I". — TRAVAIL AGRICOLE
Nous avons reconnu dans nos études préparatoires sur le travail, que celui qui s’appliquait spécialement à l’agriculture, ne se prêtait pas comme les autres à cette division féconde qui double la production et la rend plus parfaite, en confiant à un plus grand nombre de mains spéciales les différentes opérations dont elle se compose.
Tandis que la fabrication d’une épingle nécessite le concours de vingt ouvriers différents, la culture d’un champ est faite tout entière par quelques hommes seulement lorsqu’il y en a plus d’un ; car combien de terres, surtout dans le pays où la propriété est très-divisée, ne sont travaillées que par un seul homme? Le même porte le fumier, qui laboure, qui sème, qui herse, qui roule, qui fauche et qui moissonne; le même fait du blé sur une pièce, qui saigne des prés, butte et taille la vigne, sarcle les betteraves, émonde et greffe les arbres.
En agriculture encore l’économie de temps, si précieuse en industrie, est impossible; car non -seulement il faut changer souvent d’outils, mais aussi d’ateliers , que le froid et la pluie forcent à déserter.
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La matière, si docile aux ordres du travailleur manufacturier; qui se prête à toutes ses exigences et lui obéit dans toutes les saisons, le jour comme la nuit; se révolte contre le cultivateur et le force à se croiser les bras tout le temps où elle demeure comme engourdie.
Les débouchés, à leur tour, ne sont pas moins rebelles que la production ; ils étouffent dans l’espace étroit d’où la nature des produits et le manque de movens de transport ne leur permet pas de sortir Dans combien de localités perd-on du vin, du lait» du fromage, des légumes, des bois, faute de qualité pour supporter le voyage, ou de route pour les conduire à un marché ? On les compterait par milliers ! Le blé lui-méme ne circule pas, et il se déprécie à Chartres dans le même instant où Marseille se plaint d’en manquer.
On croit avoir tout fait pour les villes en dépouillant les campagnes, en sacrihant les chemins communaux et les routes départementales aux routes royales : c’est là une erreur funeste. — Les villes seraient bien plus riches, si tous ces biens qui se perdent dans les campagnes, pouvaient arriver dans leurs murs, et s’y échanger contre des produits aujourd’hui sans placements ou même non créés, en répandant ainsi des deux parts une aisance jusqu’ici inconnue.
Ajoutons encore à ces inconvénients que l'intelligence, puissante dans le travail industriel, rencontre à chaque pas des entraves dans l’agriculture, et ne peut s’y développer utilement et à l’aise; à ce
point même que toute la science d’un Mathieu de Dombasle ou d’un Tessier est impuissante à faire rendre à une terre de cinq mille francs l’arpent, du blé plus beau et plus abondant que celui que le serf moscovite obtient sans calcul et sans recherches du sol de la Crimée.
D’autres obstacles qui tiennent .à la constitution même de la propriété s’opposent également dans quelques pays à la prospérité de l’agriculture. En Espagne ce sont ou c’étaient les biens des couvents et ordres monastiques; en Angleterre les substitutions, les majorats; ailleurs la main-morte, qui immobilise une partie considérable du territoire, d’ordinaire la plus fertile, et la voue à une quasi-stérilité. En France c’est l’extrême division des propriétés qui s’oppose au perfectionnement de la culture, élève le prix des produits, ne permet pas d’amender les terres comme il serait nécessaire, ni d’essayer les améliorations que l’expérience indique.
A côté de ces inconvénients attachés au travail agricole, il convient de placer les avantages qu’il offre et qui, sous plus d’un rapport, suffisent à les compenser. En première ligne nous trouvons la certitude des placements pour la plus grande partie des produits, presque tous indispensables. La solidité du gage qui ne disparaît pas, quoi qu’il arrive, et traverse toujours intact les révolutions les plus terribles, est aussi à considérer. L’inde'pendance et la vigueur que de rudes travaux en plein air inspirent et donnent aux travailleurs agricoles, doivent également faire estimer cette espèce d’industrie. On l’a
pendant longtemps considérée comme la première et même la seule véritable industrie ; on l’avait nommée la nourricière par excellence des peuples et des empires ; et Sully disait : « Pâturage et labourage, sont les deux mamelles de l’État. »
Pour nous qui sommes moins exclusifs et n’avons de dédain pour aucun genre de travail, nous n’en reconnaissons pas moins tout ce que la prospérité de l’agriculture offre de garanties et de puissance pour le pays, et nous voudrions voir se fonder immédiatement pour elle les deux bases naturelles de tous ses succès : les routes et le crédit.
Des lois récentes et en cours d’exécution lui promettent les premières dans un avenir rapproché; depuis long-temps on s’occupe du second sans avoir encore découvert les moyens de le rendre général et utile, peut-être ne faut-il qu’un hasard pour le trouver; peut-être même l’est-il déjà.
En effet, M. Passy, de l’Académie des sciences morales et politiques, a entretenu l’autre jour ce corps savant d’un nouveau projet d’organisation du crédit foncier, conçu et rédigé par un homme doué de grandes lumières et d’une précieuse expérience , M. P.-H. Petit, agent de change honoraire de la ville de Paris et ancien élève de la fondation de l’École Polytechnique.
M. Pelit a eu l’heureuse pensée, que je me propose d’étudier et de développer plus tard, lorsque nous en serons venus aux questions de Banque et crédit, de faire de l’impôt, qui jusqu’ici n’a été qu’une charge pour la propriété, la source féconde
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du crédit qui lui est nécessaire et dont elle est dépouillée.
Dans ce plan, les quelques milliers de caisses que le Trésor tient ouvertes sur tous les points de la France pour aspirer l’impôt, deviendraient autant de succursales d’une vaste banque qui commanditerait la production agricole de la manière la plus avantageuse et la mieux entendue. — Elle fonctionnerait ainsi :
Il serait créé un grand-livre de la propriété foncière, sur lequel chaque titulaire d’une cote aurait un crédit ouvert, égal au capital , c’est-à dire à vingt fois, l’impôt qu’il supporte. Pour faire usage de ce crédit tout facultatif, mais qui ne peut recevoir d’autre destination que celle d’une amélioration de la propriété, ce qui est éminemment conservateur du gage et des hypothèques dont il peut être grevé, il suffit de s’adresser au percepteur et de lui déclarer qu’on a l’intention de jouir de la prévision de la loi. Ce comptable porte alors au débit du compte du demandeur le montant de la somme dont il a besoin, plus les intérêts à 3 p. o/o, jusqu’au jour du remboursement. Par suite de cette opération , le percepteur tire sur l’emprunteur auquel il les remet, vingt lettres de change représentant le vingtième de l’emprunt, plus les intérêts courants, et payables comme l’impôt. Ce sont ces lettres de change , véritable papier-monnaie qui ne diffère des anciens assignats que par les garanties et la sécurité qu’il offre, qui servent au contribuable, surimposé dans l’intérêt de sa propriété, pour payer ses ouvriers, ses mar-
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chands; papier-monnaie qui obtiendrait toute confiance, puisque son remboursement serait assuré comme le paiement de l’impôt qui ne présente, on le sait, que des non-valeurs insignifiantes et qui, d’ailleurs, serait encore garanti par une caisse d’assurance fondée par l’État avec les bénéfices de cette opération.
Tout le monde trouverait à gagner dans ce système, le propriétaire qui ne paierait que trois pour cent d’intérêts au lieu de dix, douze ou quinze; et qui tirerait sur son revenu, augmenté par les améliorations qu’il fait subir à son bien , des lettres de change de un à vingt ans de date, comme il peut aujourd’hui en tirer à un ou deux ans sur son capital, c’est-à-dire avec la presque certitude de ne pouvoir les payer et d etre obligé de recourir à des usuriers qui le forceront à vendre avant qu’il ait pu retirer les fruits des perfectionnements dont l’emprunt aurait été la source.
Telle est la donnée principale d’un système de crédit assurément nouveau , et dont à la première vue je n’ai pu saisir que les avantages, mais que j’étudierai d’une manière plus spéciale et sur lequel je reviendrai en lui accordant toute l’attention qu’il mérite.