‹ Cours d'économie industrielle, 1836-1838Chapitre 72 sur 105 · TRENTE-UNIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-UNIÈME LEÇON

Séasce da SO mart itM.

FODRIER BT OWSN.

SûMiunui : Pourquoi 1« prtfeiaeiir f^oeenpe &• t»$ ikéorlM t — SyttAoM de FovAm. — Vouê le prttiqooiif déjà en partie. — Leg expériencef det fonrieristet ne sont pti encore aiseï cunclotntes. — Quelque!

. moyeu de Fonrier sont en deliort de nos idées. — Comment il rend le traTtil attrtytnt. — 11 Tent que les professions pénibles on Inselobres soient pins payées qne les antres. ~ Ce système doit être médité. — Les fonrieristes n'ont pas indiqué lenr moyen de transition. ^ Un nonrel essai doit être tenté afec des enfants.

Système de M. Robert OwiN. — Premier essai i Hew-Lanarck. — Second essai iNeir^-Harmony. -- Hardiesse de M. Owen ; il s'adresse an congrès d'Aix-la-Chapelle; il prêche contre toutes les religions, et propose Pabolition de la propriété. — Essais de deux de ses disciples à Orblston.

Conclusion du profiesseur. — Onrraf et sur le système de Fonrier et de M. Owen dont il conaeille la lectore.— Rote dn rédacteur sur M. Owen.

Messibiîm,

J'éprouve le besoin de revenir sur ce que je vous ai dit dans la dernière séance. Encore souffrant l'autre jour de l'indisposition qui m'avait fait interrompre mon cours, je crains d'avoir mal exposé, ou au moins d'avoir incomplétementexposé une doctrine qui n'est pas la mienne*

J'y reviens donc et je tous entretiendrai encore ce soir d'une théorie^ malgré la répugnance que vous me connaissez pour l'étude des projets qui ne sont pas immédiatement réalisables, parce qu'en définitive, Saint-Simon, Fourieret Owen sont trois philosophes qui ont abordé le grand problème de Tamélibralion du sort des travailleurs. Or, Messieurs,, ce problème difficile , les économistes antérieurs s'étaient bornés à le poser , et aucun d'eux n'avait eu le courage d'en entreprendre la solution , aucun n'avait su imaginer un système pour récompenser chacun selon ses œuvres. C'est là jusqu'à présent la pierre philosophale de l'économie politique.

J'ai remarqué l'étonnement que vous a causé l'exposition de ces nouvelles idées ; quelques-uns d'entre vous me blâmeront peut-être d'y consacrer deux leçons. Mais j'ai pensé que lorsque tant d'hommes d'un talent supérieur avaient avoué leur impuissance à remédier à des maux dont euxmêmes avaient mesuré et indiqué toute l'étendue, je n'avais pas le droit de repousser, par l'incrédulité et le dédain , ceux qui , plus hardis » s'étaient voués à la recherche des moyens d'obtenir une répartition des profits du travail , plus avantageuse pour la masse, et un partage plus juste des charges publiques.

Pour vous prouver que nous sommes loin d'arriver à ce^ résultat , permettez-moi de rappeler un fait que je vous ai cité plus d'une fois, et qui montre combien peu nous sommes avancés sur la connaissance des principes de la justice distributive. Une bouteille de vin de Champagne de six

( 263 J franco aejiaie pas plus de droit quua^bout^Ue de Surène de dx sou^l et œpemdant^ la premièvHs est destinée à I4 t^ble des rickes^ l^a^disque laseçoiide est la triste compensation des sueprs des travail* leurs si nombreux ^t si pampres « Ce déplorable système, pous le trouvons da^s la plupart de nos institutioos. Fourijer^ comme Sajut-Siman, comaji^ Owen et comme tant d'autpes, fiit fmppé de bonne beure de cette mauvaise organisation sociale , eC il voulut^ apr^s y avoir mûrement ^réfléchi , faire tous ses efforts dans Tespoir de trouver un état meilleur. Le but, quels qu'en soient ies résultats^ est sublime; et il faut examiner attentivement les améliorations proposées* Une idée neuve vient-^tle à se produire? quels que soient les néologismes qui l'obscurcissent, il est du devoir des peuples et des rois de la tirer au clair, >

C'est pour cela que je vous ai entretenu des dif* férentes propositipns du système Saint-Simonien , et qu'après vous avoir parlé, l'autre jour, des doctrines de Fourier, j'y reviens encore ce soir. Dans celles-ni , surtout , il m'a semblé voir, après avoir écarté les nombreux néologismes qui les cachent, le germe d'un excellent système d'association, qu**il serait peut-^t^^e possible d'appliquer en partie, en le rattachant à ce qui existe par des transactions adroitement ménagées. Certes, on a lieu d'être étonné quand on examine ce dédale de passions et d'exptessions excentriques. Pour mon compte, après avoir beaucoup ri, j'ai été fatigué; cependant j*ai tenu bon , et , en étudiant davantage , j'ai reconnu qu'en écartant plusieurs parties du système^i

( 263 ) il y en avait quelques autres de réalisables , bien qu'elles pajrais^lent , au premier abord , contraires au sens commun , parce qu'elles sont contraires k nos habitudes. Enfin , j'ai tu qu'il y avait une assez grande quafititë de métal pur à extraire de cette masse de minerai;

D'ailleurs, au mfoment où je vous parle, oti fait ce que Fourier conseillait. L'association envahît k société. En effet, les collées, les académies, les hôpitaux i l^s comices , les pensions boin^gcoîses où tout se fait en commun-, où le prince s'asseoit sur les mêmes bancs que le fils de l'artisan , âont deâ exemptes itès frappalits d'association telle que Fentendait Fourief ; et le proverbe qui dit que « nul n'est plus savant que vingts m ^è confirmé dans ceé réuniotis / ou (chacun , potir profiter de la science des autres , est obligé d'appottèr sa rééribution. Voilà pour Tordre intellectueL L'association se réalise aussi pour les capitaux , dans les grandes affaires, surtout en Angleterre. Or, quand les écus sont associés , des faomœeâ d'opinions différentes prennent part à la même opération. Toutefois , il est rare de voir une association complète des intelligences et des capitaux j. et c'est à quoi Fourier a voulu arriter en associant aussi les passions. Par ce moyen^ il a cru pouvoir obtenir ce qui manque à notre organisation industrielle; En effet, transportez-vous dans, une usine et voyez la manière dont marchent les choses; l'entreprise va bien, le chcS fait sa fortune, mais le salaire de rouvrier est permanent. Sans doute, il y a quelques exceptions, mais une exception ne foit pas la règle. La rcçlé ,

( 264 ) an conlraire^ la règle admise est, qu'il ne Taal donner à l'ouvrier ni plus ni moins que son salaire. £h bien ! si j contrairement à cette manière d'agir, les ouvriers recevaient un peu de cette rosée dont proQte le maître, ne croyez-vous pas que <^la les stimulerait davantage? Us ont les mêmes droits, car ils courent des chances aussi sérieuses que celles que peuvent courir les écus des commanditaires ; puisqu'ils sont exposés à des réductions de salaires , et qu'ils peuvent être remerciés faute de travail. Pour améliorer leur sort, il faudrait une réforme qui leur permit de passer de la condition de salariés à celle de coassociés ; il n'y a là rien d'impossible, Tépreuve en a déjà été faite par quelques fabriciants bien inspirés qui y ont d'ailleurs trouvé leur avantage. Voici un fait bien concluant. M. Clément Désormes , mon savant collègue, ex-directeur de la manufacture de glaces de &iint-Gobin, ne pouvait, malgré ses efforts , arriver à une économie de combustible qu'il voulait faire. Un beau jour il s'avisa de proposer à ses ouvriers de partager la somme provenant de l'économie du combustible ; dés ce moment le charbon fut ménagé , et les bénéfices s'élevèrent bientôt à 26,000 francs , sur lesquels 13,000 francs furent distribués aux ouvriers à titre de récompenses, et 13,000 constituèrent le profit de la société.

Admettez^ par la pensée , un état de choses daas lequel ce fait isolé se multiplierait par le nombre des usinea.Voilà l'idée fondamentale de Fourier. Il n'a pas voulu l'égalité absolue, mais simpleo^nt une organisation dans laquelle chacun pût être

( 265 ) traité et récompensé selon son travail et son talent. Une semblable répartition est difficile ^ j'en conviens , mais on arrivera peut- être un jour à partager les profits selon le talent, comme on fait selon les capitaux^ an marc le franc. Le malheur de Fourier^ de ses disciples et de son système, c'est qu'il n'y a pas eu un essai vraiment complet , et assez large pour que tout le monde pût Tappré* eier. Mats de même qu'on ne rit pas du chimiste qui prélude aux travaux d'une grande fabrique par des essais de creuset; de même, il faut prendre très au sérieux les^ combinaisons de Fourier, fravailleur infatigable qui a usé sa vie dans le labo^ ratoire. Et puis , Messieurs, vous le savez, les vérités d'aujourd'hui sont les utopies de la veille. Lorsque Beccaria, Voltaire et les brillants philosophes du dix-huitième siècle s'élevaient avec tant de vigueur contre la torture et les autres abus de la législation, qu'étaient-ils aux yeux des membres du parlement ? Des utopistes. Et pourtant quel serait l'homme assez insensé pour proposer le rétablissement de ces horreurs ? Tout homme de génie passe d'abord pourybtt aux yeux des masses, ou au moins pour original. Les deux mots se valent; mais le dernier est plus honnête.

Les moyens proposés par Fourier sont tout-àfait en dehors de nos idées. Il veut mettre sous le même toit quinze cents individus , hommes , femmes et enfants; puis il veut que certains individus.se Hvrent spécialement à la culture du pommier, d'autres à celle du prunier; ceux-ci s'exerceront à multiplier les fi^aises; ceux-là dévé-

( 2W ) lopperont leur génie dans la eullure des chmix.

£h bien ! Messieurs^ Vous riez et je ne puis m'empécher de rire aussi; mais en y regardant de prés, on voit que c'est la division du travail poussée jusqu'à ses dernières conséquences, comme dans la fabrication des épingles y où un homme passe toute sa vie à confectionner un vingtième d'épingle. Vous connaissez les im^nvénienis d'un pareil système; mais aussi nous avon^ du reconnaître combien cette théorie avait secondé l'industrie, combien elle avait contribué à Tabante générale , en permettant aux matiu&ctures de produire à bon marché;

€e qu'il y a d'original djine le système de Fourier^ ce sont les moyens qu'il emploie pour rendre le travail agréable et toujours attrayant : ces moyens sont fort simples i ils consistent à rendre les heures de travail moins nombreuses ^ à les se* parer par des heures de repos , ou bieli encore à les rendre plus courtes au moyen du charme de la musique. Fourier a été conduit à cette proposition par une observation bien simple > savoir qi» la même occupation, quelque agréable qu'elle soit, finit par ennuyer à la longue. En effet , vous n'écouteriez pas Duprez pendant diic heures de suite, et cependaAt vous condamnez un homme au même travail peddant douze, quatorze, seize et dix-huit heures par jour. Fourier s'est écrié : ce II ne £iut pas que l'homme travaille comme une bète. Aujourd hui les peines physiques ne lui laisseht pli» le temps d'élever son ame à Dieu , et on ne recofH naît plus en lui aucune trace de créature divine.

(267) Je Te»x que le produit smt pYm grand et eu mime temps que la peine soit moindre. » Messieurs , ee sont là des idées généreuses, et tm pareil système ttérite qu'on Tétudie. Malheureusement , eomme je Tai déjà dit, les apures de sa doctrine (pour employer des expressions à la mode)»ont envdoppé leurs idées d'un langage mystique qui sent le trépied. Pour qu'une belle chose soit appréciée , il faut qu'elle soit expliquée en termes bien clairs et bien nets; pour être compris, il £aut être simple ; et dût-on être trivial , cela vaudrait encore mieux que d'être profond, xaais obscur.

Je TOUS Tai dit aussi, on met en pratique quelques parties de ce système original , et vous savez tCHis qu'on paie aiyourd'hui quelques professions^ non pas d après le rang qu'elles occupent dans Téchelle sociale , mais selon les désagréments et les inconvénients qu'elles ont. Les vidangeurs, les doreurs et tant d'autres qui exercent un métier peu salubre , dégoûtant ou pénible , reçoivent un salaire double et triple de celui qui sert à payer les services d'un substitut de procureur du roi et d'un officier de l'armée. Fourier a généralisé ce principe , et le jour n'est peut-être pas loin où sa pensée sera complètement mise en pratique. Alors, sera résolue cette grande et sanglante question du salaire; aiors sera terminée cette guerre intestine qui a provoqué tant de lois et qui nécessite tant de baïonnettes ; alors la grande famille jouira d'une paix profonde : mais la difficulté est d'y arriver. Toutefois , nous ue pouvons rien dire avant que des essais vraiment complets aient été faits. Jus-

( 268 ) qu'à présent , un seul a été tenté, et encore a-t-îl été fort mal entrepris et fort mal terminé; et cela^ Messieurs ( il faut Tavouer à notre honte) , c'est parce que Fourier n'a pas trouvé assez d'argent à une époque où l'on en dépense tant pour faire des études de canaux et de chemins de fer^ qui sont beaucoup moins importants que l'épreuve d'opérations sociales qui peuvent améliorer le sort de l'humanité.

Supposez pour un instant que le système de Fourier se fût réalisé sur une certaine échelle ; supposez que cet homme de génie eût pu pha^ lansiériser cinq ou six villages , de sorte que tous ces milliers de cuisines, de caves, etc., eussent étë remplacées par une seule. Eh bien ! plusieurs de nos compatriotes qui sont mal logés , mal vêtus , mal nourris, auraient un sort infiniment préférable. Les enfants qui sont de trop aujourd'hui dans la chaumière de leur père et qui sont condamnés à mort par le travail rude qu'ils font dans les manufactures , jouiraient de l'air pur des champs. Les femmes seraient exclusivement occupées des soins du ménage, travaux beaucoup plus en harmonie avec leui*s forces et leur sexe. Plus d'hospices pour les pauvres et les enfants trouvés, plus de prisons, plus de voleurs. Ah ! je m'explique bien la tristesse de Fourier et cette noire mélancolie qui l'a conduit au tombeau^ en voyant qu'on dépensait des millions à des frivolités, et qu'on ne faisait rien pour constater les bons effets des amé« liorations qu'il avait inventées. Il faut être juste ^ lui a-t-on donné une obole quand il a tendu la

( 260 ) main pour réaliser son œuvre ? L'indifférence de notre époque vaut bien labsurdité de celle qui voulait faille brûler Jacquart et son métier. Pour moi. Messieurs^ je vois les choses d*une autre manière; et je me considère comme obligé d'étudier ces idées et de les répandre^ pour qu'elles germent et fructifient parmi nous , si elles en sont susceptibles. Les hommes qui croient avoir trouvé la solution du grand problème ont toujours droit à un accueil favorable ; or la question est si ardue que le vénérable M. de Sismondi, après avoir écrit deux volumes de main de maître , s'arrête tout court au moment de conclure^ Ce vigoureux écrivain nous a parlé avec éloquence des inconvénients de notre système actuel qui hâte le trépas des vieillards, qui arrête les enfants dans le développementy mais il a été impuissant à trouver le remède. Si de tels hommes ne proposent rien, que voulez** vous que je fasse ? Je ne puis que vous dire ; écoutez l'homme qui le propose; écartez le langage hérissé de néologismes avec lequel il s'exprime, étudiez ses idées et adoptez celles qui doivent con« duire notre société à bonne fin.

Mais la grande difficulté de tout système réali-* sable se monti'e au moment de transition , et c'est ici que je me trouve à mon aise pour adresser quelques reproches aux disciples de Fourier et à Fqurier lui-même. Nulle part dans leurs ouvrages on ne trouve une indication nette et précise , une indication susceptible de devenir populaire, des moyens qu'ils pourraient employer pour efïiectuer la transition de l'état actuel k Tétat phiilanstérien^

( tro)

Il esl impossibles de supposer, lofsque^^ le moment sera venu, un cataclysme arrangé tout expirés pour di^oser \e» homraeaf. Or, fe monde est un peu moutoni il femt que le chef de file montre un dke»min facile à suîf re, une ortetèpe toute fiiite.

Maïs entronsi toul-à«-ftift dans l'atmosphère dé Fourier. Son système repose, à mon avis, sur cFexdellenles^ bases* Il ne nie pas , comme M. Owen , dont Bou# ^mèief&ûs aussi le Système , te» in^- Htés qui existent entre lès hommes. R admet , d'après à» calculs kmg-temps inédites, que Fhomme est sounri» à douze passions , dont six de Fordre moiratl et six purement physiques. (Test en exploitant ces passions qu'îî veut diriger fes hommes et fiatîre concourir les efforts de tous à* un but commun , en donnant à chacun la fonction qui hii convient le phis. Vous voyez déjà , Messieurs, que des lambeaux de ce système existent ^rs dans notre société , et que l'ambition ^ par exempte , est le levier principal qui feit marcher notre jeunesse , dans nos écoles^ et bos collèges. Fourier se propése (fexploker de même la gourmandise chez les petits enfants. Tout cela , il est vrai , peut être combattu comme un enfantillage, car cela ferît rire ; mais cependant on voit , en y réfléchissant, qu'il y a quelque chose de neuf ïfens cette idée de combi^r les penchants et d'en tirer partie. Je crois qu'on peuttiï'er un parti mervefHeux des natures diverses que Ton observe parmi les hom mes.Quand un paysan illettré poursuit une idée, il emploie, pour arriver à son but, une prodigieuse quantité d'esprit, de sagacité et de persiévérance.

Avtm, et eomme eonclnsion , je regrette encore qu'une grande expérience n'ait pas été faite. On m'a annoncé qu'on en préparait une avec des enfants. Nous la suivrons avec plaisir , et peut-être un jour nous en verrons la réussite. Les enfant^ sont de petits hommes qu'on peut façonner de toutes les manières^ tandis que les hommes ont pris des habitudes qu'il est impossible de déraciner. Depuis dix-huit ans que je vis avec des enfanta^ j'ai eu l'occasion de les étudier et de méditer sur leur caraetére. J\i vu qu'ils sont, à quelques excellions près^ à 16 et 18 ans, des hommes com*' plets , et que ce qu'ils apprennent après cet âge , n'est qu'une addition au capital moral quHls ont acquis avant. Les enfants apprennent plus de choses en un an qu'un homme foit en dix. Je gé« misions les jours sur l'immense déperdition de capital moral qui se (kit dans tous les pays ; l'enfoiity dans notre société, est un capital qu'on enfouit dans un tiroir , et tous les jours la sodété est en perte parce qu*elle ne profite pas de cette mine riche et abondante. Vous savez, eomme moi, qu'at^^urd'hui ce ne sont pas les choses qui manquent aux hommes , mais ks hra^mes cpii manquent aux dhoses» Malheursusement, si les pètes de famîUe font des s^icrifices pôHr T^oeation de lears eB^nts, e^ mcrîfices sont gén^alemail mal utilisés, et c'est une raison de plus pour étudier w^ système qui remiédÂe à ce grave inconvénient.

Ce qu'il y a de commun entre le système de Fou- BiER et celui d'OwEN, c'est la tendance de ces deux hommes^ Mais Owen a pu laire des essais avec dei

( 27a ) hommes. Ce philosophe réformateur et ^ocia/^/^, comme on dit aujourd'hui^ est peut-être plus connu à l'étranger qu'en France (1). Ses premiers essais ont eu lieu à Lanarki en Ecosse ^ dans la filature de coton de M. Dale , son beau^père , homme bienfaisant , qui avait réuni tous ceux de ses compatriotes qui manquaient de travail^ pour leur procurer un salaire , un asile et une école pour leurs enfants. Cette manufacture ne fut bientôt qu'une tour de Babel y un véritable ramassis , à quelques exceptions prés , de paresseux , d'ivn^es et de voleurs^ de tout âge^ de tout sexe et de toute condition. M. Dale voyant qu'il ne pouvait pas parvenir au but qu'il s'était proposé , celui d'améliorer l'existence de tant de malheureux, était sur le point de tout abandonner, lorsque M. Oviren lui proposa d'appliquer son système et de faire pour son compte une expérience. M. Owen se mit à l'œuvre avec courage et la poursuivit avec une admh^able persévérance. 11 voulut faire ployer, sous le même niveau , les bons et les mauvais , mâles et femelles. C'était un projet gigantesque , car il y avait là 2,000 individus !.... contre lesquels son système n'admettait pas de punition. Il renvoya les plus voleurs , fit de la morale aux autres, et s'imagina que cela suffisait pour maintenir cette foule, l'améliorer et la faire progresser dans la bonne voie.

Quand j'ai vu cet établissement , il y a environ

(t) U eilBé k Kew-Towii, eonié de MoDgemery, en tnsleterre.

( 273 ) quinze ans^ j'ai été frappé de Tensemble de propreté qui y régnait ; ceci soit dit en passant pour notre profit et surtout pour celui des Lyonnais' qui habitent une ville pleine d'ordures; car la propreté physique a plus de rapport qu'on ne pense avec la pureté morale. J'ai trouvé dans les femmes un air de componction , un peu bigot , un genre pendant et guindé^ enfin une allure qui ne caractérise pas ordinairement les institutions largement assises , qui sont appelées à vivre d'une longue vie.

Malheureusement , soit par découragement , soit parce que l'expérience ne s'est pas faite sur une assez large échelle , soit pour toute autre raison , ]Mt Owen quitte un beau jour l'Ecosse et, d'un bond^ traversant l'Atlantique, s'en va aux États-Unis, jette les fondements de Neççf - Harmony ( nouvelle harmonie). Cet établissement, commencé avec quelques Écossais qui avaient suivi Owen , prit tout d'abord la physionomie d'une immense caserne , et tous les ateliers y furent placés sous la règle sévère de la communauté. Les hommes de talent y furent placés au même rang que les imbéciles ; le travailleur habile y fut récompensé comme l'ouvrier le plus ordinaire. Les jalousies engendrèrent le désordre , et le désordre arrêta l'expérience. L'établissement faisait à peine ses frais. Depuis il est tombé entre les mains de Rapp, autre illuminé venu d'Allemagne. Miss Martineau nous a appris que ce Rapp avait avec lui cinq ou six cents personnes qui ne parlent qu'allemand et dédaignent, copime les Chinois, de communiquer

Blanaui. IS

(274) avec le» autres hommes. New-ttaï*moiiy n'ert phw un établissement intéressant , c'est Un simple cou* Tent... de protestants, habité par des frères Moraves , infatués de leur mérite , et que Rapp traite à peu préâ comme le docteur Frauda traite lés habitants du Faragay. Owen ne s'est pas découragé pour cela , et vous l'avez vu naguère venir faire de la propagande en Europe et à Paris. De retour en Angleterre , il a déployé un grand hixe de publications , journaux et brochures en tout genre. Il a fini par où il aurait dû commencer» D s'est adressé à toutes les classes de la société ^ depuis l'ouvrier jusqu'au lord , et même jusqu'au souverain. On sait qu'il proposa , il y a plusieurs années, l'abolition de la propriété dans un meeting que présidait le duc de Kent, frère du roi qui vient de mourir. On se souvient aussi qu'il profita de la réunion du congrès d'Aix-la-Chapelle pour pi'ésenter ^ à tous les souverains , un manifeste dans lequel il prêchait des doctrines bien pkts hardies. ff Ce que vous faites , leur disait*il , pour maintenir la paix entre les peuples est fort bien; naais après , vous aurez à mettre d'accord ceux qui meu* rent d'indigestion et ceux qui meurent de faim. La société industrielle est tourmentée par une concurrence énorme ; les gros avalent les petits. » Ce mémoire , eomme vous le pensez bien ^ ne donna lieu à aucune détermination de la part du congrès ; mais il eut un grand retentissement en Angleterre. X)n y décida , en assemblée publique , qu'une souscription serait ouverte pour fournir à M. Owen hs fonds nécessaires pour faire un essai*

( 275 ) Mais comme il fallait ni plus ni moins que trois millions , la souscription ne fut pas couverte , et je crois qu'on en resta là.

M. Owen , comme vous le toyet , est surtout remarquable par la hardiesse avec laquelle il attaque les institutions les plus accréditées. 11 se trouvait en Angleterre au moment où s'agitait la grande question de Témancipation des catholiques , et il profita de cette recrudescence des passions religi«»use8 pour ptV)chi*ner que la cause de tous nos mécomptes politiques et sociaux , il fallait Tattribuer à la religion , quelle qu'elle fut. C'est na peu tort pour un homme qui parle et qui écrit dans un pays si chatouilleux en matière de dévotion; et là-dessos il citait , quelquefois avec raison ^ S6^ Ion moi , le triste élal dans lequel se trouvaient l'Espagne et l'Italie , ces deux pays les plus catholiques ei les plus dévots en monde. Dans une autre circonstanee , et toujours dans ce pays ô4 les distinctions sociales sont si bien établies , M. Owen, phis hardi qu'un montagnard de 93, biffait tous les titres et tous les privilèges.

Ce qui m'étonne dans cet homme vraiment remarquable, c'est le succès qu'il obtient partout et les égards qu il reçoit des puî^^sances , malgré le radicalisme fondamental de ses doctrines.

Dans un petit village d'Ecosse, à Orbiston , deux des sectateurs de M. Owen ont fondé un établissement qui n'a pas eu plus de succès que les précédents. On avait voulu faire un centre d'association qui permit aux ouvriers de faire la loi aux entrepreneurs ; c'est le comité d'Orbiston qui a soutenu

( 276 ) les coalitions ridicules des ouvriers tailleurs de Londres contre les maîtres tailleurs y coalition dont le résultat a été tout opposé à ce qu'en attendaient les auteurs.

Ainsi ^ de tout ce qui précède , il faut conclure que les réformes qui ne se font pas naturellement , et pour lesquelles on est obligé de recourir à des moyens de violence^ sont mauvaises; et quant à ce qiîi touche les théories de MM, Fourier et Owen , comme pour Tune il n'y a pas eu de t^itatîve d'application , et que pour l'autre, celles dont elle a été Tobjet ont été insuffisantes ou incomplètes, on doit désirer vivement qu'un grand essai soit £aiit sur une vaste échelle, et avec les moyens proportionnés à la grandeur du résultat cherché. Jusque, là nous ne pouvons rien préjuger; attendons les novateurs à l'œuvre (4).

M. Owen est venu à Paris , il y a environ un an. J'ai assisté à quelques-unes des séances qu'il a consacrées à l'exposition de ses doctrines. Gomme il faisait des discours d'ailleurs un peu longs, en anglais, ilfallait qu'un interprète transmit son idée

(I) 11 semble que toatet ces questions ne penvent point être assimilées è des théories de physique on de chimie, qu'on doit admettre ou rejeter après qu'on a constaté les résultats de Pexpérience. Il doit y avoir, et II y a aux yeux des penseurs, d'autres moyens d'apprécier la valeur d'une doctrine sociale* ou de quelques-unes des parties qui la composent. La ma- Hère première , argent et hommes convenables, a tout à fait manqué à Fourier ; elle a manqué eo partie à Owen , et elle manquera è tous les novateurs qui n'auront pas le pouvoir en main. Les réformateurs émett^t des idées régénératrices qui germent dans la société , et qui finissent par éclore au sein des générations futures; mais ce n'est pas à la suite d*eypérience8 impossibles qu'une idée sociale se répand.

(N9t$ du RédaeUur,)

( 27T ) à Tauditoire , et vous concevez que ce genre de dialogue n'avait rien de bien attrayant (1). J'ai surtout appris à connaiti'e son caractère dans une visite qu'il m'a fait l'honneur de me rendre. Je lui adressai quelques questions sur la malléabilité des enfants , et je me rappelle qu'il me répondit à peu près en ces termes : a Voilà une jeune créature (en me montrant une petite fille de 12 à 13 ans qu'il tenait par la main ) qui était sauvage lorsque je l'ai prise avec moi , quelques années m'ont suffi pour la civiliser ; elle est maintenant douce et gentille , et si elle avait vécu avec ses parents , elle se régalerait peut-être en mangeant quelques membres humains dégoûtants de sang, m

On dit que M. Owen doit nous faire prochainement une seconde visite ; il aura probablement quelque chose de nouveau à nous apprendre (2).

(1) Nous ayoDS aussi assisté aax réunions de M. Owen et nous ayons été étonné de yoir qn^aprés ayoir coniacré plusieurs séances à l^exposilien de quelques idées générales déjà répandues elsur lesquelles il n^apprenait pas grand*chose au public éclairé qui Técoutait , il s^est constamment refusé à détailler Porganisation de la société quMt youlait fonder, ainsi que ses moyens d'action. Quand on lui faisait une semblable question , il répondait que ce serait bien long. Tout le monde se demandait alors ce quMl était yenu faire en France. La seule chose que nous y ayions gagnée,c'cftt le plaisir de yoir sa personne, mais rien de plus. {Note du MéUacieur.)

(2) u M. Robert Owen, né de parents peu fortunés , reçut une éducation assez bornée, et n'a dû qu'à son génie ses progrés intellectuels. Dès Tâge de dix ans il se rendit à Londres , et fut ensuite placé dans un magasin à Stamford, dans le Llncolnsbire, où il apprit le commerce. Il reyint aprét trois ans à Londres et resta, en qualité de commis, chez MM. Fllnt-Forts, marchands de mercerie: mais il n'y resta pas long- temps; car ayant acquis de grandes connaissances pratiques dans plusieurs branches de fabricfatlon et dans la mécanique, il partit pour Manchester, où il ne tarda pas à s'établir en qualité de fabricant de machines pour la filature de coton et h s'associer à cet eiïet ayecM. Jones. Use Ht dés lors remarquer par ton (aient et

( VB )

Fourîçr et M, Owen ont publié, aîn$i que leurs disciples , une foule d'ouvrages ; vpici ceux dont je vous conseille la lecture,

pour la doctrine de Fourier :

Traité (ï yJ ssociation domestique et agricole. ^.^ par Fourier. C'est un ouvrage très remarquable.

Destinée Sociale , par M V* Considérant.

Je vous recommande ce livre, bien que l'auteur n'y ait pas ménagé les économistes.

De nos Procédés industriels..,.., par M. Just- Muiron. Les inconvénients de notre industrie y sont fort bien décrits.

Pour )a doctrine de M, Owen :

New view of the Society (Nouvelle vue de la société )...•., traduit de Tapglais, par M. Lafond- Ladebat, sous ce litre : Esquisses du système dé*" ducation suiçfi dans les écoles de Ncw^Lanar , Paris, 1825, in-i2.

The Crisis (le Journal la Crise), dans lequel il y a des articles fort originaux. ' The new moral i\>orld.... (le Nouveau Monde moral ) , autre journal. Je ne sais pas si ces deux recueils paraissent encore. J.** G.

mid actiyité exlraor^ioaire , et ne tarda pas 6 éir« cboiai pour diriger lea immen^eâ état>lisseinepu de filature de coton appartenant h M. Driok'water ^ Manchester et à ^orwicb 11 y resta quatre ans, et entreprit easoiie une filatuie avec iVioulton et Scarch. U établit de$ moulins à coton, à Chariioo, en société avec MM. Honadaile et Aïkingon , et plus tard , ces messieurs ayant acheté le vaue établissement de ^'ew l.anark, appartenant à M. Dale, beau père de M. Owen , la direction lui eu fut confiée. » Ici commence la Tie politique et sociale de M. Owen (Bxirait de la Bioijraphi9 uttiversêliê ^t portative des contemporaine).

( aT9 )

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