‹ Cours d'économie industrielle 183839 par m. Blanqui aĩnéChapitre 100 sur 118 · TRENTE-UNIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-UNIÈME LEÇON

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«I mtr» 1839.

Le crédit public est entré depuis peu dans une nouvelle voie; l’emploi qu’on en a fait a changé de nature, et l’on peut dire qu’aujourd’hui, chez les nations avancées comme la France et l’Angleterre, les capitaux ne peuvent plus se placer dans les emprunts qu’à la condition d'y trouver l’assurance d’un emploi utile au pays , et la sécurité qui nait d’une surveillance rigoureuse exercée par les citoyens eux-mêmes.

Arrivé à ce point et soumis à ces exigeances, le crédit public cesse d’être, comme autrefois, hostile au crédit privé ; il le supplée, au contraire, et vient à son secours dans les circonstances où ses ressources restreintes , ne suffisent pas à la réalisation de quelque grande et vaste entreprise. Mais , à ces cas fort rares, doivent se borner son action; caron conçoit que s’il agissait plus souvent, les avantages qu’il oûre aux capitalistes attireraient vers lui, non

seulement tous les capitaux flottants qui, sans lui, iraient commanditer l’industrie ou le commerce, maisencore enlèverait à ces branches de la production les capitaux qu’elles possèdent déjà, et qui les abandonneraient pour un placement plus avantageux.

Ce résultat est si bien celui des emprunts, que l’on peut remarquer à toutes les époques où ceux-ci ont été contractés, une crise commerciale et industrielle les suivre fatalement.

La crise anglaise de i8a5-a6 correspond aux prêts énormes faits par l’Angleterre aux États américains.

Chez nous , la même crise a suivi l’emprunt ouvert pour couvrir le milliard de l’indemnité. La crise de 1818 avait eu pour précurseurs les emprunts faits par le duc de Richelieu pour payer le milliard aux alliés.

L’époque des emprunts romains, napolitains, hollandais, autrichiens, est également celle de crises, ou tout au moins de gênes pour le commerce et les manufactures de France et d’Angleterre.

Lorsque Haïti reconnut nous devoir une indemnité pour les propriétés dont la révolte de Saint-Domingue avait privé les colons français, Haïti emprunta à nos capitalistes pour payer sa dette envers nos anciens planteurs, et finit par ne payer ni les uns ni les autres : indemnité , capital et intérêts de l’emprunt, tout, ou presque tout, fut perdu. L’argent qui devait aider notre industrie et faciliter nos opérations commerciales leur manqua, et les capitalistes qui avaient espéré un gros revenu de leurs avances , 38-%. 2 h

furent punis de leur avidité et de leur manque de patriotisme , par la perte du Fonds et des revenus.

Les sociétés par actions qui sont venues dans Ces derniers temps remplacer les fonds publics , ont eu les mêmes conséquences. Ert France, en Belgique, elles ont enlevé lfes capitaux au travail et à la production pour les livrer au jeü; et, non-seulement, comme les anciens emprunts, elles ont dévoré lé capital , mais encore elles ont manqué au service des intérêts.

Létle différence est la seule qui distingue ces deux modes d’emprunts, également destructifs de la fortune publique et privée. Le premier, celui des emprunts d’État, n’a sur le second l’avantage, non pas de produire, mais de donner un reVenu, que parce qu il le prélève de force sur tous les travaux productifs du pays. Jusqu’ici, on le sait, les emprunts, par suite de l’emploi qui a été fait des fonds qui en sont provenus, n’ont jamais eu le don de féconder aucun travail, de donner lieu à aucune création de valeur : ils ont diminué et non pas accru la richesse nationale. — Il est possible qu’il en soit autrement pour l’avenir, mais assurément ils n’ont jamais eu dans le passé qu’une action stérile et destructive.

J’ajouterai encore que les emprunts* tant français qu’étrangers, n’ont pas seulement appauvri le pays matériellement : i° en diminuant le capital social des soititnes consommées improductivement; 3° en rendant impossible le travail que ces capitaux eussent pu commanditer et les profits qui en fussent résultés; mais qu’ils l’ont encore appauvri tnorale-

ment en offrant aux détenteurs de capitaux une tentation incessante au repos et à l’oisiveté, quand ils pouvaient encore fournir une longue carrière de travail utile et d’autant plus fructueux qu’ils avaient une expérience acquise; espèce de capital moral stérilisé, lui aussi, par le seul fait de leur retraite.

En Angleterre , cet inconvénient s’est fait moins sentir qu’en France, parce que les capitaux engagés dans les emprunts sont principalement ceux de l’aristocratie, dans les rangs de laquelle se trouvent les plus grandes fortunes ; mais en France, il a eu de déplorer les effets, parce que la classe qui s’est précipitée avec le plusde fureur sur les emprunts, aété celle des plus petits capitalistes , des petits industriels et des petits marchands qui, aussitôt qu’ils ont pu acheter deux ou trois mille livres de rentes, ont abandonné leurs ateliers et magasins dans lesquelsils comptaient comme des hommes honorables et utiles , pour se faire rentiers ; c’est-à-dire descendre en quelque sorte à la condition d’animal domestique, qui boit, mange et dort, qui végète , en un mot, sans rendre de services à personne, pas plus aux autres qu’à luimême.

J’insiste avec d’autant plus de force sur ces considérations que, dans l’intérêt même des rentiers, il importe que le public soit bien convaincu que leur condition n’est heureuse qu’en apparence. Nonseulement ils s’appauvrissent en même temps que le pays, en ne tirant plus parti de leurs capitaux accumulés sous forme d’instruction, d’intelligence, de connaissances spéciales; mais encore ils deviennent

chaque jour d’autant plus réellement pauvres, que leurs revenus en rentes demeurent fixés à la même somme, bien que par suite des progrès de la richesse dans le pays, leurs besoins augmentent chaque jour et les forcent à plus de dépenses.

Comparez en effet la position d’un homme qui avait 2,000 francs de rente en 1790, et celle d’un homme qui n’aurait que le même revenu aujourd’hui, et dites-moi si le second n’est pas plus pauvre que l’autre.

Mais, dira-t-on, l’élévation du capital de la rente compense cette multiplication des besoins et l’accroissement du prix de certains objets de première nécessité, comme le logement, la nourriture, le chauffage, etc. — Cette objection n’est pas fondée. — Qu’importe, en effet, que le capital de la rente soit à 108 au lieu de 80, je suppose, si la rente est toujours de 5 francs? La position est restée la même, et 5 francs d’aujourd’hui satisfont une moins forte partie des besoins de l’homme, que 5 livres d’avant la révolution. — Qu’importe même l’augmentation de capital qui a suivi à peu de choses près la même marche que l’augmentation des besoins et du prix des objets de consommation? ro8 francs n’achèteront toujours qu’une même quantité de ces objets, que 80 livres en 1790; et cependant on éprouvera le besoin d’en acheter davantage qu’à cette époque: donc il y aura des désirs, et l’on sait qu’en civilisation des désirs sont bientôt des besoins quand ils sont éprouvés par tout le monde ; il y aura, dis-je , des désirs-besoins qui ne seront pas satisfaits; donc

on sera plus pauvre en 1840 qu’en 1790, avec un capital qui ne sera accru qu'en proportion du prix des choses.

Il n’y aurait qu’un seul cas où l’augmentation de la rente serait favorable au rentier, ce serait celui où il vendrait ses inscriptions pour appliquer les fonds qui en proviendraient, à liquider d’anciennes dettes, à libérer, par exemple, des propriétés anciennement chargées d’hypothèques , car alors on rendrait somme pour somme, malgré la différence des temps. — Hors cett^ circonstance, je le répète, je ne vois pas que l’élévation du capital de la rente soit en aucune manière favorable aux rentiers qui veulent vendre; et je persiste à dire que ceux qui gardent et n’ajoutent pas chaque année quelque chose à leurs revenus, s’appauvrissent aussi chaque année.

S’il est facile d’apercevoir l’utilité des emprunts pour les gouvernemenls, il n’en est pas de même lorsque l’on considère l’intérêt des peuples.

On conçoit bien que l’emprunt fournit dans les temps de crises des sommes énormes que l’impôt ne pourrait procurer, ou qu’on n’obtiendrait de cette manière qu’en altérant les sources de la production, en vendant des chaumières, des outils, en emprisonnant un grand nombre de contribuables; peutêtre y arriverait-on une fois , mais à coup sûr on n’oserait recommencer, d’abord par impossibilité de réussir, et ensuite par crainte de révolte et d’insurrection. Mais si l’emprunt a l’avantage d’écarter ces dangers, en ne demandant les capitaux qu’à

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ceux qui peuvent en disposer et non pas aux travailleurs qui ne peuvent s’en passer, ils sont peutêtre plus désastreux encore que des impôts extraordinaires, en ce sens qu’on ne peut recourir à Ceux-ci qu’une fois, tandis que les emprunts doivent à leur facilité même de se multiplier à l’infini; et comme le service des intérêts se prélève sur l’impôt et en accroît le chiffre, on arrive en résultat à épuiser, par toutes ces petites §aignées, le patient qui e‘it été autrement assommé d’un seul coup.

Si, au reste, ce patient qtfli se compose de la masse des contribuables était moins vigoureux et ne puisait pas quelque force dans les progrès de l’industrie et les développements du commerce, il y a longtemps qu’il eût succombé sous le poids d’un fardeau aussi lourd que celui du service de la dette : énorme charge qui s’élève, en France, au quart du revenu ; à Naples, à plus de la moitié; en Espagne, aux deux tiers; en Portugal, autant; en Hollande, aux deux cinquièmes; en Autriche, à plus des trois huitièmes; en Prusse, àu quart; en Angleterre, aux deux tiers; en Russie, au cinquième. — Ensemble les 2/ 5e.

Quoique éminemment guerrier, Napoléon avait compris que les gouvernements ne devaient recourir aux emprunts que pour acquérir, par des travaux utiles et au-dessus des ressources individuelles, ce qu’il appelait la gloire de la paix; gloire qu’il s était assurée par ses admirables routes du Simplon et du Mont-Cenis , par lesquelles il ouvrit la nouvelle voie que les nations doivent suivre aujourd’hui, et que, sans les obstacles que sa politique

lui créa, il eût parcourue lui-même, ainsique le prouve toute sa correspondance avec ses ministres. « Monsieur Crêté, écrivait- il un jour au ministre de l’intérieur, la guerre est terminée. Bientôt je serai à Paris , où je veux travailler, car la vie est courte. Emplissez donc vos portefeuilles de projets à me soumettre. Étudiez ce qu’il y a à faire qp France, les routes qu’il convient d’établir, les canaux à creuser, les ports à construire, les rivières à rendre navigables. Si la tâche est difficile, elle est belle, travaillezy donc sans relâche. Vous avez autour de vous de nombreux employés, des maîtres des requêtes, des auditeurs qui ne font rien; mettez-les en œuvre, faites-les courir. La France 11e doit se reposer de» fatigues de la guerre que dans les travaux de la paix. »

Si j’ai changé les termes de la dépêche, je suis sûr d’être resté fidèle à l’esprit.

Cette ère d’utilité est la nôtre, comme aussi celle de la surveillance rigoureuse de l’emploi des fonds obtenus par la voie des emprunts. Interrogez l’histoire, la nôtre comme celle de nos pères; vous lirez à toutes les pages que plus cette surveillance a été assurée, et plus les emprunts ont été contractés à des taux avantageux : à 57 fr. en 1 8 1 7 ; 66 en 1 8 1 8 ; 85 en 1 8a i ; 89 en 1 8a3 ; 98 en 1 83a. Avant cette époque, sous le grand roi, par exemple, lorsque Mazarin laissait en mourant 100 millions qui en vaudraient aoo de nos jours après avoir mené une existence de prince souverain ; lorsque le surintendant Fouquet volait 5o millions en six mois, et achetait i,5oo,ooo fr. les faveurs de telle grande dame;

lorsque trente-six mille travailleurs et six mille chevaux travaillaient à Versailles; lorsque Marly s’achevait à raison de 3 millions par mois fournis par le juif Samuel Bernard, et cela après la paix de Riswich, c’est-à-dire quand les finances du royaume étaient dans la plus grande détresse; alors, Messieurs, on n’empruntait pas à 5, à 6, à 8 ou à îo p. o/o, mais à a5 et 3o; Aais la moitié des impôts payés par le peuple ne rentrait pas dans les coffres de l’État; et, au lieu de servir fidèlement les intérêts, on liquidait par une banqueroute qui ne payait ni capital ni intérêts.

Telle est, Messieurs, ce qui distingue notre crédit public de celui de nos ancêtres. Utilité, scrveilt lance; telle est la devise de nos emprunts, devise que nos gouvernants sauront certainement conserver pure de toutes les mazarinades d’une autre époque.

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