc <Jc Nancy, nous permette de suivre, en l'analysant, sa lucide cxposiliou des diverses parties de l'orgue.
les trous dont il est percé se trouvent perpendiculaires ou non avec ceux du pied des tuyaux* et s'opposent ou servent à Tintroduction de Tair dans ces corps sonores. Supposons que Torganiste veuille faire entendre le jeu de hautbois. Avant de poser la main sur le clavier, il la portera sur les boutons qui sortent de la boiserie. Ces boutons font mouvoir le registre, qui glisse sous le pied des tuyaux du hautbois. L*organiste répète cette opération autant de fois qu'il veut faire entendre de nouveaux jeux. A-t-il besoin d*une flûte et d'un bourdon en même temps que du hautbois? Il tirera les deux boutons de ces registres. Ne veut-il plus ensuite que deux registres? Il repoussera celui qui lui devient inutile.
De la soupape. La soupape est une espèce de trappe mobile qui s'ouvre dans une longue rainure dont la direction croise celle du registre placé immédiatement audessus d'elle. Pour ouvrir cette soupape, il faut abaisser la touche du clavier (1) qui lui correspond, et avec laquelle elle communique par un 61 quelquefois très long ; aussitôt le vent se précipite dans la rainure par l'ouverture que fermait la soupape et fait parler les tuyaux dont les registres sont tirés. L^ petites ouvertures portent le nom de gravures ; il n'y en a jamais moins que de touches au clavier; souvent, an contraire, il y en a davantage, afin que* les plus gros tuyaux puissent aspirer assez de vent.
Des claviers. Pour peu qu'un orgue soit considérable, il lui faut plusieurs sommiers qui correspondent à autant de claviers. Rarement leur nombre s'élève à plus de quatre ou cinq. Le sommier qui porte les tuyaux les plus forts et
(I) L'étjmologie du mol clavier se trouve dans le latin clavisy car le clavier est la véritable clef de l'orgue.