HUITIÈME LEÇON
Des lignes stratégiques > leur classification.
Des bases d*opérations. — Comment ellessont constituées.— Conditions qu'elles doivent remplir. — Principes relatifs à leur étendue et à leur direction. — Différentes espèces de bases.
Des bases d'opérations considérées dans la défensive.
Des fronts d'opérations ^ de leur étendue^ de leur direction.
Nous continuons l'étude détaillée des divers accidents stratégiques que présente un théâtre d'opérations.
Dans la dernière leçon, nous avons étudié les points stratégiques.
Nous allons commencer, dans celle-ci, l'étude des lignes stratégiques.
On appelle lignes stratégiques^ les lignes naturelles, fleuves et chaînes de montagnes formant des obstacles continus et pouvant couvrir des armées ; ou bien encore les routes et autres voies de communication joignant les points stratégiques entre eux.
Le général Jomini appelle les premières : Lignes territoriales^ et les secondes : Lignes de mancsuvres.
Les lignes territoriales forment les bases a' opérations^ les lignes ae défense, et elles indiquent généralement les fronts d* opérations.
Les lignes de manœuvres forment les lignes d'opérations et les lignes de communication.
Nous nous occuperons des premières dans la leçon
d'aujourd'hui, et des autres dans les deux leçons prochaines.
D«8 bases d'opérations. — On appelle base d opérations une zone de terrain couverte par un obstacle naturel , servant d'appui à une opération de guerre, et sur laquelle on réunit toutes les ressources nécessaires à une armée.
Dans l'antiquité, et particulièrement pendant la période romaine, les armées portaient presque tout avec elles : leurs armes et leurs approvisionnements ; aussi faisaient-elles, à cette époque, de longues expéditions sans s'inquiéter d'une base , du moins autant qu'on le fait aujourd'hui.
Les armées modernes ne portent avec elles de munitions que pour une seule bataille. Elles ne peuvent transporter des vivres que pour huit ou quinze jours au plus.
Elles ne peuvent exister , par suite , sans magasins et sans dépôts, et elles ne peuvent s'éloigner de ceuxci que de sept ou huit Jours de marche.
Une armée qui entre en campagne doit donc tout d'abord se constituer une base.
Voci comment celle-ci s'organise :
On réunit , sur la frontière où l'on doit opérer, des magasins de vivres, d'effets et de munitions.
On y crée des manutentions avec un nombre de fours proportionné à l'effectif des troupes.
On y établit des hôpitaux disposés sur plusieurs lignes.
On y installe des ateliers de confection et de réparation.
On y appelle les dépôts de» régiments de l'^rûiée avec leurs recrues , leurs ouvriers , leurs maUngFeSi leurs bagages, etc.
L'ensemble de ces divers établissements, occupant un certain espace de terrain, couvert du côté de l'ennemi par une ligne de défense, gardé par une réserve, constitue la base d'opérations de l'armée.
Base à laquelle cette armée doit toujours être liée , de manière à pouvoir en tirer ses approvisionnements et à pouvoir s'y retirer en cas d'échec.
La base d'opérations d'une armée doit remplir les conditions suivantes :
1* Elle se trouvera en arrière d'un obstacle naturel qui la mettra hors d'insulte. Ce sera un fleuve, une rivière, une chaîne de montagnes, etc.;
2** Les extrémités de la base s'appuieront à d'autres grands obstacles naturels, dont les prolongements serviront de limites au théâtre d'opérations. Ces obstacles seront : la mer, une chaîne de hautes montagnes; ce sera encore la frontière d'un pays neutre disposé àfaire respecter sa neutralité ;
3* Une base doit présenter un certain nombre de places ou de points fortifiés, capables de contenir )es divers établissements dont j'ai parlé plus haut : magasins, dépôts,, hôpitaux, etc. ;
4"" Elle doit présenter une certaine profondeur qui permette d'en organiser la défense, d'y réunir des resr sources, d'y établir les troupes en cantonnemepts ;
B"" Elle doit offrir des routes commodes pour las mouvements de l'armée : soit pour les communieations sur la base elle-même, soit pour la concentration des troupes, soit enfin pour les approvisionaements de toute espèce. Et, pour ces approvisionnements, indé-
pendamment des routes, il faudra un chemin de fer, un canal ou une rivière navigable ;
6* Une base d'opérations doit présenter plusieurs débouchés avantageux pour pénétrer sur le territoire ennemi.
Telles sont les principales conditions que doit remplir une base d'opérations.
Prenons, pour exemple , le Rhin, base d'opérations de la Grande armée dans la campagne de 1 805 ; il remplissait parfaitement les différentes conditions que je viens d'énumérer {PL VI, fig. 1"),
Le cours du ileuve présentait un obstacle naturel respectable.
Les extrémités de la base s'appuyaient, d'un côté, à un territoire neutre ; de l'autre, à la chaîne des Alpes.
Strasbourg, Mayence, Schelestadt, Landau, Brisach, présentaient des points forts et des abris pour les magasins, les hôpitaux, les dépôts, etc..
La rive gauche du Rhin , jusqu'aux Vosges, offrait une profondeur suffisante et un pays asse^ riche pour y établir des troupes en cantonnements.
On trouvait sur cette base des voies de communication faciles et nombreuses pour les mouvements de l'armée et pour ceux de son matériel.
Enfin, les trois têtes de pont de Cassel, de Kehl et de Huningue couvraient trois débouchés avantageux , et permettaient à l'armée de choisir parmi trois lignes d'opérations : la première, par la vallée du Mein; la seconde, par les défilés de la forêt Noire, et la troisième, par la route des villes forestières.
Le Rhin, du temps do l'Empire, formait donc une excellente base d'opérations pour la France contre l'AllemagHe.
Du côté de l'Italie, la base d'opérations d'une armée française était et est encore formée par une chaîne de montagnes, celle des Alpes.
Les conditions énumérées plus haut sont satisfaites, mais d'une manière moins complète que sur le Rhin.
Ainsi les communications sont moins faciles , les ressources du pays moins considérables ; les mouvements de troupes plus lents et plus pénibles.
Néanmoins, Bonaparte se servit des Alpes et de l'Apennin comme bases d'opérations en 1796. II s'en servit encore en 1800.
En 1859 , notre base était la même et s'appuyait à Grenoble, à Briançon et Gènes.
Examinons maintenant les principes relatifs à l'étendue d'une base d'opérations.
L'étendue d'une base d'opérations est variable.
Quelquefois elle peut se réduire à un seul point. Point stratégique, comme nous l'avons vu précédemment, qui devient un pivot d'opérations. 11 en est ainsi par exemple, dans une descente maritime. Maïs une base dans ces conditions est évidemment désavantageuse. L'armée ne peut s'en éloigner sans craindre d'en être coupée ; aussi le but des premières manœuvres est-il ordinairement dans ce cas d'élargir la base.
D'un autre côté, une base très-étendue exige beaucoup de troupes pour sa défense et affaiblit d'autant l'armée active. De plus, quand celle-ci se retire sur sa base, à la suite d'une campagne malheureuse, elle peut n'être plus assez forte pour défendre une ligne trop longue.
Il faut donc que l'étendue d'une base d'opérations soit en rapport avec la force de l'armée qui s'y appuyé.
Trop courte, elle est difficile à couvrir et Tarmée peut en être coupée.
Trop longue, elle est difficile à défendre.
En 1805, le Rhin, qui servait de base à la Grande armée, de Bâle à Mayence, présentait une longueur d'environ 75 lieues.
J'ajouterai qu'une base doit être liée intimement au théâtre sur lequel l'armée opère.
Ordinairement , comme je Tai dit plus haut, la base s'étend sur la partie de frontière qui sert de limite au théâtre.
Mais si la frontière est seulement une ligne politique, il faut alors porter la base en avant jusqu'au premier obstacle naturel que l'on rencontre.
Par exemple, avant 1859, une armée française opérant en Italie devait porter sa base jusqu'aux Alpes et occuper les principaux cols de la Savoie.
Pour une campagne dans la vallée de la Moselle, il faudrait porter la base d'opérations jusque sur la Sarre et commencer par s'emparer de Sarre-Louis.
Passons aux principes relatifs à la direction d'une base d'opérations.
Une base d'opérations peut avoir trois directions principales.
Elle peut être :
Parallèle aux lignes de défense de l'ennemi ;
Oblique à ces mêmes lignes ;
Ou enfin, former une ligne brisée et être, à la fois, parallèle et oblique.
Dans le premier cas, on se heurte de front à des lignes de défense successives. Les deux armées sont dans des positions semblables. L'une d'elles, en tournant l'autre, court le risque d'être tournée.
En 1805, la base d'opératioQs de Tannée firançaise, le Rhin, est parallèle à la première ligne de défense d^ Tarraée autrichienne, TlUer.
Nous verrons comment Napoléon sût néanmoins tourner son adversaire, en employant une base accidentelle et des fronts d'opérations de plus en plus in* clinés sur la position de l'ennemi.
Dans le second cas, celui d'une base d^opératîons oblique par rapport aux lignes de défense de rennemi, plusieurs de ces lignes tombent d'elles*môme» et se trouvent tournées dès les premières opérations.
En 1792 et 1814, les Prussiens se basaient snt le Rhin, de Manheim à Cobientz. En 1792, ils prirent pour ligne d'opérations la route de Paris {)ar Luxem<» bourg et Verdun. En 1814, ils prirent la routt de Paris par Nancy et Châlons.
L'obliquité de leur base leur permit ainsi de tonruw dès le début des opérations et de faire tomber immédiatement nos premières lignes de défense^ Le Rhilit les Vosges, la Moselle et l'Argonne orientale en 1792 ; le Rhin et les Vosges en 1814.
Enfin, examinons le troisième cas, celui oà ht Imm d'opérations , formant une ligne brisée, eat à la fois parallèle et oblique aux lignes de défense de Tenaerni*
Cette disposition permet de rassembler secrètement toutes ses forces à l'extrémité de la base la plus rapprochée de l'ennemi, tout en présentant des tètes de colonne sur le côté parallèle.
En 1800, l'armée d'Allemagne de Morean se basait sur le Rhin de Strasbourg à Schaffouse. Le jNremier consul voulait profiter de cette double direction pour masser l'armée à son extrême droite et pour la faire déboucher tout entière de Schaffouse vers Stockach,
toumant ainsi la ligne de la Forêt-Noire, celle de TAlb et la première position du baron deKray.
Comme nous le verrons plus tard, Âforeau trouva cette manœuvre trop hardie — {PL VI, fig. 1).
En 1806, Napoléon avait pour base d'opérations contre la Prusse, le Rkin^ frontière naturelle de la France, de Wesel à Mayence, et le Mein^ dans la vallée duquel se trouvait encore la Grande armée, par suite de la campagne de 1805.
Les lignes de défense successives des Prussiens étaient : le Thuringer Wald, la Saale, l'Elbe, la Vistole et roder.
L'Empereur attire l'attention de l'ennemi sur le Rhin.
En même temps, il masse son armée à l'extrémité de* sa base, à Bambei^, Bayreuth et Schweinfurth ; puis, débouchant tout à coup en trois colonnes, il tourne la gauche prussienne et s'empare des communications de cette armée tout en conservant les siennes.
Le succès de la campagne de 1806 dépendit de .la double direction de la base, qui était à la fois parallèle et (Oblique par rapport aux lignes de défense de l'ennemi {Fig. 2, jd. VI).
On distingue sur un théâtre d'opérations plusieurs espèces de bases, savoir :
r Une base principale ; 2* Des bases secondaires ; 3* Des bases accidentelles.
La base principale est celle qui sert de point de départ à l'armée offensive et dont j'ai parlé jusqu'à présent.
Elle est ordinairement située sur la frontière , elle comprend les dépôts, les magasins, les hôpitaux, etc. Une armée ne peut s'éloigner de sa base d'opérations
de plus de sept ou huit jours de marche, à cause de la nécessité où elle se trouve de renouveler ses vivreB ei ses munitions.
Cependant elle ne peut pas non plus rester enchaînée à cette base. La suite de ses opérations l'entraîne bientôt à plus de huit jours de marche de celle-ci : elle ne peut plus s'y appuyer et en tirer régulièrement ses divers approvisionnements. C'est alors qu'elle doit se créer une première base secondaire, distante de la base principale de six ou huit jours de marche, et constituée d'après les mêmes principes.
Puis, si elle continue à s'avancer encore, elle devra appuyer ses opérations sur une deuxième base secondaire; ensuite sur une troisième, etc.
On peut comparer les bases secondaires sur im théâtre d'opérations aux parallèles que l'on établit dans l'attaque des places, pour soutenir et donner de la consistance aux cheminements en zig-zag. Sans ces parallèles, les sorties de l'ennemi renverseraient facilement les tète de sape; de même, sans les bases secondaires, la marche de l'armée ne serait pas assurée, ce ne serait qu'une pointe sans consistance.
Une base secondaire s'établit toujours derrière une ligne de défense ; on y crée, au moyen de la fortification de campagne, des places du moment destinées à jouer le rôle des places fortes de la base primitive, c'est-à-dire à contenir les dépôts, les magasins, les approvisionnements de tous genres qui sont ainsi à l'abri des partis ennemis et des tentatives de la population des pays conquis.
On y rassemble des vivres et des effets au moyen des > réquisitions ; on y réunit des munitions en les tirant de la base primitive ou en transformant celles dont on s'empare.
Enfin, on en organise la défense au moyen» de corps de réserve que Ton appelle des réserves stratégiques.
Une réserve stratégique est destinée à couvrir les derrières de larmée d'opérations, à la renforcer, à prolonger la lutte, dans le cas oti les fatigues et les privations auraient épuisé la première armée. Quelquefois dans le cas d'un désastre à en recueillir les débris, comme les 9* et 1 T corps pour l'armée de Russie.
Les réserves stratégiques comprennent une ou deux bonnes divisions qui leur donnent de la consistance ; puis des troupes fatiguées, celles, par exemple, qui ont souffert dans les premières opérations; ensuite des bataillons de marche se rendant à l'armée active, des conscrits dont on achève l'instruction, des convalescents, des dépôts, des ouvriers de toute espèce, etc.
L'ensemble de ces troupes est organisé en corps d'armée et se trouve sous les ordres d'un général, qui commande les troupes, administre le pays, surveille les derrières de l'armée et assure les communications, en arrière avec la base principale , en avant avec l'armée active.
Souvent la politique vient au secours de la guerre et l'on confie à des alliés la garde des bases secondaires.
En résumé, un théâtre d'opérations présente ordinairement une base primitive et principale et une succession de bases secondaires , qui assurent la pos- . session du pays , en même temps que la marche de l'armée; qui servent d'échelons, d'étapes, de séjours, de relais à cette armée pour se porter des limites de l'échiquier jusqu'à l'objectif, et qui serviraient en même temps de points d'appui, en cas de malheur.
En 1805, la base principale et primitive de l'armée française est sur le Rhin ; l'Empereur y rassemble ses