SEPTIÈME LEÇON
(Hyet du livre II. — De la stratégie^ son importance^ ses difficultés. —Des principales combinaisons stratégiques.
Étude d'un théâtre d'opérations. — Des points stratégiques , leur classification, leur rôle.
Oljet du U?re II du Cours de 2* année. — Le livrell du Cours de 2* année est consacré à la stratégie^ c'est-à-dire à l*étude des grands mouvements que les armées exécutent sur les théâtres d'opérations. Nous suivrons dans cette étude Tordre ci-après :
Nous examinerons d'abord en détail le théâtre (topérotions^ sur lequel nous n'avons fait que jeter un coup d œil dans la première partie. Nous étudierons les/;om/.v et les lignes stratégiques de ce théâtre.
Nous verrons ensuite les plans de campagne qui déterminent d'avance la marche générale des opérations.
Puis les marches stratégiques^ c'est-à-dire les principes suivis pour faire mouvoir les armées sur le théâtre d'opérations , à portée les unes des autres , mais hors de la vue.
Et enfin nous terminerons en présentant l'ensemble
des opérations stratégiques d'une campagne offensive et d* une campagne défensive.
Telle est la marche que nous adopterons pour le livre II de la 2* partie.
Nous avons vu dans la dernière leçon comment les armées se rassemblaient sur les frontières, au moyen des marches de route et au moyen des chemins de fer.
Les concentrations d'armées sont rarement simultanées.
Une déclaration de guerre est ordinairement précédée de négociations diplomatiques, et les préparatifs de guerre marchent de front avec les négociations. On arme et on négocie simultanément, on active ou Ton ralentit les préparatifs, suivant le plus ou moins d'imminence des hostilités, mais toujours de manière à ne pas être surpris par les événements.
Au dernier moment, on s'efforce soi-même de surprendre l'ennemi par une concentration rapide et inattendue.
A cet effet, tous les éléments de l'armée, divisions d'infanterie et de cavalerie, matériel d'artillerie ou du génie, approvisionnements de tous genres, tous les éléments de l'armée, dis-je, doivent être réunis et préparés dans les places de la base ou à portée, mais autant que possible à l'insu de l'adversaire.
Puis tout à coup ces éléments épars se rassemblent comme par enchantement et débouchent rapidement par une des têtes de pont de la base d'opérations.
Napoléon excellait dans cette première partie de la campagne.
En \ 800 , l'Europe entière ignorait l'existence de l'armée de réserve, que déjà elle était au delà de»
Alpes et qu'elle s'emparait des communications de l'armée autrichienne.
En 1805, Napoléon annonce l'envoi de 30,000 hommes de Boulogne sur le Rhin, en raison des armements de l'Autriche. Il dépêche à Mack des espions doubles qui entretiennent son erreur ; et pendant ce temps, couverts par ces précautions, 180,000 hommes, formant la grande armée, abandonnent les côtes de rOcéan et se portent de Boulogne aux bords du Rhin par des marches de concentration si bien dissimulées et si bien calculées, que les masses françaises descendaient dans la vallée du Danube, sur les derrières de Tannée autrichienne, avant que le Gouvernement et les généraux ennemis en fussent informés.
En 1815, les différents corps de Tarmée française se rassemblent à Charleroi avec une précision remarquable. Ils débouchent en masse au milieu des cantonnements des ennemis, qui sont complètement séparés.
Quoi qu*il en soit, Tarmée est donc concentrée. Elle va entrer en opérations.
C'est alors qu'apparaît la stratégie.
Nous avons déjà défini la stratégie^ l'art de disposer et de faire mouvoir les troupes sur le théâtre d'opérations. .
Nous avons défini le théâtre (t opérations ^ une vaste surface géographique limitée par de grands accidents naturels ou par la frontière d'un pays neutre, et sur laquelle se passent toutes les opérations d'une campagne pour une même armée, au delà de laquelle ces opérations ne pourraient s'étendre que peu judicieusement.
Dans le cas de l'offensive, ai-je dit encore, le théâtre d'opérations est l'ensemble du terrain ique l'armée cherche à envahir.
Dans le cas de la défensive, c'est l'ensemble du terrain que l'armée cherche à couvrir.
La stratégie, qui préside aux mouvements des troupes sur le théâtre d'opérations, est la partie la plus importante et la plus difficile de l'art de la guerre.
Ses principes ont existé de tout temps, mais ils ont été posés récemment et ils datent de nos dernières campagnes.
On peut dire qu'Alexandre, Ânnibal et César les avaient devinés ; que Gustave-Adolphe, le prince Eugène, Turenne et Frédéric en avaient fait de belles applications ; mais ce n'est qu'en 1796 que les opérations de Bonaparte, en Italie, et celles de l'archiduc Charles, en Allemagne, dévoilèrent tout à coup les grandes vérités de l'art et servirent à en poser les règles.
« Aujourd'hui, dit l'archiduc Charles, c'est par elle a qu'un chef qui dirige une campagne embrasse, par « la pensée, le théâtre des opérations, traverse leslî- « gnes de son adversaire, découvre les côtés faibles de « sa base ou de ses points d'appui, lui enlève ses com- « munications et ses ressources, enchaîne ses volontés « et anéantit souvent jusqu'à ses derniers moyens dans « une seule bataille qu'il sait amener d'après les règles « de la stratégie et livrer selon les règles de la tac- « tique. »
Il arrive parfois que, pour une même opération, les considérations stratégiques ne sont pas d'accord avec les considérations tactiques.
Ce sont alors les premières qui remportent, auxquelles l'^on donne le pas et qui décident la combinaison. .
A cause de leur importance d'abord, et aussi parce que les considérations stratégiques dépendant de la configuration de l'échiquier sont absolues et ne peu-
vent être modifiées, tandis qu'il n'en est pas de même des considérations tactiques.
A Bautzen, dit le général Jomîni, le point décisif à emporter était en tactique la gauche de Tarmée alliée qui 8*appuyait aux montagnes de Bohême. En stratégie, au contraire, le point décisif était à la droite, parce que les alliés n'avaient qu'une seule ligne de retraite sur Reichenbach et Goerlitz, et que cette ligne venait aboutir à cette partie de la position. L'Empereur attaque la droite, donnant ainsi le pas aux considérations stratégiques sur les considérations tactiques.
J'ajouterai qu'une bataille gagnée ne produit de grands résultats que quand ceux-ci sont préparés par les combinaisons primitives du plan général d'opérations.
Je citerai pour exemples Marengo et léna.
En définitive, la stratégie est la partie la plus importante de l'art de la guerre.
Mais elle en est, en même temps, la plus difficile.
En tactique , les combinaisons s'établissent sur des données à peu près certaines et à la vue des positions de l'ennemi.
En stratégie , les combinaisons s'établissent loin de l'ennemi et au milieu d'une incertitude complète. On est entouré d'obscurité. On marche comme au milieu d'un brouillard. On n'a que des données incertaines, souvent contradictoires. On connaît à peine les positions et les forces de l'ennemi.
Il faut donc savoir tout deviner. Il faut embrasser l'ensemble du théâtre d'opérations, planer pour ainsi dire au-dessus et savoir percer le nuage qui le couvre.
De plus, il faut encore tout prévoir , car les événe-*
ments se succèdent avec rapidité , le temps presse, et il y a une foule d'accidents imprévus.
Voilà ce qui rend la stratégie si difficile.
« Je ne crains l'ennemi , disait le maréchal Ney, « que quand je ne le vois pas. »
On trouve cette citation dans un ouvrage du général Pelet sur la campagne de Portugal en 1810, et elle prouve que le maréchal considérait la stratégie comme plus difficile que la tactique.
A la lecture, cependant, les opérations stratégiques paraissent simples et faciles ; mais c'est parce que nous jugeons après coup ; parce que nous connaissons toutes les données du problème ; parce que nous voyons dans les deux jeux.
En réalité, les opérations stratégiques sont extrêmement difficiles à combiner et à exécuter.
Les combinaisons stratégiques reposent sur deux espèces de données :
l** Les données positives, qui sont la connaissance de l'emplacement des différents corps ; celle de la force et de l'organisation de chacun d'eux ; celle de leurs points d'appui et de leurs lignes stratégiques ; celle de leurs approvisionnements et de leurs moyens matériels, etc.
On arrive à connaître, d'une manière plus ou moins certaine, plus ou moins complète, ces diverses circonstances, par les reconnaissances, les prisonniers, les déserteurs, les espions, les cartes, etc.
Et ces données servent de première base au calcul de temps, de vitesse et de distance, d'après lequel on établit un combinaison stratégique.
2* Ensuite viennent les données hypothétiqueif , comme l'appréciation des manœuvres probables de
rennemi, comme celle de la situation morale des deux armées, comme celle enfin du caractère de leurs généraux.
C'est ainsi qu'avant Eckmiihl, TEmpereur fait entrer dans le calcul qui sert de base à sa combinaison Teffet que Tannonce de son arrivée subite a dû produire dans l'armée ennemie ; effet qui fut très-appréciable et qui rendit l'archiduc Charles plus circonspect et presque timide dans ses manœuvres.
De même à Champ- Aubert , Napoléon tient compte du caractère ardent de Bliicher et de la confiance que lui a inspirée la victoire de la Rothière.
De même enfin, en 1 81 5, il apprécie la différence qui existe entre le même maréchal et Wellington ; entre l'impétuosité du premier et la lenteur réfléchie du second.
Les combinaisons stratégiques s'établissent ainsi d'après des considérations positives et d'après des considérations morales, qui sont, les unes et les autres, fort difficiles à bien connaître et à bien apprécier.
Les principales combinaisons stratégiques sont les suivantes :
D'abord, dans l'offensive :
1* On peut frapper sur le centre d'un ennemi dispersé, en occupant avant lui son point de concentration, en cherchant à le couper en deux et à accabler successivement ses divers corps.
C'est ainsi qu'en 1796, Bonaparte, après quelques feintes sur les ailes de l'ennemi, porte la masse de ses forces sur Montenotte, c'est-à-dire au point de jonction de l'armée autrichienne et de l'armée piémontaise et au centre de leur ligne.
C est ainsi qu'en 1812, il se dirige vers Wilna et sur le centre de Tarmée russe.
C'est ainsi qu'en 1815, en Belgique, il cherche à se placer entre l'armée anglaise et l'armée prussienne.
2» La deuxième combinaison stratégique offensive consiste à tourner l'une des ailes de l'ennemi pour s'établir sur ses communications, comme en 1800 ;
Gomme en 1805;
Comme en 1806.
3** Enfin, en stratégie, comme en tactique, on peut attaquer directement le centre, l'aile ou le flanc de l'armée ennemie.
4® On peut encore, dans le cas d'une grande supériorité numérique, combiner ensemble deux de ces attaques. Ainsi, on peut faire une attaque sur les deux ailes, comme les alliés dans la campagne de 1813 ; une attaque sur le centre et sur une aile, et enfin une attaque d'aile et de flanc.
Dans la défensive, il y a quatre combinaisons stratégiques principales :
r On peut reculer en occupant successivement chaque ligne de défense de l'échiquier et s'abriter enfin dans un réduit inattaquable, comme Wellington en 1810.
2** On peut changer de front pour s'opposer aux mouvements tournants de l'ennemi, comme Mêlas en 1800, comme Mack en 1805.
3" On peut laisser devant l'armée offensive un corps qui s'oppose directement à sa marche, et, avec le gros de ses forces, on menace ses flancs ou ses communications.
4" Enfin on peut s'établir entre les masses de Ten-
nemi et les frapper successivement quand elles viennent à s'éloigner les unes des autres, ou quand Toccasien est favorable, comme larchiduc Charles en 1 796, entre les deux armées de Jourdan et de Moreau ; Gomme l'Empereur en 1814.
Napoléon employait souvent une combinaison qui appartient à la défensive-offensive. Il laissait l'ennemi dévoiler ses projets. Puis il profîtait rapidement de ses fautes, ainsi qu'il le fit à Eckmiihl en 1809.
Il portait ainsi des espèces de coups de riposte.
Voilà les principales combinaisons stratégiques dont on trouve des exemples dans l'histoire militaire.
Pénétrons maintenant sur le théâtre d'opérations et examinons en détail les divers accidents stratégiques dont nous avons vu l'ensemble dans la première leçon du Cours de deuxième année.
Ces accidents sont :
Des points stratégiques^ Et des lignes stratégiques.
« Les points et les lignes stratégiques sont insépa- « râbles, et les uns n'existent pas sans les autres, dit « Tarchiduc Charles , car un point n'a d'importance , « pour les opérations militaires, qu'autant qu'il est « accessible à toutes les armes, et, d'un autre côté, « l'on ne r^parde une ligne comme avantageuse qu'au- « tant qu'elle conduit à un but. »
Btt points itratégiqaes On appelle , avons-nous dit,
pom/« stratégiques ceux dont ^l'occupation augmente
la puissance d'action d'une armée et procure des avantages pour les opérations.
On les rencontre en grand nombre sur les théâtres d'opérations.
Nous les considérons d'après leur nature et nous les divisons de la manière suivante :
1<* Nous trouvons d'abord les centres de population ou lieux habités.
Ce sont des centres de ressources et de richesses. Les armées y trouvent des vivres, des effets, de l'argent. Par suite, leur occupation est importante et avantageuse.
De plus, ces points sont le siège des autorités. Ce sont des centres d'action, et ils exercent une influence morale plus ou moins considérable sur le pays environnant.
Les lieux habités forment des points stratégiques de trois ordres différents, suivant leur importance.
Les capitales forment d'abord des points stratégiques de premier ordre, parce que, depuis plusieurs siècles, elles sont devenues le centre de toutes les forces et de la vie active d'une nation ; parce que, tant qu'une armée défensive possède sa capitale, elle peut utiliser tout ce qui reste de ressources sur son territoire; parce que, au contraire, quand la capitale est occupée par l'ennemi, la résistance est désoi^^isée, et cette occupation amène le plus souvent la fin de la guerre.
En 1797, en 1800, en 1805, en 1809, Vienne était un point de cette espèce; de même Paris en 1814 (Voir, pour les points stratégiques, la Planche VI j fi g, r% et la carte de France des fortifications).
Les capitales de provinces, ou chefs-lieux de dépar-
tements, forment des points stratégiques de deuxième ordre, quand toutefois ce sont des villes riches et populeuses.
Tels étaient, en 1805, Augsbourg, Munich, Saltzbourg, etc.;...
Et, en 1814, Nancy, Troyes, Châlons.
Enfin les villes secondaires et les gros bourgs forment des points stratégiques de troisième ordre. Tels étaient, en 1805, Ingolstadt, Memmingen,etc.; Et, en 1814, Chaumont, Saint-Dizier, Yitry, etc...
2* Après les centres de population viennent les points de passage sur les cours d'eau , qui forment la deuxième classe des points stratégiques.
Ces points de passage sont des ponts de pierres, des ponts de bois, des ponts de bateaux, des ponts suspendus, des bacs, des gués, etc...
On les classe d'après leur importance et d'après la nature de leur construction.
Leur possession assure évidemment de grands avantages dans les opérations. Gomme nous l'avons dit dans une leçon précédente, une armée , maîtresse de ces points, se transporte, à son gré, d'une rive à l'autre du cours d'eau ; elle peut changer de zone suivant les circonstances.
En 1805, les ponts de Kehl, deManheim, deMayence, sur le Rhin; de Guntzbourg, Donauwerth, Liutz, etc., sur le Danube; ceux de Braunau et dePassau sur Tlnn, étaient des points stratégiques de cette espèce.
En 1814, le pont de Nogent permit à l'Empereur de passer de la rive gauche à la rive droite de la Seine.
Le pont de Château-Thierry permit aux deux corps d'York et de Sacken de se dérober à la poursuite de l'Empereur après Moûtmirail.