DIXIÈME LEÇON
DU TRAVAIL
S II. TRAVAIL IRDGITIUEL (Suite.)
SO décembre ISM.
Nous avons vu, par ce qui précède, que l’on pouvait être fondé à dire que les progrès de la civilisation avaient suivi , dans ces derniers temps surtout, les progrès de l’industrie manufacturière, lesquels étaient dus tout entiers à l’invention et au perfectionnement des machines ; et nous avons été frappés particulièrement de la rapidité avec laquelle ces progrès , dont les plus importants ne remontent pas au-delà d’un demi-siècle, avaient déplacé la richesse et la puissance. Il ne nous a pas été non plus difficile de reconnaître, en appréciant avec impar-
tialité les services reudus à cette heureuse révolution par les machines, combien étaient exagérés les reproches adressés à celles-ci, pour les quelques inconvénients inévitables qu’elles traînent à leur suite. Pour moi, il me semble que non seulement elles ont été avantageuses à la société , mais encore que les classes les plus pauvres, auxquelles on croit à tort quelles ont causé un grand dommage, y. ont plus gagné que toutes les autres, en ce sens qu’elles ont changé complètement leur condition et l’ont considérablement élevée , tandis qu’elles n’ont fait qu’améliorer celle des autres classes. En d’autres termes, les machines, en diminuant le prix de tous les principaux objets de consommation usuelle, ont augmenté la demande de travail et donné du salaire, c’est-à-dire des moyens de consommer, à un plus grand nombre.
On pourrait ajouter encore, que la population ouvrière a non seulement gagné sous le rapport de l’accroissement de son revenu et de l’extension donnée à ses consommations privées ; mais qu’elle a profité en outre dans une large proportion , de tous les progrès ^ientifiques qui ont amélioré successivement la salubrité et la sécurité des villes , et mis presque gratuitement à la portée de tous, des consommations et des jouissances qui étaient autrefois le privilège des riches. Je placerai volontiers dans cette catégorie ce qui concerne la distribution de l’eau dans tous les quartiers , et bientôt dans toutes les maisons, l’éclairage par le gaz, les omnibus , les chemins de fer , etc.
Ces sortes d’améliorations ne font que commencer en France; mais je suis convaincu qu’avant peu d’années elles se seront généralement répandues. Tous les lieux publics d’assemblées et de réunions , les églises, la salle des Pas-Perdus , seront ventilées en été et chauffées en hiver comme nos salons ; et l’administration sera aussi polie pour tout le monde qui vaut bien chacun, comme nous le sommes tous pour l’étranger qui vient nous faire visite, et en l’honneur duquel nous ne manquons jamais de placer une nouvelle bûche au feu.
Il ne faut pas croire au reste que les perfectionnements modernes se soient bornéaux embellissements des villes, et à la création de machines plus économiques ou plus productives ; il me serait facile de vous en citer plus d’un, conçu et adopté dans le seul but d’améliorer la condition des ouvriers, de conserver leur santé, de rendre leur travail moins dangereux ; je citerais entre autres professions celle du doreur, et dans la filature , celles du batteur et de l’éplucheur. Je me souviens même , à cette occasion , d’un fait assez curieux pour être rapporté : Un entrepreneur de filature avait, dans l’intérêt de ses ouvriers, établi dans ses ateliers un système de ventilation si parfait, qui renouvelait l’air avec tant d’abondance, qu’il équivalait, pour ceux qui demeuraient dans les salles, à une promenade dans la campagne, ce qui augmentait considérablement leur appétit; à ce point même que les ouvriers se fondèrent sur cette circonstance pour demander une augmentation de salaire, que l’entrepreneur
ne put éviter qu’en mettant des bornes à la générosité de son ventilateur.
Sous le rapport hygiénique donc , la plus grande partie des reproches adressés au régime manufacturier et aux machines , ne sont pas fondés ; ils ont bien pu l’être un instant, mais il a suffi de les signaler pour les faire disparaître ; une seule accusation conserve encore une certaine force, c’est celle relative à la corruption des mœurs et à l’exploitation abusive du travail par le capital , c’est-à-dire l’emploi des enfants et même des adultes pendant un trop grand nombre d’heures de la journée.
J’ai déjà indiqué précédemment quelques uns des graves inconvénients du mélange des sexes dans les ateliers, je n’y reviendrai pas; je dirai seulement pour compléter mes observations à ce sujet , qu’il serait injuste de rendre les machines responsables, de tous les vices que les moralistes déplorent , car on observe des villes comme Sedan, dans lesquelles on ne trouve pas un seul ivrogne; et d’autres comme Amiens (qui seule a une société de tempérance) , et dans lesquelles il se débite chaquejour 4o,ooo petits verres de liqueurs. Des villes comme Lille, où règne une dépravation effroyable , où ce que la débauche a de plus ignoble, l’inceste de plus révoltant, se renouvelle chaque jour ou plutôt chaque nuit, sans que personne en prenne souci; et d’un autre côté, des villes comme Tarare où s’observe une moralité aussi parfaite que possible. Ne disons donc pas que les machines sont seules cause de la démoralisation des masses ; mais déplorons-la , tout en reconnaissant qu’elles ont pu y contribuer.
Maintenant si vous me demandez quels remèdes il convient d’appliquer à la guérison de cette lèpre sociale, je vous répondrai que je les ignore, et qu’il ne m’appartient pas de- les rechercher ; aussi , tout en les désirant beaucoup , me crois-je forcé d’en abandonner l’étude à ceux à qui elle revient, pour v m’occuper plus particulièrement de la seconde face de la question : de l'emploi abusif des ouvriers , enfants et adultes, dans les manufactures.
On a demandé si la loi ne pouvait rien pour mettre un terme à cette espèce d’abus , et si la société devait accepter l’espèce de suicide que beaucoup de malheureux sont disposés a faire d’euxmêmes pour augmenter leurs chétives ressources, lorsqu’ils sont laissés libres d’épuiser leurs forces et celles de leurs enfants , dans un travail épuisant.
Pour ce qui concerne l’agriculture, dont le temps règle tous les travaux et les presse ou les ralentit à son caprice, aucune entrave ne peut être apportée, et l’expérience nous indique qu’il n’en est pas besoin ; mais il n’en est pas de même, je crois , pour les manufactures. A défaut de la religion, la loi civile doit, suivant moi, instituer des jours de repos obligatoires qui permettent au corps de se délasser, et à l’esprit de se détendre; mais je l’ai dit déjà, il ne peut en être ainsi qu’à la condition que toutes les nations manufacturières, susceptibles de se faire concurrence en feront l’objet d’une convention mutuelle, sans quoi il adviendra ce qui est arrivé en Angleterre, que les lois venant froisser les intérêts privés, ne seront pas observées.
La législation anglaise renfermait cependant sur
cette question des dispositions excellentes, qui pourront servir plus tard de bases pour le traité à intervenir; je crois donc nécessaire de vous faire connaître au moins les principales , ainsi que les cir.constances qui ont provoqué leur adoption; j’extrais le tout de l’ouvrage du docteur Andrew Ure : Philosophie des Manufactures , ou Économe Industrielle de la fabrication du coton , de la laine, du lin et de la soie ( i ), qui contient de précieux renseignements sur tout ce qui concerne le système manufacturier, dont nous nous occupons en ce moment.
« En 1 8 1 8 , lors d’une révolte déplorable qui eut lieu à Manchester , 1 5,ooo ouvriers refusèrent de travailler pendant plusieurs mois; ils se promenaient par bandes dans les rues, assiégeaient les fabriques de coton qui osaient continuer leurs travaux malgré leurs ordres, et menaçaient de détruire toutes les machiues quelles renfermaient.
« Ce fut à la suite de ces troubles, qu’on publia , en 1 8 1 8 , l’ordonnance de sir Robert Peel , pour régler les heures de travail dans les manufactures. Le même esprit d’insubordination ayant continué à se manifester, on promulgua un second biü en i8a5,etun troisième en i83i, sous le nom de sir J.-C. Hobhouse. Peu après ce dernier bill , il y eut une assemblée générale de manufacturiers et des principaux habitants de Manchester; on y prit
(0 a vol. in-i», à la librairie scientifique et industrielle de L. Mathias, quai Malaquais, iS.
des mesures pour en assurer l’exécution ,• sous la direction d’un comité de surveillance. Mais on s’aperçut bientôt que cette ordonnance ne suffisait pas pour protéger les enfants, que des ouvriers avides ou des parents nécessiteux forçaient à travailler audelà des heures prescrites , ce qui donnait lieu en outre à fausser le serment, ainsi qu’à des mensonges continuels relativement à l’âge des enfants employés, par le Bleur, à rattacher les fils rompus, et à balayer les brins de coton épars sur le plancher. Comme le maître payait au fileur le salaire entier de ces rattacheurs et balayeurs , comme on les appelle, il avait un puissant motif pour s’opposer à ce qu’on les fit travailler trop long-temps au-delà de leurs forces; car, dans l’un et l’autre cas, il en résultait une perte pour lui , et par la mauvaise qualité de son fil et par le déchet de son coton.
« La moindre recherche , le plus léger examen sur les lieux, aurait pu convaincre tout esprit impartial que les maîtres se sont constamment opposés à ce genre d’oppression. Mais il n’en fut pas ainsi , et l’exaltation produite par les insinuations de l’union ouvrière fut portée jusqu’au délire, par les faits dénaturés et les expositions mensongères, que l’on évoqua devant la commission nommée par la chambre des communes pour l’examen du système manufacturier, et dont M. Sadler était le président. La première séance eut lieu le i a avril 1 83a, et la dernière le 7 août suivant. Alors la commission publia plus de six cents pages in-folio de déclamations virulentes contre les manufacturiers.
«Au mois de juillet de l’année suivante, 1 833 , lord Ashley fit, à la chambre des communes, une motion pour demander un bill qui fixât à dix heures par jour la durée du travail. Lord Althorp , le chancelierde l’échiquier, O’Connel et tous les plus célèbres orateurs du parlement prirent part à la discussion.
« Le nouvel acte rendu à la suite de ces débats s’applique à toutes les manufacures de coton, de laine, de lin, d’étoupe, de chanvre, ou de soie qui font usage de pompes à vapeur, ou de roues hydrauliques. Lorsque le mécanisme est mû par la force de l’homme, l’acte n’est plus applicable; il ne l’est pas non plus aux factories de tulle et de dentelle.
« Nul enfant ne peut être employé avant l’âge de neuf ans.
a Nul enfant au-dessous de onze ans ne doit travailler plus de quarante-huit heures par semaine , ou plus de neuf heures dans un seul jour.
« Depuis le i*r mars i835, cette restriction s’étend aux enfants au-dessous de douze ans; et à dater du ier mars i836, elle sera applicable aux enfants au-dessous de treize ans.
a Pour rendre ces restrictions effectives, nul enfant ne doit rester, sous quelque prétexte que ce soit, plus de neuf heures par jour dans aucune salle de la factorerie.
« Les personnes au-dessous de dix-huit ans ne doivent pas travailler plus de soixante-neuf heures par semaine, ou douze heures par jour; elles ne doivent point travailler entre huit heures et demie du soir et cinq heures et demie du matin.
a Les enfants au-dessous de neuf ans peuvent être employés dans les filatures de soie.
a On donne une heure et demie pour les repas à toutes les jeunes personnes; mais ce temps n’est pas compris dans les neuf ou douze heures de travail.
« On donne deux jours de chômage et huit demijours de chômage à toutes les jeunes personnes sujettes à ces restrictions.
« Tout enfant restreint à quarante-huit heures de travail par semaine, doit passer au moins deux heures par jour à l’école , chacun des six jours de la semaine. Le chef de manufacture ne peut retenir à son service tout enfant qui ne se rend pas à l’école, comme il est prescrit ci-dessus; c’est pourquoi le chef de manufacture doit recevoir toutes les semaines un certificat du maître d’école, qui constate que l’enfant a assisté aux leçons.
« Iæs parents ou tuteurs de l’enfant peuvent choisir l’école. Si l’enfant n’a ni parents ni tuteurs, l’inspecteur se charge de l’enfant et enjoint au maître de retenir un penny ( deux sous ) sur chaque schelling (a4 sous ) de ses gages pour payer le maître d’école. La présence d’un enfant à une école du dimanche peut être comptée au nombre des six jours d’école. Des chirurgiens sont nommés pour vérifier l’âge des enfants ; et des inspecteurs dans tous les districts des grandes manufactures, pour faire observer les réglements par toutes les parties. Ils ont droit d’entrer dans toute factorerie, tout atelier ou école qui en dépend , à toute heure de la journée, lorsque ces ateliers sont en activité ; d’exa-
miner les enfants et tous ceux qui y sont employés; de les questionner sur leur condition, leur emploi, et leur éducation ; d'appeler à leur aide dans cette enquête toutes les personnes qu’ils jugeront à propos, et d’exiger qu’elles fassent leur déposition, soit sur-le-champ , soit ailleurs , et qu’elles prêtent serment s’il est jugé nécessaire.
« On peut imposer des amendes de ao livres ( 5oo francs) pour toute contravention à cet acte du parlement. »
Ces nouvelles dispositions ne furent pas mieux observées que celles prescrites par les bills antérieurs; et, je dois le dire, ce ne furent pas les manufacturiers qui s’en affranchirent les premiers, mais les ouvriers et les parents des enfants qu’on avait voulu protéger : il y eut de faux certificats et de fausses déclarations sur l’âge des enfants et leur présence à l’école. Aussi, bien que l’acte de lord Asbley soit demeuré en vigueur, tous les abus qu’il avait eu pour objet de faire disparaître, n’en subsistent pas moins aujourd’hui comme par le passé. La raison en est, je le repète, à la misère des ouvriers anglais, misère toute exceptiohnelle et à laquelle nous ne pouvons rien comparer.
Il sera toujours possible, je crois, de réduire la durée du travail , mais si les profits de l’ouvrier restent les mêmes, je crains que cette réforme ne lui soit plus onéreuse que favorable ; celle qui importe le plus à la société, est, suivant moi, l’obligation
{jour tous les enfants d’assister aux leçons des écoes , comme cela a lieu en Prusse et dans presque
toute l’Allemagne : c’est une question de la plus haute importance et sur laquelle je reviendrai plus tard, en lui consacrant une séance spéciale.
Il ne nous reste plus maintenant à examiner le travail que sous le rapport de l’influence que les protections légales, les tarifs et les prohibitions exercent sur lui ; nous nous en occuperons la prochaine fois.