‹ Cours d'économie industrielle 183839 par m. Blanqui aĩnéChapitre 50 sur 118 · DU COMMERCE EXTERIEUR · texte numérisé non relu

DU COMMERCE EXTERIEUR

Le commerce extérieur qui va porter au loin les produits nationaux , et rapporte en échange les produits étrangers qui manquent dans le pays, est celui qtii attire le plus l’attention , bien qu’il ne soit pas, à beaucoup près, le plus important. Quanta son utilité, que les inventeurs du système d’exclusion des produits étrangers voudraient mettre en question, elle est incontestable, et le but que ces défenseurs d’une nationalité étroite poursuivent , n’est qu’une chimère impossible à atteindre. Toujours, quoiqu’ils puissent dire et prétendre, il faudra demander aux autres ce qu’on n’a pas chez soi, et, de même que le filateur normand demandera toujours la houille qu’il ne produit pas, aux propriétaires des mines du Forez ou du Nord, de même aussi la France demandera à la Chine, à l’Inde, à l’Amérique, aux colonies, au Brésil, au Piémont, à l’Espagne, à l’Angleterre, à la Belgique, le thé,

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le café, le cacao, le coton , la soie, la cochenille, les plantes médicinales, les gommes, le liège, les bois de teinture, l'or et l’argent, le cuivre, le mercure, qu’elle ne produit pas; et les qualités de laines, de houille, de fer, les cuirs, etc., qu’elle ne possède pas , ou qu’elle n’a pas en assez grande quantité.

C’est le commerce extérieur, et notamment le commerce de mer, qui nous approvisionne de tous ces objets, dont la plus grande partie nous est indispensable, et que nous ne pourrions obtenir chez nous à aucun prix ; sa prospérité est donc nécessaire à l’industrie qu’il fournit de matières premières, en même temps qu’il la débarrasse de l’excédant de sa production.

Ce genre de commerce est celui qui exige le plus de connaissances, et les capitaux les plus considérables. Travaillant avec cent places différentes, le négociant-armateur en doit connaître les usages, les besoins ; savoir ce qu’il convient d’y porter et ce que l’on peut en tirer. La longueur des opérations, qui durent souvent plus d’une année, est ce qui nécessite l’emploi de forts capitaux, qu’on ne peut réunir souvent que par la voie de l'association.

Si de grands bénéfices sont le partage de cette branche du travail commercial, il faut convenir qu'ils sont bien compensés par les nombreux risques auxquels elle se trouve sans cesse exposée. Quelquesuns de ces risques, tels que les naufrages, pertes, avaries, guerres, etc., sont même tellement graves, qu’ils rendraient cette industrie presqu’impossible , si l’on n’était parvenu à les attéuuer, grâce à notre

panacée universelle, l’association, au moyen de laquelle on a formé des compagnies d'assurances qui garantissent la valeur des bâtiments et de leur cargaison.

A côté de ces chances de mort commerciales , viennent se placer les cas de maladie également fréquents et parfois dangereux. Ces maladies du commerce sont les représailles de douanes, qui ferment des marchés, élèvent des droits, et renversent en un instant les calculs les mieux assis, les opérations les plus sagement , les plus habilement conçues.

La liberté de transaction la plus radicale est la condition sans laquelle le commerce ne pourra jamais atteindre son maximum de prospérité, et nous avons vu que celle-ci était étroitement liée, et en quelque sorte nécessaire à celle de l'industrie et de l’agriculture; lors donc qu’on portera atteinte à cette liberté, on lésera en même temps les intérêts communs des trois grandes branches de la production des richesses.

Jamais ils n’ont autant souffert de la violation de ce principe , qu’à l’époque des monopoles exercés par les grandes compagnies privilégiées pour le commerce des Indes Orientales et Occidentales, du Mississipi , du Canada , etc. Ces monopoles sont heureusement tombés aujourd'hui, au grand avantage de tous les pays. L’Angleterre elle-même u’a pas renouvelé le privilège de sa grande et célèbre compagnie des Indes, qui n’est plus aujourd’hui qu’une institution politique; depuis ce temps, l’Angleterre paie moins cher tous les produits de ce pays,

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affranchis enfin de la rançon qu’ils payaient autrefois aux vingt-quatre nababs de la compagnie.

Il ne reste plus aujourd’hui , en fait de monopoles nuisibles an commerce, que celui exercé par le pacha d’Égypte, qui s’est fait, comme vous le savez , l’acheteur et le vendeur unique des produits de ses états : j’espère que bientôt ce dernier lambeau d’un détestable système aura disparu , et que tous les peuples du monde pourront échanger leurs innombrables produits avec aussi peu d’entraves que les marchands d’un même pays.

J’ai dit que le commerce extérieur n’était ni le plus important , ni le plus sûr. Si la première partie de cette proposition n’est rigoureusement exacte que pour la France, ou pour les pays qui, comme la France, ont un vaste territoire et une population agricole nombreuse; si, par exemple, elle ne s’applique pas à l’Angleterre, qui vend moins au-dedans qu’au dehors , parce que ses consommations sont limitées et que sa production ne l’est pas , rien ne saurait infirmer mon assertion quant au peu de sécurité du commerce extérieur.

Nous avons vu le mal que les révolutions de la nature, celles de la politique et de l’administration, c’est-à-dire les tempêtes, les guerres et les variations de tarifs pouvaient lui causer, et qui atteignent également toutes les puissances, quels que soient d’ailleurs les avantages de leur position ; il est encore un autre ordre de sinistres qui frappent spécialement, je pourrais même dire uniquement, les États qui ne se fondent que sur le commerce, et qui les frappent^.

mortellement. Carthage, Venise, Gènes, les villes anséatiques, qui ne vivaient que par le commerce, qui lui durent toute leur puissance, ont succombé parce qu’elles ne remplissaient que le rôle d'intermédiaire, et ne s’appuyaient pas sur une industrie vivace et dont les produits fussent indispensables aux autres peuples.

Tant que la Hollande eut derrière elle l’industrie des Flandres et qu’elle fut la porte par laquelle les produits de l’Angleterre pénétraient en Allemagne, elle conserva toute sa puissance; elle la perd aujourd’hui que les Flandres lui échappent, que l’Allemagne se fait industrielle.

Notre propre pays nous offre plusieurs exemples du même fait. — Depuis que Bordeaux et Nantes ont vu leur échapper le débouché des Antilles et notamment de Saint-Domingue, Bordeaux et Nantes ont perdu le haut rang qu’elles occupaient autrefois, et cela parce que derrière elles il n’y a rien et que l’industrie ne les soutient pas de sa main puissante. C’est la raison contraire qui a fondé la prospérité de Marseille et du Havre, c’est parce que Marseille s’appuie sur son industrie, sur celle de Lyon, de Nîmes, de Saint-Etienne, de Montpellier, que Marseille a pu supporter les échecs qu’ellea éprouvés dans le Levant et devenir le premier de nos ports et la future grande route de l’Orient vers l’Occident par Suez et Alexandrie. — C’est parce que le Hâvre a derrière lui Rouen et toute la Normadie industrielle, Paris et son immense consommation , puis le le nord et ses fabriques, et l’est et ses usines , que le

Havre , né à peine à la vie commerciale depuis trente ans, agrandi comme un géant et dépasse aujourd’hui de toute la tète les grandeurs déchues de Bordeaux et de Nantes.

Si l’Angleterre lutte encore avec avantage contre toutes les jeunes puissances industrielles, c’est grâce à ses machines et à son incontestable supériorité manufacturière. Mais où puisera-t-elle sa force lorsque le jour sera venu , et il n’est pas loin , où tous les écoliers seront devenus maîtres, où tous les peuples, jadis consommateurs exclusifs des produits de ses manufactures, se feront eux-mêmes les metteurs-en-œuvre des matières premières qu’ils lui en. voyaient à letat brut? — Que deviendra-t-elle alors, et que feront ces millions de fileurs et de tisserands réduits à ne plus travailler que pour eux après avoir travaillé pour le monde entier? — C’est là un problème assis sur des ruines humaines, et dont la solution coûtera bien des larmes.

Il fut un temps où chacune desgrandes puissances maritimes comme l’Angleterre , la Hollande , l’Espagne, l’Espagne alors avait une marine ! eurent la prétention de faire tous les transports du commerce, et firent servir toute leur puissance politique à frapper les marchandises apportées dans leurs États ou chez leurs alliés par d’autres navires que les leurs, de droits différentiels qui devaient avoir pour effet de leur assurer une préférence lucrative. Les États faibles se soumirent d’abord, mais bientôt les profits amenèrent la concurrence, la Hollande avait commencé, l’Angleterre suivit , *l’Espagne

imita leur exemple, et bientôt on en vint aux mains, et de longues et sanglantes guerres absorbèrent et bien au-delà les profits que le monopole avait pu donner un instant. Aujourd'hui l’Espagne est à l’agonie, la Hollande n’occupe plus qu’une place très-secondaire en Europe, et si l’Angleterre domine encore, elle ne le doit certes pas à son fameux acte de navigation, dont le célèbre Huskisson disait : Notre brevet d’invention est expiré, aujourd’hui toutes les marines nous repoussent comme nous les avons repoussées autrefois; il est temps de changer de route, le monopole ne nous est plus utile, embrassons la liberté. — Les Anglais ont suivi les conseils de leur habile ministre et ils s’en trouvent bien.

En résumé , le commerce extérieur est utile, nécessaire, mais il manque de bases solides ; il étouffe dans les entraves des monopoles , des privilèges , et ne se développe largement qu’au soulfle de la liberté; aussi , le genre de protection qui lui convient le mieux est-il celui qui consiste à lever les obstacles qui gênent sa roule, et jamais il ne peut lui être avantageux de les voir augmenter sous forme de droits différentiels , dont il ne profite chez lui que comme un , et dont il souffre chez les autres peuples comme dix.

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