‹ Cours d'économie industrielle 183839 par m. Blanqui aĩnéChapitre 51 sur 118 · COMMERCE INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

COMMERCE INTÉRIEUR

Le commerce intérieur, dont j’ai indiqué précédemment les subdivisions , s’exerce sous deux régimes distincts: le privilège ou la limitation, et la

libre concurrence. Les monopoles du commerce intérieur qui ont survécu à l'abolition des monopoles du commerce extérieur, s’appuient sur des raisons d’utilité publique dont je n ai point en ce moment à apprécier le mérite , et sont heureusement peu nombreux, bes commerçants , ainsi réglementés et limités, sont les débitants de tabacs et de poudres, les pharmaciens, les imprimeurs, les corporations de courtiers et d’agents dechange, celles des hommes de loi, notaires, avoués, huissiers, et enfin, dans quelques villes comme Paris : les bouchers , les boulangers et les charcutiers; nous n’avons à nous occuper que des commerces libres.

La prospérité du commerce intérieur est liée à la prospérité générale, puisque, ses profits ne devenant considérables que par leur multiplication , il est intéressé à ce que la population soit dans l’aisance, pour vendre davantage. Ses éléments de succès sont : i° La division du travail, observé dans toutes ses opérations; a° le bon état et le nombre des routes qui lui donnent accès dans les moindres communes; 3° la bonne organisation d’un vaste système de crédit , qui multiplie ses capitaux , lui fournit les moyens de les renouveler, et lui permet de faire pour ia milliards d’opérations avec un capital primitif d’un milliard seulement ; 4° une législation spéciale qui simplifie les formes de procédure pour toutes les difficultés dont il peut être l’occasion , et économise le temps et l’argent ; 5° enfin, des établissements auxiliaires comme les entrepôts, les maisons de liquidation, etc., dont je vous aidéjàexpli-

qué le mécanisme et les avantages. (V, Leç. 3',p. 5a et suivantes, et aussi les cours de l'année dernière)*

Le commerce en gros est né des avantages reconnus de la division du travail. Il est le premier et non pas le seul intermédiaire entre le producteur et le consommateur. Instruit de tous les secrets de la fabrication, il sait qui fait le plus beau, qui le meilleur; il classe les produits suivant les besoins et, dans une même balle de café ou de gomme, fera trois, quatre, cinq qualités différentes, dont le haut prix de la première permettra de vendre à bon marché la cinquième, réservée aux classes les moins opulentes , qui, sans cette division, eussent été parfois dans l’impuissance de se procurer un produit utile. Le négociant en gros, qui est parfois spéculateur, concentre toute son intelligence et tous ses capitaux sur une seule espèce de marchandise; il l’achète en fabrique, par grandes masses, la classe, et la revend en gros à des marchands qui , à leur tour, la vendent en parties moins fortes à des détaillants.

Le commerce en demi-gros observe moins que son aîné le principe de la division du travail. Le premier ne s’occupait que d’un seul article , ne vendait que du sucre, ou de l’huile, ou des produits chimiques; celui-ci tiendra, par exemple, toutes les denrées coloniales; ou bien encore, l’un ne vend que des toiles de Mulhouse ou de Rouen, et le second empilera dans ses magasins, Mulhouse à côté de Rouen, de Saint-Quentin, de Tarare, etc.

Avec moins de capitaux que le négociant en gros ,

le demi-gros aura bien plus de détail , un personnel souvent plus nombreux, des frais plus considérables, ses profils devront naturellement être plus élevés : si l’un s’est contenté de quelques centimes par livre de sucre, l’autre en demandera le double, et le détaillant qui viendra après lui le quadruple, le décuple même; de telle sorte que plus l’acheteur sera pauvre et plus il paiera cher. Ce résultat de la division du commerce est déplorable sans doute, mais inévitable, et mieux vaut encore ses abus que sa suppression.

Le commerce de détail est indispensable à la partie la plus nombreuse de la population qui est aussi la moins riche; seulement je crois que dans son propre intérêt il s’est trop multiplié. Sans doute il est besoin que les rues éloignées du centre de la ville, aient leurs marchands de vin , épiciers, merciers, etc., comme les rues Saint-Martin ou Saint- Honoré, car les consommateurs de ces quartiers reculés ne peuvent aller chercher un quarteron de sucre , une chopine de vin , un écheveau de fil , rue des Lombards, rue Saint-Denis ou à l’entrepôt (où d’ailleurs on ne vend pas par aussi faibles portions); je ne nie donc pas l’utilité des détaillants, je la proclame au contraire, mais j’ajoute qu’ils sont trop nombreux et qu’il est surabondant, par exemple, de trouver dans une même rue, cent marchands de vin, limonadiers et liquoristes, quarante épiciers, etc., encore une fois ce n’est pas ce principe en lui-même que j’attaque, mais son abus.

Le négociant commissionnaire est l’intermédiaire

entre le négociant en gros et le marchand de détail de province ou de l’étranger. Il n’est point en boutique mais en magasin. Il n’opère que sur ordres écrits, et d’ordinaire il reçoit la couverture en même temps que la commande, ou fait suivre en remboursement. Ce genre de commerce exige peu de capi- „ taux, mais beaucoup d’intelligence et surtout d’activité; il suppose chez celui qui l’exerce, la connaissance de toutes les natures de produits qu’il achète pour compte de ses correspondants; aussi remarque-t-on souvent une véritable division du travail chez les commissionnaires , tel ne s’occupe que de la bijouterie, tel de l’article de Paris, de la quincaillerie, des jouets, etc. Il faut tant de qualités diverses pour faire un bon commissionnaire que celui qui les réunit toutes , peut être considéré comme un négociant de premier ordre, capable de rendre d’utiles services à l’administration qui a le bon esprit de le consulter.

Les consignataires remplissent une fonction opposée à celle des commissionnaires. Au lieu d’acheter aux marchands ou aux fabricants de Paris pour compte des détai'lants «le province, ils vendent à Paris pour compte des producteurs des départements , ce qui les fait rentrer, jusqu’à un certain point, dans la classe des négociants en gros.

Suivant la position des consignateurs, l’entremise des consignataires leur est onéreuse ou utile: onéreuse, lorsqu’ils ont besoin d’avances qui les rendent bientôt les obligés et les dépendants de l’homme qui reçoit leurs produits, et ne se contente

pas toujours de la commission qui lui est allouée; utile, lorsque le fabricant a seulement voulu se réserver les bénéfices du marchand en gros , et que ses moyens lui permettent d’attendre le moment de la vente, dont il fixe les conditions à son consignataire qui n’est plus alors qu’un commis de place à tant pour 100. Malheureusent le nombre des fabricants de la première catégorie est le plus considérable, et plus d’un parmi ceux qui la composent a reconnu, mais trop tard, qu’il eût mieux valu pour lui, vendre à un marchand en gros, même à un prix très-modique, que d’avoir recours à l'entremise ruineuse des consignataires, et de se voir appliquer dans toute sa rigueur les articles des ports de lettres , des commissions et sous-commissions, déchets, avaries, etc. , qui font partie du code de l’usure légale.

Les phases de la prospérité et de la décadence des foires, ont suivi un ordre complètement inverse à celles de l’enfance et de la prospérité du commerce : ceci est du reste facile à concevoir, car les foires sont au commerce régulier, ce que dans l'industrie des transports , les messagers qui vont deux fois par mois d’une ville à une autre , sont au roulage organisé qui marche tous les jours. Les foires ont brillé à l’époque où la société était livréeà l’anarchie, où la guerre civile de seigneur à seigneur désolait les provinces; les foires étaient bien venues alors, car pendant toute leur durée et quelques jours avant et après, on jouissait d’une paix complète connue sous le nom de trêve de Dieu , et obtenue par l’influence que les évêques exerçaient sur

les nobles et les barons. Longtemps encore après cette triste période de notre histoire; et tant que nos provinces furent séparées par des barrières de douanes, que le système des voies de communication fut incomplet, les relations difficiles, les foires conservèrent leur importance ; elles l’ont perdue peu à peu avec les progrès du commerce. Quant aux foires qui subsistent encore aujourd’hui, leur nombre est tort restreint (i) ( je ne parle que de celles qui méritent vraiment ce nom ), et leur existence tient plus à une longue habitude qu’à une véritable utilité; aussi finiront-elles par disparaître complètement.

Le commerce du colportage a excité parfois des plaintes que je ne trouve pas fondées. Les colporteurs sont après les soldats les plus puissants vulgarisateurs des progrès de toute sorte. Fréquemment en rapport avec les villes, ils portent mille connaissances précieuses jusque dans les hameaux les plus ignorés ; plus éclairés, sinon plus littérairement instruits que leurs clients, ils combattent avec bonheur ces croyances absurdes, ces superstitions funestes dont il reste encore des traces si nombreuses dans nos campagnes.

Si nous examinons l’utilité du colporteur sous le rapport commercial, nous verrons qu’ici encore nous devons dans plus d’une circonstance l’estimer davantage que bien des marchands qui le dédaignent à

(T, Ce sont celle» d’Arkangel, Nijoi-Novogorod , Leipsick, Beaucaire. Toutes les autres sont des foires à bestiaux.

tort. Que lui reprochent-ils? de vendre dans les campagnes? mais ils n’y vont pas, eux ; il ne leur fait donc aucun tort. Loin de se plaindre de lui, iis devraient applaudir à son industrie, car il est véritablement leur commis- voyageur; c’est lui qui explore des contrées qu’ils ne connaissent pas, c’est par lui qu’ils sont instruits de la nature de besoins dont ils ignoraient l’existence ; c’est lui encore qui maintes fois les débarrasse de fonds de magasin dont ils ne sauraient comment se défaire.

Pour ce qui est des ventes à la criée , espèce de commerce qui s’est introduit depuis peu dans quelques villes, je reconnaîtrai qu’elles peuvent être nuisibles au commerce ordinaire, car si mes sympathies sont pour la liberté du commerce, elles ne vont pas jusqu’à défendre l’anarchie. Je veux sans doute que tout le monde soit libre d’exercer le commerce ou l’industrie qui lui convient, mais il est bien entendu que ce doit être aux mêmes conditions que tous ceux qui se livrent déjà au même commerce, à la même industrie ; si donc ceux-ci ont à supporter certaines charges , à payer certains impôts comme la patente, des loyers coûteux, etc., je crois' juste de soumettre les nouveaux venus aux mêmes obligations: l’égalité devant la loi entraîne nécessairement l’égalité devant l’impôt.

conclbsion.

Vous avez vu dans le cours de ce qui précède les

différentes faces du commerce , ses conditions de succès , ses chances de bénéfices, comme aussi ses chances de pertes ; j’y ajouterai quelques considérations nécessaires et qui n’ont pu rentrer cependant dans le cadre que j’avais tracé.

Le commerce intérieur court parfois, comme le commerce extérieur , des risques assez graves , et rencontre dans les lois des entraves qui gênent ses développements.

Entre tous, le commerce des grains est celui qui a eu de tout temps le plus à souffrir de cette manière: on l’a empêché d’exporter pour assurer l’approvisionnement, on l’a empêché d’importer pour assurer aux producteurs des prix de vente suffisants (i); on a établi d’apnès des marchés régulateurs, des moyennes qui laissent les uns mourir de faim quand les autres sont dans l’abondance; on a fait des lois et des ordonnances de maximum; en un mot on a torturé la matière dans tous les sens et l’on n’a rien fait de bon: la monarchie de Philippe de Valois comme celle de Philippe d’Orléans, comme la république, se sont également trompées; toutes , elles sont tombées dans les mêmes erreurs, toutes, elles ont commis les mêmes fautes, parce que toutes ont foulé aux pieds le principe de liberté commerciale qui est cependant le seul vrai, le seul dont les con-

(i) Pourquoi cette sollicitude pour les intérêts, fort respectables d’ailleurs, des agriculteurs, lorsqu’on s’occupe si peu désintérêts, non moins respectables cependant , des industriels, aux produits desquels il n’a jamais été question d’assurer des prix de vente suffisants?

( Note du rédacteur.)

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séquences ne portent de préjudice réel à aucun intérêt légitime.

Les entraves légales ne sont pas les seules qui nuisent au commerce, et il est certaines branches de celui-ci qui doivent à leur position d’être exposées à des pertes qu’elles ne compensent qu’en augmentant leurs bénéfices. On doit placer surtout dans cette catégorie les commerces qui s’adressent aux consommateurs de luxe, pour lesquels la mode est une puissance souveraine dont les ordres sont exécutés sans appel comme sans remise; on ne doit donc pas s’étonner si les marchands de nouveautés, les bijoutiers, les modistes, vendent leurs étoffes, leurs parures, leurs colifichets, à un prix si fort au-dessus des prix de fabrique ou de revient; car ces commerçants sont obligés de retirer sur ce qu’ils vendent, la valeur, qui est considérable, de tout ce qu’ils ne vendent pas, parce que c’est passé de mode.

Il est encore d’autres commerces qui, dit-on, gagnent trop, et vendent 6 francs ce qui ne leur en coûte pas a; ce calcul est vrai sans doute pour ce qu’ils vendent et lorsqu’ils vendent; mais ceux qui adressent ces reproches aux foureurs, par exemple, aux confiseurs, aux fumistes, etc., ne savent-ils donc pas que ces commerces ne voient luire l’époque des ventes et des bénéfices qu’après une morte saison qui a duré la moitié de l’année et plus peut-être, et que pour eux ces bénéfices ne sont, quelque larges qu’ils paraissent, que la juste représentation des longues et pénibles avances qu’il leur a fallu faire.

Il est enfin un commerce tout spécial dont on

s’est plaint de tous les temps et dont l’exagération prétendue des mémoires est devenue proverbiale, je veux parler des apothicaires. On oublie, lorsqu’on parle des mémoires d apothicaires , et qu’on rapproche les prix qu’ils portent, des prix du commerce de la droguerie, qu’il faut payer, outre la valeur des objets livrés aux malades par les pharmaciens, la préparation qu’ds ont reçue, l’habileté du manipulateur, lesétudes qu’il lui a fallu fairepourapprendre à puiser les principes réparateurs de la vie, du sein des corps mêmes qui peuvent donner la mort.

Je terminerai ces considérations supplémentaires et cette esquisse rapide du travail commercial, en vous rappelant que, comme le travail industriel, il est d'autant plus fructueux, d’autant plus à l’abri de toutes les chances contraires, de toutes les variations qui peuvent lui nuire, qu’il s’occupe plus spécialement de mettre à la portée des consommateurs les objets d’une utilité journalière, sur lesquels la mode n’a aucune action. Ce n’est jamais dans ces sortes de commerce que l’on pourra voir se former ces puissantes associations qui, sur d’autres points, veulent monopoliser certains produits et écraser toute concurrence: heureusement que, nouvelle lance d’Achille, l’association comme la presse peut réparer les maux qu’elle fait, et que si, pour me servir d’une locution familière , les gros ont voulu manger les petits, ceux-ci à leur tour peuvent se réunir et opposer, comme les faisceaux de la fable, une résistance égale à la force qu’on voudrait employer contre eux.

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