‹ Cours d'économie industrielle, 1836-1838 (volume 2)Chapitre 40 sur 71 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

3 janvier 4837.

SOMMUBK : DKX'lHfiTïurCTÏOIf PUBLIQUE El DU C1P1T1LM0XAL -dfl» école*

primaires. — leur nombre. — leur populatfou.— l'éducation des femmes doit être l'objet d'une attention spéciale ; — ce sont elles qai donnent à l'homme sa première éducation. — Influence des lumières sot la moralité. — nous n'avons pas «l'instruction utilitaire ; — on en est encore à discuter les méthodes,, et on n'arrête pas les bases de renseignement. — Des instituteurs primaire*;— leur salaire est insuffisant ;— ils sont incapables; l'ignorance met obstacle aux réformes; — de l'Église transformée en école; — du clergé; — de son influence; — il boude le pays ; — rapprochement* opérer; — il est difficile parce que le prêtre «si trop' séparé du monde.

La lecture et récriture ne sont pas la science, mais seulement des instruments pour l'acquérir.**- Des livres et d*s journan* utilitaire* en Amérique et en Angleterre. — Des méchantes institutions et des sxmday's schools ; choses essentielles ignorées chez nous ; -*- Ce n'est pas qùé l'intelligence manque, c'est renseignement;— Exemple de 1815..— On a introduit des réformes, mais elles demeureront stériles. — Pourquoi? De l'enseignement secondaire et supérieur; — il repose sur de mauvaises ' bases ; — Latin et grec enseignés à tous. — Statistique des collèges et facultés. — Manufactures de bacheliers. — Qui sait la mécanique, et où trouver des professeurs ? — Le commerce, l'agriculture, l'industrie ne trouvent pas de sujets. — on se fait solliciteur. — influence politique échappée au gouvernement; — exemples, — conclusion, — citation de M. de Talleyrand.

Messieurs,

Dans la dernière séance je vous ai annoncé que nous examinerions aujourd'hui l'état des voies de communication par les fleuves , les ca~

( .6, ) naux et les rivières en France et en Angleterre ; mais une lettre que j'ai reçue de Londres m annonçant des renseignements officiels et récéns sur les travaux de cette nature entrepris et exécutés dans la Grande-Bretagne , nous renverrons cet examen k une prochaine leçon afin de le rendre plus complet ; et nous nous occuperons ce soir de l'instruction publique, cet autre grand élément de la production que j'ai cru devoir appeler le CAPITAL MORAL.

Vous vous rappelés en effet que je vous ai dit en commençant ce Cours, que les éléments essentiels de toute bonne organisation industrielle étaient; i'les banques qui multiplient les capitaux et les mettent à la disposition de ceux qui en ont besoin;!0 les routes qui facilitent les rapports commerciaux, la circulation des idées et le transport des marchandises; et 3° le capital moral, c'est-àdire le développement de l'intelligence, la diffusion des connaissances utiles, et l'aptitude de chacun pour la mission qu'il doit accomplir, pour la profession qu'il a embrassée.

Le capital moral est la réunion des forces in-

tellectuelles d'une nation; elles se composent du plus grand nombre de capacités spéciales appliquées à chaque branche de la production; elles se développent par le meilleur système d'instruction, par celui en vertu du quel chaque ressource naturelle du pays, chaque épargne, trouveun homme en état d'en tirer tout le parti possible.

Si l'instruction est répandue dans un pays. si l'on a enseigné à chacun ce qu'il doit faire un

Blaoqoi. *1

( i62 ) jour , si on l'a muni des connaissances théorie qjies nécessaires à l'exercice de son état, ce pays sera prospère et à égalité de ressources naturelles , une grande supériorité lui sera toujours acquise.

Ces règles une fois posées et ces principes reconnus , recherchons ce qui a été fait en France pour accroître notre capital moral et nous assurer cette supériorité qui l'accompagne toujours; voyons de quelle manière l'éducation agit sur l'homme qu'elle prend au berceau, conduit enfant par la main , et accompagne jusqu'à la tombe. Examinons l'usage qui a été fait chez nous de cette puissance invisible dont les droits ne se. prescrivent jamais, qui dirige notre pensée et forme notre raison, et qui, suivant qu'elle a été forte ou négligée , rend l'homme capable des plus grandes choses , ou des plus indignes faibles-, ses , des plus nobles dévouements ou du plus hideux égoïsme.

Malheureusement, Messieurs , je crains que les résultats de nos recherches ne soient affligeants pour nous et que nous n'ayons à rougir de notre infériorité, lorsque nous comparerons l'état de l'instruction en France et chez les autres peuples.

11 existe dans notre pays, trois principales sources d'instruction :

Les écoles primaires; Les écoles secondaires ; Les écoles supérieures.

Les écoles primaires sont établies dans les com-

Tînmes, elles distribuent les connaissances élémentaires à la classe nombreuse des enfants de la campagne parmi les quels se recrute la grande armée industrielle. Nous en possédons 34,ooo pour les garçons, qui reçoivent 1,600,000 enfants, et seulement 11,000 pour les filles qui les fréquentent au nombre de 800,000.

En ne tenant pas compte des villes et des communes qui possèdent plusieurs écoles primaires, il en resterait encore 8,000 sans écoles de garçons, et 5 1, 000 sans écoles de filles; c'est-à-dire que dans l'état actuel un nombre considérable <Tenfants demeurent sans instruction, et fatalement soumis au joug de leur ignorance , de leurs passions et de leurs appétits sensuels. Nous trouvons en effet dans les rapports sur l'instruction publique présentés à la chambre des députés en i834,parM;Gillon;

En i835 par M. Prunelle;

Et en i836, par M. Dubois ( de la Loire-Inférieure).

Que sur les 4>8oo,ooo enfants de l'âge de 5 à 1 3 ans dont les recensements ont constaté l'existence dans notre pays, la moitié seulement, fréquente les écoles d'une manière plus ou moins assidue; ( il n'y en a que* 1,200000 qui y aillent toute l'année). Quant aux autres 2,400,000, moitié du nombre total des enfants , ils restent dans l'ignorance la plus profonde , je dirai même la plus dangereuse ainsi qu'il ne me sera que trop facile de vous le prouver tout-à-l'heure.

Ce qui vous aura frappés sans doute dans ces chiffres que j ai puisés aux sources les plus authentiques, c'est le petit nombre d'écoles destinées aux filles. Il semble qu'on ait regardé comme inutile de les instruire; et cependant ce sont elles qui doivent être un jour les épouses et les mères de nos artisans et de nos cultivateurs. On ne les considère que comme une superfétation , une classe oisive et improductive delà société, et pourtant ellea en forment la moitié.

Jusqu'à l'âge de six h sept ans , l'instruction publique ne peut guère atteindre l'enfance : ses facultés sont trop faibles 9 trop peu développées, une mère seule pourrait les exercer, mais trop souvent leur ignorance ne leur permet pas de le faire; et ce sont celles-ci qu'on néglige d'instruire. Que voulez vous donc, en effet qu'elles apprennent à leurs enfants; comment forment-elles leur esprit,et que leur enseigneront-elles? Sera-ce à se défier de l'erreur, à mépriser les superstitions, les mensonges? mais elles ne les regardent pas comme tels; leurs mères les ont bercées avec des histoires de sorciers et de revenants,et elles les répètent à leurs fils; elles y croient autant et même plus qu'à l'Évangile.

Or , Messieurs , vous le savez , de cette éducation première il reste toujours des traces , l'imagination des enfants, cette cire molle qui prend toutes les formes et reçoit toutes les impressions avec la même facilité , qu'elles soient bonnes ou mauvaises; l'imagination, cette folle du logis, comme l'appelle l'un de nos plus spirituels écri-

( i65 ) vains, est de cette manière faussée de bonne heure , et ce n'est qu'avec la plus grande peine qu'une direction meilleure parvient à la ramener plus tard.

En effet, lorsque les enfants se présentent pour la première fois à l'école, ce n'est pas seulement h leur montrer ce qu'ils ne connaissent pas que leurs maîtres doivent s'attacher. Il faut d'abord leur faire oublier ce qu'ils savent; c'est-à-dire toutes ces idées fausses, ces croyances superstitieuses qu'ils ont sucées avec le lait, et qui sont d'autant plus difficiles à détruire qu'ils les rapprennent chaque soir à la veillée, plus vite qu'ils ne les ont désapprises le jour à l'école.

C'est donc une lacune importante dans notre système d'enseignement, que l'absence des leçons de famille, et l'impossibilité où se trouve un grand nombre de parents de préparer d'une manière convenable l'esprit de leurs enfants. Puisque c'est aux mères que ce soin est réservé , puisque seules, elles peuvent remplir cette tâche difficile, hâtons-nous de les éclairer elles-mêmes et de les mettre à même de remplir leur belle et noble mission; seulement ainsi nous donnerons une base solide et sûre à notre enseignement national.

Nous trouvons , dans les comptes de la justice criminelle , l'un des plus tristes résultats de cet abandon dans lequel vous avez vu que demeurait la moitié de notre jeune population.

L'ignorance de l'enfant a laissé germer le vice

dans le cœur de l'homme et la société recueille des fruits bien amers de son indifférence.

Sur 7,964 individus jugés pour crimes en 1 834, 4,6oo ne savaient ni lire ni écrire; r Et 2477 ne le savaient qu'imparfaitement.

7,077, ou la presque totalité, étaient donc illettrés !

Quelle triste éloquence dans ces chiffres , et quelle ltçon pour nous ! Je me hâte d ajouter qu'elle n'a pas été perdue tout entière; de grandes améliorations ont été faites et l'un des heureux résultats de notre révolution a été la création de plus de 5,ooo écoles communales ; mais combien il nous reste encore à faire avant d'avoir satisfait à tous les besoins, et étendu à toutes les classes les bienfaits de l'instruction.

Si nous nous arrêtons un instant à l'enseignement primaire, nous aurons à rechercher, relativement à la production, si cette immense quantité d'enfants abandonnés ne laisse pas chômer une grande partie de notre Capital moral. Pour un grand nombre nous savons ce qui leur arrive et quelle est leur incapacité de production , voyons ce que l'on fait pour les autres et si on leur enseigne ce dont ils ont besoin.

Si les trente mille écoles que nous possédons donnaient aux 2,400,000 enfants qui les fréquentent des connaissances d'une véritable utilité pratique, les résultats qu'on en retirerait seraient fort importants, et permettraient d'attendre la création de* celles qui nous manquent encore; malheureusement il n'en est point ainsi, et l'en-

C 167 ) seignement qui y est fait demeure le plus souvent stérile parcequ'il ne montre à l'enfant rien de ce que l'homme sera tenu de faire.

Et comment pourrait-il en être autrement ? Non seulement on n'a pas encore posé les bases d'une instruction utilitaire appropriée aux différentes carrières aux quelles se livre la population; mais les hommes les plus graves et les plus honorables , mais les membres mêmes de l'université et du consçil d'instruction publique en sont encor à discuter entre quelles mains ou devra déposer le soin d'éclairer et d'instruire nos enfants. On renouvelle les luttes stériles de la restauration sur la préférence qui doit être accordée à telle ou telle méthode, à l'enseignement mutuel ou aux frères de l'école chrétienne. On ne considère pas que de la robe longue ou de l'habit noir , du laïc ou du prêtre , le meilleur est celui qui montre le mieux et celui qui forme des ci* toyens plus utiles, tant pour eux-mêmes quç pour leurs semblables.

Tout homme est utile qui travaille à l'instruc? tion des masses, et le nombre de ceux qui se vouent à cette difficile mission n'est pas si grand qu'on doive jamais chercher à le diminuer.

Que trouve-on en effet dans nos campagnes

pour remplir les fonctions souvent rebutantes et toujours pénibles de maître d'école ? que sont cea fonctions elles-mêmes, et un homme* instruit et capable peut-il se soutenir lui et sa famille avec les profits qu'elles offrent? C'est ce quenous allons, rechercher.

La loi de i833, n'accorde aux instituteurs primaires que a5o francs, y compris leur indemnité de logement. À cette faible rétribution il faut ajouter le produit du scolage que l'on peut évaluer à une moyenne de ioo francs. Ils ont donc en tout 35o francs , somme qui ne les élève pas même à [la condition des prolétaires des campagnes et des cantonniers de nos routes. Or je le demande : qui peut-on avoir pour ce prix , qui ne représente pas même l'intérêt des avances faites pour leurs études par ces hommes utiles et trop peu appréciés ?

Voici les résultats de cette parcimonie* Le maître d'école est foi ce de joindre à ses fonctions celles de chantre et de secrétaire delà mairie; et il cumule les fonctions sans quç son traitement atteigne un chiffre raisonnable.

Dans beaucoup de localités, on vote des centimes facultatifs pour des réjouissances et des fêtes qui reviennent tous les ans, et on lésine un supplément de traitement pour le maître d'école , et on lui refuse un local. On semble repousser cet utile établissement comme une chose infecte, comme un lazaret; personne ne veut l'avoir chez soi ou dans son voisinage, on refuse de voter des fonds pour en construire un.

Ce n'est pas aux environs des villes, là où la civilisation a pénétré et où l'on comprend les avantages de l'instruction, que ces faits déplorables arrivent; mais dans nos campagnes du centre, de l'ouest et du midi, c'est-à-dire dans celles qui auraient le plus besoin d'être éclairées.

( !&>, ) , Ces résistances sont encore l'un des nombreux

et déplorables résu l tats de nos fausses économies en matière d'Instruction publique, et de l'abandon dans lequel on laisse plus de la moitié de la population. Les enfants qui ne sont point allés à l'école, qui ne savent ni lire, ni écrire, ou ne possèdent ces connaissances élémentaires que d'une manière imparfaite, sont avec le temps devenus maires et conseillers municipaux, et ils refusent à leurs enfants les bienfaits d'une instruction qu'ils n'ont pas reçue , et dont C absence ne les a point empêc/té de vivre , ajoutent-ils.

D'autres pays qui parlent moins que nous de leurs lumières et qui les multiplient davantage, ont résolu d'une manière bien simple cette question d'un emplacement pour l'école communale : ils ont pris l'Église; et, Messieurs, nous pourrions bien les imiter sans craindre que l?on nous accusât de sacrilège; car c'est en Allemagne, en Belgique, en Italie même, que l'on a approprié l'église à cet usage.

Rien de plus facile en effet que de disposer nos temples en salles d'étude. Une simple boiserie mobile, une table et quelques bancs suffisent pour cette transformation» Et , Messieurs , nos prêtres auraient moins de mercuriales à faire le dimanche si l'on instruisait un peu plus dans la semaine. Les voûtes sacrées retentiraient de moins d'anathêmes contre la paresse, l'ivrognerie et les mauvaises mœurs, si elles redisaient un peu plus les préceptes d'une douce morale , les leçons de l'histoire et les conseils de la sctence.

Elanqui 22

Mais cette reforme ne pourra s'accomplir et ne sera complète que du jour où le clergé consentira à ne plus bouder le pays; car c'est un levier bien puissant encore que la religion; et bien dirigé, ilsuffirait pour écarter entièrement ces teintes sombres que l'ignorance jette encore sur tant de nos communes. Pourquoi faut-il qu'il reste inactif dans les mains de ceux qui en sont dépositaires? Si la voix qui s'élève de la chaire et qui dirige la concience consentait à s'allier à celle qui doit former la raison , quels progrès intellectuels ne s'accompliraient pas, et quel accroissement de notre capital moral !

Malheureusement une lutte déplorable qui dure depuis plusieurs années s'oppose à ce qu'il en soit ainsi. C'est à qui se fera le plus d'avanies entre le maire et le curé; la discorde règne entre les deux pouvoirs, entre le spirituel et le temporel. Les mœurs du clergé sont pitres, ses intentions sont bonnes peut-être , mais son caractère est difficile, irritable; et il ment à sa mission lorsqu'il repousse ceux dont le Christ a dit : « laissez les venir jusqu'à moi. »

C'est Tun des mille devoirs de l'administration d'opérer cette fusion entre l'autorité matérielle et. l'autorité morale. Pour ceux qui ont visité l'ouest et le midi de la France, ils savent qu'aucun progrès ne peut s'y accomplir sans y faire entrer leprêtre pour moitié; c'est un moteur utile et puissant qu'on ne saurait négliger sans abandonner avec lui l'espoir de la réussite.Mais comment le mettre en action? Là est la difficulté. Après s'être courbé devant l'église

( 17» ) on s'est révolté contre elle. Dominé par les habitudes voltairiennes, on a ri du prêtre, on a médit de lui et on a fait une pirouette, digne péroraison d'un exorde ridicule. Aujourd'hui les hommes de sens et de raison comprennent que ces deux- extrêmes sont également mauvais, et ils reconnaissent de quelle utilité la religion et ses ministres peuvent être pour faire avancer le pays. C'est fà, Messieurs, ce qui explique cette tendance, ce retour aux idées religieuses qui s'opère autour de nous depuis quelque temps ; espérons que le clergé ne refusera pas de revenir et de faire la moitié du chemin , lorsque la société représentée par sa jeunesse , c'est-à-dire par l'avenir, et par les hommes les plus distingués, c'est-à-dire par le présent t a fait les premiers pas vers une réconciliation désirable pour tous.

Malheureusement je crains qu'un obstacle puissant ne vienne s'opposer à ce rapprochement. Et j'ai raison de l'appeler puissant, car il tient à l'éducation même qu'ont reçue les membres du clergé. Ce n'est pas, vous le savez, dans les facultés de théologie qu'ils ont fait leur études; il en existe six en France et personne n'en suit les cours, bien qu'ils soient faits par les hommes les plus honorables et les plus savants; c'est dans l'intérieur des petits séminaires que les i3,ooo jeunes gens qui se destinent à l'état ecclésiastique vont prendre leurs degrés. C'est dans ces établissements placés en-dehors du monde, et séparés *les hommes; c'est à l'abri des passions qui nous agitent et dont l'observation leur est interdite , qu'ils ap-

( *72 ) prennent à les réprimer ; ils vivent dans un milieu qui n'est pas le nôtre , ils ignorent nos intérêts et nos besoins, et cependant ils doivent vjvre un jour avec nous et nous aider de leurs conseils; nous sommes sur la terre et ils ne regardent que le ciel ; nous avons besoin d'eux pour concourir à l'accomplissement d'une mission sociale et toute humaine, et ils ne nous parlent que de notre salut.

Envisagée de ce point de vue . cette question est fort importante et mérite toute l'attention du gouvernement. C'est une déperdition de force très-considérable pour le pays , que cette séparation des prêtres de la société , perte d'autant plus grande qu'elle ne consiste. pas seulement dans les i3,ooo intelligences qui demeurent ainsi inactives, mais encore dans le bien que leur indifférence empêche de faire.

Mais revenons à l'instruction primaire et voyons ce qu'elle fait pour les enfants qu'on envoie dans les écoles.

On leur apprend à lire , à écrire et à compter , déchiffrer quelques mots de latiti et quelques notes de plain chant ; voilà à quoi se borne dans un grand nombre de communes, l'enseignement donné aux enfants. Ce ne sont là pourtant que des éléments d'instruction et ils sontloin de suffire pour former des hommes; ce sont des instruments au moyen desquels on peut étudier, acquérir des connaissances, mais ce ne sont pas ces connaissances elles-mêmes. Il ne suffit pas de mettre un owtit entre les mains d'un individu, il faut lui apprendre

( '73) à s'en servir ; il en est de même de la lecture et de récriture. Il faut enseignera l'enfant qui sait lire les moyens de rendre ses lectures profitables, et pour cela il faut former sa raison et exercer son jugement, non pas sur des théories abstraites ou sur des mystères religieux y mais sur des sujets ordinaires et à la portée de toutes les intelligences ; il faut parler aux enfants destinés à vivre dans les campagnes, d'agriculture, de jardinage, d'irrigations , de médecin vétérinaire et domestique ; à ceux qui s'élèvent dans les villes, de mécanique, de chimie, de physique, dans leurs applications aux arts et à l'industrie, de géométrie , de dessin , etc.

Pour récompenser les plus travailleurs, les plus intelligents, d'entr'euxce ne sont pas des livres de dévotion, des heures et des eucologes qu'il faut donner; mais des manuels industriels, mais des livres élémentaires dans lesquels ils trouvent des conseils et des préceptes d'une utilité pratique et journalière.

En Amérique, en Angleterre, on a parfaitement senti combien il était important de diriger l'éducation publique dans cette voie. On a fondé des bibliothèques dans les communes , on a créé des journaux utilitaires qui ne s'occupent pas de politique et ne parlent que de faits industriels , que de découvertes dans les arts , que d'améliorations à introduire. Le journal ne s'adresse pas aux passions il parle aux intérêts % il est spécial pour le f armer ou pour le rnechanic. Ils y trouvent des notions d'art vénérinaire pourcom-

battre des épizooties; des moyens de construire et d'entretenir les routes et les chemins; ces jour* naux, ces livres, manquent en France ou on ne sait pas s'en servir.

En Angleterre il y a pour les enfants qui travaillent toute la semaine dans les fabriques, des écoles du dimanche (sunday's schools), dans lesquelles des professeurs payés par les manufacturiers , font des cours appropriés à l'âge et aux besoins de leurs élèves. Il existe à Manchester 5 a de ces écoles.

Une autre source d'instruction que possède l'Angleterre et que nous n'avons pas , ce sont les mechanics institutions , établies dans toutes les villes manufacturières. Dans ces établissements, des cours du soir auxquels sont admis des auditeurs de tous les âges et de toutes les conditions , sont consacrés à l'enseignement des sciences qui se rapportent à l'industrie. En i834* l'Angleterre comptait déjà plus de 60 établissements semblables, ils se sont multipliés depuis; chez nous le Conservatoire des arts et métiers remplit seul la même destination et son cadre est bien plus restreint.

C'est un préjugé d'habitude , qui existe chez nous depuis bien long-temps , puisque déjà en septembre 1791 , M. de Talleyrand Périgord le signalait k l'assemblée constituante dans son remarquable rapport sur l'instruction publique, que de considérer celle-ci comme le partage exclusif de la jeunesse. ((Elle doit exister pour tous les âges , sa mission est de conserver et de

perfectionner ceux qu'elle a déjà formés : elle est d'ailleurs un bienfait social et universel; elle doit donc naturellement s'appliquer à tous les âges , puisque tous les âges sont susceptibles d'en profiter ».

Il y a 45 ans que ces lignes ont été écrites , on les croirait d'hier , tant les choses sont demeurées les mêmes.

Combien de richesses perdues, détruites, faute de savoir en tirer parti. En Allemagne on apprend aux enfants à greffer les arbres ; chez nous on regarderait cela comme superflu, comme une connaissance de luxe. Je vois chaque jour planter daus lés champs de mauvais sauvageons dont les fruits altèrent la sauté de ceux qui les mangent , des enfants surtout ; et il suffirait de quelques minutes pour greffer ces arbres et leur faire porter d'excellents fruits , qui se vendraient ensuite à bon prix au marché voisin.

Je vous cite là un fait entre mille; son in>portance vous paraîtra peut-être secondaire, mai9 combien d'autres viennent s'y joindre , et sont dès lors dignes de fixer votre attention. Que faire par exemple en cas d'asphyxie? Dans beau* coup de localités on pend encore le malade par les pieds , et en voulant le sauver on l'étouffé plus vite. Souvent encore,à Paris même,lorsqu'on retire un corps de la rivière, on croit devoir laisser ses jambes dans l'eau au lieu de lui donner dès secours.

Comment administrer le contrepoison dans le cas d'empoisonnement par le vert de gris ? Le remède est bien simple , beaucoup l'ignorent ;

et en attendant le médecin , le patient meurt à côté du blanc d'œuf qui pouvait lui rendre la vie.

Si tant de choses nous sont encore inconnues, du moins à la plupart, ce n'est pas, Messieurs, que l'intelligence manque dans notre pays, aux enfants non plus qu'aux hommes faits,loin de là : mais c'est qu'on ne nous les a pas apprises. Et à ce sujet permettez-moi , dusse- je encourir une fois encore le reproche de digression , de vous rapporter un fait qui m'est personnel.

En i8i5, je vivais à la campagne de mon père lorsque les armées étrangères envahirent notre malheureuse France. Affligé du spectacle de cette invasion et de tous les malheurs qu'elle entraînait avec elle, je résolus r pour me distraire des tristes réflexions que les événements m'inspiraient , de me faire maître d'école.

Il existait dans le pays depuis un temps fort reculé toute une descendance de magisters incapables et illettrés qui avait le privilège d'abrutir l'esprit et l'intelligence des enfants de la commune , et de leur apprendre à ne pas savoir lire. Je fis savoir à l'issue de la messe que tels jours de la semaine et de telle heure à telle heure je recevrais dans une salle bien chauffée tous ceux qui voudraient venir; le matin les garçons et le soir les filles, et que je leur montrerais à lire, à écrire, etc. Comme mes leçons étaient gratuites et que probablement on avait plus de confiance en mon savoir qu'en celui du vieux maître d'école, on vint à moi de tous côtés; non seulement

A ln )

les enfants mais aussi leurs parents, et comme le dimanche était consacré à un cours élémentaire d'horticulture et de jardinage, les papas au lieu d'aller se disputer , jouer et boire au cabaret , venaient dans le potager de mon père apprendre à greffer les arbres , à les tailler et à les écheniller ; en un mot je leur fis part de mes modestes connaissances pratiques et tout le monde s'en trouva bien.

Malheureusement cet état de choses ne dura pas long-temps ; mon école était ouverte depuis quelques mois seulement et j'avais obtenu les plus beaux résultats: de grands garçons de vingt ans, de braves cultivateurs , des enfants de 8 ans avaient appris à lire pendant ce court espace de temps; j'étais glorieux de mon ouvrage et je m'intéressais au succès de mon entreprise, lorsque je reçus une invitation, en termes de palais, d'avoir à fermer immédiatement une école que je n'avais pas eu le droit d'ouvrir, et qui n'avait existé si long-temps, que grâce au désordre qui avait accompagné l'occupation.

Ce fait, tout isolé qu'il puisse être, a cependant une valeur; il nous prouve combien il serait possible de faire chez nous avec notre population si ardente , dont l'esprit est si ouvert ; et combien les mauvais systèmes d'éducation absorbent de richesses qui demeurent improductives et diminuent notre capital moral.

Je vous l'ai déjà dit tout-à-1'heurp , des améliorations importantes ont été introduites dans l'instruction publique, parla loi de i833. Les écoles

Blaoqai. 25

( «78) normales des départements sont surtout destinées à avoir une haute influence sur l'enseignement primaire et doivent lui faire faire d'immenses progresses élèves qui en suivent les cours sont initiés k beaucoup de connaissances; telles que la physique, la -chimie , la culture , l'art des assollements, la levée des plans, la construction et l'entretien des routes etc. , qu'ils répandront ensuite parmi les populations des communes où ils doivent remplir un jour les fonctions d'instituteurs primaires , il en résultera certainement un jour de grands avantages dont les classes ouvrières ne profiteront' ptas seules.

' Malheureusement ces utiles réformes ne s'étendent pas assez loin et ne Remontent pas assez haut. L'enseignement secondaire dont nous allons nous occuper repose encore sur de mauvaises bases, et si elles ne sont pas modifiées promptement, nous nous trouverons avoir une armée dont les soldats seront plus instruits que l'état major , et des officiers qui ne sauront pas commander à leurs troupes.

J'ai long-temps insisté sur l'instruction primaire , parce que c'est surtout sur elle que repose l'avenir du pays, et que d'elle dépend, du moins en partie , notre valeur comparative et le poids que nous pesons dans la balance de l'industrie et du commerce, aussi bien que dans la balance politique.

Mous allons maintenant examiner rapidement quel est en France l'enseignement secondaire et supérieur.

( '79) Ici, Messieurs , le mal est plus grand encore s'il est possible, que dans l'instruction primaire, heureusement il est moins répandu, et un petit nombre seulement de nos enfants est condamné à s'ensevelir pendant des années dans les catacombes universitaires , et à subir le joug des études grecques et latines.

Les écoles secondaires reçoivent ce que par une singulière prétention aristocratique on est convenu d'appeler les enfants de famille, comme si les fils du laboureur , de l'ouvrier , n'étaient pas eux aussi des enfants de famille* Mais passons sur cette ambitieuse qualification , qu'il n'était pas toutefois inutile de relever , parcequ'il est toujours bon de signaler une sottise, et voyons combien de jeunes gens suivent les cours des écoles secondaires et ce qu'ils y apprennent.

Le personnel de cette éducation est de 55 mille à peu près dont :

5,5i9 dans les collèges royaux ; 22,282 id. communaux;

23,218 dans les institutions particulières

libres; 4,755 externes libres suivant les collèges; soit 55,ooo en nombre rond , plus ou moins,

auxquels on peut ajouter:

1 5,06b jeunes-gens suivant' les cours, des

écoles ecclésiastiques secondaires.; ce qui fait :

70,000 en tout , et tous étudient le latin !

Que deviennent-ils ? Nous allons le voir.

Cinq à six mille, année moyenne , étudient io

(i8o) droit pour devenir magistrats , avocats , notaires ou avoués ;

Cinq mille environ étudient la médecine;

Cinq mille peut-être, et c'est beaucoup, se vouent à l'enseignement; en tout, soit, vingt mille, si l'on veut ; mais que deviennent les cinquante mille restant, et combien y en a^t-il qui ne continuent pas les études qu'ils avaient commencées?

En i835, sur 3910 examens de médecine il y a eu 571 diplômes de docteurs , accordés par les trois facultés de Paris, Montpellier et Strasbourg.

Pour les lettres : sur 5,335 examens il y a eu 3,793 diplômes accordés et i54a refusés, et cependant que sont ces examens ? J'y ai passé, je le sais.

Voyez les sciences : il y a eu i43 examens sur lesquels ia3 diplômes , dont 75 de bacheliers, 48 de licenciés et 1 de docteurs !. Que de bacheliers !

C'est devenu une véritable industrie , on voit de tous côtés des manufactures de bacheliers qui en fournissent bien au-delà des besoins de la consommation ; qui les font en trois mois ! en quinze jours ! plus vite qu'on ne fait une commode ou un secrétaire ! Quel abus !

Un père de mes amis qui habite FAmérfque , a amené son fils à Paris pour en faire un bachelier !

Voilà donc chaque année , par suite de notre système d'instruction publique , 5o mille jeunes gens au moins qui étudient des langues qui ne

( i8i ) leur seront d'aucune utilité. Car on ne saurait se le dissimuler , le grée et le latin sont aujourd'hui des languies d'agrément et des connaissances de luxe, qui ne conviennent qu'aux hommes de lettres , aux savants , et qui ne font de ceux qui les possèdent ni un bon industriel ni même un médiocre commis. Si au lieu de rester sur les bancs pour savoir quels étaient les rapports d'Antoine et de Gléopâtre , ou étudier le menu d'un repas de Lucullus , on avait employé ce temps à apprendre la chimie et la physique , quels avantages en retirerait-on?

Qui sait la mécanique en France , et combien y a-t-il^de personnes capables de professer cette science? Maîtres et ouvriers tout nous manque. Ce sont des mécaniciens anglais qui conduisent nos machines à vapeur, sur les bateaux et ies'chemtns de fer; ce sont des ajusteurs anglais qui travaillent chez nos principaux constructeurs de . machines avec un salaire de 12 et i5 francs par jour! Quand on veut monter une entreprise, perfectionner quelque main d'oeuvre, ce sont des ouvriers anglais que l'on va chercher; et pourquoi? Je vous l'ai déjà dit, Messieurs; en Angleterre, on enseigne à toutes les classes, la géométrie, l'algèbre, la mécanique, la statique}, l'hydraulique; les mechanic's institutions, les sunday's schools forment une population ouvrière instruite, et chacun des travailleurs de Birmingham, de Manchester ou de Sheffield , serait un excellent contre-maître chez nous; en France il n'y a pas même de cours. Des gens qui occu-

pent des positions, qui ont de la fortune, foulent souvent à leurs pieds , dans leurs terres , des mines de fer, de cuivre et ne s'en doutent pas. Estce qu'ils ont étudié la minéralogie et la géologie? On ne les enseignait pas au collège, ils ne les connaissent que de nom.

Qu'ont-ils donc appris, tous ces jeunes-gens qui peuplaient nos établissements universitaires ? Us ont étudié l'histoire ancienne dans les textes , ils vous réciteront des pages d'Horace et d'Homère f mais souvent ils ne sauront rien de l'histoire de leur pays. Beaucoup s'arrêtent à Louis XV, par respect pour les mœurs, et passent de Louis XIV à Louis XVIII, presque sans transition; si la révolution et l'Empire n'avaient fait quelque bruit on les escamoterait entre deux règnes. D'un côté, l'antiquité , seule connue , ne mène à rien ; de l'autre, des connaissances imparfaites, l'histoire de la littérature mal étudiée, enfantent par milliers des produits informes, un déluge de livres qui naissent pour mourir , quand ils ne sont pas morts avant d'avoir vu le jour. De là des déceptions, des espérances trompées, et pour ressources l'émeute ou le suicide.

Quant au commerce , à l'agriculture , à l'industrie , que trouvent-ils à recruter dans cette foule lettrée , qui ignore jusqu'aux premiers éléments de la comptabilité et qui ne comprend rien aux affaires? Ils sont obligés de faire des éducations, des écoles, et comme ce n'est pas sans perte de temps et quelquefois déplus encore, qu'on peut transformer un bachelier en manufacturier ou

( «83 ) •en négociant, on demande un long apprentissage -et même de l'argent ; de sorte qu'après être resté jusqu'à dix-huit ou vingt ans au collège, un jeune homme peut à peine se suffire à ^5 ans. A cet âge là en Amérique , un homme est marié et à la tête d'une plantation , d'une usine ou d'un comptoir : Voyez quelle différence, et combien de temps perdu , c'est-à-dire de capital enfoui et demeuré improductif.

Mais ce n'est pais tout encore; il est une carrière ' dans laquelle se lancent à corps perdu tous ceux qui n'ont pu obtenir une charge d'avoué, un cabinet d'avocat ou une clientelle de médecin , et qui ont trouvé au-dessous d'eux de se faire commis-marchands, ou industriels. Ceux là encombrent les avenues du pouvoir, ils se font solliciteurs, surnuméraires, et demandent humblement des places , dont la concurrence a tellement fait baisser les émoluments qu'on y meurt de faim ou qu'on y mange ses revenus. Or , là est un écueil qu'il importerait d'éviter , sous peine de voir les fonctions publiques devenir la proie de ces demandeurs faméliques ou de l'aristocratie de l'argent, la seule redoutable aujourd'hui.

En résumé , Messieurs , tous les inconvénients graves que je viens de vous signaler , prennent leur source dans le système vicieux adopté en France pour l'instruction publique, et dans le monopole que le gouvernement s'est réservé à cet égard , alors que son intervention devrait se borner à une surveillance morale et ne prétendre à aucune influence politique.

Car c'est là encore une erreur de tous les gouvernements de croire arriver à la domination de la pensée par l'unité de l'enseignement , erreur que les événements eux-mêmes n'ont pu dissiper.

La Constituante ordonnait que les enfants apprissent par cœur la déclaration des droits de l'homme, et ce sont eux qui ont enterré la liberté sous les lauriers de L'Empire.

Napoléon avait façonné la jeunesse française » au métier des armes, et Gand a vu plus d'un élève de ses lycées travailler à nous imposer la paix.

La restauration avait voulu transformer les écoles et les collèges en petits séminaires , et vous savez quelle part les étudiants ont prise à la révolution de juillet.

Tous ces exemples si frappants ont été sans enseignement. Ce qu'on ne peut obtenir dans une famille , l'unité d'opinion , l'administration prétend y arriver par le monopole universitaire : et en attendant elle sacrifie tout l'avenir industriel et commercial de la France qui sert d'enjeu dans cette lutte dont elle ne sortira pas victorieuse.

Je ne saurais mieux terminer cette séance qu'en vous lisant un passage du rapport de M. le prince de Talleyrand, dont je vous ai déjà parlé, et qui fait ressortir avec une grande force les vices du système d'enseignement dans lequel on s'obstine à persister aujourd'hui.

« On sent en effet qu'au sortir delà première ins- « truction , qui est la portion commune du patri- « moine que la société répartit à tous ( malgré

( i85 ) i les réformes opérées par la loi de 1 833 , cela « n'existe pas encore complètement en i836)9 le « grand nombre entraîné par la voix du besoin « doit prendre sa direction vers un étatprompte- « ment productif; que ceux qui sont appelés par « la nature à des professions mécaniques , s'em- « presseront de retourner dans la maison pater- * nelle , ou d'aller se former dans les ateliers ; et

« QUE CE SERAIT UNE VÉRITABLE FOLIE , UNE SORTE « DE BIENFAISANCE CRUELLE , de Vouloir faire pOT-

« courir à tous, les divers dégrés dune instruction « inutile, et par conséquent nuisible au plus grand « nombre ».

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