‹ Cours d'économie industrielle 183839 par m. Blanqui aĩnéChapitre 20 sur 118 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

DI' TRAVAIL

§ 11. — « TRAVAIL INDUSTRIEL (Suite.)

Des Douanes .

*8 décembre i8»s.

Nous avons vu précédemment (ixe leçon, p. 1 26) que l’industrie manufacturière, obligée de travailler sans interruption pour économiser sur ses frais généraux , avait besoin des débouchés extérieurs pour le placement d’une partie de ses produits; et qu’à plus forte raison elle devait tenir à s’assurer, d’une manière à peu près exclusive, le marché intérieur.

Ce but, l’ai dit, est légitime; seulement je ne crois pas qu’on ait choisi pour y arriver la voie la plus directe et la meilleure.

Lorsque la France commença à se faire industrielle, deux routes différentes s’offraient aux nouveaux travailleurs. — L’une, pénible et laborieuse il est vrai, mais à cause de cela même de beaucoup préférable à l’autre suivant moi, consistait à rendre 38-3q. 1 o

toute concurrence impossible par la perfection et le bon marché des produits ; — la seconde , plus douce , permettant le repos et procurant , pendant quelque temps du moins, la fortune à peu de frais, celle qu’on a suivie enfin, consistait tout simplement à fermer les portes du pays à toute concurrence venant du dehors, à faire du marché national un monopole en faveur de l’industrie; ce qui dispensait de toute émulation, de toute peine, et donnait sans efforts les mêmes résultats que , dans l’autre voie, on n’eut pû obtenir qu’à force de zèle, d’activité , de génie même.

On n’eut pas à se repentir du choix que l’on avait fait, tant que la production resta dans les limites des besoins intérieurs , mais il n’en fut pas de même lorsque la concurrence des nationaux entre eux , provoquée par la facilité avec laquelle on faisait fortune, vint doubler, triplef, décupler la production, et contraignit à chercher au dehors un placement pour ce qui n’avait pu se vendre dans le pays. Alors seulement on s’aperçut que tous les services que chaque industrie avait demandés à ses voisines, avait été trop chèrement rétribués, et qu’il était impossible de vendre au même taux qfle les industries similaires de l’étranger.

C’était là cependant un effet tout naturel de la protection dont on avait joui soi-même, mais dont on ne s’était pas douté jusqu’alors, ou qu’on n’avait pas voulu reconnaître malgré les prédictions des économistes. — Le maître de forges avait vendu son fer trop cher au mécanicien , parce que le fer

suédois n’entrait pas; le mécanicien avait vendu ses machines à trop haut prix au filateur, parce que celui ci ne pouvait en demander aux constructeurs anglais; le filateur à son tour, qui avait dû payer l'excédant de bénéfices ou la production coûteuse du fer et des machines , vendait son fil très cher au tisserand ; il en était ainsi jusqu’à l’indienneur, lequel supportait les conséquences du peu de progrès des industries qui avaient travaillé à la transformation du coton avant que la toile arrivât entre ses mains ; et qui , y ajoutant sa propre infériorité, se trouvait tout surpris de ne pouvoir vendre ses toiles peintes au même prix que les étrangers.

Aussi longtemps, ai-je dit, que la fabrication n’eut en vue que le marché intérieur, tout alla bien parce que le consommateur payait tout, ne pouvant , en l’absence de point de comparaison, savoir s’il payait trop, et trouvant d’ailleurs naturel que chacun fut protégé comme il l’était lui-même. Les choses ne changèrent de face que lorsqu’il fallut sortir de chez soi, franchir les frontières et s’exposer , avec tous les désavantages que nous avons vus aux efforts d’une concurrence, habituée depuis longtemps à se passer de tout secours étranger pour ne compter que sur ses propres forces. Ce fut alors que l’on entendit , pour la première fois., ces bruyantes et singulières réclamations de manufacturiers demandant que toute protection de douanes fût retirée aux industries dont les produits leur étaient nécessaires , et qu’il n’en fût conservé que pour la leur propre, seule digne de l’encourage-

ment des lois et des sacrifices de toute la population.

S’il était jamais possible de convaincre des gens qui ne veulent pas se laisser persuader, il eût dû suffire , pour la condamnation du régime des douanes, en tant qu’institution protectrice de l’industrie , des naïfs aveux échappés de la sorte dans maintes circonstances aux divers représentants de nos manufactures, et concluant tous à l’abrogation entière du système, à la seule exception de ce qui concernait personnellement le demandeur; je devrais donc m’arrêter ici , sachant d’avance que mes efforts seront inutiles, si je croyais cette enceinte remplie seulement de la classe d’intéressés qui ne veut pas se laisser convaincre. Mais espérant qu’il n’en est pas ainsi, je veux combattre jusqu’au dernier, les doutes demeurés dans votre esprit, s’il en est encore; et cela non pas seulement avec des aphorismes et de la théorie , mais par des faits irréfutables , consacrés par l’expérience, et reconnus de tous.

On a prétendu , dans l’intérêt du système que j’attaque , que les droits de douanes avaient besoin d’être élevés pour protéger efficacement; je soutiens, moi, au contraire qu’ils n’agissent dans ce cas que comme un obstacle, un poids, que les industries, soi-disant encouragées, traînent à leur suite, et que celles-ci ne commencent réellement à prendre leur essor, que lorsque ces droits, c’est-àdire ces entraves , sont sinon complètement supprimés , au moins diminués d’une manière notable :

je vais , suivant ce que j’ai promis , rappeler à l’appui de cette opinion, des faits dont je vous ai déjà entretenus.

Premier fait : — Tarit que les châles de l’Inde furent prohibés dans l’intérêt prétendu de la fabrication nationale, celle-ci végéta. Ses produits, de qualité médiocre, étaient d’un prix excessif, et n# trouvaient que fort peu de consommateurs. Elle doit tous ses progrès , incalculables aujourd’hui , à la contrebande qui a, pour un temps, produit à son égard les effets d’une réduction de droit et d’une suppression de prohibition. Les modèles qu’elle a si admirablement imités, dépassés peut-être, c’est la contrebande qui les lui a fournis; et aujourd’hui que, grâce à ce fait bien reconnu, on s’est décidé à remplacer l’ancienne prohibition par un droit, encore trop élevé il est vrai , les progrès de l’industrie se sont encore accrus, les châles sont devenus un objet de consommation générale , et le Trésor y gagne au moins de partager avec la contrebande, les primes que celle-ci recevait seule autrefois , pour l’introduction des châles en France.

II* fait. — Tout le monde sait quel développement a pris chez nous la fabrication des mouvements d horlogerie , depuis que l’ancienne prohibition a fait place à un droit modéré; ce qui avant cette époque coûtait 6 frrncs, vaut aujourd'hui a5à 3o sous; de véritables manufactures se sont établies, et chacun peut porter dans sa poche une montre de bonne qualité. Ce produit étant d’un petit volume, c’est encore la contrebande qui s’est chargée de l’intro-

duire dans le pays, et cela à des conditions assez douces et en quantités assez considérables pour stimuler notre propre industrie et la mettre en demeure d’égaler ses rivales, qu’elle a surpassées aujourd’hui. Dans cette circonstance, comme dans la précédente, l’administration a compris l’enseignement qui ressortait de ce fait, et remplacé la prohibition par un droitquiaau moins l’avantage de profiter au fisc(i).

Toute loi de douanes doit être envisagée sous deux aspects principaux :

L’intérêt de l’industrie qu’on veut protéger;

L’intérêt du Trésor.

Celui-ci pourra bien quelquefois être sacrifié au premier, mais jamais le contraire ne pourra avoir lieu sans dommage pour tous deux.

Il faut donc, pour apprécier convenablement le système de douanes actuellement en vigueur, séparer les différents articles dont il se compose suivant leurs résultats , et voir si aucun d’eux ne viole cet accord si nécessaire , ne froisse l’intérêt qu’il importe le plus de ménager.

Une étude semblable, faite avec tout le soin qu’elle exige, serait d’une haute utilité pour la science du

(i) Le droit actuel étant encore trop éleve', la contrebande continue à s’exercer arec profit. Dans le département de la Corse , que j’ai visité dernièrement , ce sont des Lucquois qui viennent chaque année au nombre de 6 à 8000 louer leurs bras aux propriétaires du pays , qui introduisent les montres suisses dans le département. Comme la douane tolère une montre pour l’usage de chaque homme, nos Lucquois, tout couverts de baillons, se font, pour quelques sous, assurés qu’ils sont de l’impunité, les agents insaisissables d’une fraude qui se renouvelle tous les ans.

(Exil ait des noies de M. Dlanqui.)

gouvernement , et je me propose , si les circonstances le permettent , d’en faire l’objet d’un cours entier, l’année prochaine, peut-être; dans tous les cas, nous pouvons y préluder dès aujourd’hui en fixant les caractères propres aux résultats des différents articles qui composent le tarif des douanes.

Page 1