‹ Cours d'archéologie, Université Laval de Montréal [microforme]Chapitre 15 sur 34 · LECTURE SUR L'ÉGYPTE · texte numérisé non relu

LECTURE SUR L'ÉGYPTE

En commençant son grand ouvrage sur l'Egypte, Ebers fait cette réflexion pleine de justesse: ‘ D’où nous vient cet attrait merveilleux du pays des Pharaons ? Comment son histoire et ses institutions nous impressionnent-elles plus vivement que tout ce qui se rapporte aux autres pays ? ”

Le monde entier connaît ce peuple des premiers siècles. Parmi nous, l'enfant sait apprécier le bon et le mauvais Pharaon, les Pyramides, le Nil et ses changements, avant même de connaître les souverains et les fleuves de son pays. Il n’oubliera jamais ce fleuve d’où sont sorties des vaches mystérieuses, ces rives bordées de roseaux où vint s’échouer le berceau du petit Moïse ; il n’oubliera pas non plus l’histoire surprenante et merveilleuse de Joseph, et cette plage où, fuyant la persécution, Marie vint abriter le divin Enfant.

Ce n’est pas seulement l’Ecriture sainte qui nous rappelle l'Egypte primitive, ce sont aussi les traditions de tous les peuples.

Une certaine forme qui se trouve souvent dans la na. ture se nomme pyramide. C’est un nom copte Se égyp-

tien). Une autre forme qui revient souvent dans les œuvres de l’art ancien, c'est l’obélisque, qui veut dire aiguille. Une disposition compliquée repliée sur ellemême et dont il est difficile de trouver l'issue porte aussi un nom copte, c’est un labyrinthe.

Toute pensée cachée sous une forme mystique, c’est un hiéroglyphe ; le papier où l’on écrit, c’est le papyrus, la réunion, c’est une bible. Le foyer lumineux qui éclaire la navigation, c’est un phare. Un abri au milieu des feux du désert, c’est une oasis, vieux nom égyptien.

Cette persistance des choses anciennes au milieu des formes modernes est encore plus visible dans le pays même. C’est même une particularité commune avec la destinée de l’Inde. Le vieux pays apparaît toujours malgré bien des révolutions et malgré le vernis actuel de la civilisation européenne.

On voit actuellement en Egypte les merveilles principales de l’industrie moderne : les rails, les locomotives, les steamers, le télégraphe, les hauts fourneaux, les nouveaux fusils et les modes du jour; inaiïs avec tout cela l’ancien pays continue à se montrer en mille détails.

A l'horizon des villes modernisées, on découvre les déserts de sable, les chameaux en caravane, les cheiks vêtus commeau temps d'Abraham, les magnifiques chevaux arabes chantés par Job, les turbans et les voiles, les draperies aux mille couleurs comme la robe de Joseph, les

galeries vitrées au flanc des maisons, les armes ciselées, les vieux blasons, origine des armoiries des seigneurs de Occident. Enfin, en remontant le fleuve, l’on voit à droite et à gauche sur la rive les monuments anciens: des pyramides, des obélisques, des temples, des palais gigantesques d’où ‘‘ quarante siècles vous contemplent. ”

L'ancien monde et le monde moderne sont toujours en présence. Dès qu’on arrive à Alexandrie on est frappé de la réunion de ces deux éléments. La nuit déploie ses voiles, le steamer fait retentir les accents puissants de la syrène et en même temps l’on entend les voix stridentes des muezzins sur les minarets : Allah, Allah, Allah ! répétées dans le lointain jusqu'aux extrémités de la ville : Allah, Allah ! El Salamaleck, Aleïk oum el Salam !

Non loin brille un point lumineux : c’est un flambeau placé sur l’île de Pharos. Homère l’a chantée en vers harmonieux.

‘T1 y a près de la côte, une île baignée par la mer aux vagues sans nombre, juste en face de l'Egypte. Cette île, dit Homère, on l'appelle Pharos.”

On peut assurer que le monde moderne grandira toujours ; mais quoi qu’il en soit, il est un élément qui ne périra pas : ce sont les monuments immenses et étonnants qui sont l’objet de cette leçon.

Ces monuments sont grandioses, imposants ; de plus ils sont pleins d’enseignements. Ils ont bien des choses à

nous révéler sur le génie de leurs auteurs, sur les origines humaines, sur l’histoire et sur la Bible.

Pour les comprendre, il faut étudier quelles étaient les qualités de ces hommes audacieux et énergiques qui les ont conçues, élevées dans de si grandes proportions et multipliées. Il faut de plus savoir quelle était la surabondance des moyens d'existence qui permettaient aux souverains de se livrer aux dépenses les plus excessives. Enfin, il faut tenir compte de la richesse géologique de ces bancs immenses de quartz et de granit sur une étendue de 100 lieues, sans compter la surabondance d’autres roches primitives, telles que porphyre, jaspe, onyx, jades, turquoises, et enfin les marbres, etc., etc., ayant la beauté des pierres les plus précieuses.

Quant aux Egyptiens, nous pouvons les regarder comme appartenant, pour la haute classe, à la race indo-européenne. C’est là qu’il a fallu en arriver après bien des erreurs. Un archéologueillustre, M. Baumgarten, a résolu ce problème. Il a pu remarquer, après des constatations innombrables, que les momies observées ::us les musées, dans les fouilles, etc., appartenaient presque toutes au type européen, comme on peut le constater par leur angle facial, et il a conclu d’après ses observations que si les militaires étaient de la race ismaélitique ou sémite, le peuple, les fellahs, les coptes, de la race nubienne, les classes élevées et sacerdotales étaient toutes de la race indo-européenne.

Quant à la richesse des productions de l'Egypte, qui se renouvellent plusieurs fois dans l’année, rien ne l’égale, et vient d’un sol et d’un climat exceptionnellement favorables.

Le ciel, comme une voûte de saphir, ne montre aucun nuage : il est d’un bleu pénétrant ; les teintes éclatantes de cet azur semblent se perdre dans des profondeurs infinies. Le firmament est tout transpercé des flammes du soleil et éclairé ‘‘ d’une teinte éblouissante, dit ‘ M. Ampère : les rochers en sont pénétrés comme une “ fournaise ; tandis que les eaux du fleuve, d’un mille de “ largeur, éclatent sous la clarté du jour comme une pluie ‘“ d’or. Rien ne surpasse la beauté de cette température ‘“ tropicale ; la splendeur de cette lumière est incompa- ‘ rable et on ne voit rien de tel dans la Grèce et l’Ionie. ‘ Les teintes roses de l’aube, l'éclat du midi, la pourpre ‘ embrasée des soleils couchants surpassent les scènes les ‘“ plus éblouissantes d'Athènes et de Smyrne. Ce n’est « plus l’Europe ni l’Asie Mineure, c’est l'Afrique.”

‘“ Le soleil, dit encore M. Ampère, n’est pas seulement radieux, il est rutilant ; la terre n’est pas seulement inondée des feux du jour, elle en est dévorée. Enfin, l'éclat de la nuit est encore plus extraordinaire. C’est là qu’on comprend cette expression: nuit brillante. Elle est d'Homère qui connaissait l'Egypte et à qui Louis Racine l’a empruntée. ”

Mais cette contrée chauffée comme une fournaise a une

force de production prodigieuse. Trois récoltes par an, trente en dix ans. Il y a des palmiers de quinze espèces différentes ; les sycomoreas, les orangers, les citronniers, l'arbre à sucre, le cotonnier, sont d’une force de croissance incomparable. On voit des aloès de 60 pieds de haut, des cactus énormes comme des roues de carrosse. Telle est l’abondance de la production de l'Egypte, qu’elle était autrefois le grenier du monde, et qu’elle l’est encore aujourd’hui sous beaucoup de rapports. Les villes de Constantinople, de Trieste, de Marseille, de Barcelone voient souvent leurs rues encombrées des produits de l'Egypte. N'oublions pas que pendant la guerre du Sud,

il y a 30 ans, le delta seul de l'Egypte suppléa à la production de la Louisiane.

Enfin, il faut ajouter que ces contrées ne sont pas aussi pénibles à habiter qu’on pourrait le supposer. Non, l’homme a su s’y établir et s’y conserver plein de force et d'activité avec toutes ses industries.

Les habitants des pays tempérés ne peuvent comprendre comment on peut subsister dans les pays extrêmes du Nord et du Midi. Mais, pour parler d’abord des pays de l'extrême froid, la température est si bien combattue que l’on est plus à l'abri de la rigueur du climat que dans les pays tempérés où l’on ne connaît ni les fournaises ni les doubles fenêtres, ni les doubles portes ni le revêtement ingénieux des habitations. Il en est de même des précautions efficaces contre la chaleur extrême, Les habita-

tions sont sans ouvertures au midi ; elles ont des cloîtres intérieurs, elles sont environnées de bouquets d'arbres ; elles sont fournies de réservoirs et de courants d'eau qui jaillissent continuellement.

Nous avons donné une idée de la richesse de ce pays et des moyens que les souverains avaient pour supporter les plus grandes dépenses. Pour compléter ces notions, il faut considérer les richesses minéralogiques d'où sont sortis les grands monuments.

À partir du Caire, le Nil coule entre deux murailles de rochers éloignés de deux à trois milles, qui sont composées d’abord jusqu’à Esnech de roches quartzeuses d’une blancheur remarquable, très favorables pour la construction. C’est là qu'on a pris les matériaux des pyramides, des chaussées, des temples et des édifices de Memphis, et enfin, en remontant, les matériaux de Thèbes, de Karnack et de Louqsor, comme nous le verrons plus tard. A Esnech, c’est-à-dire à quatre-vingts lieues du Caire, commencent d'autres formations de granit, de feldspath bien autrement dures et résistantes et susceptibles du plus beau poli. Il ya ainsi une étendue de plus de vingt lieues depuis Esnech jusqu’à Assouan, toute ceruposée de granit. Ces bancs de granit sont séparés par le Nil et offrent cette belle espèce désignée sous le nom de siényte ou granit rouge oriental. On trouve aussi des gisements de granit rose qui ont servi à construire les magnifiques monolithes

de l’art égyptien : les obélisques, les sphinx, les colosses, les sarcophages, certaines colonnes et certains chapiteaux.

Ainsi les monuments de l'Egypte, si extraordinaires dans leur conception et leur exécution, sont expliqués par ces deux faits : la richesse du sol et l'abondance des merveilles minéralogiques.

Continuons maintenant à contempler les contrastes de

ce pays si ancien par ses monuments, si nouveau par son contact avec la civilisation moderne.

Quand on remonte le Nil, après 30 lieues de navigation, on atteint le Caire, la plus grande ville du monde oriental après Constantinople. Elle contient plus de 400 000 âmes ; on est frappé de la richesse des palais, de l'éclat des maisons mauresques peintes en barres transversales, rouge et blanc, bleu et jaune, brun et gris; on admire la quantité des dômes et des minarets. On est étonné de l’abondance, de la hauteur des palmiers et des sycomores. Voilà ce que l’on contemple d’abord, mais si on élève ses regards vers l’horizon, l’on contemple tout à coup des masses énormes qui semblent à une faible distance, quoiqu’étant à près de deux lieues. Trois triangles de pierre massive et régulière s'élèvent à près de 500 pieds. Ce sont les plus anciens monuments du monde, les plus parfaitement conservés contre l’injure des siècles; ce sont des tombeaux au moins soixante fois séculaires, ce sont les Pyramides.

C’est la seule des sept merveilles du monde que le temps

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