‹ Cours d'économie industrielle, 1836-1838Chapitre 67 sur 105 · VINGT-NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-NEUVIÈME LEÇON

7 Avril 1838.

SYStÈVlt DE SAl^T'SiMOly.

Sommai &c;^iie d« la leçon pf écldoBte.— Bio^aphie de Saist- Simon, sa parabole (voir daos le premier Yolume). — De l^Industeialisme. ^ L« premier organe des Saint-Slmoniens fut le PaonucTEva; les rédacleurs de celle feaille étaienl des hommes da plus haul mérite, tels qae A. Carril. — Le Globe , autre organe des Saiot-Simonieos. — Leurs prédictions sur Pafenir de la Méditerranée. — La réYololion de 1830 leitr donne raison ; attaqnes contre la propriété et la famille ; c'est ce qui les perdit — • Absurdités de quelques-uns de leurs proiet«. — Répartition i chacun selon ses centres. — Quel homme peut se cMisliluer Parliitre des autres liouimes ? <«- Ce qui les a fait échouer c'est d'avoir outré d'cEcellents principes.

Messieurs ,

Nousavons vu l'autre jour que la coAsommation, c*est-à^ire les débouchés , était maintenant le point important pour Tindustrie : si tout n'a pas encoi*e été dit sur la production , du moins a*t-on fait beaucoup pour indiquer les règles qu'elle doit suivre , et la rendre aussi avantageuse, aussi économique que possible.

Il n'en a pas été de même, nous devons le reconnaître, pour la consommation qu'on a long- temps*' négligée d'iïne manière déplorablcr Cela lient, du, reste, ainsi que je vous l'ai déjà fait remarquer, à ce que, jusque dans ces dernières années, la production s est servie à elle-même de débouchés.îMais aujourd'hui cette limite est atteinte par suite des vices de notre organisation industrielle» quineperm' t pas à tous ceux qui concourent à la production de consommer assez pour satisfoire tous leurs besoins, lien résulte naturellement surabondance des produits créés qui se trouvent sans placements, et auxquels il devient chaque jour plus urgent d'en procurer, sous peine de voir la production s'arrêter ^ à son tour, et de diminuer dans nnc proportion encore plus forte la masse des consommateurs, eu augmentant le nombre des nécessiteux sans revenus et sans salaires.

La question est donc aujourd'hui de trouver le^ moyens d'ouvrir des débouchés h l'industrie en ajoutant au nombredes consommateurs, soitparun abaissement du prix de denrées, soit par une élévation de salaire résultant d'une division des profits du. travail plus favorable aux ouvriers.

Mais pour la résoudre, les difficultés sont grandes, ainsi que le prouvent de reste un grand nombre de méthodes et de systèmes différents qui ont été proposés dans ce but, et quelques-uns même- appliqués en parlie,*Quelle que soit l'opinion que l'on porte sur ces travaux , on ne peut, même en repoussant leurs conclusions, refusera leurs auteurs la reconnaissance qu'ils méritent pour les études

Blaoqui. 15

( 226 ) sérieuses et approfondies auxquelles ils se sont livrés.

Persuadé que je m'adresse à un auditoire assez éclairé pour demeurer impartial en m'écoutant , commeje veuxle rester moi-même en lui exposant les doctrines des socialistes modernes, j''ent.reprendrai ce soir d'examiner les travaux^ des Saints -Simoniens, leurs rapports avec Téconomie politique et rindu^trie, laissant de côté toute la partie théologique.

Je dis les travaux des Saints-Simonieos et non pas de Saint-Simon . parce que cet homme remarquable à tant d'égards, n est pas l'auteur du système qui porte son nom; il n'en a pensé et écrit que la plus petite portion ; ses disciples ont fai* le reste; à eux la gloire et le mérite de ce qui est bien, à eiir aussi la responsabilité des pensées et des doctrines^ qui, trop éloignées de notre manière de voir àabituelle, de nos idées reçues, nous semblent fausses et mêmes dangereuses.

Saint Simon était , vous le savez , le descendant d'une famille dont l'origine remonte à Gharlemagne, et dont les services rendus à la France sont écrits dans plus d'une page de notre histoire. Enfant du dix'-huitième siècle , élève de Dalembert, Saint-Simon avait adopté avec empressement tout ce que la philosophie de son temps avait de généreu](, d émancipateur pour les classes de producteurs comprises dans le tiers-état. Lorsque éclata la révolte des colonies anglaises de l'Amérique contre leur métropole ^ il embrassa avec enthousiasme la cause des insurgés^ et fut combattre pour

rindépendauce à côté de Lafayette et* de Washington. Revenu en France à 23 ans avec le grade de colonel, Saint^imon ne put trouver pour son esprit actit une occupation suffisante dans les devoirs du courtisan et la nmnœuvre des troupes. 11 continua ses, études philosophiques et se convainquit de plus en plus que la société était mal organisée, puisque les cultivateurs , les industriels ^ les ouvriers, les savants , en un mot , tous les thavail- LEURs , mot qu'il créa et que nous avons adopté , n'obtenaient pas en échange des services qu'ils vendaient, des profits et des bénéfices suffisants et la considération qu'ils méritaient.

Partisan zélé de toute espèce d'amélioration , il n'avait aucune sympathie pour les démolisseurs ; aussi, bien qu'il partageât la plupart des opinions des hommes qui firent la révolution, que même à certains égards il fût plus avancé qu'eux , il ne se mêla pas dans leurs rangs, et se tint en dehors du mouvement révolutionnaire, pour ne pas prendre part à une œuvre de destruction qui lui répugnait.

Long-temps absorbé par ses études et ses expériences sociales auxquelles il consacra de nombreuses années, sa santé et sa fortune, Saint Simon ne commença à exposer ses idées, à les rendre pu-bliques qu'en 1 81 2, dans des brochures intitulées : Lettres dun citoyen de Genè^ à ses contempo^ rains. Ces opuscules firent peu de bruit, et n'appelèrent pas l'attention aur leur auteur : elles étaient publiées , il est vrai , dans un moment peu favorable; le pays menacé déjà d'un retour de

( 228 ) forlune et de l'agression étrangère, songeait bien plus à repousser celle-ci les armes à la main , qu'à étudier des systèmes de perfeclibilité sociale.

De 1812 à 1819, il se tint dans l'obscurité, usant ses années à des expériences singulières , dont quelques-unes ont peut-être été poussées trop loin. Ce fut alors qu'il publia sa fameuse parabole , dont la forme hardie lui valut les poursuites du ministère public, suivies de lacquitlemen! par le jury.

Dans cette pièce remarquable (1), dont je ne vous parle que parce qu'elle est devenue aujourd'hui de rhistoire , Saint-Simon suppose que la France perd dans un même jour ses cinquante premiers chimistes, physiciens, mécaniciens, ingénieurs, industriels, agriculteurs, commerçants; en un mot , les cinquante hommes les plus éminents, les plus instruits , les plus utiles dans les sciences, les beaux-arts et les autres métiers; alors, dit-il , la France verra aussitôt décroître sa puissance, diminuer ses richesses, et les plus grands malheurs pourront l'accabler.

Si , au contraire, nous devions voir mourir le même jour tous les princes de la famille royale , les grands officiers de la couronne, les maréchaux, les ministres , les préfets , sous-préfets , les gendarmes , les cardinaux , archevêques , évéques , grands-vicaires , chanoines , et en outre , les dix

(I) Nous l'avoni déjà reproduite à la suiio de la hu-Uéme leçon , T. I*S p. 167.

( 229 ) mille j)liis riches propriétaires fonctfrs, cet accident, dit Saint-Simoii, affligerait. certainement les Français, parce qu'ils sont bons, parce qu'ils ne sauraient voir avec indifiFérence la disparition subite d'un aussi grand nombre de leurs compa- ' Iriotes; mais cette perte des trente mille individus réputés les plus importants de TÉtai ne leur causerait de chagrin que sous le rapport purement sentimental , car il n'en résulterait aucun mal politique pour l'État.

D'abord parce qu'il serait très facile de remplir les places qui seraient devenues vacantes : il existe un grand nombre de Français en état d'exercer les fonctions de frère du roi , celles de princes , de grands officiers; l'armée possède une grande quantité de militaires aussi bons capitaines que nos maréchaux actuels. Que de commis valent nos ministres d'État ! Que d'administrateurs plus en état de gérer les affaires des départements que les préfets et sous-préfets présentement en activité! Que d'avocats aussi bons jurisconsultes que nos juges ! Que de curés aussi capables que nos^^ardinaux , que nos archevêques, que nos évêques, que nos grands-vicaires, que nos chanoines ! Quant aux dix mille propriétaires vivant noblement, leurs héritiers n'auraient besoin d'aucun apprentissage pour faire les honneurs de leurs salons aussi bien qu'eux.

La prospérité de la France ne peut avoir Heu que par l'effet et en résultat des progrès des sciences, des beaux-arts et des métiers : or, les princes, les grands officiers de la cotironne, lesévéques.

les maréchaux de France , les pi^fels et les propriétaires oisifs , ne travaillent point directement aux progrés des sciences, des beaux-arts et des arts et métiers; loin d'y contribuer, ils ne peuvent qu'y nuire, etc.

C'est ainsi que Saint-Simon jugeait les choses de son temps, dominé peut-être par une répulsion trop TÎve contre les grands, les riches et les puissants , par l'amour exclusif qu'il portait aux travailleurs dont il soutenait les droits. Nous devons remarquer en cela que si ses appréhensions étaient jusqu'à lin certain point fondées , elles avaient le tort grave de le rendre injuste à l'égard des classes qu'il prenait pour but de ses attaques. Ainsi, je refuserai d'admettre avec lui que les ministres puissent être remplacés par leurs commis, les maréchaux par des soldats , les archevêques par des curés.

L'exercice des fonctions éminen tes demande, de la part de ceux qui en sont investis, non pas seulement les connaissances générales que: tout le monde peut acquérir, mais certaines dispositions particulières , toutes naturelles, une sorte d'intelligence spéciale que Dieu donne ^ et que l'or ni le travail ne peuvent procurer.

Le faux point de départ de \ industrialisme est d'avoir trop exalté les avantagés de l'industrie et trop déprécié les services que rendent certaines classes de la société. « Quel rang les industriels occupent-ils? demande Saint-Simon dans son Canêchisrne de ï industrie^ » et il répond : « La classe industrielle est constituée par l'organisation sociale actuelle , la dernière de toutes. ' L'ordre

social accorde plus de considération et de pouvoir^ aux travaux secondaires , et même au désœuvrement^ qu'aux travaux les plus importants , qu'à ceux de Tutililé la plus directe. » 11 y a là beaucoup d'exagération , moins , il est vrai , pour le temps où ces lignes furent tracées qu'aujourd'hui. Vous le savez tous, loiti que les industriels occupent maintenant la dernière de toutes les places , nous les voyons , au contraire , arriver à toutes^ sans en excepter les plus élevées. Ces places leur étaient dues; ils y avaient droit par leurs travaux, par leurs services , mais non pas d'une manière exclusive , car toutes lès classes de producteurs sont utiles, toutes doivent être sur le même rang, et la prééminence ne doit être donnée à aucune.

Les principes de Saint-Simon restèrent presque Ignorés jusqu'à ce que l'industrie se développant dans les derniers jours de la restauration sur des bases inconnues jusqu'alors , la curiosité et l'intérêt public se portèrent sur les questions qu'il avait élaborées. Ce n'était plus lui alors qui défendait ses doctrines, la mort l'avait enlevé à ses travaux ; mais ses disciples , déjà nombreux , continuaient son œuvre , je ne dirai pas en la perfectionnant , mais du moins en la modifiant.

Le premier organe du système fut le producteur , dont le titre seul était un drapeau , et qui comptait parmi ses rédacteurs des hommes du plus grand mérite et de la plus haute portée. Dire que le célèbre et infortuné A. Carrel était du nombre, c'est indiquer suffisamment que les Saints-Simoniens de cette époque, se bornant à la

( 232 ) mission d'économistes , qui leur ouvrait une si vaste carrière^ n'avaient aucune prélentton à fonder une secte religieuse , dont les princip!)S et les dogmes ont toujours é(é attaqués depuis avec la plus grande chaleur par l'ancien rédacteur en chef du National.

S'étaut placés à un point de vue plus élevé que tous les publicistes de leur temps, les écrivains du Producteur prin^nt constaniment l'initiative de tous les projets de .réforme. Alors que personne n'osait traiter les questions que sous le rapport des chiflres et de Tadministration , ils les attaquaient d'une manière ra<Jicalc. Un fait économique, soit

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