DIXIÈME LEÇON
Des lignes d'opérations doubles et multiples ; leur caraclère.— Grconslanees dans lesquelles on les emploie. — Eiamen de leur direotion et de leurs rapports^ soit entre elles, soit a^ec les fignes de Fennemi.
Influence de la Tapeur sur la stratégie, soit dans les guerres continentales, soit dans les guerres maritimes.
Nous continuons dans cette leçon Tétude du théfttre d'opérations.
Nous avons appelé ligne (T opérations un ensemble de débouchés, un faisceau de routes et de chemins, conduisant une armée de sa base à son objectif.
Nous n'avons considéré jusqu'ici que les lignes do^ pérations simples, c'est-à-dire celles sur lesquelles une armée agit avec l'ensemble de ses forces, et sur lesquelles, par suite, s'accomplissent les faits principaux d'une campagne.
Mais, indépendamment des lignes d'opérations simples, il y a encore des lignes d'opérations doubles ou multiples.
Des llgiss d'opiratloBi doiblss oi miltlples. — On appelle lignes d opérations doubles ou multiples celles qui sont suivies par deux ou plusieurs armées, opérant sur un même théâtre et poursuivant un même but. Ces armées partent généralement d'une même base ou de plusieurs bases, bien liées entre elles. Dans tous les cas, ce qui
caractérise ces lignes d'opérations, c'estque les armées qui les suivent sont matériellement séparées, qu'elles n*ont pas de communication suivie, régulière ; enfin qu'il y a entre elles de grandes distances, soixante ou quatre-vingts lieues, par exemple, comme en 1814 pour les deux armées de Silésie et de Bohême, ou bien des obstacles difficiles à franchir^ une chaîne de montagnes, un grand cours d'eau, un lac, comme le lac de Garde en 1796, séparant les deux colonnes principales de l'armée de Wurmser.
Je citerai comme exemples de lignes d'opérations doubles ou multiples :
1* Celles des armées deSambre-et-Meuse et de Rhinet-Moselle, se dirigeant l'une par la vallée du Meyn, l'autre par la vallée du Danube, sur le point commun de Ratisbonne, en 1796;
V Celles de l'armée autrichienne de Wurmser dans la même année, descendant en Italie parles deux rives du lac de Garde, et présentant une armée principale BOUS les ordres directs du général en chef, et une armée secondaire sous les ordres de Quasdanowich ;
3* Celles dé Napoléon autour de Dresde en 1813, partant d'une même base, l'Elbe, et se dirigeant sur trois points différents : Berlin au nord, Breslau à l'est, et Prague au sud ;
4* Enfin celles des trois armées coalisées qui envahissent la France en 1 81 4, et qui partent : pour l'armée du
nord, de Wesel; — pour l'armée de Silésie, de Mayence;
—pour l'armée de Bohême, de Bâle. Elles viennent
converger toutes trois vers le même but, Paris (Voir,
pour cette leçon, la fig. 1 de la />/. VII).
On emploie les lignes d'opérations doubles ou multiples dans les circonstances suivantes :
l"" Quand on possède une supériorité de manœuvres et une plus grande mobilité que son adversaire, on prend alors des lignes doubles, et en en changeant rapidement, on parvient à tromper l'ennemi et à obtenir des succès.
C'est ce que fit Gustave-Adolphe dans ses oampagnes de 1630 et 1631 en Allemagne.
Il débarque à Stralsund , et il se orée d'abord une base d'opérations en s'emparant de Stettili, de Golberg et de tout le littoral.
Il prend ensuite pour lignes d'opérations les deux vallées de l'Elbe et de l'Oder, et profitant de la grande mobilité qu'il a su donner aux armées suédoises, il se porte rapidement d'une ligne à l'autre, fatiguant MB adversaires à le suivre et ne leur permettant jamais d'arriver en temps utile.
2^ On prend encore des lignes doubles quand du y est forcé par la configuration du théâtre d'opérations et qu'elles sont indispensables pour faire maftsher et subsister les troupes.
Ainsi, Bonaparte, envahissant le Tyrol après Gaatiglione, reprend les mêmes lignes que Wurmser et fait aussi contourner le lac de Garde. Mais il emploie des moyens d'exécution différents; il relie les colonnes entre elles, au moyen d'une flottille; déplus, il subor^ donne le débouché de la colonne secondaire à celui de la colonne principale ; enfin il sait assurer ses succès là oîi son adversaire n'avait rencontré que des revers.
3'' On prend encore les mêmes lignes quand on a une grande supériorité numérique et que l'on peut mettre en action sur chaque direction une masse plus forte que la totalité des troupes ennemies.
C'était la position des alliés en 1814; chacune de
leurs trois années était supérieure à la totalité des forces françaises.
4"* On les emploie quand, par suite de circonstances politiques, on occupe une position centrale, comme Napoléon à Dresde, placé entre les Prussiens qui cou- Traient Berlin au nord, les Russes qui venaient de Breslau à l'est, et enfin les Autrichiens qui venaient de la Bohème. 11 lui fallait trois armées et trois lignes d'opérations.
5* On prend des lignes doubles quand, étant sur la défensive, on voit l'ennemi les employer lui-môme, et que Ton est forcé d'opposer une armée à chaciine de ses masses, comme l'archiduc Charles en 1796 devant les deux armées de Jourdan et de Moreau.
6* Enfin, quand on a affaire à des forces supérieures, on cherche à les obliger de se diviser en deuï ou plusieurs masses, et l'on se place entre elles pour les accabler successivement.
C'est ce que fit Frédéric dans la campagne de 1757, pendant la guerre de Sept- Ans.
L'armée autrichienne , rassemblée en Bohême , se disposait à marcher vers la Saxe pour se réunir à Vannée franco-allemande du prince de Soubise. Le roi voit le danger. Pour prévenir cette jonction, il divise ses forces en deux masses ; l'une reste en Saxe BOUS son commandement; Tautre, sous le prince de Bevern, entre en Silésie et semble menacer la Bohôme.
Les Autrichiens obéissent à la feinte du roi. Ils entrent en Silésie à leur tour et marchent sur Breslau, au lieu de marcher en Saxe.
Le roi se trouve alors, avec ses deux corps , placé entre les deux armées ennemies. Se servant habilement de lignes intérieures, il sait se porter avec rapidité d'un corps à l'autre avec une réserve d'élite , et il
vergentee, il nous reste à examiner les lignes divers gentes, c'est-à-dire celles qui, partant d*une même base, rayonnent dans des directions différentes.
On les emploie dans trois circonstances principales :
D*abord, quand on occupe une position centrale , comme Napoléon en 1813, au milieu des diverses armées alliées; sa base était sur l'Elbe, de Pima i Wittemberg ; son centre d'opérations était à Dresde ; sa ligne de retraite se dirigeait de Dresde sur Mayence, par Leipzig, Erfurth et Francfort.
Il avait devant lui trois lignes d'opérations tout à fait divergentes, et qui malheureusement ne nouBPap^ pellent que des désastres.
Au nord, c'était la route de Wittemberg à Berlin, 9ur laquelle opérèrent successivement les maréohaiiK Oudinot et Ney, qui furent battus ; le premier, à Grossbeeren ; le second, à luterbock.
A l'est, c'était la ligne de Dresde à Breslau, par Bautzen et Gœrlitz, sur laquelle Maodonald fut b^tu à la Katzbacb par l'armée de Silésie.
Enfin, au sud, c'était la route de Dresde à Prague, par Peterswald et Tœplitz, sur laquelle Vandaian^e éprouva le désastre de Kulm.
Le deuxième cas dans lequel on emploie des lignes d'opérations multiples et divergentes est le suivant :
Quand, après une bataille gagnée, on veut, pour achever la ruine des vaincus, détruire leurs diverses colonnes, occuper avant elles leurs points de retraite et embrasser une grande surface de pays, dont 09 cherche à s'approprier les ressources.
Je citerai comme exemples les différents corps de Tarmée française, après les victoires d'Iéna et d'Auerstadt rayonnant en éventail : sur Brunswick, à la
suite de BlUcher; sur Magdebourg, à la suite du prince de Hohenlohe; et enfin sur Halle etDessau, pour aller occuper les ponts de TElbe et pour menacer Berlin.
Le corps du maréchal Ney, pendant ce temps, garde le champ de bataille.
Enfin, le troisième cas dans lequel on emploie des lignes multiples divergentes est le suivant :
Quand, dans la guerre défensive, chaque armée ou chaque corps d'armée se retire, après un échec, sur une province différente et va y servir de noyau à une insurrection locale ou à une levée en masse.
C'est ce qui est arrivé en Espagne, en 1808, au début de la campagne. L'armée d'Aragon est battue à Tudela : elle se retire sur Saragosse. L'armée du centre est battue à Burgos : elle se retire sur Madrid, et, plus tard, sur l'Andalousie. Enfin, l'armée de Galice est battue à Espinosa : elle se retire sur Santander.
Chacune de ces trois armées sert de noyau à une insurrection puissante ; et, dans cette circonstance , l'emploi des lign.es d'opérations multiples divergentes est très-favorable au succès de la campagne pour les Espagnols.
Tels sont les rapports entre elles des lignes d'opérations multiples des armées d'une même puissance.
Considérons maintenant les rapports de ces lignes avec celles de l'ennemi.
Supposons sur un même théâtre deux ou plusieurs armées d'une part, se servant de lignes multiples contre d'autres armées les employant également.
Dans ce cas, les lignes d'opérations peuvent être enveloppantes ou enveloppées , extérieures ou intérieures.
Les lignes intérieures , leur nom l'indique, sont celles qui sont situées entre celles de l'ennemi ; elles partent généralement d'un point central, et sont dirigées contre des armées qui partent de points éloignés.
En 1757, Frédéric se servait de lignes intérieures contre les Autrichiens, qui opéraient en Silésie, et contre les franco-allemands, qui opéraient en Saxe.
En 1796, Tarchiduc Charles se servait de lignes d'opérations intérieures contre les deux lignes extérieures de Moreau et de Jourdan.
En 1813, l'Empereur, placé à Dresde, manœuvrait sur des lignes intérieures contre les alliés placés sur des lignes extérieures.
Enfin, en 1814 , l'Empereur, pour couvrir Paris, manœuvrait sur deux lignes intérieures , celles de la Marne et de la Seine, contre les lignes extérieures des armées de Bohême et de Silésie.
Les lignes intérieures sont avantageuses en ce qu'elles permettent de se concentrer avant l'ennemi, au moyen des lignes de communication qui sont d'autant plus courtes que les lignes d'opérations se rapprochent davantage. Par suite , les lignes intérieures permettent encore de réunir l'ensemble de ses forces contre une seule des deux armées de l'ennemi.
Ce que fit Frédéric à Rosbach et à Leuthen.
Ce que fit l'Empereur à Champ- Aubert et à Mormans.
Mais ces lignes deviennent désavantageuses lorsque l'ennemi a une trop grande supériorité numérique, et en môme temps lorsque leur longueur n'est pas suffisante. Dans ce cas, les masses offensives tendent a resserrer de plus en plus les mouvements des armées défensives, à les envelopper, à les priver de la facilité
de trouver des vivres et en même temps de Tespace nécessaire pour manœuvrer.
C'est ce qui nous est arrivé à la fin de la campagne de 1 813, où les trois grandes armées alliées se concentraient autour de Leipzig, nous resserrant entre elles, nous privant d'espace et nous forçant enfin à recevoir la grande bataille des 16, 18 et 19 octobre.
Du reste, quand les armées emploient des lignes d'opérations multiples, la position relative de ces lignes n'est pas seule la cause de leurs succès ou de leurs revers. Il y a encore une autre cause capitale qui réside dans la manière dont le commandement est constitué. On trouve presque toujours le succès du côté où il y a unité de commandement.
Ainsi Frédéric en 1757.
Le prince Charles en 1796.
L'Empereur en 1814.
Telles sont les considérations particulières relatives aux lignes d'opérations multiples.
Quant à leur constitution, les principes sont les mêmes que pour les lignes simples, c'est-à-dire que chaque ligne d'opérations comprend toujours un ensemble de débouchés allant de la base à l'objectif. A chaque étape, il y a un poste de campagne. Toutes les 40 ou 50 lieues, on trouve une base secondaire. Les flancs sont assurés. Les conditions de viabilité, de sûreté, de richesse, sont remplies.
J'ajouterai enfin que des lignes de communication,
convenablement espacées, doivent servir à mettre en
rapport entre elles les difi'érentes lignes d'opérations.
Et je citerai comme exemples les deux lignes de la
Marne et de la Seine en 1814, mises en communica-
tion Tune avec l'autre par trois lignes secondai*res :
1* Celle de Vitry à Bar-sur^Aube ; •
2* Celle de Nogent à Épernay, que TEmpereUP employa avant Champ- Aubert ;
3* Enfin, celle de Guines à la Ferté-sous-Jouarre, queTEmpereur prit après Vauxchamps pour se rendre à Mormans et à Nangis.
Nous terminons ici Tétude des accidents stratégiques dun échiquier ou du moins de tous ceux qui jouaient un rôle dans les guerres de la Révolution et de l'Empire.
Mais aujourd'hui, il faut encore tenir compte, sur un théâtre d'opérations, de nouvelles lignes stratégiques. Ce sont les chemins de fer. Et dans la strat^ie^ il faut tenir compte d'un nouvel agent, la vapeur.
Nous consacrerons donc à ces deux questions la deuxième partie de cette leçon.
Dm ehemint de fer et de la vapeur an point de n% itrati|;l4«e.
— Nous avons déjà parlé de l'importance des voies de communication pour les mouvements stratégiques.
Les Romains l'avaient sentie avant nous, et ils assuraient leurs conquêtes au moyen d'un réseau de routes stratégiques appelées encore aujourd'*huî voies r(h maineSj et destinées à consolider leur puissance en permettant les mouvements de leurs armées.
De nos jours, l'importance des voies de communication est devenue plus sensible encore, puisque les armées modernes traînent à leur suite beaucoup plus
de bagages que les armées anciennes et sont embarrassés de centaines de canons et de milliers de voi-* tures4
Aussi, à l'exemple des Romains, on voit Napoléoii créer dans les pays dont il veut s'assurer la posse»^ sion un ensemble de routes militaires destinées aux
mouvements de ses troupes.
Jusqu'en 1836 à peu près, les routes étaient considérées comme les seules voies de communication propres à assurer les marches stratégiques des armées.
Mais, depuis cette époque, TEurope se couvre cha*^ que jour de voies nouvelles, d'un parcours bien plus facile et bien plus rapide que les anciennes.
Ces voies nouvelles sont les chemins de fer«
Les Voyageurs, le commerce, l'industrie y trouvent de grands avantages. La stratégie y trouvera de nontelles combinaisons en raison de la rapidité avec laquelle ils peuvent transporter des masses d'hommes et de chevaux.
On en a vu un premier exemple dans la guen^ d'Orient et un second dans la guerre d'Italie.
Les chemins de fer sont donc appelés à jouer un grand rôle dans les opérations futures* Il y a lieu d'en dire quelques mots pour compléter la stratégie et l'étude du théâtre d'opérations.
Nous allons voir d'abord leur rôle en général. Puis nous parlerons de la disposition des chemins de fer français, de la disposition des chemins de fer étrangers, et enfin nous terminerons par quelques mots sur l'influence que la vapeur doit exercer sur la stratégie maritime.
Le rôle des chemins de fer daùs les opérations peut 8e résumer de la manière suivante t
i^Ils serviront au transport des troupes; et, dans un chapitre précédent, à l'article des marches, nous avons indiqué comment on pourrait transporter des batail* Ions d'infanterie, des escadrons de cavalerie ou des batteries d'artillerie.
T Ils serviront ensuite au transport du matériel, et ils assureront l'approvisionnement d'une armée en vivres, munitions et effets.
S"" Indépendamment du transport des troupes à longue distance, les chemins de fer situés à portée du théâtre des opérations serviront aux mouvements rapides et inattendus des réserves d'élite.
Si l'Empereur avait eu, en 181 4, les deux lignes de la Seine et de la Marne, c'est-à-dire celles de l'Est et de Lyon, il les aurait probablement utilisées de cette manière.
En 1859, dans la dernière campagne d'Italie, une partie du mouvement tournant vers Turbigo et Magenta fut exécuté au moyen des chemins de fer.
4** Ils serviront encore au transport des ordres et des dépêches.
On pourra faire voyager des ofQciers sur des locomotives isolées.
On pourra utiliser le télégraphe électrique, qui est toujours l'annexe d'un chemin de fer.
B"" Enfin, il y a encore un autre emploi des chemins de fer.
On peut les employer dans les sièges, sur des positions défensives, dans des camps retranchés, comme le petit chemin de fer de Crimée.
Ce chemin se composait de châssis de deux mètres portant des rails et des entretoises et se reliant facilement avec des chevilles.
Quatre hommes suffisaient pour porter, manœuvrer et mettre en place un châssis de cette espèce.
On pouvait obtenir ainsi rapidement une voie ferrée dessinant des courbes de 1 5 à 20 mètres de rayon et montant des rampes de 5 centimètres par mètre.
On faisait mouvoir sur ce chemin de fer, au moyen de chevaux, de petits wagons articulés, servant aux divers transports.
Trente voitures ordinaires suffisaient pour porter 1 kilomètre de voie.
Le chemin de fer de Grimée servait à relier le port de débarquement au quartier général et en même temps au transport des parcs, des approvisionnements, des blessés, etc.
Tels sont les objets principaux auxquels on pourra appliquer les chemins de fer dans l'avenir.
Et, comme je l'ai dit précédemment, il n'y aura plus de véritable ligne d'opérations sans chemin de fer.
On a pensé qu'au moyen d'une simple surveillance, les chemins de fer pourraient arriver sans inconvénients à 10 ou 12 lieues en arrière d'une armée en opérations.
Examinons la disposition générale des chemins de fer français.
Nos principales lignes sont :
i* Celle du Nord, ligne d'opérations sur Bruxelles ou Cologne ;
2* Celle de Strasbourg, ligne d'opérations contre TAllemagne ;
3' Celle de Lyon et de la Méditerranée, ligne d'opérations sur l'Italie;
4"" La ligne du Centre, de Toulouse et de Bordeaux; lignes d'opérations sur le Midi ;
5"* Enfin, les lignes de TOuest vers la Bretagne et la Normandie, qui relient la capitale avec nos ports de r Océan,
Tel est Tensemble de nos grandes lignes. Elles forment des rayons qui viennent aboutir à un centre commun, Paris.
Le chemin de fer de ceinture les relie les unes aux autres, et, de plus, leur matériel et leur constructioB sont parfaitement identiques.
Ces dispositions sont extrêmement favorables à la défense €t placent la France dans les conditions indiquées par Montesquieu :
<( Un État fort, dit-il, est celui dont la grandeur est « telle qu'il y ait un rapport entre la vitesse avec la- « quelle on peut l'attaquer et la promptitude qu*il (( peut employer pour rendre vaine cette tentative.
« L'étendue de l'Ëtat doit être proportionnée au de* « gré de vitesse que la nature a donnée aux hommes a pour se transporter d'un lieu à un autre.
(( La France et l'Espagne sont précisément de la « grandeur requise. Les forces se communiquent si a bien qu'elles se portent d*abord là oîi l'on veut. Les « armées s'y joignent et passent rapidement d'une « frontière à l'autre, et Ton n'y craint aucune des « choses qui ont besoin d'un certain temps pour être « exécutées. » (Liv. IX, chap. vi. Esprit des lois. De la force défensive des États en général.)
Ce que dit ici Montesquieu s'applique plutôt à la France avec ses frontières naturelles qu'à la France actuelle, dont la capitale est beaucoup trop approchée de la frontière du Nord.
On voit aussi, par suite des reflétions précédentes»
que chaque État a une limite qu*îl ne doit pas dépasser. Au delà de cette limite, les inconvénients de la grandeur sont aussi sensibles que ceux de la petitesse.
Quoi qu'il en soit, l'ensemble de nos chemins de fer présente une disposition unique en Europe et ajoute beaucoup à notre force défensive.
Examinons maintenant les chemins de fer étrangers qui pourraient être utilisés contre nous.
L'Europe est coupée de l'est à l'ouest par quatre grandes lignes qui peuvent être considérées comme les lignes d'opérations d'une coalition contre la France.
Ces lignes sont :
1*" La ligne de Kœnigsberg à Dusseldorf, passant par Stettin, Berlin, Magdebourg, Hanovre ;
2* Une deuxième ligne part de Varsovie, passe par Breslau , Dresde , Leipzig , Weymar , Francfort et Mayence ;
5* Une troisième ligne part de Cracovîe, passe par Vienne, rejoindra plus tard Munich et viendra aboutir ^Kehl ou à Bâle.
Ces trois lignes d'opérations sont reliées entre elles par d'autres lignes transversales, qui joueront le rôle de lignes de communication.
Il y a d'abord le chemin de fer rhénan de Bâle à Dusseldorf, tout le long de la rive droite du Rhin.
Puis la ligne qui conduit de Constance à Berlin par Âugsbourg.
Et enfin la ligne de Trieste à Berlin par Vienne et
Voilà l'ensemble des chemins de fer allemands, au moyen desquels les armées russe, prussienne et autrichienne, grossies de tous les contingents de la Confé-
dcration peuvent être rassemblées sur notre frontière du Rhin.
Les inconvénients de ce système de chemins de fer tiennent au manque d'unité dans la possession, dans la construction et dans le matériel, indépendamment de la divergence des intérêts politiques.
4** Il y a encore en Italie une quatrième ligne d'opérations allant de Suzc àYenise^avec des embranchements à droite et à gauche sur les points principaux de la Péninsule. Cette ligne a joué un grand rôle dans la dernière campagne.
Tel est l'ensemble des chemins de fer européens.
Il nous reste maintenant à dire deux mots de Tinfluence de la vapeur sur la stratégie maritime.
Tant que nous n'avons eu que des navires à voiles, les débarquements n'ont jamais été bien considérables, et, dans tous les cas, ils ont toujours été fort difficiles.
Mais la guerre de Crimée nous a offert un spectacle tout nouveau.
On a vu une centaine de bâtiments français portant environ 30,000 hommes de notre armée, et en même temps une centaine de bâtiments anglais portant 28,000 Anglais et 7,000 Turcs; on a vu cet immense armement traverser la mer Noire, sous la protection de la flotte anglaise de guerre.
En une journée trois divisions françaises étaient à terre, et l'armée russe l'eût voulu, qu'elle n'eût probablement pas pu s'opposer au débarquement.
Ainsi donc aujourd'hui, l'on sait qu'il est possible d'embarquer une armée de 50,000 hommes avec son matériel et de la jeter sur un point quelconque du littoral ennemi.
Ce sera toujours là dans l'avenir une diversion sérieuse et qui donnera lieu, en stratégie, à des combinaisons extraordinaires et nouvelles.
On s'attendait, pendant la guerre d'Italie, à un débarquement sur les côtes de l'Adriatique. Si la guerre eût continué, il est probable qu'il eût eu lieu.
La possession de la mer donnera donc de grands ayantages, et il est probable que, chaque fois que cela sera possible , les flottes et les armées concourront au même but.
Une véritable puissance militaire devra aujourd'hui posséder à la fois une flotte et une armée comme la France, comme la Russie.
Quand, comme l'Angleterre, elle possédera une flotte puissante , mais une armée secondaire , elle pourra dominer la mer, elle pourra empêcher les expéditions des autres puissances, mais elle ne pourra elle-même agir efficacement sur le continent que si des alliances lui donnent les armées qui lui manquent.
La vapeur exercera donc une grande influence sur les opérations maritimes aussi bien que sur les opérations continentales. La stratégie moderne devra évidemment en tenir compte. Cette partie de l'art de la guerre reposera toujours sur les mêmes principes, mais elle trouvera dans les découvertes récentes de l'industrie de nouvelles combinaisons et de nouveaux moyens d'eiécution .