II
suite de son Histoire financière déjà citée, fait monter à la somme de 4,5oo,ooo livres le chiffre des droits de maîtrise et des droits accessoires, pour ladite année, non compris les taxes dues aux officiers de justice.
Ce régime désastreux ne fut complètement détruit qu’en 1 789, époque à laquelle il fit place à une liberté radicale, qui devait, elle aussi, être accompagnée d’embarras, de crises et de difficultés non moins graves à prévenir qu’à résoudre.
Les guerres de douanes ont succédé aux corporations, et les défenses d’importer subsistent après que les obstacles apportés à l’émigration des ouvriers ont disparu.
On ne peut mettre en doute l’heureuse influence exercée par l’émancipation du travail sur les progrès de l’industrie ; mais il ne serait peut-être pas aussi vrai d’affirmer que les ouvriers y ont gagné autant que les maîtres. Pour ma part je regarde que cette révolution a été toute à l’avantage des derniers qui ont été déchargés de la responsabilité qui pesait sur eux autrefois, relativement à leurs apprentis et ouvriers, qu’ils devaient, les premiers surtout, nourrir et soigner aussi bien en maladie qu’en santé. Aujourd’hui la concurrence des travailleurs a réduit tous les salaires, et l’entrepreneur ne paie plus que le travail qu’il reçoit effectivement. Tous les liens qui l’attachaient jadis à ses compagnons et à ses élèves sont brisés; il n’y a plus, d’une part, qu’un capitaliste qu; fait des conditions et, de l’autre, des ouvriers, ne possédant que leurs bras, qui les ac-
ceptent. La loi même a sanctionné cette égalité; elle a prévu et menacé d’une punition sévère toute coalition des ouvriers contre leurs maîtres, en effet, fort dangereuse pour la société ; mais elle n’a rien fait, ou a du moins été impuissante contre celle des maîtres, si faciles, si fréquentes et si déplorables.
C’est surtout dans les industries dites manufacturières qu’apparaît plus fortement la supériorité de position du capital sur le travail. Presque toujours il suffit, dans les industries de famille, si je puis m’exprimer ainsi, de quelques économies et d’une bonne conduite, pour permettre à un ouvrier de travailler à son compte : il n’en est pas de même dans les grandes industries. Jamais, par exemple, un ouvrier fîleur ne deviendra filateur , et tous les jours on voit un ouvrier cordonnier quitter une boutique, dans laquelle il n’était employé que comme compagnon, pour en ouvrir une à son compte.
Heureusement le nombre des industries exigeant de grands capitaux est limité; et il reste encore un beau et vaste champ aux petits industriels : plus modestes, mais plus nombreux, plus heureux et plus riches, que ceux qui dépendent des grandes manufactures.
Le tort de celles-ci ( tort que je dois signaler sous peine de ne présenter la question que d’une manière incomplète, mais qui n’enlève rien aux nombreux avantages que nous avons tant de fois reconnus ensemble), le tort des manufactures, dis-je, est d’asservir le travailleur et de le mettre , en quelque sorte , lui et sa famille , à la discrétion de l’ouvrage ; de le
forcer de travailler trop longtemps afin de diminuer les frais généraux de machines, de bâtiments qui doivent travailler incessamment ; de lui fournir la funeste facilité de tirer parti de ses enfants trop jeunes; de détruire sa santé par un travail excessif, et de corrompre les mœurs publiques par un mélange de tous les sexes'et de tous les âges, de jour et de nuit : de nuit surtout.
On a demandé que la loi intervînt potir limiter le travail, pour défendre l’emploi des enfants trop jeunes; en un mot, pour prévenir tous les abus si énergiquement signalés par mon confrère, M. Villermé, dans son remarquable rapport à l’Institut, qui servira certainement de base à une réforme de l’organisation industrielle.
Tous les amis de l’humanité ont applaudi aux pétitions adressées au gouvernement et aux chambres par les industriels Alsaciens pour obtenir la guérison de tous les maux dont souffrent les classes ouvrières; mais, tout en appuyant ces généreuses suppliques, si conformes à leurs vœux les plus sincères, les économistes ont signalé dès le premier pas un écueil.
Ils ont montré la grande industrie forcée par son oganisation même de travailler en aveugle , et de demander à l’extérieur un débouché pour l’excédant d’une production qui n’avait pu se renfermer dans les limites de la consommation nationale. Que deviendrait-elle alors, ont-ils demandé, sur un marché où elle trouverait pour compétiteurs d’autres industries quiauraient constamment travaillé quinze heures par jour par exemple, employant dans une forte propor-
tao
tion des femmes et des enfants ne gagnant que cinq à quinze sous par jour ; s’il lui était défendu à elle, d’employer des enfants au-dessous de dix ans, c’est-à-dire au-dessous de dix sous; si elle ne pouvait s’en servir que dix heures au lieu de quinze ; si ses ouvriers adultes ne devaient travailler que treize heures au lieu de quinze? ne seraient-elles pas alors dans un état d’infériorité qui ne lui permettrait pas de vendre ses produits , et obligée , pour ne pas les perdre, de réduire ses moyens de production et de renvoyer sans travail et sans pain une partie de ces mêmes ouvriers , de ces enfants , qui travaillaient trop peut-être ; qui ne gagnaient pas assez , sans doute, mais pour lesquels un travail, même excessif, valait mieux certes que l’oisiveté; et un salaire, même insuffisant, que la suppression complète de tout salaire.
Comme on le voit, cette réforme si belle, si juste, si nécessaire et si légitime, n’est pas aussi facile à opérer qu’elle peut le paraître à ceux qui ne voient rien au-delà de la souffrance du moment ; car elle a pour première conséquence de faire mourir de faim ceux qui ne dînent qu’à moitié aujourd’hui. Un seul moyen existe de l’accomplir en évitant ses suites désastreuses; ce serait de la faire adopter en même temps par tous les peuples industriels exposés à se faire concurrence au dehors : mais le voudra-t-on? mais le pourra-t-on? — Au fait, pourquoi pas? — On a bien fait jusqu'ici des traités de puissance à puissance pour s’engager à tuer des hommes; pourquoi n’en ferait-on pas aujourd’hui
pour leur conserver la vie et la leur rendre douce? — La chose serait au moins neuve, et devrait peutêtre à ce titre un succès : il faut en essayer!